FRANCK-EMMANUEL COMTE / Le Concert de l’Hostel Dieu. ENTRETIEN 1/3

concert-hostel-dieu-franck-emmaneul-comte-saison-2018-2019-concerts-presentation-evenemnt-par-classiquenews-photo-copyright-jean-combier-emmnauel-comte-portraitLE BAROQUE RÉINVENTÉ
 ENTRETIEN avec Franck-Emmanuel COMTE, fondateur et directeur musical du CONCERT DE L’HOSTEL-DIEU. A l’origine de l’activitĂ© de l’ensemble sur instruments d’époque, il y a ce goĂ»t pour l’exploration du patrimoine inĂ©dit, mĂ©connu, oublié  celui des partitions que conserve la BML BibliothĂšque Municipale de Lyon. Aux cĂŽtĂ© du travail de recherche, Franck-Emmanuel COMTE interroge les partitions pour les rendre vivantes, pour les incarner ; pour inventer de nouvelles formes de concerts et toucher un plus vaste public
 Une application de cette dĂ©marche qui concilie musicologie et geste interprĂ©tatif ? Le prochain concert de l’ensemble dĂšs le 16 novembre 2018 Ă  LYON (avec confĂ©rence prĂ©alable), autour du STABAT MATER de Pergolesi, mais dans le goĂ»t des Lyonnais du XVIIIù
 (lire ci aprĂšs). Le directeur musical du CHD / Concert de l’Hostel-Dieu pimente et personnalise le Baroque du dĂ©but du XVIIIĂš en le rĂ©inscrivant dans le contexte napolitain, non sans pertinence.

 

 

DĂ©fricheur et critique, Franck-Emmanuel COMTE propose de rĂ©inventer la forme du concert : le CONCERT DE L’HOSTEL-DIEU est un laboratoire, et aussi une veille pour rĂ©inventer et rĂ©gĂ©nĂ©rer l’expĂ©rience du concert voire la conception mĂȘme des spectacles
 Et dans cette volontĂ© dynamique, s’inscrit aussi une nouvelle dĂ©finition du geste musical pour l’interprĂšte, inspirĂ© diffĂ©remment dans un autre rapport au son, Ă  la partition, Ă  l’improvisation. N’est-il pas vrai que le Baroque comme le Jazz, se prĂȘte-idĂ©alement Ă  cette vision libĂ©rĂ©e et mouvante de la rĂ©alisation musicale ? Le Baroque devient le cƓur d’une constellation de disciplines dont chacune questionne l’autre. Ainsi pour une poĂ©tique inĂ©dite et un rythme musical diffĂ©rent, le spectacle FOLIA conçu en complicitĂ© avec le chorĂ©graphe Mourad Merzouki 
 Jamais la musique baroque ainsi rĂ©investie n’a semblĂ© plus vivante et connectĂ©e avec notre Ă©poque.

 

 

 

Tour d’horizon de l’actualitĂ© du CONCERT DE L’HOSTEL-DIEU en phase avec ces points de rĂ©flexion qui empruntent de nouveaux chemins de traverse.

PREMIER VOLET D’UNE SERIE D’ENTRETIENS
avec FRANCK-EMMANUEL COMTE. 

 

 

 
 
 

 

 

 

CONCERT-DE-LHOSTEL-DIEU-concert-hostel-dieu-maro-polo-c-julie-cherki_logo

________________________________________________________________________________________________

 

 

Des sources inertes au geste libre


TRAVAIL SUR LES SOURCES


 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment prĂ©senter et dĂ©finir (but, enjeux, 
) votre travail de recherche et d’exploration d’inĂ©dits Ă  partir du fonds des archives du patrimoine rhĂŽne-alpin conservĂ© Ă  la BibliothĂšque municipale de Lyon / BML ?

pergolesi-pergolese-portrait-classiquenews-pergolese1FRANCK-EMMANUEL COMTE : Le travail de valorisation des fonds de la BML constitue le socle de notre activitĂ©, et aussi l’origine mĂȘme de la crĂ©ation de l’ensemble. Les manuscrits conservĂ©s dans les Fonds anciens de la bibliothĂšque reflĂštent une spĂ©cificitĂ© lyonnaise : un goĂ»t des lyonnais, au siĂšcle des LumiĂšres, tournĂ© presque exclusivement vers l’Italie. Il semble que les Ă©changes entre les villes de Lyon et de Rome Ă©taient nombreux, sans doutes par l’entremise des marchands, des banquiers mais aussi des JĂ©suites. Aussi, nombre de partitions de Scarlatti, Corelli, Carissimi,
. figurent au catalogue de la BML. Ils constituent une source d’inspiration et d’idĂ©es de programme assez riche
. Ainsi notre prochain projet  : une version inĂ©dite du Stabat Mater de PergolĂšse, arrangĂ© Ă  5 voix aux alentours des annĂ©es 1740 par un musicien lyonnais.

 

 

 

Nouveau programmepergolesi-pergolese-portrait-classiquenews-pergolese1
UN AUTRE STABAT MATER de Pergolesi
16,18,20 nov 2018
En Lire +, Présentation de ce concert

VOIR LA VIDEO du programme « Un AUTRE STABAT MATER »
https://www.youtube.com/watch?v=gfDB2neKHZs

Secrets lyonnais – Le Concert de l’Hostel Dieu et la manuscrits de la BibliothĂšque de Lyon

PROCHAINES DATES / STABAT MATER DE PERGOLESE 16 novembre 2018 : ConfĂ©rence musicale Ă  la BibliothĂšque municipale de Lyon (69) 18 novembre 2018 : Chapelle de …

CONCERT DE L'HOSTEL DIEU : saison 2018 - 2019

 

 

________________________________________________________________________________________________

 

 

 

RÉINVENTER LE BAROQUE AUJOURD’HUI

ses formes, sa durée, dans quels lieux, pour quels publics ?

 

 

CLASSIQUENEWS : En dĂ©finitive, votre activitĂ© au sein du CONCERT DE L’HOSTEL DIEU dĂ©veloppe une interrogation permanente et critique sur le baroque aujourd’hui ?

concert-hostel-dieu-franck-emmaneul-comte-saison-2018-2019-concerts-presentation-evenemnt-par-classiquenews-photo-copyright-jean-combier-emmnauel-comte-portraitFRANCK-EMMANUEL COMTE : Oui, il est clair que pour moi le seul travail musicologique de restitution et d’interprĂ©tation ne suffit plus Ă  motiver mon travail.
Je puise dans le rĂ©pertoire baroque et dans l’instrumentarium qui lui est liĂ©, des occasions pour partager plus largement mes ressentis sur cet univers.  L’interdisciplinaritĂ© et les passerelles que nous imaginons vers d’autres cultures musicales nous permettent de questionner notre rapport au son, Ă  la partition, Ă  l’improvisation. Autant de pistes susceptibles de faire Ă©voluer notre crĂ©ativitĂ©, laquelle a toujours Ă©tĂ© une notion beaucoup plus essentielle pour moi que la technicitĂ©.
Cette approche du répertoire ancien nous conduit également à réexaminer notre rapport au public, lequel reste au coeur de mes préoccupations.
Je sais que cette notion ne fait pas forcĂ©ment loi en France, et particuliĂšrement dans les “esthĂ©tiques de spĂ©cialistes » comme celle de la musique ancienne, mais j’assume cette approche ; sans public, il n’y aurait pas de spectacles, et le spectacle, c’est notre vie, notre essence mĂȘme.

folia-mourad-merzouki-franck-emmanuel-comte-danse-spectacle-critique-par-classiquenews-juin2018Folia, le spectacle chorĂ©graphique co-crĂ©e avec Mourad Merzouki en juin dernier, en est un des exemples les plus nets : une vrai poĂ©sie naĂźt de la rencontre de l’univers hip hop de Mourad avec les sonoritĂ©s et l’énergie qui Ă©mane de mon ensemble CONCERT DE L’HOSTEL-DIEU / CHD ; le bonheur qu’ont les musiciens et les danseurs Ă  vivre cette expĂ©rience sur scĂšne et en coulisse est palpable tout au long du spectacle. Le public le sens et adhĂšre. Un public, mĂ©tissĂ© et ouvert, comme le plateau artistique


 

 

 

VOIR le spectacle FOLIA avec Mourad Merzouki
https://www.youtube.com/watch?v=FjhEW_tFm_A

Mourad Merzouki “Folia” @ Nuits de FourviĂšre, Lyon – ARTE Concert – YouTube
www.youtube.com
En 1998, Mourad Merzouki tĂ©lescope le monde du hip-hop et celui de la musique classique avec “RĂ©cital”, un spectacle qui a fait date dans l’Histoire des dans…

 

LIRE aussi notre compte rendu du spectacle FOLIA par Le Concert de l’Hostile-Dieu / Franck Emmanuel COMTE / Juin 2018, FourviĂšre, LYON.
 

 

 

________________________________________________________________________________________________

A VENIR
 ENTRETIEN avec FRANC-EMMANUEL COMTE 2 : le cas de Haendel dans l’exploration et l’activitĂ© du Concert de l’Hostel-Dieu ; Ă  la croisĂ©e des disciplines et des imaginaires artistiques, entre poĂ©sie, slam et baroque
 focus sur le spectacle et le cd intitulĂ© «  MARCO POLO, carnet de mirages », rĂ©alisĂ© avec le concours du slameur Cocteau Mot Lotov

LIRE dĂ©jĂ  notre prĂ©sentation du cd MARCO POLO par Le Concert de l’Hostel-Dieu et Franck-Emmanuel COMTE
 (dĂ©cembre 2017)

________________________________________________________________________________________________

LIRE aussi notre prĂ©sentation de la saison du CONCERT DE L’HOSTEL DIEU, saison 2018 – 2019

PLUS D’INFOS sur le site du CONCERT DE L’HOSTEL DIEU, saison 2018 – 2019
http://www.concert-hosteldieu.com

ACTUALITE
A venir, les 2 Prochains cd du CHD / Concert de l’Hostel-Dieu

 

 

Toutes les infos et les modalitĂ©s de rĂ©servation, toute l’actualitĂ© du CHD (Concert de l’Hostel Dieu), sur le site du CONCERT DE L’HOSTEL DIEU / Franck Emmanuel Comte / saison 2018 — 2019

 

logo-chd-or-e1493796881107

 

 

 

Lyon : L’Enfant et les SortilĂšges de Ravel et Colette


ravel-maurice-enfant-sortileges-opera-582-390-homepageLYON, OpĂ©ra. Ravel : L’Enfant et les sortilĂšges : 1er-5 novembre 2016.
Lyon affiche l’un des sommets lyriques du XXĂš siĂšcle français : ciselĂ©, miniaturiste 
 fruit de la collaboration enchantĂ©e entre Colette qui signe le livret et Maurice Ravel. Pour se faire, les jeunes chanteurs du Studio de l’OpĂ©ra de Lyon s’impliquent et prĂ©sentent leur travail vocal et dramatique dans une nouvelle production. Dans une grande maison normande, un enfant paresseux est sommĂ© par sa mĂšre de rester dans sa chambre jusqu’au dĂźner. RestĂ© seul, submergĂ© par la colĂšre, il s’attaque alors aux objets et animaux qui l’entourent, arrachant les pages de son livre, brisant sa tasse chinoise, martyrisant l’Ă©cureuil capturĂ© la veille. Mais alors qu’il s’effondre sans forces dans un fauteuil, les objets soudain s’animent, bien dĂ©cidĂ©s Ă  se venger de l’enfant qui les fait souffrir


Une féérie lyrique
Dans un univers domestique familier, le merveilleux jaillit brusquement des objets les plus anodins, soudain muĂ©s en personnages truculents : la ThĂ©iĂšre, qui s’adresse Ă  l’Enfant dans un dĂ©licieux franglais, l’ArithmĂ©tique rĂ©citant des calculs totalement erronĂ©s, la Rainette bĂ©gayant joyeusement… Ravel s’amuse des idĂ©es fantasques de Colette en multipliant les rĂ©fĂ©rences : du jazz au baroque, de la polka Ă  la valse en passant par un duo miaulĂ©, sa partition entremĂȘle les genres musicaux. Dans la production lyonnaise, l’imagerie projetĂ©e double l’action des acteurs chanteurs soulignant les Ă©pisodes (nombreux) de pure poĂ©sie. L’enchantement Ă©tend son empire fantastique irrĂ©el Ă  mesure que la musique de Ravel brosse le portrait de chacun des acteurs d’un monde enchantĂ© jusque lĂ  inaccessible, invisible. C’est un dĂ©voilement spectaculaire qui passe par la magie de la musique.


L’Enfant et les SortilĂšges Ă  l’OpĂ©ra de Lyon

4 représentations
Les 1er, 2, 4 et 5 novembre 2016

Direction musicale : Kazushi Ono et Philippe Forget
Mise en espace : James Bonas
Solistes du Studio de l’OpĂ©ra de Lyon
Choeur et orchestre de l’OpĂ©ra de Lyon

Fantaisie lyrique en 2 parties, 1925
Livret de Colette
En français
Nouvelle production

RESERVEZ VOTRE PLACE

RAVEL ET L’OPERA
 LABYRINTHE D’UNE PENSEE EXIGEANTE. A la diffĂ©rence du piano qui n’inspire plus le compositeur Ă  partir de 1920, la voix et son prolongement dramatique, occupent sa vie durant, l’auteur de l’Enfant et les sortilĂšges. C’est une passion continue, dĂ©clarĂ©e, qui par perfectionnisme, ne trouvant pas tout de suite, une forme nouvelle capable de renouveler un genre qui n’a guĂšre changĂ©, et mĂȘme qui n’a pas â€œĂ©voluĂ© d’un pouce”, ne se concrĂ©tise que sur le tard, Ă  l’époque de la pleine maturitĂ©. Certes il y eut les cycles courts, exercices plutĂŽt qu’aboutissements, tous expressions d’une passion Ă  demi assouvie: ShĂ©hĂ©razade dĂšs 1898, puis, entre autres, ses trois cantates pour le Prix de Rome: Myrrha (1901), d’aprĂšs le Sardanapale de Byron, Alcyone (1902) d’aprĂšs Ovide, Alyssa (1903), soit trois essais lyriques qui n’eurent coup sur coup, aucun effet sur le jury du Prix. Avec le scandale que l’on sait, prĂ©cipitant mĂȘme le destin du Concours, taxĂ© de ringardisme injuste et dangereux.

Une Heure exquise : De L’heure espagnole à L’enfant cruel et puni

Ravel pense surtout Ă  fusionner action et musique, dans le sens d’une parfaite fluiditĂ©, et d’un accomplissement immĂ©diat. Pas de contraintes, aucune pression du cadre, quel qu’il soit. Le compositeur fut-il comme on l’a dit, convaincu par le cinĂ©ma, au point d’y reconnaĂźtre un moment “la forme” tant recherchĂ©e? Peut-ĂȘtre.
Quoiqu’il en soit, les premiĂšres mentions autographes de L’heure espagnole, indiquent cet esprit allant de la partition, portĂ©e par une action non contrainte, “lĂ©gĂšre et bon enfant”. Pauvre Ravel: quand il propose son oeuvre Ă  l’OpĂ©ra-Comique, les censeurs crient tout d’abord, Ă  la vulgaritĂ© devant un sujet oĂč il est question d’amant cachĂ© dans une horloge et que l’on transporte jusqu’à la chambre de l’épouse. Mais la premiĂšre a lieu le 19 mai 1911.

Ravel s’est longuement expliquĂ©. AprĂšs le scandale des Histoires naturelles dont la prosodie prĂ©pare directement celle de L’heure espagnole, et le quiproquo sur ses rĂ©elles intentions, le compositeur a prĂ©cisĂ© l’objet de sa premiĂšre oeuvre thĂ©Ăątrale. C’est une relecture du buffa italien, dans le style d’une conversation, oĂč le chant est proche d’un parlando expressif, souvent ironique voire sarcastique: d’une finesse inaccessible et redoutablement pertinente, le compositeur aime souligner le “mĂ©lange de conversation familiĂšre et de lyrisme ridicule”. Ravel parle d’une fantaisie burlesque qui prolonge l’expĂ©rience du Mariage de Moussorsgki, un compositeur dont il se sent proche. Les lignes vocales ondulent, se cabrent avec Ă©lĂ©gance, favorisant les portamentos; l’articulation s’autorisent des contractions de syllabes, des prĂ©cipitĂ©s dĂ©clamatoires expressifs. Ici, l’épouse, Conception, aussi sĂ©duisante qu’infidĂšle,  mariĂ©e Ă  Torquemada, l’horloger de TolĂšde, Ă©reintĂ©e par les beaux parleurs Inigo et Gonzalve, qui ne concrĂ©tisent jamais, minaude et se fixe sur le muletier Ă  l’allure chaloupĂ©e, Ramiro, un costaud pudique Ă  son goĂ»t.
L’humour ravĂ©lien, dĂ©licat et subtil qui jubile Ă  jouer des registres et des degrĂ©s du comique, enchante Koechlin et FaurĂ© mais exaspĂšre Lalo que le style pincĂ© et raide de Ravel, agace comme d’ailleurs bon nombre de critiques dĂ©contenancĂ©s: il parle d’un style qui serait un nouveau PellĂ©as, â€œĂ©troit, menu, Ă©triquĂ©â€. D’ailleurs, l’inimitiĂ© de Lalo Ă  l’endroit du musicien fixe une idĂ©e souvent reprise aprĂšs lui, sensibilitĂ© de Debussy, insensibilitĂ© de Ravel.  Quant aux vers de Franc-Nohain, ils sont tout autant critiquĂ©s, assassinĂ©s pour leur “platitude”. Et mĂȘme les amateurs conscients des dons de Ravel, sont aussi fatiguĂ©s de les voir gĂąchĂ©s dans un amusement de placard, quand, selon les mots de Vuillermoz, le musicien est “un magicien crĂ©Ă© pour se mouvoir dans le rĂȘve et la fĂ©erie”. Jugement juste mais sĂ©vĂšre. Pour Ravel, L’heure espagnole constitue un point d’aboutissement auquel il n’avait cessĂ© de rĂ©flĂ©chir.

L’ENFANT ET LES SORTILEGES, 1925. Un enfant pas sage sur le chemin de la compassion


Maurice_Ravel_1925Avec L’Enfant et les sortilĂšges, l’écriture de Ravel Ă©volue; du moins change-t-elle de registre. AprĂšs la fine ironie, la mordante satire, Ă  peine appuyĂ©e, le compositeur empreinte un chemin oĂč on l’attendait davantage, celui de l’onirisme et de la fĂ©erie. Qui plus est, sous le sceau de l’enfance. Avant d’occuper le poste de directeur de l’OpĂ©ra de Paris, en juillet 1914,  Jacques RouchĂ© avait demandĂ© Ă  Colette d’écrire le livret d’une fĂ©erie-ballet, tout en pressentant Ravel comme compositeur. Mais lorsque le compositeur reçoit le texte en 1916, il est soldat volontaire, peu enthousiasmĂ© par cette intrigue anecdotique.  Deux annĂ©es passent, pas de retour de flamme. Ravel semble indiffĂ©rent. Entre temps, Colette a
adressé le livret à Stravinsky.
Or, brutalement en fĂ©vrier 1919, Ravel se manifeste auprĂšs de l’écrivain et lui demande s’il est toujours possible de composer la musique. Le travail peut commencer. DĂšs le dĂ©but de son travail, Ravel songe Ă  la figure de l’écureuil (absent dans le premier texte de Colette qui accepte de l’intĂ©grer); le musicien de plus en plus inspirĂ© par son sujet, affine l’épisode des chats et surtout le duo swingant de la tasse et de la thĂ©iĂšre (qui s’exprime en franglais).

Le Music-hall et l’esprit de la comĂ©die amĂ©ricaine dĂ©poussiĂšrent le vieux genre opĂ©ra. Colette enthousiaste, encourage le musicien qui orfĂšvre sa partition jusqu’au printemps 1920. Puis viennent des semaines et des mois de dĂ©pressive inactivitĂ©. Mais sous la pression du directeur de l’OpĂ©ra de Monte-Carlo, Raoul Gunsbourg qui souhaite faire crĂ©er l’ouvrage dans sa salle, Ravel doit poursuivre. Finalement, l’oeuvre tant attendue est crĂ©Ă©e le 21 mars 1925: pas moins de cinq ans pour achever une oeuvre qui dans son projet initial n’avait rien de stimulant. Au moment de sa crĂ©ation parisienne Ă  l’OpĂ©ra-Comique, le 1er fĂ©vrier 1926, le parterre resta de marbre. Arthur Honegger prit la dĂ©fense de la partition. AndrĂ© Messager de son cĂŽtĂ©, fustigea ce que Lalo avait exĂ©crĂ© de la mĂȘme façon dans L’heure espagnole: son insensibilitĂ©. Et tous les critiques s’entendirent pour ne trouver aucune entente entre le texte de Colette et la musique de Ravel.
L’intĂ©rĂȘt et la nouveautĂ© de l’oeuvre viennent principalement du relief des voix. Pas moins de 31 rĂŽles aux couleurs et aux intonations spĂ©cifiques, qui composent une brillante mosaĂŻque de tonalitĂ©s, en particulier animales (huit rĂŽles d’animaux au total!). Mais la force de la partition ne rĂ©side pas uniquement dans sa capacitĂ© d’invention et de timbres. Le sujet suit une gradation Ă©motionnelle extrĂȘmement subtile lĂ  encore. Effets lyriques, action contrastĂ©e dans la premiĂšre partie, puis, hymne Ă  la compassion, Ă  l’humanitĂ© quand l’enfant cruel et barbare, sadique et capricieux rĂ©vĂšle enfin son essence innocente, pure, compatissante. En dĂ©finitive, l’accord, texte/musique se dĂ©voile dans cette ultime partie dont la tendresse et l’appel au pardon atteignent des sommets d’émotions tissĂ©s sur le mode miniaturiste et pointilliste.

 

 

Le Quatuor Zaide Ă  Lyon

LYON, salle MoliĂšre : Quatuor ZaĂŻde. Le 23 mars 2016. Quatuor ZaĂŻde, Natacha Kudristskaya : Mozart, Debussy, Franck. La Salle MoliĂšre Ă©tait – une nouvelle fois, depuis deux ans – fermĂ©e pour travaux : la voici rouvrant au printemps 2016, oĂč Ă  l’invitation de la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, le jeune quatuor fĂ©minin ZaĂŻde et la pianiste Natacha Kudritskaya cĂ©lĂšbrent le trĂšs jeune Mozart, le jeune Debussy et le presque ĂągĂ© Franck.

Salle MoliĂšre ou Franck
Zaide quatuor concert a lyon 201204111296Elle est chĂšre au cƓur des mĂ©lomanes et des musiciens lyonnais, elle a rĂ©putation hors frontiĂšres rĂ©gionales et mĂȘme nationales – ah l’idĂ©ale acoustique de chambre ! – , elle a son kitsch dĂ©coratif dĂ©but de siĂšcle (enfin, le XXe, bien sĂ»r), son titre n’est pas en accord avec l’essentiel de ce qui s’y passe – MoliĂšre ? elle devrait plutĂŽt s’appeler Beethoven ou Franck-, et – ajouteront des grincheux sarcastiques – elle est pĂ©riodiquement en rĂ©fection. A chaque «époque de ravalement non des façades, mais de l’intĂ©rieur », il est promis que les dĂ©fauts rĂ©currents – entre autres, portes et siĂšges qui soupirent, grincent et claquent, un vrai lieu de rĂ©pertoire pour les dĂ©buts de l’enregistrement Ă©lectro-
acoustique- seront corrigĂ©s. On est impatient de dĂ©couvrir au printemps 2016 ce que deux ans de travaux et donc de fermeture auront heureusement amendĂ©, et si l’accĂšs trĂšs difficile Ă  des personnes en situation de handicap aura Ă©tĂ© rendu moins problĂ©matique
.

La bonne Société
AnciennetĂ© oblige, sans doute : c’est la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, trĂšs honorable institution du bord de SaĂŽne, qui a l’honneur tout Ă  fait lĂ©gitime d’entrer dans la carriĂšre du chantier terminĂ© quand les aĂźnĂ©s n’y seront plus
Voire, d’ailleurs : la S.M.C fut fondĂ©e, nous rappelle-t-on, en 1948, mais en illustrant les vertus – et pas qu’elles ? – d’une certaine (bonne) sociĂ©tĂ© lyonnaise, ne remonte-t-elle pas symboliquement bien plus avant dans le Temps ? Il nous souvient (ce qui ne rajeunit pas le signataire de ces lignes, Ă©tudiant mĂ©lomane du dĂ©but des annĂ©es 60), d’y avoir croisĂ© un vieux monsieur Ă  la boiterie trĂšs esthĂ©tique dont on disait qu’il avait jouĂ© en quatuor avec Jacques Thibaut


Les fidÚles désertent ?
Au XXIe, ces initiales S.M.C. convoquent un Temps quelque peu Perdu, et , pourquoi pas ?, par la vigueur des discussions entendues dans le Hall, les antagonismes idĂ©ologiques des Salons Saint-Euverte, Guermantes ou Verdurin. Bref les proustiens peuvent encore se dĂ©lecter en ces lieux et personnages oĂč se joue une mondanitĂ© qui se souvient de ses origines et de ses privilĂšges, mĂȘme si la diminution progressive des « fidĂšles » (comme les appelait Madame Verdurin) a conduit voici peu Ă  la fusion avec les Baroqueux de la Chapelle de la TrinitĂ© dans une SociĂ©tĂ© des Grands Concerts. La S.M.C. se centrait assez jalousement sur le patrimoine classico-romantique, augmentĂ© du « modernisme » debussyste et post-debussyste. Elle n’est pas, que l’on sache, devenue fort avant-gardiste. Peut-ĂȘtre de nouvelles gĂ©nĂ©rations plus soucieuses d’ avenir ou de simple prĂ©sent la rallieront-elles ?

Sur la digue de Balbec
Le concert du 23 mars nous fait encore penser Ă  notre si cher Petit Marcel, par son programme et ses interprĂštes, toutes fĂ©minines. Ces quatre jeunes femmes, ne les imagine- t-on pas rĂ©centes Jeunes Filles en fleurs, du moins telles que les prĂ©sentent les « priĂšre d‘insĂ©rer » informatiques et les photos flatteuses-glamour des enregistrements , trĂšs dĂ©contractĂ©es et un rien insolentes? On rĂȘve Ă  ce que le Narrateur Ă©bloui dit de la petite bande sur la digue de Balbec : « cette absence des dĂ©marcations que j’établirais bientĂŽt entre elles, propageait Ă  travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beautĂ© fluide, collective et mobile. » Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona composent aujourd’hui ce quatuor Ă  cordes prĂ©cĂ©dĂ© de la plus flatteuse rĂ©putation Ă©tablie sur des prix internationaux (Vienne, Bordeaux, Banff, Heerlen, PĂ©kin), multi-invitĂ© de festivals, partenaire des Français de la jeune gĂ©nĂ©ration. « ZaĂŻde » n’a pas limitĂ© son talent classique et romantique Ă  son intense admiration pour Haydn – leur prĂ©fĂ©rĂ© ? -, et depuis six ans va aussi chercher son bonheur et celui des auditeurs du cĂŽtĂ© de Xenakis, Rihm ou Harvey. (elles offriront peut-ĂȘtre cela Ă  un second concert de la Salle MoliĂšre, allez, courage les programmateurs !).

Un Quatuor nommé Zaïde
Et si elles se sont mises sous le patronage de ZaĂŻde, c’est qu’un certain Mozart – une part de Wolfgang, si on prĂ©fĂšre – aime Ă  « musiquer » des personnages de jeunes hĂ©roĂŻnes captives qui bravent la mort pour affirmer leur amour ; dans ce singspiel de 1779, prĂ©figuration de l’EnlĂšvement, ZaĂŻde esclave chrĂ©tienne prisonniĂšre dans le sĂ©rail et qui aime un autre esclave de mĂȘme confession, Gomatz, risque le pire en face du sultan Soliman ; mais un Ă©pisode terminal genre « croix de ma mĂšre » (style mĂ©lodrame) convertira le sultan Ă  la clĂ©mence, et ce souverain magnanime affirmera que « l’on trouve des Ăąmes vertueuses non seulement en Europe mais aussi en Asie » MĂȘme si Mozart n’a pas eu le temps de composer ce dĂ©nouement, l’intention d’éloge de la vertu Ă©nergique des femmes et de la tolĂ©rance dans l’esprit des LumiĂšres est ici digne d’attention, et c’est probablement Ă  un Mozart tout Ă  la fois trĂšs engagĂ© dans son Ă©poque, trĂšs jeune, et trĂšs amoureux que le Quatuor fĂ©minin entend rendre hommage en se nommant ZaĂźde
.

D’une fin de siùcle à l’autre
Une cinquiĂšme jeune femme rejoint « ZaĂŻde » pour la 4e Ɠuvre choisie : c’est la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, « enfant prodige » de l’interprĂ©tation qui a fait ses hautes Ă©tudes Ă  Paris (CNSM, A.PlanĂšs, J.Rouvier), a Ă©tĂ© conseillĂ©e par C.Eschenbach, L.Fleisher, E.Leonskaja, J.C.Pennetier, a remportĂ© de multiples prix internationaux, et joue en festivals et concerts de prestige. ZaĂŻde commence avec un des six Quatuors du « cycle Milanais » (K.157) que le quasi-adolescent Mozart Ă©crivit lors de son second voyage italien (1772-73), et qui mĂ©lange le rayonnement « solaire-mĂ©ridional » et des accĂšs d’ombre et mĂȘme de pathĂ©tique. Puis on passe Ă  une fin de siĂšcle (XXe, bien sĂ»r) que « bĂ©molise » d’abord (selon l’expression proustienne) un « Clair de lune » debussyste, extrait de la Suite Bergamasque (1890), doucement achevĂ©, transition verlainienne du cĂŽtĂ© de la poĂ©sie « moderne ».

Le silence original
Le Quatuor (unique dans l’écriture debussyste, comme d’ailleurs ceux de Franck, FaurĂ© et Ravel) date de 1892, et dans sa perfection se fait « adieu Ă  la jeunesse », tout comme le PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune, esquissĂ© en mĂȘme temps, ouvre sur les crĂ©ations de la maturitĂ©. « Debussy amalgame ici des Ă©lĂ©ments aussi diffĂ©rents que les modes grĂ©goriens,la musique tzigane, le gamelan javanais,les styles de Massenet et Franck(construction cyclique), sans compter celui des Russes contemporains » (S.Gut et D.Pistone, citĂ©s par F.R.Tranchefort). Dans un sentiment de dĂ©lices tonales, on y entend aussi,comme l’exprime Vladimir Jankelevitch, « la mystĂ©rieuse circulation mĂ©lodique qui le parcourt
, les bruits qui s’éloignent, qui vont de la prĂ©sence Ă  l’absence avant de s’éteindre dĂ©finitivement au fond du silence original » 

Vinteuil, Sonate et Septuor
Le Quintette de CĂ©sar Franck, peut-ĂȘtre la piĂšce qui marque Ă  la fin du XIXe le grand retour de la France dans la musique de chambre, couronne le concert. Il fut composĂ© en 1879 par un musicien qui avait presque attendu la soixantaine pour se risquer en un « chambrisme » audacieux. Sa densitĂ©, sa construction qu’armature le principe cyclique – une sorte d’éternel retour, selon une conception circulaire du Temps -, ses liens (probables avec la passion vĂ©cue, selon les biographes qui ont parfois tendance Ă  suggĂ©rer : « cherchez la femme », y compris chez celui qui en Ă©difiant « Pater Seraphicus » aima aussi dĂ©crire « les jardins d’Eros » – dans PsychĂ©-, et fut amoureux de la belle compositrice Augusta Holmes -)),bref une partition fascinante qui n’a rien Ă  envier Ă  Schumann et Brahms
Le proustien que vous ĂȘtes, cher lecteur de classique news, ou que vous ne tarderez pas Ă  devenir (Ă  force qu’on vous incite), y entendra les Ă©chos des deux Vinteuil rĂ©vĂ©lĂ©s Ă  Swann et au Narrateur : la Sonate « tendre, champĂȘtre et candide »(avec sa petite phrase), le « rougeoyant » Septuor, porte ouverte sur la novation la plus mystĂ©rieuse. En rĂ©alitĂ©, Proust dĂ©daignait « l’accroche » dans le rĂ©el de sa petite phrase (« charmante mais enfin mĂ©diocre d’un musicien que je n’aime pas », Saint-SaĂ«ns) et lui substituait, essentiellement pour un prophĂ©tique Septuor Franck, FaurĂ©, Ravel et par-dessus tout Debussy, celui de La Mer

Merci donc par avance aux Jeunes Femmes en fleurs qui vont cĂ©lĂ©brer dans le Temple (rĂ©novĂ©) du GoĂ»t, le long de la SaĂŽne, les morganatiques noces de la littĂ©rature et de la musique d’hier et aujourd’hui.

LYON. Salle MoliÚre, Lyon. Mercredi 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudritskaya. W.A. Mozart (1756-91), Quatuor K.157. César Franck (1822-1890), Quintette. Claude Debussy (1862-1918), Clair de lune, Quatuor. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lesgrandsconcerts.com

Le Quatuor ZaĂŻde joue Debussy, Franck Ă  Lyon

LYON, salle MoliĂšre : Quatuor ZaĂŻde. Le 23 mars 2016. Salle MoliĂšre, Lyon, 23 mars 2016. Quatuor ZaĂŻde, Natacha Kudristskaya : Mozart, Debussy, Franck. La Salle MoliĂšre Ă©tait – une nouvelle fois, depuis deux ans – fermĂ©e pour travaux : la voici rouvrant au printemps 2016, oĂč Ă  l’invitation de la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, le jeune quatuor fĂ©minin ZaĂŻde et la pianiste Natacha Kudritskaya cĂ©lĂšbrent le trĂšs jeune Mozart, le jeune Debussy et le presque ĂągĂ© Franck.

Salle MoliĂšre ou Franck
Zaide quatuor concert a lyon 201204111296Elle est chĂšre au cƓur des mĂ©lomanes et des musiciens lyonnais, elle a rĂ©putation hors frontiĂšres rĂ©gionales et mĂȘme nationales – ah l’idĂ©ale acoustique de chambre ! – , elle a son kitsch dĂ©coratif dĂ©but de siĂšcle (enfin, le XXe, bien sĂ»r), son titre n’est pas en accord avec l’essentiel de ce qui s’y passe – MoliĂšre ? elle devrait plutĂŽt  s’appeler Beethoven ou Franck-, et – ajouteront des grincheux sarcastiques – elle est pĂ©riodiquement en rĂ©fection. A  chaque «époque de ravalement non des façades, mais de l’intĂ©rieur », il est promis que les dĂ©fauts rĂ©currents – entre autres, portes et siĂšges qui soupirent, grincent et claquent, un vrai lieu de rĂ©pertoire pour les dĂ©buts de l’enregistrement Ă©lectro-
acoustique- seront corrigĂ©s. On est impatient  de dĂ©couvrir  au printemps 2016 ce que deux ans de travaux et donc de fermeture auront heureusement amendĂ©, et si l’accĂšs trĂšs difficile Ă  des personnes en situation de handicap aura Ă©tĂ© rendu moins problĂ©matique
.

La bonne Société
AnciennetĂ© oblige, sans doute : c’est la SociĂ©tĂ© de Musique de Chambre, trĂšs honorable  institution du bord de SaĂŽne, qui a l’honneur tout Ă  fait lĂ©gitime d’entrer dans la carriĂšre du chantier terminĂ© quand les aĂźnĂ©s n’y seront plus
Voire, d’ailleurs : la S.M.C  fut fondĂ©e, nous rappelle-t-on,  en 1948, mais en illustrant les vertus – et pas qu’elles ? – d’une certaine (bonne) sociĂ©tĂ© lyonnaise, ne  remonte-t-elle pas  symboliquement bien plus avant dans le Temps ? Il nous souvient (ce qui ne rajeunit pas le signataire de ces lignes,  Ă©tudiant mĂ©lomane du dĂ©but des annĂ©es 60), d’y avoir croisĂ© un vieux monsieur Ă  la boiterie trĂšs esthĂ©tique dont on disait  qu’il avait jouĂ© en quatuor avec Jacques Thibaut


Les fidÚles désertent ?
Au XXIe, ces initiales S.M.C. convoquent un Temps quelque peu Perdu, et , pourquoi pas  ?, par la vigueur des discussions entendues dans le Hall, les antagonismes idĂ©ologiques  des Salons  Saint-Euverte, Guermantes ou Verdurin. Bref les proustiens peuvent encore  se dĂ©lecter en ces lieux et personnages oĂč se joue une mondanitĂ© qui se souvient de ses origines et de ses privilĂšges, mĂȘme si la diminution progressive  des « fidĂšles » (comme les appelait Madame Verdurin) a conduit voici peu Ă  la fusion avec les Baroqueux de la Chapelle de la TrinitĂ© dans une SociĂ©tĂ© des Grands Concerts. La S.M.C. se centrait assez jalousement sur le patrimoine classico-romantique, augmentĂ© du « modernisme » debussyste et post-debussyste. Elle n’est pas, que l’on sache, devenue fort  avant-gardiste. Peut-ĂȘtre  de nouvelles gĂ©nĂ©rations plus soucieuses d’ avenir ou de simple prĂ©sent la rallieront-elles ?

Sur la digue de Balbec
Le concert du 23 mars nous fait encore penser Ă  notre si cher  Petit Marcel, par son programme et ses interprĂštes, toutes fĂ©minines. Ces quatre jeunes femmes, ne les imagine- t-on  pas  rĂ©centes Jeunes Filles en fleurs, du moins telles que les prĂ©sentent les « priĂšre d‘insĂ©rer » informatiques et les photos flatteuses-glamour des enregistrements , trĂšs dĂ©contractĂ©es et un rien insolentes? On rĂȘve Ă  ce que le Narrateur Ă©bloui dit de la petite bande sur la digue de Balbec : « cette absence des dĂ©marcations que j’établirais bientĂŽt entre elles, propageait Ă  travers leur  groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beautĂ© fluide, collective et mobile. »  Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona composent aujourd’hui ce quatuor Ă  cordes prĂ©cĂ©dĂ© de la plus flatteuse rĂ©putation Ă©tablie sur des prix internationaux (Vienne, Bordeaux, Banff, Heerlen, PĂ©kin), multi-invitĂ© de festivals, partenaire des Français  de la jeune gĂ©nĂ©ration. « ZaĂŻde » n’a pas limitĂ© son talent classique et romantique Ă  son intense admiration pour Haydn  – leur prĂ©fĂ©ré ? -, et depuis six ans va aussi chercher son bonheur et celui des auditeurs du cĂŽtĂ© de Xenakis, Rihm ou Harvey. (elles offriront peut-ĂȘtre cela Ă  un second concert de la Salle MoliĂšre, allez, courage les programmateurs !).

Un Quatuor nommé Zaïde
Et si elles se sont mises sous le patronage de ZaĂŻde, c’est qu’un certain Mozart – une part de Wolfgang, si on prĂ©fĂšre – aime Ă  « musiquer » des personnages de jeunes hĂ©roĂŻnes captives qui bravent la mort pour affirmer leur amour ; dans ce singspiel de 1779, prĂ©figuration de l’EnlĂšvement, ZaĂŻde esclave chrĂ©tienne prisonniĂšre dans le sĂ©rail et qui aime un autre esclave de mĂȘme confession, Gomatz, risque le pire en face du sultan Soliman ; mais un Ă©pisode terminal genre « croix de ma mĂšre » (style mĂ©lodrame) convertira le sultan Ă  la clĂ©mence,  et ce souverain magnanime  affirmera que « l’on trouve des Ăąmes vertueuses non seulement en Europe mais aussi en Asie » MĂȘme si Mozart n’a pas eu le temps  de composer  ce dĂ©nouement, l’intention d’éloge de la vertu Ă©nergique des femmes et de la tolĂ©rance dans l’esprit des LumiĂšres est  ici  digne d’attention, et c’est probablement  Ă  un Mozart tout Ă  la fois trĂšs engagĂ© dans son Ă©poque, trĂšs  jeune, et trĂšs amoureux que le Quatuor fĂ©minin entend rendre hommage en se nommant ZaĂźde
.

D’une fin de siùcle à l’autre
Une cinquiĂšme jeune femme rejoint « ZaĂŻde » pour la 4e Ɠuvre choisie : c’est la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, « enfant prodige » de l’interprĂ©tation qui a fait ses hautes Ă©tudes Ă  Paris (CNSM, A.PlanĂšs, J.Rouvier), a Ă©tĂ© conseillĂ©e par C.Eschenbach, L.Fleisher, E.Leonskaja, J.C.Pennetier, a remportĂ© de multiples prix internationaux, et joue en festivals et concerts de prestige. ZaĂŻde commence avec un des six Quatuors du « cycle Milanais » (K.157) que le quasi-adolescent Mozart Ă©crivit lors de son second voyage italien (1772-73), et qui mĂ©lange le rayonnement « solaire-mĂ©ridional » et  des accĂšs d’ombre et mĂȘme de pathĂ©tique. Puis on passe Ă  une fin de siĂšcle (XXe, bien sĂ»r) que « bĂ©molise » d’abord  (selon l’expression proustienne) un « Clair de lune » debussyste, extrait  de la Suite Bergamasque (1890), doucement achevĂ©, transition verlainienne du cĂŽtĂ© de la poĂ©sie « moderne ».

Le silence original
Le Quatuor (unique dans l’écriture debussyste, comme d’ailleurs ceux de Franck, FaurĂ© et  Ravel)  date de 1892, et dans sa perfection se fait « adieu Ă  la jeunesse », tout comme le PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune, esquissĂ© en mĂȘme temps, ouvre sur les crĂ©ations de la maturitĂ©. « Debussy amalgame ici des Ă©lĂ©ments aussi diffĂ©rents que les modes grĂ©goriens,la musique tzigane, le gamelan javanais,les styles de Massenet et Franck(construction cyclique), sans compter celui des Russes contemporains » (S.Gut et D.Pistone, citĂ©s par F.R.Tranchefort). Dans un sentiment de dĂ©lices tonales, on y entend aussi,comme l’exprime Vladimir Jankelevitch, « la mystĂ©rieuse circulation mĂ©lodique qui le parcourt
, les bruits qui s’éloignent, qui vont de la prĂ©sence Ă  l’absence avant de s’éteindre dĂ©finitivement au fond du silence original » 

Vinteuil, Sonate et Septuor
Le Quintette de CĂ©sar Franck, peut-ĂȘtre la piĂšce qui marque Ă  la fin du XIXe le grand retour  de la France dans la musique de chambre, couronne le concert. Il fut composĂ© en 1879 par un musicien qui avait presque attendu la soixantaine pour se risquer en un « chambrisme » audacieux. Sa densitĂ©, sa construction qu’armature le principe cyclique – une  sorte d’éternel  retour, selon une conception circulaire du  Temps -, ses liens (probables avec la passion vĂ©cue, selon les biographes qui ont parfois tendance Ă  suggĂ©rer  : «  cherchez la femme », y compris chez celui qui en Ă©difiant « Pater Seraphicus » aima aussi  dĂ©crire « les jardins d’Eros » – dans PsychĂ©-, et fut  amoureux de  la belle compositrice Augusta Holmes -)),bref  une partition fascinante qui n’a rien Ă  envier Ă  Schumann et Brahms
Le proustien que vous ĂȘtes, cher lecteur de classique news, ou que vous ne tarderez pas Ă  devenir (Ă  force qu’on vous incite),  y entendra les Ă©chos des deux Vinteuil  rĂ©vĂ©lĂ©s Ă  Swann et au Narrateur : la Sonate « tendre, champĂȘtre et candide »(avec  sa petite phrase), le « rougeoyant » Septuor, porte ouverte sur la novation  la plus mystĂ©rieuse. En rĂ©alitĂ©, Proust dĂ©daignait « l’accroche » dans le rĂ©el de sa petite phrase (« charmante mais enfin mĂ©diocre d’un musicien que je n’aime pas », Saint-SaĂ«ns) et lui substituait, essentiellement pour un prophĂ©tique Septuor  Franck, FaurĂ©, Ravel et par-dessus tout Debussy, celui de La Mer

Merci  donc par avance aux Jeunes Femmes en fleurs qui vont cĂ©lĂ©brer dans le Temple (rĂ©novĂ©) du GoĂ»t, le long de la SaĂŽne, les morganatiques noces de la littĂ©rature et de la musique d’hier et aujourd’hui.

LYON. Salle MoliÚre, Lyon. Mercredi 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudritskaya. W.A. Mozart (1756-91), Quatuor K.157. César Franck (1822-1890), Quintette. Claude Debussy (1862-1918), Clair de lune, Quatuor. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lesgrandsconcerts.com

Biennale Musiques en scĂšne Ă  Lyon

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scĂšne : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numĂ©rique. Biennale GRAME 2016. AgglomĂ©ration lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, crĂ©ations, improvisations, performances, jeux vidĂ©os, massages sonores, expĂ©riences nouvelles accessibles Ă  tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une confĂ©rence : le thĂšme divertissement/culture numĂ©rique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiositĂ©, fĂ»t-elle critique
.

Le farceur Ă  la trompinette et le penseur Ă  la calculette
« Se divertir » ? « Vous avez bien dit : se divertir ? Comme c’est divertissant ! » Surtout en l’an de grĂące 2016, oĂč l’on boirait volontiers pour oublier qu’on a honte de boire chaque matin d’infos notre ration de honte, de tristesse et de peur. En tout cas, c’est  ce que propose entre RhĂŽne et SaĂŽne la biennale du GRAME  qui s’autoproclame aussi « rĂ©jouissante, stimulante, crĂ©atrice et extrĂȘmement addictive ».  C’est vrai qu’il fut une Ă©poque oĂč les musiques d’aujourd’hui ne donnaient pas volontiers dans « le plaisir », et oĂč on avait envie de fredonner Ă  l’entrĂ©e puis Ă  la sortie l’irrĂ©vĂ©rent « on n’est pas lĂ  pour se faire engueuler » du farceur Ă  la trompinette. Et qu’on avait plutĂŽt sur le divertissement le regard pascalien : « la seule chose qui nous console de nos misĂšres, et cependant la plus grande de nos misĂšres
 MĂȘme un roi sans divertissement est un homme plein de mlsĂšres
Et c’est ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un  nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet Ă©tat. »

Big Brother and Data
Les Ă©ditorialistes et penseurs du GRAME ( James Giroudon, Directeur, Damien Pöusset, directeur artistique) nuancent Ă©videmment cette prĂ©sentation  de  leur  session 2017 pour un « homme diverti » ( mĂȘme averti, il n’en vaut pas forcĂ©ment deux, ndlr classique news) qui « vit sous le rĂšgne de la fragmentation et de l’urgence  dans un univers de plus en  plus virtuel, en prise avec les mutations actuelles de la sociĂ©tĂ©. » Oui, « faut-il entendre les sirĂšnes de Big Brother et de Big Data ? » Ou simplement mieux les connaĂźtre pour faire un tri dans « cette sociĂ©tĂ© de spectacle qui ne cesse d’étendre l’empire des divertissements standardisĂ©s » ? Car « des smartphones aux tablettes en passant par la domotique ou la robotique, notre Ă©cosystĂšme a considĂ©rablement Ă©voluĂ© au profit d’un monde hyper-connectĂ© dans lequel  les Ă©nergies existentielles sont les fruits du dĂ©sir, la libido des producteurs et des consommateurs. »

Un Hollandais volant dans l’espace numĂ©rique
D’oĂč – sans trop de hiĂ©rarchie de valeurs obsolĂštes, en tout cas sans « vitupĂ©rer  l’époque », selon la formule d’Aragon , et avec une sorte d’objectivitĂ© pas forcĂ©ment navrĂ©e, – voici une prĂ©sentation plutĂŽt sĂ©duisante sinon sĂ©duite de l’attirail-libido dans ce qu’il a de plus milieu-et-haut-de-gamme
Que les tradi-musicaux cependant se rassurent : sur les 28 manifestations de la biennale 16 affichent encore le titre « concert », spectacle, expĂ©rience sensorielle, thĂ©Ăątre musical et danse se partageant le reste de la liste. Un artiste invitĂ© donne le la, le Hollandais Michel van der Aa, dont les oeuvres sont huit fois prĂ©sentes dans la session. « Depuis que j’étais tout petit », dit Van der Aa (on ne nous prĂ©cise pas dans quelle dĂ©cennie de la fin XXe  c’était), « j’avais des cauchemars terribles, qui ne se sont arrĂȘtĂ©s que quand j’ai Ă©tĂ© mis Ă  la guitare par les mĂ©decins
Depuis, si je m’arrĂȘte de jouer et de composer, j’ai l’impression que les mauvais rĂȘves vont recommencer. » La guitare classique s’est « élargie » vers plus moderne, de l’ingĂ©niorat du son Ă  la musique de film et Ă  la mise en scĂšne. D’oĂč le bilan « de thĂ©Ăątre, de musique de film, de vidĂ©astie », qui passe par la prĂ©sence  multisensorielle sur scĂšne d’ « un alter ego aux musiciens », image projetĂ©e des « hĂ©tĂ©ronymes » dans la vie du poĂšte Pessoa  et son Livre de l’Intranquillité », mais aussi du Livre de sable, de Borges.

Nos psychés aliénées
De mĂȘme que pour le Concerto de violon (jouĂ© ici le 4 mars par Patricia Kopatszchinkaia) et d’autres Ɠuvres l’ombre portĂ©e de son interprĂšte inspiratrice Janine Jansen. Ce qui n’empĂȘche pas van der Aa de se sentir aussi « indigĂšne du numĂ©rique, et particuliĂšrement du synthĂ©tiseur modulaire , qui force Ă  mixer en analogique »  Vu par les patrons de la biennale, « l’artiste s’empare du flux de nos psychĂ©s aliĂ©nĂ©es comme pour mieux nous dĂ©tourner de la nocivitĂ© de notre monde, il rĂ©vĂšle l’étonnante poĂ©sie lĂ  oĂč bien d’autres ne font qu’en Ă©noncer la pure fonctionnalité ».

Kaléidoscope rhÎne-alpin
L’une des forces actuelles du GRAME dans le paysage rhĂŽne-alpin et français, c’est d’avoir su s’imposer auprĂšs  des pouvoirs publics comme centre de diffusion et de crĂ©ation, et d’en venir maintenant Ă  « organiser » autour de lui les acteurs principaux de la musique  dans ce pĂ©rimĂštre : Auditorium et ONL, OpĂ©ra, ThĂ©Ăątre de la Renaissance, des Ateliers, HĂŽtel de Ville de Saint-Etienne, Centres Culturels (Vaulx en Velin, Rillieux, DĂ©cines), ThĂ©Ăątre de Valence, C.N.M.S. D de Lyon, Maison de la Danse, CAUE RhĂŽne-Alpes, et d’investir l’espace musĂ©al  « rĂ©cent » (Les Confluences), ou filmique. Que tourne le kalĂ©idoscope, qui va du « spectacle d’appartement » d’origine quĂ©bĂ©coise de la mime, chanteuse et percussionniste Krystina Marcoux (« 400 ans sans toi ») ou de la mise en musique par le compositeur argentin Martin Matalon d’un inattendu Fox Trot Delirium, burlesque du tout jeune Lubitsch , Ă  une Origine du Monde oĂč vous  ne manquerez  pas de chercher (trouver, c’est autre chose) le Courbet que vous savez, via  la vidĂ©o de Miguel Chevalier et « la fusion des volutes sonores de l’accordĂ©oniste Pascal Contet ».

Benjamin et Boulez
On est  un rien surpris de voir figurer dans cette session « divertissante » la crĂ©ation, sous la direction de Bernhard  Kontarsky, d’un opĂ©ra de Michel Tabachnik sur livret de RĂ©gis Debray, « La derniĂšre Nuit », celle d’un Walter Benjamin pourchassĂ© par les nazis et qui revoit son existence de penseur et de rĂȘveur avant d’y mettre fin dans « une misĂ©rable chambre d’hĂŽtel  Ă  la frontiĂšre pyrĂ©nĂ©enne ». De mĂȘme qu’en « hommage Ă  Pierre Boulez » des Jeux Concertants, avec le DĂ©rive 1 du MaĂźtre censĂ© dialoguer post mortem avec Clara Iannotta (un « concerto pour piano » par Wilhem Latchoumia), Onderj Adamek (« ConsĂ©quences particuliĂšrement blanches et noires », sur un instrument inĂ©dit, l’airmachine) et M.van der Aa (un pianiste devant l’écran oĂč vit un vieil homme en solitude), tout cela jouĂ© par l’Ensemble Orchestral Contemporain de Daniel Kawka.

Petit Marcel, JĂ©sus conducteur
« EntĂȘtant parfum proustien » du cĂŽtĂ© du Quatuor Diotima, qui joue le plus « Petit Marcel » des compositeurs français actuels, GĂ©rard Pesson (Farrago, convoquant le Narrateur qui avec sa madeleine immergĂ©e dans la tasse de thĂ© voit « tout Combray, tout ce qui prend forme et soliditĂ© sortir, ville et jardins » venir jouer la scĂšne initiale et capitale), le Ravel de l’unique  Quatuor, et le Japonais Toshio Hosokawa interrogeant ses Distant Voices. Sept  Ă©tudiants du  CNSM  (šPromotion  Master Copeco)  – jouent dans un Erasmus d’Auberge Lyonnaise     Ă  un Zap ! 7 Ă©tudes de gravitation intĂ©rieure qui « oppose notre ancrage existentiel aux forces qui nous en divertissent ». Sous l’invocation d’Eglise de JĂ©sus Conducteur – alias Erik Satie, MaĂźtre d’Arcueil -, on rĂ©flĂ©chit en souriant aux Sports et Divertissements de celui-ci, au Dressur  d’un autre MaĂźtre insurpassable, Mauricio Kagel, aux Ritournelles de Kits Ă©grenĂ©es par Philippe Hurel, et Ă  un « dialogue schizophrĂ©nique » de M.van der Aa.

Remonter les Ă©poques
Remontant les Ă©poques, l’ensemble CĂ©ladon de Paulin BĂŒndgen lance passerelles entre Renaissance  (Byrd, Tye, Taverner) et ModernitĂ© (Michael Nyman) anglaises, Ă  travers la voix de contre-tĂ©nor et un sextuor de violes. Que dire de « la lĂ©gĂšretĂ© non sans profondeur » attribuĂ©e par les musiciens de chambre ONL au Quintette K581 (clarinette et quatuor) de Mozart ? « SéÚÚriiieux » ? Ils en portent  la responsabilitĂ©, et seront sans doute plus convaincants en parlant Bagatelles chez Mason Bates et P.A.Lavergne
.Nul doute que la rĂ©flexion du grand altiste Christophe Desjardins ira plus loin par la mise en regard des Ricercari (« premiĂšre piĂšces Ă©crites en 1689 pour violoncelle solo ») et le Tombeau d’Alberto Posadas, Ă  la mĂ©moire de GĂ©rard Mortier,puis Double, qui Ă©tablit tout « un jeu de mĂ©moire », Ă  tous les sens du terme. Association avec le jazz, Actuel Remix « travaillant » l’Ɠuvre d’Heiner Goebbels. Et tant d’occurrences et de ludiques propositions qu’on craint d’en avoir oubliĂ© ici quelques unes
.

Massages sonores et balles de piscine
ThĂ©Ăątre musical d’improvisation qui « traverse les ponts entre cela et la clownerie » (La Favre, Bassery, Marcoux
), OMNI (traduisez les initiales transpositrices) de FĂ©licie d’Estienne d’Orves (un grand nom de jadis !) et  Lara Marciano dans OctaĂ©drite. , Danse pas ordinaire dans Ply, d’Ashley Fure et Yuval Pick, films-compositions d’encore Michel van der Aa, Up Close (par la violoncelliste Sol  Gabetta), et mĂȘme des « massages sonores et plongĂ©e dans des balles de piscine » (en Auditorium : le fondateur architectural Proton de la Chapelle va tout de mĂȘme s’en Ă©tonner sinon s’en divertir, de l’autre cĂŽtĂ© du miroir ?) de l’Ensemble  Nomad. Participation souhaitĂ©e des spectateurs (avec leurs portables et tablettes) pour « Je clique donc je suis » de Thierry Collet, comme dans le concert-bal latino-tango de Bordlejo, Fizsbein, Pueyo, et encore « ensemble d’applis public-GRAME, chƓur et solistes » pour Smartfaust (il y a bien aussi des bonbons Werther, de l’autre cĂŽtĂ© du Rhin ?)
 Et bien sĂ»r, grande sĂ©rie d’installations et performances  originales dans les espaces musĂ©aux  de Lyon et de la rĂ©gion.

Vanitas vanitatum

Sous l’invocation des VanitĂ©s ( « vanitas vanitatum et omnia vanitas », disait ce joyeux drille d’EcclĂ©siaste biblique, dont on suppose qu’il est ici invitĂ© par antiphrase, et ensuite patron des tableaux classiques de mĂ©ditation sur la mort
), voici par exemple un Side(s), MĂ©caniques du prĂ©sent, oĂč de « l’autre cĂŽtĂ© du miroir », le compositeur Alexandre LĂ©vy, la photographe Elisabeth Prouvost et le chorĂ©graphe Pedro Pauwels nous entraĂźnent pour dire « l’éclipse, l’oubli, le dĂ©placement », en des jeux de temps un rien vertigineux. Et on  couronnera la sĂ©quence « vanitas » avec Water Event, oĂč Yoko Ono  ( « Yoko who ? ») invite les artistes de la biennale  (et vous-mĂȘmes,chers spectateurs !) « à lui envoyer un rĂ©cipient qu’elle remplira d’eau », version rĂ©actualisĂ©e de ce qu’elle avait crĂ©Ă© en 1971 avec John Lennon :musiques de M.van der Aa, O.Adamek, C.Iannotta, P.A.Valade, N.Boutin et Quatuor Diotima


Petit rappel sur le rire
Des civilisations (non, caricatures pseudo-religieuses du concept, maniĂ©es par des gardiens flicqueurs  Ă  longs ciseaux et forts bĂątons) veulent exclure le rire, et le combattre. (Et salut Ă©mu Ă  Umberto Eco qui avec Guillaume de Baskerville vient d’aller gagner les rives du Pays oĂč rire n’est pas dĂ©fendu !) Un petit rappel dans l’histoire musicale europĂ©enne  nous aide Ă  y voir plus clair via la musicologie et l’histoire des idĂ©es, grĂące Ă  l’universitaire Muriel Joubert, qui resituera en confĂ©rence-rencontre « le rire en musique : éclat de joie ou moquerie, geste corporel  qui n’existe que par son Ă©cho collectif, associĂ© Ă  la vulgaritĂ©, Ă  la folie ou aux dĂ©moniaques (de Didon aux danses macabres), au dĂ©tour d’une transcription orchestrale (Ravel) ou dans la dĂ©nonciation idĂ©ologique ( Chostakovitch) ». Mais le rire peut « aussi soigner (Prokofiev), exorcise de  l angoisse de mort ( Ligeti), dĂ©livre la voix (Berio, Aperghis) en lui rendant toute sa corporĂ©ité  »

L’avenir est à la philophonie
Pour finir, rien de tel en  divertissement au sens plein du terme que de faire retour au bon maĂźtre d’Arcueil, avec ses « Sports » et sa pesĂ©e des sons : « Je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bĂ©mol de moyenne grosseur. Je n’ai jamais vu chose plus rĂ©pugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir. Au phono-peseur, un fa diĂšse ordinaire atteignit 93 kilogrammes. Il Ă©manait d’un fort gros tĂ©nor dont je pris le poids
 Je crois pouvoir dire que la phonologie est supĂ©rieure Ă  la musique. C’est plus  variĂ©. Le rendement pĂ©cuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune. Au motodynamophone, un phonomĂ©treur  peut facilement noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien. C’est grĂące Ă  cela que j’ai tant Ă©crit. L’avenir est donc Ă  la philophonie. » ProphĂšte du temps  numĂ©rique, le pĂšre Erik ? Et il en riait ( ou faisait rire) le bougre !

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoBiennale Musiques en scÚne, Lyon. GRAME. Concerts, performances, expositions, rencontres, danse participative, and so on. Du 1er au 27 mars. Lyon et agglomération, Valence, Saint-Etienne. Informations  et réservations : T. 04 72 07 43 18 ; www.BMES-Lyon.fr

LYON. Festival de La Tour PassagÚre, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et théùtre sous le signe du baroque

LYON. Festival de La Tour PassagĂšre, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et thĂ©Ăątre sous le signe du baroque. Une tour en bois, et passagĂšre, pour abriter durant un mois une trentaine de reprĂ©sentations sous le signe de Shakespeare en Ă©voquant  la structure et les modalitĂ©s de son  incomparable ThĂ©Ăątre du Globe. La tentative des bords de SaĂŽne est originale, elle fĂ©dĂšre des forces instrumentales et vocales de Compagnies amarrĂ©es Ă  Lyon et  invite d’autres artistes pour cĂ©lĂ©brer le plus grand et le plus Ă©nigmatique des Baroqueux. Longue vie estivale


En hommage au Grand Will
festival-la-tour-passagere-lyon-15-juin-15-juillet-2015Tour PassagĂšre, joli nom pour un Festival en structure de bois, devant les flots  d’une SaĂŽne Ă  la fois passante et en image arrĂȘtĂ©e («  on ne se baigne jamais dans le mĂȘme fleuve», disait HĂ©raclite). La dĂ©claration d’intention souligne que pendant ce mois du dĂ©but d’étĂ©, au square Delfosse, Ă  deux pas du DĂ©barcadĂšre, ex-pĂ©niche qui fut longtemps un lieu apprĂ©ciĂ© de concerts, et aux portes du nouveau quartier de la Confluence, ce sera « thĂ©Ăątre Ă©lisabĂ©thain, tout en bois qui s’inspire de ce qu’on faisait au temps de Shakespeare : trois niveaux, 12  mĂštres de haut, un espace atypique oĂč le public (300 spectateurs) fait cercle autour d’artistes toujours proches, au parterre ou aux deux balcons  circulaires ». Et en hommage au Grand Will, on nous promet « des spectacles audacieux et dĂ©calĂ©s », qui en tout cas jouent sur la double appartenance, thĂ©Ăątre et musique ; c’est JĂ©rĂŽme Salord qui assume la direction artistique de cette Tour post-baroque.

La perle irréguliÚre
Tout en honorant le Baroque, cette « perle irrĂ©guliĂšre » que dĂ©finissaient les Portugais et qui « rĂ©gna » sur l’Europe (mais aussi l’AmĂ©rique)  pendant au moins deux siĂšcles, quelque part entre Renaissance et retour au classicisme ou fuite  dans le romantisme. Notre France du XVIIe, oĂč la rigueur cartĂ©sienne et surtout l’ordre monarchique (Louis le QuatorziĂšme, quand il ne fut plus l’ado abritĂ© par les jupes de sa Maman et du Cardinal Mazarini) remplacĂšrent prĂ©cocement le beau dĂ©sordre baroque, en sait long sur les inconvĂ©nients  de mettre une sourdine au « change » (le changement ainsi qu’on le dĂ©signait  alors) et au  trop d’imaginaire. Encore que sous la glace courut longtemps une eau plus vive, mais c’est autre histoire


Etre ou ne pas ĂȘtre, bien sĂ»r
Donc, un mois de « passage » et de « change », ouvert comme il se doit par un Hamlet revisitĂ© en « hallucination baroque  par 20 comĂ©diens (Compagnie Les Mille Chandelles) et musiciens » (partition originale Ch.Emmanuel Brunner et ClĂ©mence Fougea), pour mieux sentir « souffle et violence, mouvement et mystĂšre » d’une des histoires les plus troublantes  inventĂ©es en Europe. Les AsphodĂšles font de la « commedia dell’arte moderne, avec fĂ©e-sorciĂšre, dĂ©fis hip-hop, forĂȘt magique, human beat-box ( ?) », qu’un prix coup de cƓur au club de la presse a consacrĂ© en Avignon il  y a deux ans. Et puis embardĂ©e  hors des clous de la chronologie avec le Duo Eve, une pianiste, E(lena Soussi) et une soprano, V(iolett) E ReniĂ©, qui font aller de Baudelaire en Verlaine par les compositeurs XIXe. Va-et-vient du Baroque Ă  la ComĂ©die musicale tendance Broadway, par Lisandro Nesis et Raphael Sanchez ; le mĂȘme Lisandro dirigera ensuite ses Sospiranti pour un mĂ©lange d’airs de Lulli.  KalĂ©idoscopes en trio ou duo : du cĂŽtĂ© rĂ©solument classique puis romantique, le tout jeune Trio Palmer (A.Diep , A.GuĂ©nand, T.Maignan) joue Haydn et Brahms. Et une thĂ©matique RomĂ©o et Juliette(de Weber Ă  
Piazzolla) par les dĂ©jĂ  connus Samuel Fernandez au piano et Anne MĂ©nier (elle fut 20 ans en ONL, et « 2nde » chez les Debussy).

Spleen anglais et south barocco
Tiens, Piazzolla bis : en un Tango que les jeunes et dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbres du Quatuor VarĂšse (sortis du CNSM Lyon) dansent avec  l’accordĂ©oniste Philippe Bourlois.  Retour au « change » et au dieu ProtĂ©e avec l’absolu du baroque Ă©ternel, ici les MĂ©tamorphoses d’Ovide en 4 histoires de femmes (une comĂ©dienne, LĂ©na RondĂ©, trois musiciennes).  Les ensembles lyonnais « baroqueux » apportent leur contribution au culte shakespearien. Le Concert de l’Hostel Dieu (F.E.Comte) chante Purcell « who ainsi is Back », par la voix d’AnthĂ©a Pichanik, « version spleen d’Angleterre », puis aborde sous le titre de South Barocco en Italie des « folies sensuelles », avec la voix de la soprano Heather Newhouse, authentique (dĂ©sormais d’entre RhĂŽne et SaĂŽne) 
 Canadienne.   Noces  un tant soit peu morganatiques (et temporaires ?) de CĂ©ladon ( le groupe de Paulin Bundgen) et de BorĂ©e(ades, zut, c’est le  dieu du Vent glacial, tutellĂ© par son  metteur en scĂšne Pierre Alain Four), en un remake du New-Yorkais Paul Emerson qui joua dans les Seventies le castrat Farinelli (« Farinelli-XXIe-Sexe »).

Mozart d’enfer en paradis
Comme on n’est pas loin (espace et temps) d’Ambronay-Festival, le jeune Contre-Sujets (6 instrumentistes) prĂ©face  sa participation de septembre en In Concerto Stat Virtus, et lĂ  le public vote pour le concerto prĂ©fĂ©rĂ©, un bis lui Ă©tant offert à «  choisir dans le rĂ©pertoire de la nation retenue ». DĂ©marche qui fait Ă©cho Ă  la Classe d’orchestre de la flĂ»tiste et chef Lilian Feger, oĂč « musiciens venus du classique, une fois inscrits sur le site, vous rĂ©pĂ©tez et jouez sur scĂšne, occasion unique de participer pleinement ». De la fantaisie imaginative avec un SatanĂ© Mozart, oĂč les Swing Hommes (3 musiciens, 2 thĂ©Ăątreux : humour et jazz) accueillent « en bas » le Divin qui achĂšve lĂ  son Requiem avant de le faire remonter « en haut » pour un Paradis bien gagnĂ©.

Je pleure du dĂ©sir de rĂȘver encore
baroni diana la macorina concert clic de classiquenewsClassique news vient de mettre en  relief  « La Macorina » de Diana Baroni, « voyage latino-amĂ©ricain envoĂ»tant » . Et le lendemain de la FĂȘte Nationale (les libertĂ©s, ne l’oublions pas plus que  la prise de la Bastille), pour clĂŽturer les festivitĂ©s passagĂšres, un bal Renaissance oĂč les BorĂ©ades veilleront sur vous : «  sous le regard attentif de VĂ©ronique Elouard qui vous guidera de pas en pas et de bras en bras, pas besoin d’ĂȘtre danseur Ă©mĂ©rite ».
Un rien de TempĂȘte shakespearienne pour conclure : « L’üle est pleine de rĂ©sonances, d »accents, de suaves mĂ©lodies qui enchantent sans blesser. TantĂŽt  mille  instruments vibrants bourdonnent Ă  mes  oreilles ; tantĂŽt des voix, si je m’éveille, m’endorment Ă  nouveau ; alors je crois voir en songe des nuages s’ouvrir, rĂ©vĂ©lant des richesses prĂȘtes Ă  choir sur moi, si bien qu’en m’éveillant je pleure du dĂ©sir de rĂȘver encore. »

Festival de La Tour PassagÚre, Square Delfosse, prÚs Confluence de Lyon.  33 représentations du 15 juin au 15 juillet (19h, 20h30, 21h).
Information et réservation : www.latourpassagere.com; T.06 27 30 11 72.

Concert “Temps Modernes” Ă  Lyon

temps modernes lyon ensembleLyon, vendredi 28 novembre 2014, 19h : concert « Temps Modernes » : Debussy, FaurĂ©, Franck, Murail, de Montaigne, Antignani, Jouve
 Sans tapage mĂ©diatique, le groupe des Temps Modernes – fondĂ© et dirigĂ© Ă  Lyon – joue un rĂŽle dĂ©terminant, et pas seulement dans sa rĂ©gion d’origine et d’activitĂ©. Son concert lyonnais du 28 novembre, Ă  la Mairie du 6Ăšme Ă  Lyon, est la synthĂšse de ses orientations : recours au « Trio »Franck-Debussy-FaurĂ©, en appel vers les « classiques » du XXe et du XXIe (Murail, Antignani, Jouve), et en reprise du mystĂ©rieux Sarn I de P. de Montaigne.

Connaissez-vous Sarn ?
Sarn : avez-vous dĂ©jĂ  prononcĂ© ce
mais comment l’appeler : vocable, phonĂšme, patronyme, prĂ©nom, invocation magique ? Ce sera mieux si, fĂ©ru de littĂ©rature anglaise, vous reliez ce sarn Ă  un titre de romanciĂšre du XXe, et si cela faisant tilt dans votre mĂ©moire culturelle, vous prononcez le nom d’auteur(e), Mary Webb… Peut-ĂȘtre hĂ©ritiĂšre d’Emily Brönte, Mary Webb, mais plus « modeste » dans le propos ou la notoriĂ©tĂ© sociale et littĂ©raire que son aĂźnĂ©e du XIXe
Il n’empĂȘche : Ă  cĂŽtĂ© de Hurlevent -ainsi qu’on traduit pour les Français Wuthering (Heights) -, demeurera plus tard dans les campagnes britanniques hantĂ©es de bruit, de fureur et de silences un Sarn oĂč les « aventures » de la douce Prue dominĂ©e par son rude frĂšre GĂ©dĂ©on offrent le plus fascinant des microcosmes, entre Nature sauvage, Ă©preuves et aspiration Ă  la paix intĂ©rieure.

9 piĂšces en accomplissement
On peut succomber au charme ( sens fort et profond du mot latin) de Sarn, relier son « paysage » (un « état d’ñme », comme l’appelait l’écrivain suisse H.F.Amiel) Ă  des souvenirs d’enfance (pour une Française du XXe, les Ă©tangs du Forez n’évoquent-ils pas ceux, si anglais, de Plash ou de Sarn ?), voire Ă  image et scĂšne « fondatrice » qui, depuis une lecture-dĂ©couverte, pourront vous accompagner sur la durĂ©e de l’existence entiĂšre. Cette rencontre avec Sarn a bien Ă©tĂ© pour la musicienne Pascal de Montaigne un choc orientant son Ă©criture et lui confĂ©rant un sens bien plus « universel » que tel ou tel lieu d’inspiration. On songe ici Ă  ce que fut pour Jean BarraquĂ© (1928-1973) le roman mĂ©taphysique d’Hermann Broch, La Mort de Virgile, devenu centre de plusieurs «  Ɠuvres( elles-mĂȘmes) ouvertes » selon diffĂ©rentes formules instrumentales-vocales, et d’ailleurs jamais vraiment achevĂ©, ou si on prĂ©fĂšre, une SĂ©rie qui montre autrement l’écriture du sĂ©rialisme. Pour Sarn – dont il existe une version en opĂ©ra (de chambre), La MalĂ©diction des Sarn, – le corpus initiĂ© par le piano (Sarn I) a Ă©tĂ© articulĂ© en 9 piĂšces – musique de chambre, voire versions amplifiĂ©es Ă  l’orchestre – , « le chiffre 9 ayant pour P.de Montaigne un sens d’accomplissement ; et Sarn IX- Ă  neuf « voix » – fermant la boucle dans un mouvement perpĂ©tuel qui devrait laisser l’impression que rien n’est jamais terminĂ©, et au contraire se prolonge Ă  l’infini ».

Toucher le coeur de l’auditeur
Il est bon qu’en un de ses concerts lyonnais – trop rares !- Temps Modernes rende hommage Ă  un compositeur dont le parcours est profondĂ©ment original, bien sĂ»r en dehors des modes parce que consacrĂ© Ă  ce que Marcel Bitsch nomme « le secret : partie du cƓur, cette musique touche immĂ©diatement le cƓur de l’auditeur. » Ayant dĂ» longtemps interrompre la composition – alors qu’elle avait Ă©tĂ© formĂ©e au violon par Michel SchwalbĂ©, Ă  l’écriture par Marcel PĂ©hu – , P.de Montaigne avait Ă©tĂ© remise dans cette voie active par l’organiste et compositeur LoĂŻc MalliĂ©, qui «  a contribuĂ© Ă  faire Ă©voluer un style oĂč l’imaginaire –libĂ©rĂ© d’une longue gestation intellectuelle – s’ouvre Ă  son propre monde sonore, se rĂ©fĂ©rant en toute libertĂ© au langage de la seconde moitiĂ© du XXe ». Et c’est bien autour de Sarn, en son « premier moteur »(eĂ»t dit Aristote), la piĂšce I, pour piano, Ă  la fois portrait de la totalitĂ©-Sarn et autoportrait discret de l’auteur – gravitĂ© du propos, langage sĂ©vĂšre et poĂ©tiquement imaginatif, Ă©nergie et luciditĂ© contre la souffrance, comme le marque un double accord presque brutal pour clore la piĂšce, Ă©loge d’une solitude presque hautaine -, que peut ĂȘtre mise en gravitation l’intention gĂ©nĂ©rale de ce concert sans thĂ©matique trop visible


Continuer l’histoire de l’art
Ce choix de partitions – Ă©poques sur un siĂšcle, natures et esthĂ©tiques diverses – reflĂšte bien l’ouverture de ce groupe vouĂ© au « contemporain » fondĂ© il y a 21 ans Ă  Lyon, et qui compte maintenant parmi les acteurs les plus dĂ©terminants, mĂȘme si (trop ?) discret du paysage français d’aujourd’hui. « C’est au contact des grandes Ɠuvres du XXe que l’unitĂ© de l’ensemble s’est forgĂ©e, dĂ©clarent les deux fondateurs de T.M., le clarinettiste Jean-Louis Bergerard et le flĂ»tiste Michel Lavignolle. Par affinitĂ©, on dĂ©veloppe des relations privilĂ©giĂ©es avec certains compositeurs. Notre finalitĂ© va directement Ă  la signification de la poĂ©tique sonore : sensibilitĂ©, rĂȘve, interrogation, sensualitĂ©. La musique contemporaine n’est pas nĂ©cessairement en rupture avec les Ɠuvres du passĂ©, mais peut continuer, par ses nouveaux apports, l’histoire de l’art d’une civilisation.»

Adieu au monde
C’est en « application de cette thĂ©orie » que le programme lyonnais du 28 novembre prĂ©sente plusieurs facettes du XXe et du XXIe, fondatrices en leur dĂ©but, et mĂȘme pour l’adaptation « chambriste » d’un certain PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune, le recours Ă  un Debussy qui « rĂ©volutionna » dans la derniĂšre dĂ©cennie du XIXe l’écriture et mĂȘme le rapport au public (a priori peu moderniste mais aussitĂŽt conquis par « ces nymphes (qu’on veut ici ) perpĂ©tuer »). Et avec la sonate oĂč violon et piano de CĂ©sar Franck disent ardemment le romantisme finissant qui aussi ouvre sur l’avenir du sentiment. Ou avec un tardif – FaurĂ© atteint alors la rive des 80 ans – Trio op.120, murmurant dans son Andantino quelque adieu sans dĂ©senchantement au monde crĂ©pusculaire


Les 13 couleurs et soleil levant
On filera la mĂ©taphore du « soleil couchant » grĂące aux « 13 couleurs » que Tristan Murail dĂ©tecta en fin des annĂ©es (19)70 et fit alors scintiller dans une piĂšce dont Les Temps Modernes rĂ©alisa une adaptation (remarquable et remarquĂ©e, avec Winter Fragments , et Bois flottĂ©, dvd de 2002 qui obtint un Grand Prix Charles Cros et un « Choc du Monde de la Musique », sur des images video de HervĂ© Bailly-Basin). Tristan Murail a Ă©tĂ©, avec GĂ©rard Grisey (prĂ©maturĂ©ment disparu) et Hugues Dufourt un des fondateurs et illustrateurs de la musique spectrale (spectre sonore et partiels infinitĂ©simaux qui le constituent) ; il avait en 1978 dĂ©veloppĂ© les concepts neufs de « prĂ©monition ou de prolongement des sons complexes », et de « modulation en anneau, oĂč les frĂ©quences s’auto-gĂ©nĂšrent dans une rĂ©action en chaĂźne ». PiĂšce impressionniste ? Le musicien natif du Havre ne refuse pas les Ă©chos du mouvement pictural dont la toile de Monet fut le « soleil levant » qui surgit en 1873
– d’autant qu’en Ă©lĂšve de Messiaen il a intĂ©grĂ© Ă  sa pensĂ©e les liens couleur-son, voire leur symbolique -
Pourvu qu’on reconnaisse lĂ  une « trĂšs forte structuration, et une mĂ©tamorphose insensible qui transforme ces couleurs « , dans la « dĂ©rive harmonique, les micro-intervalles, les sons complexes ». Bref, les SĂ©ries de Monet (meules, peupliers, cathĂ©drale de Rouen) nourrissent aussi une inspiration musicale Ă  travers les 13 teintes successives, des Ă©clats incandescents Ă  l’éloignement de l’intensitĂ© lumineuse. »

Nuit et Neige
« Nix et Nox », le titre est-il un jeu sur la Nuit, en grec (les puristes Ă©criraient Nux en grec ancien) et en latin ? Mais une fois vĂ©rifiĂ© aux intarissables sources du dictionnaire Gaffiot, on constate que la Nix latine est
 Neige . Dont acte, et bien fait, puisque j’ai voulu jouer au savant « contre » un compositeur d’une SƓur Latine ! Luca Antignani, aujourd’hui trĂšs « acclimaté » aussi Ă  Lyon (la Florence d’entre RhĂŽne-et-SaĂŽne ?) oĂč il enseigne l’orchestration au CNSM, avait dĂ©jĂ  Ă©crit en 1998 une piĂšce de piano sur « la glaciale clartĂ© de la lune ». On ira donc chercher en son imaginaire des reflets liĂ©s Ă  ce qu’il nomme « la cyclicitĂ© et la rotation perpĂ©tuelle, qui parcourt depuis longtemps et de maniĂšre obsessionnelle » dans sa composition. Nix et Nox dit « le paradoxe implicite dans la conduite Ă  spirale : Ă©loignement progressif d’un centre thĂ©matique, idĂ©e d’un Ă©ternel retour, constant et inĂ©luctable. D’oĂč le sentiment (limite) d’ĂȘtre englouti par un vortex de tourbillonnante complexitĂ©. »

Les ailes et l’azur
Quant Ă  Jean-Marc Jouve, qui a bĂ©nĂ©ficiĂ© des conseils d’Alain Poirier, Betsy Jolas et Sofia GoubaĂŻdoulina, « par la grĂące de ces rencontres et la tĂ©nacitĂ© Ă  vouloir rĂ©aliser l’alchimie, il Ă©labore sa propre poĂ©tique musicale, nourrie de la lente interrogation des langages. Cela est rĂ©ponse engagĂ©e Ă  toutes les formes de tyrannie, notamment culturelle, d’aliĂ©nation, Ă  tout ce qui dispense l’homme de penser par lui-mĂȘme. » Sa piĂšce que T.M. donne en crĂ©ation mondiale scrute aussi le ciel : « d’ailes et d’azur » doit ĂȘtre lu, selon son auteur, comme « une musique-Ă©lan, geste vital, dĂ©fi en rĂ©ponse Ă  la vie menacĂ©e, trajectoire du cri Ă  la lumiĂšre : elle doit beaucoup Ă  la fascination exercĂ©e par le vol des grands rapaces ». TrĂšs reliĂ©e au chant et Ă  la trajectoire des oiseaux dans l’espace physique – et poĂ©tique -, elle se clĂŽt par « perdendosi », en renversement du chromatisme douloureux XVIe et XVIIe : « simultanĂ©ment, Ă©criture descendante et perception ascendante (son paradoxal), mĂ©taphore du retournement de la douleur vers la lumiĂšre ».

Soleil levant
Temps Modernes est ici en « quintette » : Jean-Louis Bergerard (clarinette), Michel Lavignolle(lflĂ»te), Claire Bernard (violon), Florian Nauche (violoncelle), auxquels s’est plus rĂ©cemment jointe la pianiste Emmanuelle Maggesi (qui forme aussi avec la percussionniste Ying-Hui Wang le duo Cthulhu). Parfums, couleurs, sons d’(extrĂȘme)orient se rĂ©pondant, et soleil
 levant, donc Ă  l’est pour notre si vieille Europe ? Car Temps Modernes connait bien et reprendra bientĂŽt une « longue marche » vers la Chine qui l’a dĂ©jĂ  accueilli en Festivals (New Music of Shanghai, Bejing Modern Music, Asean Music Week), et encore plus Ă  l’est, au Japon (Quartiers Musicaux,Yokohama)
.

Lyon, vendredi 28 novembre 2014, Salons de la Mairie du VIe, Rue de SÚze, 19h. Temps Modernes joue Franck, Debussy, Fauré, Murail, Antignani, de Montaigne, Jouve. Renseignements et réservation T. 06 08 60 29 73.

programme

Claude Debussy : PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune
CĂ©sar Franck : Sonate pour violon et piano
Pascal de Montaigne : Sarn I
Gabriel Fauré : Andantino du Trio op. 120
Jean-Marc Jouve : D’ailes et d’azur (crĂ©ation)
Luca Antignani : Nix et Nox
Tristan Murail : Treize couleurs du soleil couchant

Compte rendu, concert. Lyon, Auditorium, samedi 11 juin 2014. Concert Ravel : Antar, Mélodies Hébraïques, Shéhérazade, Daphnis. ONL, dir. L.Slatkin. Véronique Gens, André Dussollier

a_slatkin leonard directionCompte rendu, concert. Lyon, Auditorium, samedi 11 juin 2014. Concert Ravel. Leonard Slatkin, direction. Du Ravel Ă  dĂ©couvrir dans l’Auditorium lyonnais 
qui porte son nom : c’est Antar, d’aprĂšs Rimsky-Korsakov, en une adaptation qui parsĂšme d’allĂ©gements discrets le spectacle – 1910- trĂšs thĂ©Ăątral d’un poĂšte libanais. Un texte poĂ©tique a donc Ă©tĂ© demandĂ© Ă  Amin Maalouf, et c’est AndrĂ© Dussollier qui « rĂ©cite » sans emphase, de sa voix si musicienne. VĂ©ronique Gens module superbement les MĂ©lodies HĂ©braĂŻques et ShĂ©hĂ©razade, puis l’Orchestre vient en gloire faire rayonner la 2e Suite de Daphnis.

Mata Hari chez Rimsky
A l’Auditorium Ravel, il arrive qu’on dĂ©couvre encore du
Ravel, problĂ©matique sinon inconnu. Ainsi en est-il allĂ© pour un Antar d’aprĂšs Rimski-Korsakov, dont une fort intĂ©ressante notice de programme (François Dru) indique limites et questionnements.  « Ni mirage, ni lĂ©gende », cette « partition » de 1910 oĂč les biographes dominants (M.Marnat, A.Orenstein) demeurent Ă©vasifs sur l’autonomie ravĂ©lienne en cette «  aventure orientalisante » , menĂ©e parallĂšlement Ă  l’écriture d’un infiniment plus important Daphnis . Pour Antar, il s’agissait d’une piĂšce (en 5 actes et en vers !) du poĂšte libanais Chekri Ganem, avec 14 rĂŽles principaux (et mĂȘme Mata-Hari en effeuilleuse !), qui « copiait-collait » avec le poĂšme-symphonique ensuite devenu 2e Symphonie de Rimski.
Le musicien russe Ă©tait fort apprĂ©ciĂ© par Ravel Ă  qui son ami Ricardo Vines l’avait prĂ©sentĂ© trois ans plus tĂŽt. Puis, comme le dit F.Dru : « Le travail de Ravel pour Antar ne fut pas de composition pure, mais l’intĂ©rĂȘt d’une reconstitution demeure dans la vision d’un Ravel arrangeur, capable de dissĂ©quer et d’agencer un texte musical prĂ©-existant, pour accompagner le geste dramatique, en un vĂ©ritable travail d’orchestrateur, tel que l’industrie du cinĂ©ma peut encore le rechercher. »

PoĂšte au pays du CĂšdre
On songe Ă©videmment tout de suite Ă  ce que Ravel Ă©crira douze ans plus tard, le passage en orchestre des Tableaux d’une Exposition : mais avec Moussorgski, ce sera – rutilance russe Ă  la base – pour une vision augmentative, passionnĂ©e, et quelle ! Avec Antar, nous demeurons dans l’agencement habile, et plutĂŽt en rĂ©duction, par celui qui fut surnommĂ© (un 3e Russe, Stravinsky : Ă©tait-ce un compliment ?:« l’horloger suisse ».) En tout cas, du vivant de Ravel et mĂȘme aprĂšs sa mort, Antar-spectacle-Ganem avait Ă©tĂ© un grand succĂšs, et les reprises (dont tout de suite une cinĂ©matographique !) furent nombreuses. On nous prĂ©cise mĂȘme qu’il y en eut une à
l’OpĂ©ra de Lyon, en 1938 : est-ce en songeant Ă  cela que LĂ©onard Slatkin avait songĂ© Ă  une nouvelle version qu’il inscrirait dans son intĂ©grale discographique avec l’ONL ? Il fallait alors remettre en « portatif » le dispositif initial et le faire avec un texte non thĂ©Ăątral, dialoguant avec l’orchestre. Nouvelle idĂ©e  « libanaise » des annĂ©es 2010 : solliciter un poĂšte du pays du CĂšdre
 Amin Maalouf accepte, pour le bonheur de tous 
et du rĂ©citant AndrĂ© Dussollier.

Du cÎté de chez Swann
Donc, voici portĂ© par un acteur Ă  la fois connu et aimĂ© d’un large public (au cinĂ©ma), d’une subtilitĂ© discrĂšte, absolue (qu’on aille jeter l’oreille sur sa lecture en coffret cd. « Du cĂŽtĂ© de chez Swann », admirable de justesse proustienne ), un Antar ramenĂ© Ă  des dimensions moins lĂ©gendaires, plus humaines en quelque sorte, puisque le guerrier lĂ©gendaire est devenu ancien esclave et porte seulement le sort de sa tribu. Antar n’en sacrifiera pas moins noblement sa vie Ă  l’honneur, laissant seuls sa belle veuve et son enfant. Prendrait-on autant de plaisir – fĂ»t-ce musical devant les fondus-enchaĂźnĂ©s et raccourcis discrĂštement ravĂ©liens- sans le beau texte de Maalouf – ah ! son leitmotiv :  « le dĂ©sert n’est pas vide » ! – et le sublime lecteur en complet-cravate qui vient se placer comme soliste devant le chef ?

Jeu de mélodie et de timbres
La voix d’A.Dussollier a ses rĂ©sonances un rien mĂ©talliques, mais dont la parfaite prĂ©cision n’érode jamais les harmoniques Ă©motives, et tout ce qui est cherchĂ© en profondeur, sans trace de dĂ©monstrative impudeur : un vrai « jeu de  mĂ©lodie et de timbres », comme on dit depuis l’Ecole de Vienne. On croit ainsi voir Ă  l’horizon « les chimĂšres » butant sur le silence calculĂ© de l’orchestre, le dĂ©sir d’Antar (« on dit que tu as de la tendresse pour Abla »), la menace de l’inĂ©luctable destin
Ce qui frappe aussi, c’est le contraste entre ce mezzo voce dominant et le dĂ©ferlement instrumental de cette 2nde Symphonie Ă©crite par Rimsky – depuis 1868, il en avait fait trois rĂ©visions ! – Ă  laquelle son auteur tenait tant, bien qu’il eĂ»t avouĂ© en toute modestie : « Antar, Sadko, des Ɠuvres qui se tenaient et ne marchaient pas mal, mais je n’étais alors qu’un dilettante et je ne savais rien ! ».

Comme au jour de sa mort pompeusement parée
Pourquoi le mauvais esprit nous souffle t-il que cette Ă©criture somptueuse, ĂŽ combien post-romantique, a un peu de « cet Ă©clat emprunté » mis par Racine dans le personnage de JĂ©zabel (la « maman d’Athalie » ), « comme au jour de sa mort pompeusement parĂ©e » ? Devant cette mort (esthĂ©tique) annoncĂ©e , le minimaliste et ironiste Ravel dut s’amuser tout en s’efforçant d’allĂ©ger cette « barque sur l’ocĂ©an » d’éloquence. Et de cet ensemble composite , Leonard Slatkin tire un magnifique tableau en technicolor-Ă©cran-panoramique, respectant la dimension voulue par A.Maalouf et A.Dussollier mais dĂ©chaĂźnant un orchestre visiblement heureux de donner sa pleine mesure.

Asie, Asie, Asie
Un « plus vrai Ravel », bien sĂ»r, vient dans la 2e partie du concert, Ă  commencer par d’autres somptuositĂ©s dans le chant. Aussi bien pour les deux MĂ©lodies HĂ©braĂŻques de 1914 que pour les poĂšmes de ShĂ©hĂ©razade (1903), la voix de VĂ©ronique Gens est miracle d’identification aux textes et Ă  leur esprit : tour Ă  tour et simultanĂ©ment souple, ondoyante, profonde, voluptueuse, caressante, grave : suprĂȘmement esthĂ©tique, au carrefour de toutes les sensations. A l’image de l’initial appel en triade : « Asie, Asie, Asie » et de sa dĂ©sinence orchestrale, tout ici est construit par Ravel mais semble Ă©chappe au calcul, en pur bonheur de sensualitĂ©.

Un fervent dreyfusiste
Puis seul e s’échappe vers l’émotion la plus poignante la mĂ©lodie du kaddisch (priĂšre des morts), dont le climat et la haute inspiration rappellent l’admiration respectueuse que Ravel vouait au peuple et Ă  la culture juifs : Ă  travers de nombreuses amitiĂ©s – dont celle de LĂ©on Blum-, en miroir de ses idĂ©es pacifistes , socialistes et anticolonialistes, (voir la 2e des Chansons MadĂ©casses : « Aouah ! mĂ©fiez-vous des Blancs, habitants du rivage ! » ), ce fervent dreyfusiste de la premiĂšre heure Ă©prouva vite la haine que certains milieux – fanatiques musicaux( ?),section Action Française, « étrangleurs de Gueuse » (la RĂ©publique), entre autres – professaient envers « les mĂ©tĂ©ques » et « le peuple dĂ©icide » . N’alla-t-on pas jusqu’à lui crier « silence, sale juif ! » quand il manifestait au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es en faveur du Sacre du Printemps ? Les obsĂ©dĂ©s de la traque antisĂ©mite avaient aussi prĂ©tendu « lire » en « ravel » un camouflage onomastique , (« rabbele », petit rabbin), ce qu’on colporta jusqu’en AmĂ©rique du Nord – Ravel en subit lĂ -bas – 1928- les Ă©chos insultants chez des ultras sournois ou vocifĂ©rants –


Les autodafés de 1933
Cette « rĂ©putation », ses amitiĂ©s dans les milieux juifs et d’extrĂȘme-gauche,- plus encore que le contenu musical  de l’Oeuvre ? -, valurent Ă  Ravel « l’honneur » de figurer sur la liste des « autodafĂ©s », dĂšs mai 1933, Ă©tablie par Goebbels et ses sbires. On notera encore qu’à Montfort-l’Amaury, des exilĂ©s raciaux   chassĂ©s en France par les nazis purent trouver secours et aide financiĂšre auprĂšs d’un Ravel jusqu’au bout fidĂšle Ă  ses convictions d’humaniste Ă©pris de la liberté 
Pour finir, Leonard Slatkin a conduit son orchestre galvanisĂ©, hautement inspirĂ©, dans la 2e Suite de Daphnis et ChloĂ©. De la poĂ©sie impalpable du «  lever du jour » au dĂ©chaĂźnement solaire de « la danse gĂ©nĂ©rale », ce fut un superbe temps conclusif, apollinien et dionysiaque, oĂč la grandeur ravĂ©lienne trouve son immense mesure et dĂ©mesure.

Auditorium de Lyon, samedi 11 juin 2014. Maurice Ravel (1875-1937) : Antar, Deux Mélodies Hébraïques, Shéhérazade, 2e Suite de Daphnis. O.N.L. , direction Leonaed Slatkin, Véronique Gens, André Dussollier.

Agenda Lyonnais : l’actualitĂ© musicale en RhĂŽne-Alpes

Musiques en RhĂŽne-Alpes. Retrouvez ici concerts, festivals, opĂ©ras, tous les Ă©vĂ©nements qui font l’actualitĂ© de Lyon et sa rĂ©gion. SĂ©lection opĂ©rĂ©e par notre correspondant permanent Dominique Dubreuil

 

 
 
 

Les Voix du PrieurĂ©, jusqu’au 5 juin 2016

 

bourget-lac-du-voix-du-priere-du-lac-2016-presentation-annonce-reservation-billetterie-classiquenews-vignette-carreBOURGET DU LAC, 74. Festival des Voix du PrieurĂ©, 20 mai-5 juin 2016  « Donner de multiples rendez-vous Ă  l’art vocal dans ce qu’il peut offrir de plus raffinĂ©, de plus fort ». Le Festival qui se dĂ©roule dans des lieux patrimoniaux classĂ©s monuments historiques (Eglise, PrieurĂ©, CloĂźtre de Saint-Laurent) se veut, selon les mots de son directeur-fondateur, Bernard TĂ©tu, « lieu de crĂ©ation et dialogues ». Autour d’un compositeur invitĂ© et de son Ɠuvre Stabat Mater, Piotr Moss, du groupe hĂ©tĂ©rodoxe Les Slix’s, de la violoncelliste OphĂ©lie Gaillard, une vaillante et enrichissante Ă©dition au cƓur du printemps. LIRE notre prĂ©sentation complĂšte du festival Les Voix du PrieurĂ©, Bourget du Lac, 74, du 20 mai au 5 juin 2016

 
 
 

 

Marcel-Proust-et-la-musique-visuel-UNE-site-webGRENOBLE, musĂ©e. Jeudi 28 avril 2016. Concert lecture, Cabourg-Balbec
 De Cabourg 1914 au temps retrouvĂ© de Balbec : concert-lecture pour « Jouer avec les mots ». Les Concerts Ă  l’Auditorium du MusĂ©e de Grenoble ont une sĂ©rie « Jouer avec les mots » qui lie musique et littĂ©rature. Le dernier du cycle 2015-2016 donne « la parole » Ă  la comĂ©dienne Natacha RĂ©gnier, aux pianistes Marie-JosĂšphe Jude et Michel BĂ©roff, pour une exploration proustienne du cĂŽtĂ© de Balbec, à l ‘ombre des jeunes filles en fleurs que va bientĂŽt faner la Guerre EuropĂ©enne. La  communication des Ăąmes : ”La musique a Ă©tĂ© l’une des plus grandes passions de ma vie. Elle m’a apportĂ© des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le nĂ©ant auquel je me suis heurtĂ© partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur Ă  travers toute mon Ɠuvre. » Cette dĂ©claration de Proust Ă  Benoist-MĂ©chin est capitale. Et elle rĂ©pond –l’Ɠuvre plus forte et objective que la vie « rĂ©elle » – Ă  la question que se pose le Narrateur de la Recherche Ă  l’audition du Septuor de Vinteuil : « Je me demandais si la musique n’est pas l’exemple de ce qu’aurait pu ĂȘtre – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idĂ©es – la communication des Ăąmes. » Les fervents et surtout  les spĂ©cialistes de Proust savent Ă  quel point il est difficile de dĂ©mĂȘler dans les Ă©crits du MaĂźtre de Combray ce qui a Ă©tĂ© puisĂ© au  parcours mĂȘme de l’enfant, puis adolescent, puis adulte Marcel Proust, et aux « transpositions » dans La Recherche du Temps Perdu, via – pour la musique, les arts visuels, la littĂ©rature, l’histoire sociale et politique – ce qui a pu servir de modĂšles aussitĂŽt et savamment imbriquĂ©s, mĂ©langĂ©s, voire brouillĂ©s. LIRE la prĂ©sentation complĂšte du concert par notre correspondant Dominique Dubreuil

 

 

 

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scĂšne : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numĂ©rique. Biennale GRAME 2016. AgglomĂ©ration lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, crĂ©ations, improvisations, performances, jeux vidĂ©os, massages sonores, expĂ©riences nouvelles accessibles Ă  tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une confĂ©rence : le thĂšme divertissement/culture numĂ©rique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiositĂ©, fĂ»t-elle critique
. EN LIRE +

 

 

36Ăšme festival d’Ambronay : Du 11 septembre au 4 octobre 2015. Ambronay 2015 festival presentation classiquenews 2015Festival d’Ambronay (01), 36e édition: 11 septembre-4 octobre 2015. Sous l’invocation gĂ©nĂ©rale de « mythes et mystĂšres ».  Du 11 septembre au 4 octobre 2015, en quatre week-ends et des intervalles. « Approchez ! Laissez-vous en conter, petits et grands, curieux et passionnĂ©s de l’Etrange », dit la recommandation stĂ©rĂ©ophonique de cette 36e édition d’un Festival  Phare. Cette annĂ©e, c’est autour de quatre thĂ©matiques – le Roi-Soleil,chefs-d’Ɠuvre mystĂ©rieux, figures mythologiques, dĂ©clinaisons personnelles – que  se groupent les
 trĂšs nombreux concerts et manifestations de culture Ă  Ambronay. Essai d’un tour d’horizon en partant de l’Abbatiale
ogivale de ce festival Baroque. EN LIRE +

 

 

 

festival-la-tour-passagere-lyon-15-juin-15-juillet-2015LYON. Festival de La Tour PassagĂšre, du 15 juin au 15 juillet 2015 : musique et thĂ©Ăątre sous le signe du baroque. Une tour en bois, et passagĂšre, pour abriter durant un mois une trentaine de reprĂ©sentations sous le signe de Shakespeare en Ă©voquant  la structure et les modalitĂ©s de son  incomparable ThĂ©Ăątre du Globe. La tentative des bords de SaĂŽne est originale, elle fĂ©dĂšre des forces instrumentales et vocales de Compagnies amarrĂ©es Ă  Lyon et  invite d’autres artistes pour cĂ©lĂ©brer le plus grand et le plus Ă©nigmatique des Baroqueux. Longue vie estivale
 LIRE notre prĂ©sentation complĂšte du festival La Tour PassagĂšre Ă  Lyon

 

 

ArdĂšche (07). Festival des Cordes en Ballade, du 2 au 14 juillet 2015. 17e édition de ce festival « itinĂ©rant » sur un dĂ©partement aux portes du domaine mĂ©diterranĂ©en. En 2015, le thĂšme revient Ă  l’Europe Centrale, exaltant le rĂŽle « alla zingarese » de musiciens interprĂštes et  compositeurs qui inspirĂšrent et inspirent tant d’Ɠuvres et d’actions depuis plusieurs siĂšcles. Hommage tout particulier, en ces deux semaines, est rendu au grand Hongrois Giorgy Kurtag. Un fleuve
 cordes-en-ballade-2015-ardecheLe RhĂŽne-fleuve-dieu, c’est bien connu  dans l’hexagone, et ça finit par rejoindre la MĂšre MĂ©diterranĂ©e, avec 800 petits  kilomĂštres de parcours. Mais le Danube ? Quelle  drĂŽle  d’idĂ©e, ne partant mĂȘme pas de la citadelle glaciaire alpine comme son collĂšgue, d’aller se jeter dans la Mer Noire, 2.850 kms. plus Ă  l’est. ! Qui plus est, aprĂšs avoir traversĂ© quatre pays(Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie), tandis que son rival n’est qu’helvĂ©tico-français. Allez, mĂ©lomanes, ce sera tout pour les rĂ©visions-rattrapage de juillet, et on le rappelle  parce que les Cordes ardĂ©choises se balladent cet Ă©tĂ© non vers la MĂ©diterranĂ©e, voire comme en 2014 en traversant l’Atlantique vers l’AmĂ©rique Latine, mais en Europe Centrale et Orientale. EN LIRE +

 

 

 

 

Lac du Bourget, 11Ú Festival Les Voix du Prieuré : 27 mai>14 juin 2015

bourget-voix-du-prieure-festival-2015-visuel-module-vignette-carre-classiquenews-selection-mai-2015Solistes et chƓurs autour de Bernard TĂ©tu, du 27 mai au 14 juin 2015. « La voix dans tous ses Ă©tats », de l’ancien au contemporain, de recrĂ©ations en  crĂ©ation
. Le Festival du Bourget(du Lac, Ă  la pointe sud, en cadre archĂ©ologique significatif) poursuit son avancĂ©e programmatique « en apnĂ©e » (Ă  vous couper le souffle)
.Les musiques mĂ©diĂ©vales, renaissantes  et baroques s’y mĂȘlent harmonieusement aux halos ensoleillĂ©s d’Espagne et Portugal, aux escales mĂ©diterranĂ©ennes ou balkaniques, et la crĂ©ation (Sighicelli, GuĂ©rinel  pour  ce qui est des « hexagonaux ») a sa part  primordiale
Pour presque trois semaines  de manifestations conviviales. En lire +

 

 

 

Week-end Mozart au Radiant de Caluire (69)

mozart-portrait-xixCaluire, Radiant. Les 10 et 11 janvier 2015. Week-end Mozart avec le Quatuor Debussy, au Radiant de Caluire (69). Une « fin de semaine »,  au Radiant de Caluire, salle Ă  Ă©ventail de programmation culture « tous publics ». Le « classique » est cette fois cĂ©lĂ©brĂ© par le Quatuor Debussy, qui choisit un thĂšme Mozart, autour du Requiem et d’airs d’opĂ©ra (instrumentalement rĂ©duits), mais aussi avec le Quintette pour clarinette et la SĂ©rĂ©nade « Petite Musique de Nuit ». Belle occasion d’admiration, et d’interrogations sur le gĂ©nie mozartien aujourd’hui
 En Lire +

 

 

 

CNSMD de Lyon : concerts pour la nouvelle salle VarĂšse

CNSMD Lyon nuit des lunes fevrier 2015 nouvelle salle varese CLASSIQUENEWS repetatelier©BALyon, CNSMD. RĂ©ouverture de la salle VarĂšse : les 27 fĂ©vrier, 3 mars, 6 et 7 mars 2015. Nuit de Lunes, MĂ©lodies de Charles Bordes, Passion selon Saint Jean. Enfin, la Salle VarĂšse – lieu important de la recherche, de la pĂ©dagogie et de la diffusion en agglomĂ©ration lyonnaise – rĂ©ouvre, aprĂšs quinze mois  de fermeture forcĂ©e pour glissement de terrain sur la colline au dessus du Conservatoire. Voici trois manifestations reprĂ©sentatives de ce dont on a Ă©tĂ© privé : une Nuit de Lunes (Kagel, Menozzi, Dallapiccola, Schreker), des mĂ©lodies France fin XIXe orchestrĂ©es , une Passion de Bach sous la houlette de l’organiste M.Radulescu. En Lire +

 

 

 

 

Oullins (69). Journées GRAME, Théùtre de la Renaissance

grame 2015Oullins (69). JournĂ©es GRAME, ThĂ©Ăątre de la Renaissance du 24 au 26 fĂ©vrier 2015. Samuel Sighicelli, Tanguy Viel : Chant d’hiver, spectacle musical, crĂ©ation. Concerts,installations spectacles, jusqu’au 19 mars 2015. Une crĂ©ation chantĂ©e-hivernale, bien Ă©videmment en milieu d’hiver : c’est ce que propose la Renaissance, en milieu d’hiver : mĂ©lange de musique, video, mise en  espace et thĂ©Ăątre, conçu par  le compositeur S.Sighicelli et l’écrivain T.Viel, qui font aussi appel aux citations de Schubert (Voyage d’hiver) et du romantisme allemand. Chant d’hiver s’inscrit dans la programmation des JournĂ©es du GRAME (jusqu’au 19 mars) et en prolonge l’esprit  de recherche. En lire +

 

 

 

Lyon. Concert Temps Modernes : Debussy, Franck, Murail… 28 novembre 2014

temps modernes lyon ensembleLyon, vendredi 28 novembre 2014, 19h : concert « Temps Modernes » : Debussy, FaurĂ©, Franck, Murail, de Montaigne, Antignani, Jouve
 Sans tapage mĂ©diatique, le groupe des Temps Modernes – fondĂ© et dirigĂ© Ă  Lyon – joue un rĂŽle dĂ©terminant, et pas seulement dans sa rĂ©gion d’origine et d’activitĂ©. Son concert lyonnais du 28 novembre, Ă  la Mairie du 6Ăšme Ă  Lyon, est la synthĂšse de ses orientations : recours au « Trio »Franck-Debussy-FaurĂ©, en appel vers les « classiques » du XXe et du XXIe (Murail, Antignani, Jouve), et en reprise du mystĂ©rieux Sarn I de P. de Montaigne. En lire +

 

 

KÀfig, Boxe-Boxe, chorégraphie.Quatuor Debussy. 19>21 mars 2014

Caluire Kafig, debussyCaluire (69), Le Radiant, 19,20,21 mars 2014. KĂ€fig, Boxe-Boxe, chorĂ©graphie, Quatuor Debussy. Boxe + Hip-Hop + un Quatuor classique, qui plus est nommĂ© Debussy : on ne s’attend pas Ă  ces Ă©lĂ©ments rĂ©unis dans un spectacle de type pluri-mĂ©dia
 Dans l’agglomĂ©ration lyonnaise – qui est aussi « le camp de base » du chorĂ©graphe Mourad Merzouki et du Quatuor Debussy -, il s’agit pourtant d’une nouvelle reprĂ©sentation de ce Boxe-Boxe inventĂ© par le chorĂ©graphe et co-pilotĂ© par les Debussy, qui en ont choisi les musiques, de Schubert et Verdi Ă  Phil Glass. Boxe-Boxe, donc
 En lire +

 

 

 

Lyon, Biennale de Musiques en ScĂšne. 5>29 mars 2014

Biennale_musiques_en_scene_2014_LYONLyon, Biennale de Musiques en ScĂšne. 5>29 mars 2014. Dans le Nuage, Heiner Goebbels. Une Biennale de Musique Contemporaine Ă  Lyon ? Oui, et depuis 1992, 1400 programmes dans ce cadre de « tous les deux ans »  Pour 2014, un centrage thĂ©matique autour du nuage sonore/informatique, et un enthousiaste portrait de Heiner Goebbels (nĂ© en 1952). Vous avez dit que la MĂ©tropole des Gaules sait surtout ĂȘtre «  dans les nuages » ? Mais non, cher Tryphon ! : « dans le nuage » ! Lire notre prĂ©sentation complĂšte

 

 

 

 

Compte rendu, concert. Temple Lanterne, Lyon. 21 fĂ©vrier 2014. Schubert : Mathieu GrĂ©goire, ChƓur HypĂ©rion (E.Planel). Et aussi, Saison « Bach et plus », mars Ă  juin 2014

Schubert portraitUn Temple d’architecture nĂ©o-gothique, cela ne semble pas lieu idĂ©al pour cĂ©lĂ©brer Franz Schubert. Pourtant, bien beau concert : le jeune pianiste Mathieu GrĂ©goire est soliste dans la Sonate D.958), et accompagne les trop peu connus chƓurs (ChƓur HypĂ©rion, Etienne Planel), dont deux sublimes Hymnes Ă  la Nuit
 Et un nouveau groupe (Baroque et plus) ouvre sa saison en variations instrumentales sur Bach.

Cent clochers et mille dévotions de Lyon
La musique, ce sont aussi des lieux, on le sait. Les attendus, les traditionnels, les Ă©vidents, et puis les occasionnels, parfois un peu paradoxaux ou intrigants. Souvent aussi Ă©glises, sanctuaires, temples pour les cultes, et on ne s’attendrait pas Ă  ce que Lyon, ville Ă  colline-qui-prie, Ă  cent clochers et mille dĂ©votions, Ă©chappe Ă  cette prĂ©sence musicale, – plus ou moins laĂŻcisĂ©e, selon les Ă©poques -
De plus, cet hiver (qui en est si peu un), deux « verrouillages » de salles favorisent le refuge avec d’autres abris : la Salle MoliĂšre, Ă  lĂ©gendaire acoustique, est en rĂ©fection interne, et la Salle VarĂšse, joyau moderne du CNSMD, brutalement menacĂ©e d’inondation en novembre (au bas d’une colline qui glisse
), est indisponible selon dĂ©lais reportĂ©s : cela oblige le CNSMD Ă  des acrobaties
supĂ©rieures pour cours et concerts. Hommage soit rendu aux organisateurs qui parent au plus urgent et trouvent « ailleurs »(Lyon et pĂ©riphĂ©rie) des solutions de substitution
et d’aimables accueils.

Du Second Empire aux Paroles de RĂ©sistance
Le Temple de la rue Lanterne n’a certes pas attendu ces mois difficiles pour se faire havre sonore. Son cadre continue Ă  intriguer : cet Ă©difice du Second Empire –mais peu Ă  voir avec Badinguet, alias NapolĂ©on le Petit – est enchĂąssĂ© entre de hautes maisons ; sa façade austĂšre franchie, on a la surprise d’un sanctuaire Ă©troit mais trĂšs haut, oĂč le style nĂ©o-gothique n’engendre pourtant pas la froideur, surtout quand le sonore des concerts gĂ©nĂ©reusement accueillis par la communautĂ© protestante y rĂ©vĂšle une acoustique fort acceptable. (On peut aussi y songer Ă  l’un des pasteurs qui parlĂšrent ici : Roland de Pury, dĂ©nonciateur prĂ©coce et public du nazisme puis de la collaboration vichyste, protecteur des rĂ©sistants et des Juifs, arrĂȘtĂ© par la Gestapo en 1943 et internĂ© Ă  Montluc, d’oĂč il pourra ĂȘtre « exfiltré » Ă  cause de sa nationalitĂ© suisse). C’est en ce lieu chargĂ© d’histoire (discrĂšte, et de sens si lourde
) qu’on a aujourd’hui le bonheur d’écouter
du Schubert, ici moins attendu. Non point d’ailleurs le cycle du Voyage d’Hiver (le baryton Jean-Baptiste Dumora, Mathieu GrĂ©goire, reprenant le lendemain leur beau concert de 2012 dans la nĂ©o-gothique – et vaste, et froide – Ă©glise de la RĂ©demption : nous ne doutons pas que l’interprĂ©tation, subtile et forte, en ait Ă©tĂ© encore approfondie), mais, ce 21 fĂ©vrier, un programme original de piano soliste puis accompagnateur d’un chƓur d’hommes
.

La beethovénienne et Schubert
Le pianiste Mathieu GrĂ©goire s’y affronte, en solitude, Ă  la 1Ăšre des trois ultimes Sonates ( D.958) : parfois surnommĂ©e « la beethovĂ©nienne », elle porte certains Ă©chos du Commandeur qui tant fascina le « petit Franz ». Mais le langage de Schubert s’y affranchit de toute subordination au MaĂźtre rĂ©vĂ©rĂ©, pour partir en quĂȘte d’une conception du Temps, irrĂ©ductible aux dĂ©couvertes si autonomes de Beethoven, puis Schumann, Chopin ou Liszt. Il faut y marier le rĂȘve au voyage, comprendre l’importance de ce lointain (die ferne) qui, dans l’espace – paysage mental, est une des clĂ©s du romantisme allemand. En recherche inquiĂšte dans l’allegro initial, M.GrĂ©goire nous emmĂšne, d’une vraie respiration, dans un adagio qui participe vraiment de ce que le poĂšte français Yves Bonnefoy nomme « L’arriĂšre-pays » : bonheur d’un chant- pour -lui-mĂȘme, extrĂȘme prĂ©caution de qui improviserait dans le sans-tumulte, et puis, lors de deux ruĂ©es d’angoisse, une qualitĂ© d’ñme « orphĂ©enne » pour affronter les puissances d’en-bas
 Ensuite butĂ©es sur silence du Minuetto, et continuum Ă©nigmatique aux Ă©clairages pourtant changeants du finale : oui, on entend rarement une telle concentration sur les tensions de ces textes complexes, de surcroĂźt appuyĂ©e sur un pianisme ouvert Ă  l’imagination, tour Ă  tour lyrique et rigoureux.

Hypérion à Bellarmin
Encadrant ce parcours soliste, des raretĂ©s au concert sinon au disque : pourtant ces chƓurs – hommes, femmes, mixitĂ©, accompagnement instrumental – sont dans le premier cercle du romantisme austro-allemand, parfois proches du « populaire », ou traducteurs de ce que David d’Angers nomma chez Friedrich « la tragĂ©die du paysage », et encore tirant l’esprit vers le haut, lĂ  oĂč siĂšge l’ñme religieuse, Ă  tout le moins mystique. La vraie connaissance de Schubert passe par ce chemin aussi , et il faut de prime abord remercier le Choeur Hyperion – gĂ©omĂ©trie variable autour d’une quinzaine de chanteurs – de se vouer Ă  un rĂ©pertoire qui exige savoir, science du groupe, Ă©lan et culture. Gageons que les HypĂ©rion rĂ©citent Ă  chaque retrouvaille la derniĂšre lettre que le hĂ©ros grĂ©co-romantique inventĂ© par Hölderlin envoyait Ă  son ami Bellarmin : « Ô Ăąme, beautĂ© du monde ! Toi l’indestructible, la fascinante, l’éternellement jeune : tu es. Les dissonances du monde sont comme les querelles des amants. La rĂ©conciliation habite la dispute, et tout ce qui a Ă©tĂ© sĂ©parĂ© se rassemble. »

L ’ultime barriùre se brise
PlacĂ© sous un tel « patronage », l’ensemble fort intelligemment dirigĂ© par Etienne Planel dans six de ces Ɠuvres qui relient Schubert aux poĂštes (l’ami Mayrhofer, Seidl, et Son ImmensitĂ© IndiffĂ©rente le Conseiller Goethe
) nous conduit aux bons Poteaux Indicateurs : des eaux miroitantes pour un Gondolier charmeur Ă  la cordialitĂ© en Esprit de l’Amour, et Ă  une Berceuse de la Nature en MĂ©lancolie. Le PassĂ© dans le PrĂ©sent est doux balancement (c’est le Divan Oriental-Occidental de Goethe) comme si on s’immergeait dans la matiĂšre mĂȘme du Temps, et conclut en « hymne radieux de la beautĂ© pure ». Au dessus de tout, deux Nuits dignes de Novalis : la premiĂšre, si recueillie, lance des appels par delĂ  collines et montagnes, comme en quelque « beau monde, tu es bien là ! ». La seconde (Nachthelle) est lumiĂšre palpitante, Ă©chos magiquement Ă©changĂ©s entre soliste, piano « scintillant » et groupe vocal, puis la mĂ©taphysique, mystĂ©rieuse Ă©vocation d’une « ultime barriĂšre qui se brise ». Cette merveille primordiale de la musique romantique rayonne et palpite en son battement perpĂ©tuel, la voix Ă©thĂ©rĂ©e – hors du monde, jurerait-on – du tĂ©nor Julien Drevet-Santique comme y conduisant notre voyage extasiĂ©.Et le piano de M.GrĂ©goire est vrai compagnon rythmique et harmonique.

Une saison de printemps
Tiens, en attendant un 2e programme d’HypĂ©rion (les romantiques français cette fois) et –pourquoi pas ? un disque -, indiquons qu’au cours du printemps, le Temple s’éclairera d’interventions proposĂ©es par des « invitĂ©s permanents », tel le ChƓur EmĂ©lthĂ©e ( dirigĂ© par Marie Laure TeyssĂšdre : musique baroque et XXe) qui donnera le 11 avril des « Histoires SacrĂ©es » de Carissimi et M.A.Charpentier. Et aussi un « petit nouveau », qui honore l’inĂ©puisable Johann Sebastian : « Baroque et plus »alias « le baroque autrement ». AprĂšs une ouverture en quatuor le 28 fĂ©vrier (les Varese, quatre jeunes gens issus du CNSMD qui commencent Ă  briller dans le paysage français : le 3e de Bartok, l’op.18/3 de Beethoven, et, justement, de l’Art de la Fugue en version « à quatre archets »), ce seront des « Variations Bach », souvent avec instruments qu’on n’attendrait pas forcĂ©ment, en Temple, Eglise ou mĂȘme Salle de Concert. JoĂ«l Versavaud confie Ă  son saxophone Suites et Partitas de Dieu le PĂšre Musical, Joachim Expert et Mathilde Malenfant cheminent avec piano, harpe et confĂ©rence, de Bach Ă  Chick Corea. Didier Patel et Samuel Fernandez unissent leurs claviers pour une Leçon de Musique alla Bach. (Et le mĂȘme Samuel Fernandez dialogue Ă  l’Amphi-OpĂ©ra avec le jazzman et enseignant du CRR Mario Stantchev en « une Ă©tonnante variation classique et jazz sur Goldberg or not Goldberg ? »). Quant aux Percussions-Claviers de Lyon, c’est autour du Bien TempĂ©rĂ© qu’elles centrent leurs transpositions rejoignant le Kantor en une gĂ©omĂ©trie dans l’espace au « Point Bak ». Ou comme le dit l’Evangile de Jean : « Il y a plusieurs demeures dans la Maison du PĂšre ». Croyants et incroyants : Ă  mĂ©diter


Lyon, Temple Lanterne. 21 fĂ©vrier 2014 : Mathieu GrĂ©goire (piano), ChƓur HypĂ©rion (E.Planel) : F.Schubert (1797-1828), Sonate D.958, Six chƓurs pour voix d’hommes
ChƓur EmĂ©lthĂ©e, 4 avril 20h30 : Histoires sacrĂ©es. « Baroque et plus », autour de J.S.Bach : JoĂ«l Versavaud, 21 mars ; Percussions-Claviers, 11 avril ; Samuel Fernandez, D.Patel, 23 mai : Temple Lanterne, concerts Ă  20h30
Mario Stantchev,S.Fernandez, 28 mars, 12h30, Amphi Opéra
Renseignements et réservation : Tel. 06 27 30 11 72 ; www.baroqueetplus.com
www.emelthee.fr ; Tel. 06 49 58 16 83

Lyon, Biennale de Musiques en ScĂšne. 5>29 mars 2014

Biennale_musiques_en_scene_2014_LYONLyon, Biennale de Musiques en ScĂšne. 5>29 mars 2014. Dans le Nuage, Heiner Goebbels. Une Biennale de Musique Contemporaine Ă  Lyon ? Oui, et depuis 1992, 1400 programmes dans ce cadre de « tous les deux ans »  Pour 2014, un centrage thĂ©matique autour du nuage sonore/informatique, et un enthousiaste portrait de Heiner Goebbels (nĂ© en 1952). Vous avez dit que la MĂ©tropole des Gaules sait surtout ĂȘtre «  dans les nuages » ? Mais non, cher Tryphon ! : « dans le nuage » !

Merveilleuses constructions de l’impalpable
Les nuages, comment les prĂ©fĂ©rez-vous ? « Mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, merveilleuses constructions de l’impalpable », par Baudelaire donc ? En forme de belette, de chameau ou de baleine, tels que les voit le grotesque Polonius au ciel d’Hamlet ? En strates presque solides comme Ă  l’horizon de Mantegna ? En masse sombre zĂ©brĂ©e d’un Ă©nigmatique Ă©clair dans La TempĂȘte de Giorgione ? Devenus sujets du tableau chez Constable ou Delacroix ? EffilochĂ©s en dĂ©voilement du brouillard dans les montagnes de Friedrich ? Support et surface du mental chez Benrath ?… Bref, il suffit de lever les yeux au ciel, mais aussi de projeter les oreilles dans l’espace. Pour le plaisir de la culture ? Certes. Mais aussi, et plus prĂ©cisĂ©ment si Ă  Lyon en ce joli mars, on veut rester Ă  la hauteur des enjeux de musique contemporaine qui se rĂ©alisent tous les deux (Biennale, donc, annĂ©es paires) dans un Festival initiĂ© par le GRAME et qui a gardĂ© son titre de Musiques en ScĂšne. Et beaucoup de lieux et d’institutions lyonnais participent et accueillent


goebbels_heiner_570

 

 

 

Nuages and clouds
Donc Nuage(s), alias en anglais Cloud(s) : on aime bien les Festivals qui se choisissent une thĂ©matique et s’y tiennent dans la rĂ©alisation du projet comme dans les environnements, Ă©chos, harmoniques
En somme, quand il ne s’agit pas d’une simple redistribution de concerts, si sĂ©duisants soient-ils, dans un calendrier, mais d’une rĂ©flexion artistique d’ordre gĂ©nĂ©ral. C’est pour cela qu’au GRAME, Ă  cĂŽtĂ© du co-fondateur et vĂ©tĂ©ran de l’écriture James Giroudon, restĂ© Directeur GĂ©nĂ©ral, siĂšge Ă  la direction et pour la Biennale un « DĂ©lĂ©guĂ© Artistique », musicologue trĂšs au fait des problĂ©matiques contemporaines, Damien Pousset. C’est Ă  lui qu’on doit un Ă©ditorial faisant le lien entre le thĂšme du nuage – « dimension spirituelle et symbolique dans l’art d’ExtrĂȘme-Orient ou en Occident »  – et notre intention d’habitants du XXIe de « faire supporter Ă  un mouvement de particules d’eau lĂ©gĂšres et radieuses le trait distinctif de notre Ă©poque, via l’informatique et les rĂ©seaux sociaux  : vĂ©ritable peau mĂ©diatique qui nous immunise autant qu’elle nous circonscrit, la nĂ©buleuse – Ă©lectronique au demeurant, Ă©pouse intimement chaque facette de notre vie. Le cloud s’écoule. Il se rĂ©pand sur nos Ă©crans, embrume nos mobiles
 Se profilent dĂ©sormais les volutes nouvelles d’une socialitĂ© exubĂ©rante et polymorphe dont l’artiste livre Ă  sa façon les premiers contours et dont notre Festival se voudra le rĂ©ceptacle. »

La fanfare soi-disant d’extrĂȘme-gauche
Ainsi est introduit dans le jeu un artiste allemand devenu l’un des enfants chĂ©ris de la musique contemporaine, Heiner Goebbels (nĂ© en 1952), connu d’abord pour son utilisation du « hörspiele » (piĂšce d’écoute »), issu de la radio, et pour sa fondation fort « alternative » d’une « fanfare soi-disant d’extrĂȘme-gauche », puis d’un groupe de rock expĂ©rimental
 Dans son Ă©volution, on peut Ă©voquer de façon trĂšs gĂ©nĂ©rale une forme ironique et provocatrice de thĂ©Ăątre musical. Son vaste « mixage » de textes – choisis dans un immense espace chronologique, entre HomĂšre, et son auteur prĂ©fĂ©rĂ©, le dramaturge allemand Heiner MĂŒller – peut faire songer au principe des collages, mais le compositeur rĂ©cuse avec  «  irritation » le terme et la notion. « Extraordinaire assembleur de mondes et bĂątisseur de fugitifs kalĂ©idoscopes aussi sensibles qu’idĂ©els, H.Goebbels – commente Damien Pousset – joue de l’actualitĂ© et de l’intemporalitĂ©. Il y a la musique, mais rarement sans le texte ou l’image fulgurante, une alchimie sonore, textuelle et visuelle  »

Un wanderer en compagnie d’Adalbert
Le critique Franck Langlois parle Ă  son sujet d’une « disciplinaritĂ© assumĂ©e jusqu’à une incandescence aussi accomplie », Ă©voquant le combat –« sur le versant plus musical , de Georges Aperghis. En creusant, F.Langlois nous fait rencontrer un « Wanderer schubertien et wagnĂ©rien, mais il n’y a rien Ă  comprendre, ni narration ni chemin Ă  suivre : libre Ă  chacun d’en ĂȘtre dĂ©sespĂ©rĂ© mais cette luciditĂ© vaut tellement mieux que l’ersatz d’expression dont, notamment, l’opĂ©ra est le si friand dispensateur ». Son « Stifters Dinge » (Les choses de Stifter) « parle » Ă©loquemment de cette prĂ©sence absente qu’est souvent l’art de H.Goebbels : « Ɠuvre pour piano sans pianiste mais avec cinq pianos, piĂšce de thĂ©Ăątre sans acteur, performance sans performer, non one-man-show 
 Les personnages principaux sont ici la lumiĂšre, les images, les bruits, les sons, les voix, du vent et du brouillard, de l’eau et de la glace. » La « fantastique machinerie onirique » renvoie au « petit romantique » trop mĂ©connu du XIXe, Adalbert Stifter, chantre de la vieille culture autrichienne, et Ă  l’origine peintre, devenu Ă©crivain « parce qu’il se sentait impuissant Ă  fixer sur la toile les vapeurs inimitables et l’inĂ©galable couleur de la nature. Le roman, Witiko, semble au sommet de cette Ɠuvre oĂč la description du paysage est immense, avec un mĂ©lange de maniĂ©risme, d’impressionnisme et de stylisation du rĂ©el « ( Henri Plard).

Le grand (sourd) Goethe
Et on ne manquera pas d’aller chercher du cĂŽtĂ© de chez G.K.Carus, lui aussi peintre et Ă©crivain romantique, les Ă©chos dans les « Neuf Lettres sur la peinture de paysage » : « Toute clartĂ© et tout assombrissement, toute crĂ©ation et destruction, nos sens le perçoivent vaguement dans les formes dĂ©licates des rĂ©gions nuageuses.. Des phĂ©nomĂšnes particuliers de l’atmosphĂšre ont attirĂ© mon attention, ainsi la formation des nuages, la rĂ©fraction des couleurs, et (on a raison) de comparer la peinture de paysage Ă  la musique  » De mĂȘme que Goethe, dans le Chant des Esprits sur les eaux, qui tant inspira Schubert, dit que « l’ñme de l’homme ressemble Ă  l’eau venant du ciel », et devant la cascade, est fascinĂ© par ce qui, du haut de la paroi, « asperge avec grĂące d’eau vaporeuse et ondoie comme un voile, dans un murmure gagnant le gouffre. » Et Goethe Ă©tudie en homme de science les nuages, leur forme , leur matiĂšre initiale et infinitĂ©simale, tandis qu’en lui le poĂšte « appelle » une musique non uniquement versifiĂ©e, que d’ailleurs il ne dĂ©daignera mĂȘme pas Ă©couter chez l’humble et gĂ©nial Franz, son contemporain


Entre attente et oubli
« Chants des guerres que j’ai vues » puise au rĂ©cit autobiographique de la poĂ©tesse AmĂ©ricaine –et trĂšs fĂ©ministe – Gertrude Stein pendant son « sĂ©jour en France » dans les annĂ©es de l’occupation, entre « descriptions factuelles du difficile quotidien des femmes et quelques Ă©lans d’inspiration shakespearienne, qui font surgir des Ă©chos du Renaissant Matthew Locke ». L’Ensemble Orchestral Contemporain (E.O.C.) est dirigĂ© par Pierre-AndrĂ© Valade. « I went to the house but did not enter » (J’allai Ă  cette maison mais je n’y entrai pas) est encore une histoire de renoncement qui emprunte son titre Ă  Maurice Blanchot, quelque part entre L’Attente (et) L’Oubli – pour reprendre une autre
 entrĂ©e dans l’univers radical de l’écrivain oĂč « l‘attente n’attend rien »  .Goebbels y convoque aussi Kafka et son « n’importe oĂč hors du monde », Beckett en son « presque plus rien », et le poĂšte anglo-amĂ©ricain T.S.Eliot,(moins connu des Français), Ă©nonçant dans Quatre Quatuors : « Les paroles aprĂšs le discours atteignent au silence
 Va, va, va, dit l’oiseau : le genre humain ne peut pas supporter trop de rĂ©alitĂ©. »

Une structure musicale dans le texte
Avec un autre Quatuor – vocal, celui-lĂ  -, issu du prestigieux Hilliard Ensemble, « quatre silhouettes anonymes qui Ă©voluent sans but dans un dĂ©cor de banlieue – on songe aux tableaux de E.Hopper – , Ă  moins que ce ne soient des croque-morts, dans une conviction mĂȘlĂ©e de distance et de rĂ©serve », commente le compositeur, qui reconnaĂźt, dans le 3e tableau, que Beckett « atteint des sommets d’adĂ©quation entre texte et musique : mĂȘme la construction des accords est ici dĂ©duite de sa phrase. » VoilĂ  qui rejoint trĂšs nettement ce que H.Goebbels dĂ©clarait en 1997 Ă  Y.Robert (Jazz-Magazine) : « La grande diffĂ©rence entre moi et les autres compositeurs, c’est que je demande au texte oĂč est la structure musicale. Je ne construis pas la structure musicale pour essayer ensuite d’y glisser le texte. »

Un immense comédien
Sur les frontiĂšres goebbelsiennes entre moi, non-moi ou inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© – alias l’hugolien « insensĂ© qui crois que je ne suis pas toi » -, on ne manquera pas l’assurĂ©ment trĂšs excitant Max Black, oĂč l’immense comĂ©dien AndrĂ© Wilms sera le passeur d’un « spectacle grandiose, travaillĂ© (lui encore) comme une partition, qui traite du philosophe, prĂ©sentĂ© comme un savant dĂ©lirant en proie Ă  une activitĂ© scientifique compulsive ». Il y aura aussi une Ɠuvre du compositeur allemand dans le concert de l’O.N.L., conduit Ă  l’Auditorium par Jonathan Stockhammer, une Sampler Suite, 2e partie de Surrogate Cities qui se penche sur les mĂ©gapoles urbaines, « grandes jungles de bitume, tiraillĂ©es de multiples forces et dynamiques puissantes ». Et ce Surrogate sera encore honorĂ© par l’Orchestre du CNSM au cours d’une SoirĂ©e Cumulus. Ah, on allait oublier pour complĂ©ter « la plus grande rĂ©trospective jamais organisĂ©e de cette Ɠuvre » : un film-portrait, De l’ExpĂ©rience des Choses


La légende Feldman
Une telle abondance et gĂ©nĂ©rositĂ©, serait-ce pour donner Ă  voir-entendre, en mise en abyme et miroir d’une autre texture de « cloud » sonore , ce 2e Quatuor Ă  cordes d’une durĂ©e inusitĂ©e – six heures, dans sa version complĂšte ! – qu’écrivit en 1983 le lĂ©gendaire AmĂ©ricain Morton Feldman (1926-1987) ? Le pape d’un minimalisme extraordinairement pensĂ©, si « proche des expĂ©riences de peinture de Rothko, Still ou Rauschenberg », professait que « les sons ne sont pas des sons, mais des ombres » et composait « des Ɠuvres denses, en un infini musical »(J.N.von der Weid). Le 2e Quatuor, « un haiku sonore qui se prendrait au piĂšge de la longueur, peut ĂȘtre regardĂ© comme un Ă©norme quatuor-nuage, apparemment immobile, et qui pourtant se transforme inlassablement ». C’est dans le cadre lĂ©gitime du MusĂ©e d’Art Contemporain que le jeune Quatuor Bela –il vient de signer le trĂšs beau cd., « MĂ©tamorphoses Nocturnes », quatuors et Sonata d’un Ligeti qui eut tant à
 voir avec les « nuages de sons », AEON AECD1332 – cĂ©lĂ©brera ce temps et cette matiĂšre fascinants


Riche ou pauvre comme Jobs
PrĂšs du nuage informatique et dans le ciel de mars on rencontrera une tentative fusionnelle des cultures qui mĂ©rite examen : un Steve (comme Jobs) et V (comme le 5e Henry de Shakespeare) fraye son chemin vers sa mort annoncĂ©e, quelque part entre le ramassage des bĂ©nĂ©fices de Grosse(s)Pomme(s) new-yorkaise(s) et la parentĂ© d’un « Roi se meurt » qui aurait esclavagisĂ© sa Silicon Valley planĂ©taire. Nuage informatique, donc, comme au prologue de l’acte III chante le chƓur de Shakespeare : « Ainsi d’une aile imaginaire notre scĂšne agile vole avec le mouvement accĂ©lĂ©rĂ© de la pensĂ©e », et gloire aux agitĂ©s du combat comme Henry le 5e  : « Dans la paix, rien ne sied Ă  un homme comme le calme modeste et l’humilitĂ©. » Dramaturgie confiĂ©e Ă  Fabrice Melquiot (Prix de l’AcadĂ©mie Française, Prix du Figaro, entre autres rĂ©fĂ©rences « spĂ©cialisĂ©es » dans le traitement des Pouvoirs, mais ça ne veut rien dire !), musique de Roland Auzet, « artiste polymorphe » et actuel Directeur de la Renaissance d’Oullins. Ce concepteur de thĂ©Ăątre musical a travaillĂ© avec Iannis Xenakis, l’architecte du corpusculaire et du hasard, dont l’écriture eut aussi tant Ă  regarder du cĂŽtĂ© des sons en masses, volumes et nuĂ©es mathĂ©matisĂ©s ; il s’est intĂ©ressĂ© au monde du cirque, et cela tombe bien Ă  propos de la piĂšce « Momo » que Pascal Dusapin – autre disciple de Xenakis – a composĂ©e en hommage Ă  la famille des clowns et Ă  l’enfance, et oĂč on retrouve AndrĂ© Wilms Ă  la mise en scĂšne.

Plus nimbus que cumulus
RĂ©fĂ©rences classiques dans la modernitĂ© chez Debussy, le scruteur des Brouillards, et des Nuages dont Jankelevitch note qu’ils sont avec Claude de France « plutĂŽt nimbus que cumulus, plutĂŽt nuĂ©es que nuages » ; et justement, voici avec l’O.N.L. les structures-matiĂšres-mouvements de La Mer, et en Ă©cho deux piĂšces du Japonais Toru Takemitsu (A.Gastinel, E.RĂ©ville, E.Euler-Cabantous, dir. Eivind G.Jensen). Dans la mĂȘme aire de jeu que pour H.Goebbels (Sampler-Suite), encore l’O.N.L. oĂč les compositrices Rebecca Saunders (Still) et Kaija Saariaho (Du Cristal : lien avec les textes du philosophe et biologiste Henri Atlan), et le compositeur Kenji Sakai (Black-Out) « tournent autour » du statisme, du silence et du hasard, avec la violoniste Carolin Widmann. Les Temps Modernes, ici dirigĂ©s par Fabrice Pierre, « murmurent » avec des piĂšces de K.Saariaho, Rebecca Saunders et Jean-Luc HervĂ©. Le ChƓur Britten joue sa Revenante (Partie), un texte de Florence Delay soumis Ă  31 compositeurs ( ici, 11), avec la violoncelliste Anne Gastinel, et en participation de dĂ©tenues Ă  la Maison d’arrĂȘt de Corbas.
Violoncelle contemporain dans tous ses Ă©tats, avec SĂ©verine Ballon (Mauro Lanza, Liza Lim, R.Saunders, Th.Blondeau), et toute-la-viole-Ă -toutes-Ă©poques, grĂące Ă  la classe et la direction de Marianne MĂŒller au CNSMD(de Purcell Ă  Hersant et Jolas). Un ensemble spĂ©cialisĂ©-mĂ©diĂ©val, Musica Nova (Lucien Kandel) aide, via Guillaume de Machaut, la compositrice Daniele Ghisi Ă  explorer dans Nostre l’harmonie antique et nouvelle (Ă©lectronique, pop) des sphĂšres. La harpe de HĂ©lĂšne Breschand reprend le toujours excitant Luc Ferrari (A la recherche du rythme perdu) et donne la parole Ă  Kaspar Toeplitz pour Nouvelle ƒuvre.

Un grand nuage sans menace
On n’oublie pas les chorĂ©graphies (Ulf Langheirich, Shang-Chi Sun), ni les expositions-installations
 : Listen Profondly (Feldman, Goebbels, Langheirich) au M.A.C.,un Jardin des Songes (MusĂ©e de Gadagne, oĂč vous ĂȘtes invitĂ© par Jean-Baptiste BarriĂšre Ă  dĂ©poser vos rĂȘves et ce qui a lieu en « votre jardin secret » Une installation, Light Shadow Time (Zuan Hau Chiang) donne lapreuve des ondes Ă©lectromagnĂ©tiques qui transforment notre vie en lumiĂšre. Anne Sophie Bosc et GĂ©raldine Kouzan rĂ©flĂ©chissent sur la donnĂ©e-Taipei (alias Formose). Et toujours davantage-nuage-en-vie, Anne Blanchet vous invite sur la Passerelle du Palais de Justice, oĂč en « installation participative, un grand nuage sans menace, puissance faite de rien, fera rĂȘver en plein air. » Sans oublier confĂ©rences, colloques, JournĂ©e Cumulus, rĂ©pĂ©titions publiques commentĂ©es et autres friandises
Y compris un concert participatif (Xavier Garcia) oĂč contrairement Ă  l’habitude vous pourrez non seulement garder votre portable ouvert, mais jouer avec


Théorie et pratique du nuage
En somme un Ă©cho pratique Ă  ce grand classique du philosophe-esthĂ©ticien Hubert Damisch, qui Ă©difia en 1972 sa « ThĂ©orie du nuage » et la scruta du Moyen-Age Italien jusqu’à CĂ©zanne. Histoire de voir si cela pourrait ĂȘtre continuĂ© jusqu’à nos beaux jours ? Le rĂ©el comptabilisĂ© vous requiert ? On a dĂ©nombrĂ© pour vous un vrai nuage de musiqueurs dans la Biennale 2014 : 55 compositeurs, 21 solistes, 14 orchestres et ensembles, 14 pays reprĂ©sentĂ©s, 7 danseurs et comĂ©diens, 16 auteurs, metteurs en scĂšne et chorĂ©graphes (dont 8 « illustres morts » qui veillent sur les vivants ). Et puis reportez-vous Ă  votre Turner prĂ©fĂ©ré : dans son Pluie, Vapeur, Vitesse (de 1844) il avait dĂ©jĂ  tout compris et montré du Cloud for ever.

Biennale_musiques_en_scene_2014_LYONBiennale Musiques en ScĂšne : Dans le nuage. Du 5 au 29 mars 2014. AgglomĂ©ration lyonnaise : Lyon (ThĂ©Ăątre des CĂ©lestins, MusĂ©e de Gadagne, MusĂ©e d’Art Contemporain, Les Subsistances,ThĂ©Ăątre de la Croix-Rousse, ENSATT, UniversitĂ© Lyon-II, Auditorium Ravel, MusĂ©e des Moulages, Maison de la Danse, CNSMD), Villeurbanne (T.N.P.), Oullins (ThĂ©Ăątre de la Renaissance), DĂ©cines (Le Toboggan), et Villefranche-sur-SaĂŽne. Concerts, confĂ©rences, colloques, expositions, installations. Information et rĂ©servation : T. 04 72 07 37 00 ; www.bmes-lyon.fr

Illustration : Heiner Goebbels, né en 1952, grand invité de la Biennale lyonnaise Musiques en scÚne 2014  (DR)

Ventes flash de l’Auditorium-Orchestre national de Lyon, le 14 fĂ©vrier 2014, 8h30

ventes flash auditorium LyonLyon, Auditorium-Orchestre national: Vente flash le 14 fĂ©vrier 2014 Ă  8h30. Offre spĂ©ciale Saint-Valentin. Vendredi 14 fĂ©vrier 2014 dĂšs 8h30, l’Auditorium de Lyon fĂȘte tous les amoureux en proposant aux internautes passionnĂ©s enivrĂ©s, une vente flash exceptionnelle sur sa billetterie : faĂźtes votre plein de places Ă  prix spĂ©cial pour la Saint-Valentin. Il s’agit de concerts Ă  venir dans la saison et dont le programme est gardĂ© secret jusqu’Ă  la date de l’offre flash, soit ce vendredi 14 fĂ©vrier 2014 Ă  8h30 sur le site de l’Auditorium Orchestre national de Lyon…

 

Inscrivez-vous en ligne Ă  l’alerte Vente Flash de l’Auditorium de Lyon.

 


Les ventes flash de l’Auditorium – Orchestre national de Lyon, ce sont :     

> des ventes surprises car les internautes ne savent pas quel concert est mis en vente ni à quel tarif, avant le jour dit de la vente.

> des places de concert mises en vente Ă  un prix… dĂ©coiffant (jusqu’à 8 € la place soit plus de 50% du plein tarif selon la sĂ©rie).

> des concerts de qualité avec des musiciens de prestige

 

 

Les prĂ©cĂ©dentes ventes flash proposaient des places Ă  8 € (soit au minimum des billets Ă  moitiĂ© prix du plein tarif) et les concerts proposĂ©s Ă©taient : Vente Flash #1 Tigran – Shadow Teater (jazz) / Vente Flash #2 Steinbacher et Janowski (symphonique ONL) / Vente Flash #3 Vadim Repin joue Prokofiev (symphonique ONL) / Vente Flash #4 RomĂ©o et Juliette (symphonique ONL).

 

 

Trio Wanderer Ă  Caluire (69)

Caluire (69), week end Trio Wanderer, les 18 et 19 janvier 2014. Deux concerts et des rencontres avec le public, c’est presque une rĂ©sidence pour le Trio Wanderer. Et Marie-Christine Barrault est partenaire vocale pour illustrer le parcours lisztien entre Suisse et littĂ©rature, aprĂšs que les chambristes français aient voyagĂ© du cĂŽtĂ© de chez Schubert, Brahms et FaurĂ©. Ce « parlĂ©-chanté » romantique  constitue la premiĂšre d’une formule qui s’expĂ©rimente Ă  Caluire.

 

 

Les Wanderer pour un week end romantique Ă  Caluire

 

Le Radiant, Caluire (69)
Week-end des 18-19 janvier 2014 : concerts et rencontres Schubert, Brahms, Liszt, Fauré

Wanderer et voyageurs
wanderer_trio_caluire_lyon_69_Marie_christine_barrault« Wanderer, Winterreise » , ces mots en « romantique-allemand » (comme on le dirait d’un dialecte trĂšs particulier des langues germaniques) roulent dans notre mĂ©moire de Français tout de mĂȘme un peu jaloux des profondeurs et de l’imaginaire qu’atteignirent outre-Rhin  musiciens, Ă©crivains et peintres entre fin XVIIIe et milieu XIXe. A cĂŽtĂ©, nos  « voyage et voyageurs » semblent presque privĂ©s de magie, et un rien pauvres, mĂȘme si nous pouvons placer en arriĂšre-plan les somptuositĂ©s d ’un Chateaubriand et plus tard  de Delacroix et  Baudelaire
 Question d’optique et d’harmoniques ? Il est vrai que la rĂ©miniscence d’un Schubert ou d’un Friedrich – ils « voyagĂšrent » bien peu, sinon dans leur esprit et leur cƓur- viendrait aussitĂŽt nous suggĂ©rer que le nombre rĂ©ellement parcouru de lieues ou de kilomĂštres ne fait pas grand-chose Ă  l’affaire.

Une fin de semaine-événement
Alors quand un des groupes de musique de chambre les plus  internationalement cĂ©lĂšbres se place sous le signe du voyage, et s’il est français, il ne s’appellera pas « Trio Voyageur », mais « Trio Wanderer », sans doute en hommage au compositeur qui aura laissĂ© par la voix (voie ?)  du lied et mĂȘme du piano l’exploration la plus obsessive  et affective  de ce voyage qui n’aura pas Ă©tĂ© seulement celui des hardis explorateurs de la terre et des mers.

La saison prĂ©cĂ©dente, les trois  Wanderer avaient Ă©tĂ© invitĂ©s  par le Radiant de Caluire(pĂ©riphĂ©rie nord de Lyon), qui consacre dans sa salle rĂ©novĂ©e  une toute petite part  de sa programmation multi-culturelle (thĂ©Ăątre, et ce qu’on nommait naguĂšre « la variĂ©té ») Ă  la musique « classique ». Voici dĂ©but janvier notre Trio, cette fois conviĂ© non seulement Ă  un concert, mais Ă  une prĂ©sence de deux jours. Ce « week-end Ă©vĂ©nement » s’apparente Ă  une trĂšs brĂšve rĂ©sidence, oĂč une master-class (zut, disons classe de maĂźtre(s) puisqu’on peut traduire en « ancien français »), une confĂ©rence et  un brunch musical (pardon : un mi-dĂ©jeuner) accompagnent les deux concerts  du samedi soir et du dimanche aprĂšs-midi.

Johannes le Nordique
Les Wanderer – un pianiste plutĂŽt extraverti et « Florestan », Vincent Coq, un violoniste, Jean-Marc Phillips-VarjabĂ©dian, et un violoncelliste, RaphaĂ«l Pidoux, plutĂŽt
à l’inverse, apparemment « Eusebius », pour reprendre les termes du double schumannien – sont particuliĂšrement « chez eux » avec Brahms. Pour le Quatuor op.25, ils sont rejoints par l’altiste Christophe GauguĂ© (ils ont enregistrĂ© l’Ɠuvre avec lui). Brahms y est en « sa maturitĂ© de jeunesse » (risquons l’oxymore pour l’ardent ex-adolescent qui enthousiasma Schumann et s’enflamma pour Clara, avant que la mort tragique de Robert contraigne Johannes Ă  renoncer Ă  ses projets amoureux), et l’Ɠuvre rĂ©sonne de l’alternance entre romantisme d’inspiration et dĂ©jĂ -classicisme structurel. Et les deux versants du romantisme s’y expriment, tumulte qui sous-tend l’allegro initial, abandon au rĂȘve nocturne qui envahit l’intermezzo et l’andante. Le Quatuor, terminĂ© en 1861 – chez des amis Ă  la campagne, situation qui a toujours plu Ă  Brahms-le-Nordique – culmine dans les emportements du trĂšs long presto, « alla zingarese », oĂč l’ñme tzigane se confie tour Ă  tour dans la mĂ©lancolie et dans une exaltation aux allures de sauvagerie. Voici Brahms enfin libĂ©rĂ© en sa modernitĂ© implicite, lui qui (dit-on) s’endormit en Ă©coutant la si progressiste Sonate de Liszt et en tout cas devint (volens nolens ?) le hĂ©raut d’une musique plus sage contre les audaces de Wagner et Liszt.

Les cloches de Montgauzy et le vent d’ouest
Schubert est  saluĂ© au passage, depuis les rives entre crĂ©puscule et aube, puisque ce bref adagio isolĂ© –peut-ĂȘtre servit-il d’insertion « lente » pour le futur grand Trio en si bĂ©mol de 1827 – se nomme aussi Notturno. Mais lĂ  c’est l’éditeur Diabelli qui voulait faire un coup de comm-pub
 Le climat est plutĂŽt agitĂ© en son centre, mais doucement lyrique au dĂ©but et Ă  la fin qui chantent la mĂȘme mĂ©lode tendre. Puis nos Voyageurs parcourent dans le 2e Quatuor op.45 une ample contrĂ©e oĂč Gabriel FaurĂ©, l’AriĂ©geois devenu depuis longtemps Parisien , se remĂ©more  fort proustiennement  son enfance dans un sublime andante oĂč lui-mĂȘme joue le Narrateur de son  Temps Perdu (Ă  42 ans, en 1887), « relevant les distances » comme en un  Combray  des PyrĂ©nĂ©es Orientales : « Je me souviens avoir traduit lĂ , presque involontairement, le souvenir bien lointain d’une sonnerie de cloches qui, le soir Ă  Montgauzy, nous arrivait d’un village nommé  Cadirac lorsque le vent soufflait de l’ouest. Un fait extĂ©rieur nous engourdit dans un genre de pensĂ©es si imprĂ©cises qu’en rĂ©alitĂ© elles ne sont pas des pensĂ©es et cependant quelque chose oĂč on se complaĂźt  » Les autres mouvements sont tout d’élan, parfois Ă  la limite de la violence des passions, architecture, rythmique et harmonie heureuses de se rencontrer pour un chef-d’Ɠuvre qui marque l’irrĂ©versible entrĂ©e du compositeur dans une maturitĂ© qui ne cĂ©dera plus aux charmes mondains et ira inscrira son automne  – via la musique de chambre, surtout –dans d’ultimes partitions austĂšres et bouleversantes.

Le premier ? Non, le seul !
Bien, Voyageurs ou
mais comment le dit-on en hongrois ? Car le 2e concert, « lettres d’un voyageur », est consacrĂ© Ă  Franz Liszt. Ici le Trio – qui se rĂ©duit, dans quatre  des cinq  partitions, aussi Ă  Duo – est en dialogue avec la voix non strictement chantĂ©e, mais si musicienne, d’une rĂ©citante de textes. On chercherait en effet dans l’Ɠuvre du compositeur franco-hongrois une musique de chambre Ă  la hauteur de celle de ses frĂšres romantiques, Schubert, Schumann ou Brahms. On dira qu’il n’est pas besoin pour assumer le romantisme d’autre instrument qu’un piano : ainsi Chopin… (mais Liszt par la mĂ©lodie, l’orchestral et le choral a aussi  agrandi ses horizons Ă  la dimension de ses rĂȘves !). Liszt fut « le »pianiste du XIXe – « le premier ? non  le seul », disait une dame qui s’y connaissait en admiration), et pour la rĂ©vĂ©lation de son gĂ©nie autant que par nĂ©cessitĂ© de la rencontre et du destin, un Voyageur immense.

Libre enfin de mille liens
En tĂ©moigne un texte de 1837 que la rĂ©citante aura peut-ĂȘtre inscrit Ă  son programme :  «  Encore un jour, et je pars. Libre enfin de mille liens, plus chimĂ©riques que rĂ©els, dont l’homme laisse si puĂ©rilement enchaĂźner sa volontĂ©, je pars pour des pays inconnus qu’habitent depuis longtemps mon dĂ©sir et mon espĂ©rance. Comme l’oiseau qui vient de briser les barreaux de son Ă©troite prison, la fantaisie secoue ses ailes alourdies, et la voilĂ  prenant son vol Ă  travers l’espace. Heureux, cent fois heureux le voyageur ! Heureux qui sait briser avec les choses avant d’ĂȘtre brisĂ© par elles ! L’artiste (ne doit) se bĂątir nulle part de demeure solide. N’est-il pas toujours Ă©tranger parmi les hommes ? ».

Une actrice française trÚs mélomane
barrault_marie_christine_portraitL’auteur de cette superbe dĂ©claration d’indĂ©pendance, que Liszt ne renia jamais dans ses actes et son Ɠuvre, il appartient donc Ă  Marie-Christine Barrault d’en ĂȘtre la traductrice. La comĂ©dienne, au thĂ©Ăątre ou au cinĂ©ma, a su se conserver au Texte regardĂ© comme un principe avec lequel on ne transige pas. Les cinĂ©philes n’ont pas oubliĂ© « la jeune fille, catholique et blonde » qu’elle incarnait en face de la si laĂŻque (et diablement
 sĂ©duisante !) Françoise Fabian, dans « Ma nuit chez Maud », l’une  des  Ă©critures les plus admirables, aux dialogues et Ă  l’image,  du cinĂ©ma français (Eric Rohmer, bien sĂ»r). « Reconnue aujourd’hui comme une des plus mĂ©lomanes des actrices françaises, elle prĂ©side depuis 2007 aux FĂȘtes de Nohant, autour du souvenir en Berry de Chopin et George Sand ».

Tzigane et franciscain
Elle sera voix parlĂ©e dans une piĂšce rare de Liszt, un  mĂ©lodrame (un cadre commencĂ© fin XVIIIe et que le XIXe romantique a sublimĂ©, en particulier chez Schumann, dont « L’enfant de la lande » est frĂšre hallucinĂ© de l’Erlkönig schubertien) : la LĂ©nore de Burger est sous le signe  d’une Ă©criture harmonique  hardie et d’une pensĂ©e musicale fragmentaire ». Les Wanderer-Voyageurs « transposeront » (on sait que ce fut une activitĂ© compositrice trĂšs importante de Liszt pour « diffuser » ceux qu’il admirait, et parfois lui-mĂȘme) Les Trois Tziganes (Franz se dĂ©finissait comme une alliance de Franciscain et de Tzigane), La Cellule de Nonnenwerth (un couvent
franciscain auquel Liszt rendit visite en 1840) et La Lugubre Gondole, une des piĂšces de la derniĂšre maniĂšre , oĂč le vieux compositeur retirĂ© en religion mystique « invente » la future musique atonale du  dĂ©but XXe. Et Ă  cĂŽtĂ© d’extraits passionnants de Lord Byron (son Voyage de Childe Harold  fit frĂ©mir l’Europe) et du jeune Franz – les Lettres d’un bachelier Ăšs-musique ; la correspondance avec Marie  d’Agoult, l’aristocrate des amours passionnĂ©es avec laquelle il brava la biensĂ©ance louis-philipparde des annĂ©es Trente, l’écrivaine qui fut aussi la mĂšre de Cosima, future Madame von Bulow puis Wagner – , on Ă©coutera La VallĂ©e d’Obermann.

Les rĂȘveries du mĂ©lancolique Obermann
Cette piĂšce figure dans les AnnĂ©es de PĂšlerinage, chapitre Suisse, oĂč Liszt « conta » ses fugues avec Marie
 Et fut admirable traducteur musicien d’un trop nĂ©gligĂ© (de nos jours) prĂ©-romantique français, Etienne Pivert de Senancour qui inventa un Werther de ce cĂŽtĂ© du Rhin et du RhĂŽne, merveilleux mĂ©lancolique dont les RĂȘveries ont fascinĂ© les contemporains cultivĂ©s : « nous ne sommes malheureux que parce que nous ne sommes pas infinis », Ă©crit dans son rĂ©cit-Journal Intime  Obermann, qui  promĂšne sous les montagnes helvĂ©tiques son mal de vivre, et l’écriture si musicale d’un esthĂšte repliĂ© sur sa solitude enchantĂ©e : « MĂȘme ici, je n’aime que le soir. L’aurore me plaĂźt un moment, je crois que je sentirais sa beauté , mais le jour qui va la suivre doit ĂȘtre si long ! Accident Ă©phĂ©mĂšre et inutile, je n’existais pas je n’existerai pas ; et si je considĂšre que ma vie est ridicule Ă  mes propres yeux, je me perds dans des tĂ©nĂšbres impĂ©nĂ©trables
 LivrĂ©s Ă  tout ce qui s’agite autour de nous, nous sommes affectĂ©s par l’oiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le nuage qui s’avance, nous sommes ce que nous font le calme, l’ombre, le bruit d’un insecte, l’odeur Ă©manĂ©e d’une herbe


Caluire (69, périphérie nord de Lyon). Week-end au Radiant de Caluire. Trio Wanderer, Christophe Gaugué, Marie-Christine Barrault.  Samedi 18 janvier 2014. Master-Class du Trio Wanderer, 14h30. Conférence, 18h30.  Concert, 20h30. Brahms (1833-1897) , Schubert (1797-1828), Fauré 1845-1924). Dimanche 19 janvier : Brunch, 10h30. 15h, concert avec M.C.Barrault : Liszt (1811-1886), textes et musique.
Information et réservation : T. 04 72 10 22 19 ; www.radiant-bellevue.fr