COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, le 7 déc 2019. F. LISZT. D. CHOSTAKOVITCH. L. DEBARGUE, ONCT. T. SOKHIEV.

DEBARGUE-_-Lucas_Debargue-582-594COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, le 7 déc 2019. F. LISZT. D. CHOSTAKOVITCH. L. DEBARGUE, ONCT. T. SOKHIEV. Le concert a permis de constater combien le jeune pianiste Lucas Debargue a tenu les promesses que son jeu virtuose avait fait deviner. En effet nous l’avions entendu en 2016 à Piano aux Jacobins puis en 2018 à La Roque d’Anthéron. Nous disions notre admiration et l’attente de la maturité pour gagner en musicalité. Nous y sommes et pouvons affirmer que Lucas Debargue a atteint un bel équilibre aujourd’hui. Ce premier concerto de Liszt, compositeur-virtuose célèbrissime est représentatif de ses excès de virtuosité comme de son génie rhapsodique. Les moyens pianistiques et la musicalité au sommet sont nécessaires pour soutenir l’intérêt tout du long. En effet souvent la virtuosité seule sert le propos et la musique s’évanouit. Il faut également tenir compte de la personnalité de Tugan Sokhiev à la tête de son orchestre. Le chef Ossète est un fin musicien et un grand admirateur des solistes invités, lui qui toujours est attentif à les mettre en valeur. Il a admirablement dirigé ce concerto. Lucas Debargue souriant, a dominé avec naturel l’écriture si complexe de sa partie de piano, tandis que le chef équilibrait à la perfection les plans de l’orchestre, tenant dans une main de velours des tempi médians mais capables d’un rubato élégant. Les moments chambristes nombreux ont été magnifiquement interprétés par un soliste attentif et des musiciens survoltés. Ce concerto proteïforme a gagné en cohérence et en musicalité dans la belle interprétation de ce soir. La délicatesse du toucher et les fines nuances de Lucas Debargue ont été une merveille. Son jeu de la main gauche a semblé particulièrement puissant dans les passages très exposés. L’aisance digitale de Lucas Debargue, la beauté de ses mains, sont un spectacle fascinant. Il a été ovationné par le public, a tenu à saluer avec le chef comme pour dire combien leur entente était réussie et il a offert deux bis : un peu de Scarlatti et, nous a-t-il semblé, une partition de son cru car ce jeune homme fort doué est également compositeur.

chostakovitch-compositeur-dmitri-classiquenews-dossier-portrait-1960_schostakowitsch_dresdenLa deuxième partie du concert a été très éprouvante, car la tension douloureuse déployée par Tugan Sokhiev dans son interprétation de la 8 ème symphonie de Chostakovitch a été vertigineuse. Le long lamento des cordes, dans un à-plat froid et désolé tient du cinématographique. Le désert de glace autour des goulags était présent. Le train fou qui avance dans la neige vers la mort un peu plus tard. Le ricanement de militaires fantomatiques aussi. Les moments de fureur n’ont été que des moments permettant d’extérioriser le même désespoir et la dérision des musiques militaires, une autre variation de la désespérance humaine. Le largo en forme de marche à la mort sur une allure de passacaille tient du génie noir, le plus noir. Comme une marche dont personne ne reviendra plus. Le final cherche à se révolter mais finit dans une désolation particulièrement insupportable que Tugan Sokhiev lie au silence qui suit avec une autorité sidérante. Les solistes de l’orchestre ont été très exposés, chaque famille dans un ou plusieurs soli, parmi les plus exigeants. Distinguons la trompette solo à la présence inoubliable de René-Gilles Rousselot et le cor anglais si mélancolique de Gabrielle Zaneboni ; pourtant chaque instrumentiste a été merveilleux : le cor, la flûte, le piccolo, la clarinette, le hautbois, le violon, l’alto ou le violoncelle. Et les sept percussionnistes ont été très présents. Sans oublier les contrebasses si expressives . Sous cette splendeur sonore de chaque instant, vraiment s’est dissimulé le désespoir le plus tragique. Ce n’est vraiment pas la symphonie la plus facile de Chostakovitch, c’est un long réquisitoire, le plus terrifiant peut être, contre les abjections du régime communiste, en raison du peu de moments de révolte, comparés à l’ampleur de la désolation contenue dans ces pages.
Un Grand moment que les micros, nous a t-on-dit, vont immortaliser pour Warner.
Ces symphonies de Chostakovitch à Toulouse sont chaque fois un moment très apprécié, c’est une bonne idée de les enregistrer sur le vif au fur et à mesure.

Compte-rendu concert. Toulouse.Halle-aux-grains, le 7 décembre 2019. Frantz Liszt (1811-1886) : Concerto pour piano et orchestre n°1 en mi bémol majeur S.124 ; Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n°8 en ut mineur op.65 ; Lucas Debargue, piano ; Orchestre National du Capitole. Tugan Sokhiev, direction.

LIRE aussi notre critique compte rendu du concert de Lucas Debargue aux Jacobins :
www.classiquenews.com/compte-rendu-concert-a-edition-de-piano-aux-jacobins-toulouse-cloitre-des-jacobins-le-13-septembre-2016-mozart-ravel-chopin-liszt-lucas-debargue-piano/

CD, compte rendu critique. Lucas Debargue, piano : JS BACH, BEETHOVEN, MEDTNER (1 cd Sony classical)

debargue lucas bech beethoven medtner cd review cd critique classiquenewsCD, compte rendu critique. Lucas Debargue, piano : JS BACH, BEETHOVEN, MEDTNER (1 cd Sony classical)… Tendresse du jeu, et enivrement prĂŞt Ă  renoncer, d’une profonde et calme nostalgie… L’instinct musical de Lucas Debargue, jeune français rĂ©cemment distinguĂ© au Concours Tchaikovsky 2015, prĂ©cise disque après disque ses qualitĂ©s d’interprète. Le phrasĂ©, le toucher s’estompent pour une attĂ©nuation suggestive continĂ»ment mesurĂ©e, canalisĂ©e par un instinct d’une rare musicalitĂ©. Le jeune Lucas DĂ©barque n’a pas usurpĂ© sa rĂ©cente notoriĂ©tĂ© : il s’agit bien d’un pianiste poète qui sait doser, clarifier, structurer une somptueuse syntaxe pianistique : son contrepoint chez Bach, touche par sa candeur et sa prĂ©cision ; une qualitĂ© d’éloquence et de fraĂ®cheur enfantine, cultivĂ©e avec une Ă©lĂ©gance et une finesse qui sait se renouveler selon la pièce concernĂ©e.

 

 

 

LUCAS DEBARGUE : pianiste ET poète…

 

DEBARGUE-_-Lucas_Debargue-582-594Moins riche expressivement, plus évident quoique d’une belle précision et clarté technique, le premier mouvement de la Sonate de Beethoven n°7 en ré majeur opus 10/3 (Presto), impose un feu plus nerveux, en équilibre, mobile, dans un jeu de bascule, à la fois trépidant et d’une élégance mozartienne. Un glas plus funèbre colore le Largo, méditatif, empêché, et finalement de plus en plus lugubre : le rubato et le jeu allusif, doué de phrases plus souples, quoique enténébrées, délivrent une claire et juste conception de ce drame intérieur, au vertige tragique insondable. Une belle réussite. Le Menuetto en sa maîtrise (retenue) n’est que juste insouciance. Une détente idéale pour rompre avec la tension tragique de ce qui a précédé. Le Rondo saisit par son étincelle vive et son urgence idéalement syncopée : le meilleur épisode, émotionnellement parfait.
Le Medtner (Sonate en fa mineur opus 5) est tout aussi captivant : indice d’un programme équilibré, qui sait préserver l’équilibre et la tension continue. Il semble d’ailleurs réactiver mais en plus heurté, le climat panique et récemment plus vif du Rondo beethovénien. Pourtant en plus décousu, tant le jeu syncopé, hoquetant, semble déconstruire plus qu’il n’avance, dans ce préambule de plus de 12mn qui séduit par ses acoups comme aspirés.
L’intermezzo résiste et se déroule comme une course à l’abîme mais comme suspendu, au ralenti. Lucas Debargue saisit toute la recherche de Medtner sur le temps et la durée. Sur la notion même de développement et de réitération. Sur la couleur à la fois cynique, froide, d’une rêverie hallucinée. L’enchantement se déploie sans contraintes, en une fluidité plus construite dans le Largo divoto, d’une puissance tout aussi suggestive parfaitement habitée. Ici il semble que Beethoven rencontre Liszt, avec en arrière fond, une interrogation mystique délirante et personnelle, presque frénétiquement énoncée à la Scriabine. Fulgurance, contrastes, vélocité et volubilité, de l’extase à la transe : le pianiste parvient à traverser tous les paysages de ce kaléidoscope sonore proche de la folie, avec une énergie qui sait être hyperactive et sans dilution. Maîtrise et finesse : Lucas Debargue impose un tempérament de grande classe, une technicité qui sait être l’expression d’une belle poétique personnelle. Le mois de septembre 2016 voit l’émergence / confirmation de deux immenses tempéraments du clavier parmi la nouvelle génération : Lucas Debargue donc aux côtés de l’excellent et subtilement poétique, Benjamin Grosvenor (sublime 4è cd édité par Decca, intitulé « HOMAGES » : Bach, Mendelssohn, Chopin, Franck, Liszt, édité le 9 septembre dernier : LIRE notre grande critique du cd HOMAGES par Benjamin Grosvenor…, également récompensé par le CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016). Le piano contemporain vit de nouvelles heures en or. A suivre.

 

 

 

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. Lucas Debargue, piano : JS BACH, BEETHOVEN, MEDTNER (1 cd Sony classical 889853 41762 9 / enregistré à Berlin, en février 2015). Illustration : portrait de Lucas Debargue © Bernard Bonnefon.

 

 

 

Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Le 13 septembre 2016. Mozart, Ravel, Chopin, Liszt. Lucas Debargue, piano.

DEBARGUE-_-Lucas_Debargue-582-594Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Le 13 septembre 2016. Mozart, Ravel, Chopin, Liszt. Lucas Debargue, piano. Ce jeune pianiste dénote une personnalité affirmée et une belle originalité. Le programme admirablement construit lui a permis de développer une science du piano qui termine son récital crescendo, s’achevant en apothéose. D’abord un Scarlatti lumineux, admirablement articulé et très plaisant pour nous mettre l’oreille en éveil. Puis la Sonate de Mozart K.310, déjà entendue sous les (lourds) doigts de Richard Goode mardi dernier, a été abordée avec beaucoup de nuances et un touché bondissant. L’équilibre entre Sturm und Drang et élégance a été parfait. Un peu plus de legato et de chant dans le deuxième mouvement auraient d’avantage comblé.

LUCAS D. : un sensationnel virtuose Ă  suivre

La Ballade de Chopin a été virtuose, active, vivifiante. Point de mélancolie dans cette pièce et une joie d’un piano triomphant. Le Chopin de Lucas Debargue cherche un peu à rivaliser avec Liszt.
Après l’entracte, le triptyque de Gaspard de la nuit de Ravel a monté d’un cran la virtuosité transcendante. Ondine a été d’une eau claire avec des doigts d’une précision et d’une délicatesse extrême. L’importance des nuances fait passer d’une eau pure à un tsunami final.
Le Gibet impressionne mais ne glace pas. La mise en valeur des différents plans est très réussie avec un glas que rien ne fait diminuer. Les effets pianistiques sont ahurissants de précision. Mais un peu plus d’imagination est nécessaire pour évoquer le romantisme de cette abominable scène de gibet.
Scarbo est la pièce la plus réussie entre la virtuosité triomphante et  l’évocation du personnage cherchant à danser et à s’alléger de sa condition. Le toucher de Lucas Debargue est d’une précision admirable et rien de vient troubler le geste pianistique grandiose. Le final est proprement halluciné, hallucinant.
Pour terminer le programme la première Méphisto-valse achève de nous convaincre que nous tenons là, un virtuose à la manière d’un Evgeny  Kissin. Les doigts volent sur le clavier, les notes fusent de tous cotés et la danse infernale subjugue, mais toujours dans la clarté de l’articulation. Un très grand moment de piano nous a été offert par ce jeune prodige. Avec la maturité, il saura sortir d’une sorte de complétude à s’écouter jouer, gagnera en expression et en legato. Mais déjà les moyens considérables du pianiste méritent toute l’admiration et l’attention du public. Trois bis ont été généreusement offerts (Scarlatti et Chopin) par un artiste en nage mais heureux. Pianiste plein de promesses, désormais à suivre.

Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonate n° 432 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano en la mineur K.310 ; Fréderic Chopin (1810-1849) : Ballade n°4 en fa mineur, op.52 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Gaspard de La nuit ; Frantz Liszt (1811-1886) : Méphisto-Valse n°1 ; Lucas Debargue, piano.

Illustration : © Evgeny Eutukhov