Compte-rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille. le 5 mars 2016. R. Wagner : Die Meistersinger von Nürnberg. Philippe Jordan. Stefan Herheim.

wagner grand formatIl était une fois un pauvre compositeur incompris de grand génie… C’est ce qu’on comprend à la première lecture du programme de la nouvelle production des Maîtres Chanteurs de Nuremberg de Wagner, sa seule comédie de maturité, à l’Opéra Bastille. Après presque 5 heures de représentation, notre avis a évolué et nous arrivons à intégrer les propos du directeur musical Philippe Jordan qui dédie deux pages dans le programme pour faire ce qui nous a apparu comme l’apologie de l’œuvre (deux pages après nous trouvons aussi l’apologie célèbre de Thomas Mann… c’est un peu trop). Or, cette coproduction dont l’origine salzburgeoise est plus qu’évidente, réussit à faire de cette comédie douteuse, un bijou d’humour, de candeur, d’humanité, et les performances musicales sont d’une telle qualité qu’on en sort avec un souvenir de beauté indéniable.

Splendeur aveuglante d’un Wagner comique

Beaucoup d’encre a coulé et coule encore à propos de cet opus. Il nous est impossible d’ignorer le fait qu’au Bayreuth des années 30, après un monologue passionné de Hans Sachs (figure centrale de l’opéra et personnage historique), l’audience se lève des sièges dans une frénésie insolite et décide de continuer à regarder la représentation le bras levé faisant la salutation des Nazis. Nous ne pouvons pas ignorer non plus la ferveur de l’audience dans une représentation pendant la Première Guerre Mondiale où elle commence spontanément à chanter l’hymne allemand à l’époque, qui prônait, aussi, la supériorité de l’Allemagne sur tous (« Deutschland, Deutschland über Alles… »). Mais ces questions dépassent enjeux et intérêts de cette publication, nous nous limiterons donc aux aspects artistiques.

L’histoire des Maîtres Chanteurs se déroule à Nuremberg au XVIe siècle. C’est l’histoire de Hans Sachs maître et cordonnier, et de Walther von Stolzing jeune noble de province, cherchant l’amour d’Eva, fille de Pogner, riche bourgeois qui offre la main de la belle au maître chanteur qui gagnera un concours de chant. Le maître Sixtus Beckmesser sert de rival et il est l’archétype du pédantisme et le personnage le plus grotesque. Il veut la main d’Eva et s’efforce de l’obtenir, mais tout finit bien parce que Walther devient maître d’une grande modernité (malgré lui) et le bon Hans est triste parce qu’il était amoureux d’Eva mais il est quand même content qu’elle finisse avec le jeune Walther. Tout ceci se passe, ou presque, dans la tonalité radieuse de do majeur. Voilà quatre heures de do majeur.

Dans la distribution, plusieurs personnalités se distinguent. Nous sommes très impressionnés par le Hans Sachs de Gerald Finley. Sa caractérisation et théâtrale et musicale est une réussite de grand impact émotionnel. Si l’ampleur peut faire défaut, surtout dans une salle comme Bastille, le baryton a une technique impeccable, un art de l’articulation tout à fait délicieux, une grande conscience théâtrale. Il rend le personnage tragi-comique de Hans encore plus humain et plus touchant. Nous sommes autant impressionnés par le Beckmesser du baryton danois Bo Skovhus, mais pour d’autres raisons. Il a une aisance comique tout à fait inattendue et incarne le maître prétentieux avec panache ! M. Wagner donne au rôle la musique la plus ingrate et le baryton y rayonne et se donne à fond. Même si son physique excellent trahit la laideur du personnage, nous saluons l’investissement surprenant ! Même  avis pour le Pogner de Günther Groissböck, basse autrichienne de 39 ans. Sa voix est immense et avec un timbre d’une beauté velouté ; ses aigus sont moins imposants, certes, mais la question la plus frappante de sa prestation, excellente, est qu’il est un peu trop beau et un peu trop jeune plastiquement pour le rôle, auquel il ajoute un magnétisme quelconque qui plaît à la vue et à l’ouï mais qui peut confondre ! (Il s’agît après tout du père d’Eva!). L’Eva de Julia Kleiter est rayonnante d’humanité, bonne actrice et belle elle aussi à regarder… Mais souvent l’équilibre se voit compromis en ce qui concerne sa voix, et parfois elle a du mal à traverser la fosse. Si elle a un timbre fruité qui sied au rôle, ainsi qu’une certaine fraîcheur, nous pensons qu’elle s’améliorera avec le temps (il s’agît en fait de sa deuxième Eva). Remarquons également le Walther du ténor Brandon Jovanovich. D’un physique aussi imposant que les autres déjà cités (il paraît c’est un leitmotiv de cette production à Paris, des chanteurs à la belle physionomie. On adhère et on cautionne), il sait projeter sa voix, a une diction claire tout comme son timbre et se fait toujours entendre, dans la frustration ou l’élégie, sans jamais compromettre la beauté de la prestation, évitant les extrêmes. Une vrai réussite.

Le couple secondaire de David et Magdalene est interprété avec brio par Toby Spence et Wiebke Lehmkuhl. Et que dire des choeurs fabuleux de l’Opéra de Paris ? Ils sont omniprésents ; leur performance est d’un grandissime dynamisme. Félicitations au chef des choeurs José Luis Basso.

En ce qui concerne la mise en scène de Stefan Herheim, norvégien wagnérien et une sorte de bad-boy à l’opéra (dû à son penchant pour la transposition des œuvres à la regietheater), elle est particulièrement efficace. La première chose remarquable est sans doute le travail d’acteur très poussé. Sa direction dans ce sens est intelligente et riche ; elle sert complètement l’oeuvre et son rythme.  Les décors de Heike Scheele sont vraiment prodigieux, et s’accordent parfaitement au parti pris de la production. En fait, il paraîtrait que pour Herheim, Hans Sachs c’est Wagner, et nous passons des plans de tailles réalistes au gigantisme et au minuscule. Comme du théâtre dans le théâtre dans un théâtre des marionnettes dans un opéra dans un théâtre. Ça peut paraître trop, mais c’est vraiment réussi et attrayant. Personne ne pourra dire que la vue ne s’est pas vue stimulée en permanence pendant les 5 heures ! Juste l’immensité de la production et la rareté de l’œuvre cautionnent une visite à l’opéra pour les Maîtres. Mais en vérité le travail de direction musicale de Philippe Jordan est l’élément clé et fédérateur de la production (et ce malgré l’équilibre compromis de temps en temps). Jordan a voulu respecter à la lettre les indications musicales de M. Wagner, donc pas de fortissimo facile quand c’est forte, pas d’ajout de grandiose ni des procédés grandiloquents. Il a voulu offrir une performance musicale focalisant plus sur la transparence et la légèreté, moins sur la monumentalité. Nous lui sommes oh combien reconnaissants pour ceci ! Ainsi nous avons pu profiter du beau coloris de l’instrumentation, et l’aspect pompier et folklorique de la musique est vraiment mis en valeur (dans ce sens nous comprenons vraiment pourquoi Mahler adorait cet opéra et l’influence de Wagner). Un événement à voir à l’affiche à l’Opéra Bastille le 9, 13, 21, 25 et 28 mars 2016.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra National de Paris, Opéra Bastille. le 5 mars 2016. R. Wagner : Die Meistersinger von Nürnberg. Gerald Finley, Günther Groissböck, Bo Skovhus… Choeurs et Orchestre de l’Opéra National de Paris. José Luis Basso, chef des choeurs. Philippe Jordan, direction musicale. Stefan Herheim, mise en scène.

Feuersnot de Richard Strauss à Dresde

150 ème anniversaire de Richard StraussDresde. Semperoper. R. Strauss: Feuersnot. 7,9,10 juin 2014. Munich, à une époque indéterminée. L’histoire pourrait être une anecdote : Kunrad, l’héritier du magicien Reichart, profite de la nuit de la Saint-Jean où les enfants recueillent le bois du grand feu, de maison en maison, pour déclarer sa flamme à la jeune Diemut, qu’il embrasse en public. Pour se venger d’une telle audace, la jeune fille le piège et le fait suspendre depuis le balcon de sa chambre, où le jeune homme espérait bien la conquérir.
Usant de ses pouvoirs, Kunrad plonge la ville (Munich) dans l’obscurité, disposé à rétablir l’ordre que si Diemut lui ouvre son cœur … ce qui advient en fin d’action. Strauss poursuit musicalement la leçon de Wagner, exploite toutes les ressources dramatiques du livret pour enflammer son orchestre et profite ici des situations pour épingler la pensée étroite des munichois bien conformes (n’avaient-ils pas chassé Wagner et Cosima ?) De sorte que l’on voit en général une allusion et défense de Wagner dans le personnage du maître de Kunrad, Reichart.

Kunrad, le double vengeur de Richard Strauss …
Comme dans son (premier) opéra antérieur, Guntram, le héros de Feuersnot (créé à Munich en novembre 1895), Kunrad, apprenti magicien, exprime sa relation aux forces sublimes et supérieures de la nature en un chant admiratif célébrant le miracle du printemps – comme d’ailleurs Wagner dans ses Maîtres Chanteurs, faisait chanter son propre héros Walter, initié par Hans Sachs – le détenteur du savoir et de l’art-, «  la loi du printemps ». De fait, proche de l’esprit nietzschéen de Till l’Espiègle (ample et savoureux poème symphonique), Kunrad, véritable double du compositeur, comme investi d’une mission remarquable, épingle aussi sans les ménager, l’imbécilité crasse des « honnêtes » et bourgeoises gens du bourg de Munich. Comme Verdi dans La Traviata et Wagner dans ses mêmes Maîtres-Chanteurs, Strauss réussit un portrait satirique et vitriolé de la bêtise collective humaine à son époque ou de toutes les époques : Strauss y règle ses comptes avec les Munichois qui avaient si mal accueilli Guntram… ; une dénonciation sociale qu’exacerbe la construction de l’ouvrage qui confronte le héros et le reste de la société.
Strauss s’est déclaré très proche de ce deuxième ouvrage lyrique dont il a aimé souligné la part autobiographique. D’autant que Kunrad serait la face comique sarcastique de la tragique silhouette de Guntram. En somme au début de l’oeuvre lyrique de Strauss, déjà un portrait ambivalent et complet de lui-même. Comme Guntram, Kunrad oppose le destin de l’individu contre la société des hommes, et même s’il réussit en fin d’action son intégration supposée, elle relève plus d’un effet propre au canevas comique que d’un accomplissement psychologique naturel et longuement muri.
Après l’échec de Guntram, Strauss espérait se refaire une réputation comme auteur lyrique… grâce à Feuersnot. Rien n’y fait : le second opéra est taxé de wagnérisme excessif, trop parsifalien, trop lourd et pompeux, maladroit même dans son schéma dramatique. Un nouvel échec.
Feuersnot est une farce certes, habilement tissée dont le climat nocturne (acte unique le temps de la Saint-Jean) ressuscite l’acte II des Maîtres Chanteurs de Nuremberg de Wagner (qui se déroule la nuit). En fait le propos drôlatique est l’écrin d’un hymne très sérieux voire acerbe pour l’art comme moteur de dépassement de la société. La malédiction que le jeune Kunrad réalise contre les Munichois (superbe et ample air dramatique, l’épine dorsal de l’opéra) est la vengeance de Strauss – et de son librettiste, Wolzogen-, à l’endroit d’un auditoire sourd à ses conceptions lyriques et dramatiques. Kunrad/Strauss y défend le principe d’un art libre et moralement exigeant qui élève la fange collective vers un destin et une conscience supérieure. Les références du modèle Wagner y sont à peine masquées. Feuersnot est donc plus qu’une simple comédie : la partition d’un compositeur qui y transmet sa connaissance profonde de Wagner, en particulier du sens philosophique et esthétique des Maîtres Chanteurs…

Dresde. Semperoper
R. Strauss: Feuersnot
Les 7,9,10 juin 2014