CD, compte rendu critique. John Field : intrégrale des Nocturnes. Elizabeth Joy-Roe, piano (1 cd Decca 2015)

ROE JOY Elizabeth nocturnes complete john field review cd critiques de cd presetnation CLASSIQUENEWS mai juin 2016 piano CLASSIQUENEWS -john-field-complete-nocturnes-2016CD, compte rendu critique. John Field : intrégrale des Nocturnes. Elizabeth Joy-Roe, piano (1 cd Decca). L’ÂME IRLANDAISE AVANT CHOPIN : les CHAMPS ENCHANTEURS DE FIELD. On aurait tort de considérer l’anglo-saxon John Field (1782-1837) tel le précurseur inabouti de Chopin. L’irlandais, voyageur impressionnant, a certes inventé la forme éminemment romantique du Nocturne pour piano seul; il en a, avant Chopin, sculpter les méandres les plus ténues sur le plan expressif, trouvant une langue mûre, sûre et profonde assimilant avec un génie créatif rare, et la bagatelle (héritée de Beethoven) et la Fantaisie… La jeune pianiste Elizabeth Joy Roe trouve un délicat équilibre entre intériorité, fougue et pudeur dans un univers personnel et puissamment original qui verse constamment – avant Wagner et son Tristan empoisonné mais inoubliable, vers les enchantements visionnaires de la nuit ; nuits plus réconfortantes et intimes, plutôt vrais miroirs personnels et introspectifs que miroitements inquiétants ; la rêverie qui s’en dégage invite peu à peu à un questionnement sur l’identité profonde. Une interrogation souvent énoncée sur le mode suspendu, éperdu, enivré : ans un style rarement rageur et violent comme peut l’être et de façon si géniale, Chopin, d’une toute autre mais égale maturité. Voici donc 18 Nocturnes (l’intégrale de cette forme dans le catalogue de Field) sous les doigts d’une musicienne qui les a très longtemps et patiemment traversés, explorés, mesurés ; un à un, quitte à en réaliser comme ici, une édition critique inédite (à partir du fonds Schirmer).

 

 

Dédiée au rêve nocturne de Field, la jeune pianiste américaine Elizabeth Joy Roe nous permet de poser la question :

Et si Field était plus bellinien que Chopin ?

 

field piano john field nocturnes review presentation critique cd CLASSIQUENEWS John_fieldLa souplesse du jeu caressant montre la filiation avec le songe mélancolique de Schubert (n°1 en mi bémol majeur h24) et aussi le rêve tendre de Mozart. Le n°6 (“Cradle Song” en fa majeur h40) montre combien la source de Chopin fut et demeure Field dans cette formulationsecrètement et viscéralement inscrite dans les replis les plus secrets et imperceptibles de l’âme. Songes enfouis, blessures ténue, silencieuses, éblouissements scintillants… tout tend et se résout dans l’apaisement et le sentiment d’un renoncement suprême : on est loin des tensions antagonistes qui font aussi le miel d’une certaine sauvagerie et résistance chopiniennes; à l’inverse de ce qui paraît tel un dévoilement explicité, la tension chez Field, infiniment pudique, vient de la construction harmonique au parcours sinueux, jamais prévisible.
Field sait aussi être taquin, chaloupé et d’un caractère plus vif argent : n°12 “Nocturne caractéristique” h13… avec sa batterie répétée (main droite) qui passe de l’espièglerie insouciante au climat d’un pur enchantement évanescent, plus distancié et poétique.
La mélodie sans paroles (“song without words”) n°15 en ré mineur exprime un cheminement plus aventureux, d’une mélancolie moins contrôlée c’est à dire plus inquiète, mais d’une tension très mesurée cependant. La pudeur de Field reste extrême. Le n°16 en ut majeur (comme le n°17) h60 est le plus développé soit plus de 9 mn : d’une élocution riche et harmoniquement captivante, d’une finesse suggestive qui annonce là encore directement Chopin.

CLIC_macaron_2014L’expressivité filigranée de la pianiste américaine née à Chicago, élève de la Juilliard School, détentrice d’un mémoire sur le rôle de la musique dans l’oeuvre de Thomas Mann et Marcel Proust, cible les mondes souterrains dont la nature foisonnante se dévoile dans ce programme d’une activité secrète et souterraine irrésistible. Au carrefour des esthétiques et des disciplines, le goût de la jeune pianiste, déjà très cultivée, enchante littéralement chez Field dont elle sait éclairer toute l’ombre propice et allusive : ne prenez que ce n°16, certes le plus long, mais en vérité volubile et contrasté, véritable compilation de trouvailles mélodiques et harmoniques comme s’il s’agissait d’un opéra bellinien mais sans parole. Au mérite de la pianiste revient cette coloration permanente qui l’inscrit dans l’accomplissement d’un rêve éveillé, d’une nuit étoilée et magicienne à l’inénarrable séduction. Récital très convaincant. D’auant plus recommandable qu’il révèle et confirme la sensibilité poétique et profonde du compositeur pianiste irlandais. Et si Field se montrait plus Bellinien que Chopin ? L’écoute de ce disque habité, cohérent nous permet de poser la question. CLIC de CLASSIQUENEWS de mai et juin 2016.

 

 

 

CD, compte rendu critique. John Field : intégrale des Nocturnes (1-18). Elizabeth Joy Roe, piano (enregistrement réalisé dans le Suffolk, en septembre 2015). CLIC de CLASSIQUENEWS de mai et juin 2016. 1 cd DECCA 478 8189.