CD, compte rendu critique. Rameau (1683-1764) : Le Temple de la Gloire (Guy van Waas, 2 cd Ricercar RIC 363)

CD, compte rendu critique. Rameau (1683-1764) : Le Temple de la Gloire (Guy van Waas, 2 cd Ricercar RIC 363). Voici le Rameau officiel qui colle Ă  son sujet : c’est bien en 1745, le musicien le plus cĂ©lĂ©brĂ©, compositeur atitrĂ© Ă  Versailles (nommĂ© en cette mĂŞme annĂ©e de reconnaissance, “compositeur de la musique du Cabinet”) qui s’affirme ici, Ă  croire que le hĂ©ros finalement glorifiĂ© serait bien Rameau lui-mĂŞme. En tout cas sa musique est l’une des plus fastueuses, flamboyantes, diversifiĂ©es. C’est l’annĂ©e des prodiges pour le compositeur : PlatĂ©e, La Princesse de Navarre et donc Le Temple de la Gloire : universel, gĂ©nie imaginatif, Rameau imagine dans le ballet hĂ©roĂŻque, trois opĂ©ras en un. Bacchanale pour la première entrĂ©e (BĂ©lus), bacchanale pour la seconde entrĂ©e (Bacchus), tragĂ©die pour la troisième entrĂ©e (Trajan). MĂŞme le Prologue est l’un des plus raffinĂ©s et aboutis, suscitant dans le personnage de l’Envie trĂ©pignant aux abords du Temple, l’un des personnages graves et tragiques, accompagnĂ© par les bassons, parmi les plus saisissants conçus par Rameau.

rameau temple de la gloire guy van waas cd critique review classiquenewsEn octobre 2014, Guy van Waas dirige ses AgrĂ©mens ciselĂ©s et articulĂ©s avec une distribution engagĂ©e et vive, capable de drame autant que de sĂ©duction linguistique. Le livre cd est l’un des meilleurs apports discographique de l’annĂ©e Rameau 2014 dĂ©jĂ  riche en dĂ©couvertes et belles rĂ©alisations. Le Ballet hĂ©roĂŻque impose un Rameau Ă©difiant voire pompeux mais toujours inspirĂ© par les grâces sentimentales propres au règne de Louis XV et de La Pompadour : de la dĂ©licatesse, de l’hĂ©roĂŻsme, de la sincĂ©ritĂ© aussi, les 3 entrĂ©es font varier les plaisirs ; oĂą rĂ©sonnent les fabuleux oiseaux qui appellent dans le final “la gloire et le bonheur de l’Univers”. Il y a Ă©videmment du Boucher chez ce Rameau courtois, Ă©duquĂ©, raffinĂ©. L’orchestre est d’une constante tension affĂ»tĂ©e et ciselĂ©e, aux couleurs dĂ©licieuses, aux harmonies jamais convenues voire dĂ©concertantes. C’est dans le flot impĂ©tueux d’une musique exaltĂ©e que Rameau le grand prend sa revanche sur Racine, et tous les théâtraux de faiseurs de drame… qui doutaient de sa musique.

Muse princière de la dĂ©clamation aristocratique, le soprano de Judith van Wanroij incarne de superbes Lydie et Plautine. Chanton Santon surprend dans son emploi dĂ©lirant, dĂ©jantĂ© : son Érigone est fantasque et burlesque mĂŞme. Et les facĂ©ties mordantes du livret de Voltaire sont surtout magistralement dĂ©voilĂ©es par le Bacchus anthologique de Mathias Vidal dont la langue vive, l’acuitĂ© dramatique, le talent direct, intense, prĂ©cis ensorcèlent et captivent littĂ©ralement. Superbe rĂ©alisation. VOIR aussi notre reportage vidĂ©o exclusivitĂ© CLASSIQUENEWS © 2014 : Le temple de la gloire enfin ressuscitĂ©.

CD, compte rendu critique. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Le Temple de la Gloire. Judith van Wanroij, soprano (Lydie, Plautine), Katia Velletaz, soprano (Une Bergère, une Bacchante, Junie), Chantal Santon-Jeffery, soprano (Arsine, Érigone, la Gloire), Mathias Vidal, ténor (Apollon, Bacchus, Trajan), Alain Buet , basse (L’Envie, Bélus, le Grand Prêtre de la Gloire), Les Agrémens. Choeur de Chambre de Namur. Guy van Waas, direction. Livre-disque (2 CD)  Ricercar RIC363. Enregistré en octobre 2014 à Liège et à Versailles.

Compte rendu, opéra en concert. Versailles. Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la gloire, 1746. Les Agrémens. Guy van Waas, direction.

Rameau Jean Philippe d'après RestoutCompte rendu. Versailles. Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la gloire, 1746. Les Agrémens. Guy van Waas, direction.  Ce pourrait bien être la révélation de cette année Rameau 2014, finalement pingre en réels apports pour la compréhension du Dijonais. Nous regrettons toujours une nouvelle tragédie à l’opéra totalement convaincante : seul opéra affiché à l’automne, Castor et Pollux est un gouffre de …. déceptions. Les nouvelles propositions de Lille et Paris n’ont guère convaincu : quelle régression même s’agissant d’Emmanuelle Haim à Lille ou d’Hervé Niquet au TCE. Où est le temps des Gardiner et des Christie seuls capables d’exprimer cette inénarrable nostalgie, cette exquise et bouleversante tendresse d’un Rameau aussi proche du cœur humain qu’orfèvre des chœurs tonitruants et infernaux, artisan génial de spectaculaires tempêtes ou de tremblements de terre sidérants qui convoquent sur la scène, les cataclysmes et la nature déchaînée elle-même…

N’oublions cependant pas certains concerts à Versailles qui fruits de la riche collaboration entre le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV) et Château de Versailles spectacles (CVS) ont produit d’authentiques accomplissements cet automne.

Les Grands Motets de Rameau alternĂ©s Ă  ceux de Mondonvile, confrontation spectaculaire comme Ă©tonnamment profonde par Les Arts Florissants (7 octobre), puis ce Requiem d’un anonyme d’après Castor et Pollux (justement) par les Pages et les Chantres de la MaĂ®trise du CMBV sous la direction d’Olivier Schneebeli… (11 octobre), ont marquĂ© l’affiche de la rentrĂ©e. Programmes somptueux autant qu’éloquents, le ramiste a pu en tirer grand profit. Versailles dĂ©cidĂ©ment engagĂ©, propose aussi une superbe exposition Rameau, accessible gratuitement jusqu’au 3 janvier 2015 (exposition : “Rameau et son temps, Harmonie et Lumières).

Superbe recréation du Temple de la Gloire

Voici enfin un autre programme des plus réjouissants comme le furent les 2 actes de ballets révélés par William Christie, et de façon très originale là encore à l’été 2014 à Caen et à Thiré en Vendée lors de son festival estival (programme intitulé « Rameau, maître à danser » : Daphné et Eglé, La Naissance d’Osiris, compte rendu de la création du 4 juin 2014 à Caen) : Le Temple de la Gloire présenté après Liège à Versailles, à l’Opéra royal de Versailles réalise une belle surprise ; d’autant que Les Agrémens (inspirés) sous la direction du chef Guy Van Waas (d’une fluidité allante souvent irrésistible) savent choisir la dernière version, celle de 1746 : plus resserrée, plus adoucie et aimable, plus finement caractérisée et diversifiée selon les actes (il y en a trois), d’après le livret de Voltaire, d’une martialité initialement un peu rêche, pas assez amoureuse pour le public de l’époque. L’écrivain librettiste ambitionnait d’autres objectifs (philosophiques et politiques) dans un texte qui tout en prolongeant l’esthétique de Métastase, voulait la dépasser : brosser sans digression, le portrait du prince vertueux sachant briller par sa clémence (Trajan en l’occurrence).

voltaire portraitDans les faits, et en version de concert, les interprètes savent caractĂ©riser un ouvrage qui dans la version dernière brille par son Ă©tonnante cohĂ©rence, d’autant plus surprenante qu’elle est diverse : Ă  chaque acte, son climat. Le I Ă©pinglant la violence barbare de BĂ©lus qui sait, – sĂ©duction des bergers oblige, s’assagir et s’humaniser, s’apparente Ă  une pastorale ; le II, fait paraĂ®tre l’arrogance hĂ©roĂŻque de Bacchus, maĂ®tre des Indes, en une Bacchanale comique et presque bouffonne, Ă  la sensualitĂ© magnifiquement dionysiaque ; enfin le III, oĂą l’ouvrage trouve enfin son hĂ©ros, fait l’apothĂ©ose de Trajan dont la clĂ©mence lui ouvre l’accès du Temple de la Gloire (une claire invitation moralisatrice Ă  l’adresse de Louis XV).  L’époque savait divertir tout en Ă©duquant. Mais le ton est ici celui noble et sublime (ciselure exemplaire des rĂ©citatifs) de la pure veine tragique : cet acte de Trajan Ă©gale en bien des points, le dĂ©pouillement digne et tendu des Ă©pisodes tragiques les mieux inspirĂ©s d’Hippolyte et Aricie.

vidal Mathias VidalD’une distribution homogène et vivante, saluons surtout l’impact expressif et linguistique de deux solistes, particulièrement convaincants dans cette langue stylĂ©e, qui sait dĂ©clamer et s’alanguir : Judith Van Wanroij en Lydie (II) et Plautine (l’épouse Ă©plorĂ©e de Trajan au III) a la noblesse de ton idĂ©ale, la distinction du verbe, une finesse musicale Ă  la fois tendre et tragique. Mais c’est essentiellement Mathias Vidal -hier sublime Atys version Piccinni – 1780 -,  d’après Quinault (autre rĂ©surrection passionnante du CMBV, septembre 2012) qui saisit par son sens du verbe dramatique, la clartĂ© d’un timbre rayonnant aussi musical qu’expressif : le dĂ©braillĂ© lascif de son Bacchus, puis l’intelligence de son Trajan, hĂ©roĂŻque puis humanisĂ© par une clĂ©mence admirable, enfin tendre et sensuel (dans son ultime air d’un angĂ©lisme pastoral aussi bouleversant que les tendres ramages d’Hippolyte) font la gloire de cette production surprenante. L’acoustique du lieu ajoute aussi Ă  la rĂ©ussite de la rĂ©surrection du Temple de la Gloire : l’écrin de l’OpĂ©ra royal assure la juste proportion sonore, les Ă©quilibres et les balances proches de ce que purent entendre les contemporains d’un Rameau alors au sommet de ses possibilitĂ©s : en 1745, il vient de composer son Ĺ“uvre la plus expĂ©rimentale et harmoniquement la plus audacieuse, PlatĂ©e. Il y a aussi beaucoup d’ironie cachĂ©e, de dĂ©lire poĂ©tique assumĂ© dans ce jeu des registres d’acte en acte : le gĂ©nie de Rameau est dĂ©cidĂ©ment insaisissable tant il revĂŞt de facettes habilement combinĂ©es, gĂ©nialement rĂ©alisĂ©es. Tendresse des compagnes amoureuses (Lydie, Erigone, Plautine…), ivresse des danses toujours omniprĂ©sentes, impact expressifs des portraits virils (BĂ©lus, Bacchus, Trajan, sans omettre la scène primordiale dans le Prologue de l’Envie ni celle du Grand PrĂŞtre dans le II, Ă©cartant l’indigne Bacchus du Temple). Tout cela relève d’un gĂ©nie du théâtre et d’un orchestrateur hors pair aussi (avec des couleurs inĂ©dites, jouant des vents et des bois originalement appareillĂ©s : doubles petites flĂ»tes et doubles cors somptueux, idĂ©alement guerriers, dès l’ouverture, et aussi dans le dernier air aux oiseaux de Trajan, et ces bassons mordants et nobles dans l’air tragique de Plautine au III… Superbe temps fort de cette annĂ©e Rameau 2014, ce Temple de la Gloire rĂ©vĂ©lĂ© captive littĂ©ralement. Notre seule rĂ©serve : que la partition n’ait pas Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©e en version scĂ©nique, rĂ©tablissant  entre autres ainsi la succession des danses intercalĂ©es dans l’action… L’enregistrement est annoncĂ© courant 2015. Reportage vidĂ©o complet Ă  venir sur classiquenews.com

Versailles, Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la Gloire, version de 1746 (recréation, version de concert). Judith Van Wanroij, Kaita Velletaz, Chantal Santon-Jeffery, Mathias Vidal, Alain Buet. Les Agrémens. Choeur de chambre de Namur. Guy van Waas, direction.

CD. Grétry : La Caravane du Caire (Van Waas, 2013, 2 cd Ricercar)

caravane du caire gretry cd ricercar guy van waasCLIC_macaron_2014CD. GrĂ©try : La Caravane du Caire (Van Waas, 2013, 2 cd Ricercar). C’est un pilier du rĂ©pertoire lyrique de 1784 qui nous ici rĂ©vĂ©lĂ©. L’AcadĂ©mie royale de musique Ă  l’époque de Louis XVI et de Marie-Antoinette se frotta les mains, engrangeant des bĂ©nĂ©fices jamais connus auparavant (ou si peu) grâce Ă  une Ĺ“uvre de pure sĂ©duction mais de mĂ©tier raffinĂ© qui en jalon dĂ©cisif, renouvelle sensiblement l’évolution du genre lyrique si prĂ©sent et actif quelques annĂ©es avant la RĂ©volution… Ici GrĂ©try se rapproche de la trame de l’Enlèvement au SĂ©rail de Mozart (1782), abordant le drame amoureux en lui associant cet exotisme – premier orientalisme du genre – d’une totale et envoĂ»tante fantaisie. Le visuel de couverture met en avant la couleur exotique plutĂ´t que le drame tendre qui se joue en MĂ©diterranĂ©e (il est vrai qu’il ne faut pas chercher la vraisemblance psychologique des caractères ; c’est le parfum gĂ©nĂ©ral d’un exotisme diffus qui triomphe plutĂ´t ici, dans un spectacle flatteur)… En Egypte, la belle esclave Zelim est la prisonnière du Pacha Osman. Après quelques pĂ©ripĂ©ties prĂ©textes Ă  Ă©pisodes tendres et pastiches en tous genres, l’hĂ©roĂŻne est finalement libĂ©rĂ©e par son fiancĂ© Saint-Phar, lui aussi esclave. A l’époque des Lumières, les hĂ©ros vertueux ne peuvent que connaĂ®tre la dĂ©livrance, prolongement d’une souffrance qui inspire de longues effusions antĂ©rieures. Sur le plan formel, la comĂ©die lyrique reprend la libertĂ© d’invention de PlatĂ©e de Rameau (rĂ©alisĂ©e 40 ans plus tĂ´t) ; mais le goĂ»t a changĂ© et la partition associe plusieurs registres poĂ©tiques qui alliĂ©s aux ballets et aux pastiches (dont l’air italien Ă  coloratoure de l’esclave italienne au II, le plus long de l’ouvrage soit plus de 7mn !) compose un spectacle frappant par son Ă©clectisme poĂ©tique, son entrain et son Ă©lĂ©gance.

Grétry l’orientaliste

gretry gretry_clip_image002Il faut bien tout le métier d’un Guy van Waas pour comprendre et articuler une musique qui appelle à la séduction et à la fantaisie la plus exquise : interprète de plusieurs ouvrages difficiles et singuliers d’un XVIIIè que nous apprenons ainsi à redécouvrir (La Vénitienne de Dauvergne, l’exceptionnel Thésée de Gossec, sans omettre du même Grétry : Céphale et Procris, tous enregistrements édités aussi chez Ricercar), le chef des Agrémens retrouve dans cet enregistrement réalisé il y a un an à Liège, la légèreté amusée, le raffinement et le dramatisme d’une écriture chamarrée qui grâce au génie de Grétry, sait préserver toujours l’efficacité théâtrale, la variété, les contrastes sans entamer la progression de l’action. Le symphonisme manifeste de l’ouverture, le caractère des ballets orientaux, d’un égyptianisme feutré pétillant (sollicitant un instrumentarium parfaitement restitué par Van Waas), tout cela éclaire le talent du Grétry monarchiste pour la scène lyrique. L’orchestre rayonne, faisant feu de tout bois (superbe succession des danses et ballets des deux tableaux du II). Le plateau vocal réunit des chanteurs astucieusement sollicités chacun pour la couleur dramatique du timbre : on aime la tendresse aimante de Zelime (Katia Velletaz) et de son aimé Saint-Phar (Cyrille Dubois) : leur duo en particulier ont le charme des effusions sincères et musicalement canalisées ; les esclaves française ( Caroline Weynants) et italienne (Chantal Santon) apportent tout le piquant agile de leurs voix souples et expressives. Côtés chanteurs, on remarque aussi le Florestan héroïque altier du toujours excellent Tassis Christoyannis ou le tendre et volubile Tamorin de Reinoud Van Mechelen… Quant au chœur de chambre de Namur, il confirme ses affinités superlatives avec un répertoire dont les choristes inspirés (et très bien préparés) savent exprimer la délicatesse heureuse, le nerf mordant selon les situations.

La résurrection est légitime, d’autant mieux servie dans une réalisation aussi soignée, vivante, pétillante. Irrésistible.

caravane du caire gretry cd ricercar guy van waasAndré Modeste Grétry (1741-1813) : La Caravane du Caire. Comédie lyrique en 3 actes, créée à Fontainebleau en octobre 1784. Katia Velletaz (Zélime), Cyrille Dubois (Saint-Phar), Tassis Chrystoyannis (Florestan), Reinoud Van Mechelen (Tamorin), Chantal Santon (une esclave italienne), Caroline Weynants (une esclave française)… Chœur de chambre de Namur, Les Agrémens. Guy Van Waas, direction. Enregistrement réalisé en octobre 2013 à l’Opéra royal de Wallonie, Liège. 2 cd. Ricercar. 

 

 

 

VIDEO

gretry-andre modeste gretryVoir notre grand reportage vidĂ©o dĂ©diĂ© Ă  la Caravane du Caire de GrĂ©try, reprĂ©sentĂ© en version de concert Ă  l’OpĂ©ra royal de Wallonie : L’opĂ©ra français Ă  l’époque de Marie-Antoinette. En 1783, l’Academie royale de musique, très jalouse de ses succès Ă  l’OpĂ©ra Comique, commande Ă  GrĂ©try, un nouvel opĂ©ra : le compositeur invente alors un nouveau genre, dans le sillon de PlatĂ©e de Rameau : la comĂ©die lyrique. Ballets inventifs exotiques, orchestration raffinĂ©e savoureuse (picolo, basson, clarinettes, cordes Ă  5 parties), plateau de solistes nombreux et finement caractĂ©risĂ©, La Caravane du Caireimagine les contemporains de Louis XIV en Egypte. La vision est historique et exotique : GrĂ©try s’y rĂ©vèle en gĂ©nie des styles mĂŞlĂ©s, nouveau champion d’un Ă©clectisme lyrique riche en astuces et en audaces. L’opĂ©ra fut jouĂ© sans discontinuitĂ© jusqu’au dĂ©but du XIXème siècle : un succès qui rejaillit aujourd’hui grâce Ă  la verve et l’éclat que le chef Guy Van Waas sait instiller Ă  cette recrĂ©ation Ă©vĂ©nement. Disque Ă  paraĂ®tre Ă  l’étĂ© 2014. Reportage vidĂ©o exclusif CLASSIQUENEWS.COM © 2014

 

 

CD. Gossec : Thésée, 1782 (2 cd Ricercar)

CD, OpĂ©ra. Gossec : ThĂ©sĂ©e, 1782 (Van Waas, 2012), 2 cd Ricercar      …           Enfin le gĂ©nie lyrique de Gossec nous est rĂ©vĂ©lĂ© ! Tel n’est pas le moindre apport de cette intĂ©grale enregistrĂ©e sur le vif en novembre 2012 Ă  Liège (Salle Philharmonique).  Audace gĂ©niale et très originale de l’architecture musicale avec des Ă©tagements dramatiquement rĂ©ussis associant choeurs multiples et solistes, première ouverture en situation (dès avant celle d’IphigĂ©nie en Tauride de Gluck, car Gossec compose et termine sa partition dès 1778 !), coloration spĂ©cifique de l’orchestre (cuivres mis en avant dont les trombones), vitalitĂ© permanente du continuum orchestral aux inflexions mozartiennes … sans omettre dans le portrait de MĂ©dĂ©e (vraie protagoniste de l’opĂ©ra malgrĂ© son titre), des inflexions noires, souterraines, … sont quelques unes des nombreuses qualitĂ©s d’un ouvrage qui frappe par sa violence poĂ©tique, son intelligence dramatique et musicale ; tout cela souligne chez Gossec, alors âgĂ© de 44 ans, la richesse du style, le fond fantastique voire diabolique d’une partition Ă  la fois psychologique, noire, hĂ©roĂŻque et guerrière, dĂ©cidĂ©ment inclassable.Dans le personnage de MĂ©dĂ©e, il faut bien Ă©videmment, Ă  la fin des annĂ©es 1770, dĂ©celer un ultime rĂ´le de magicienne enchanteresse dans la tradition magique et baroque, mais ici, portĂ© par une figure criminelle qui a alors dĂ©jĂ  commis l’irrĂ©parable (tuer ses propres enfants pour se venger de Jason) : cette MĂ©dĂ©e amoureuse haineuse de ThĂ©sĂ©e s’ingĂ©nie en actes sadiques (Ă  l’endroit d’EglĂ©), manipule, dissimule pour mieux Ă  l’acte III se rĂ©pandre en magie noire et furieuses apparitions … Il faut bien l’intervention de Minerve pour chasser dĂ©finitivement un tel dragon fĂ©minin.

 

 

Le génie lyrique de Gossec enfin révélé

 

Gossec_thesee_ricercar_gossecAutour d’elle, les personnages infĂ©odĂ©s et aveuglĂ©s un temps Ă  ses odieuses machinations, dont un choeur fabuleux de mordante vivacitĂ© (Choeur de chambre de Namur, dans entre autres, le choeur des enfers du III martyrisant la pauvre EglĂ©), se distinguent par leur caractĂ©risation juste.
Virginie Pochon sait tisser une couleur Ă  la fois angĂ©lique et dĂ©terminĂ©e pour le rĂ´le d’EglĂ© dont l’importance et la prĂ©sence dramatique (ses duos et confrontations avec MĂ©dĂ©e aux II et III) en fait un caractère au haut relief théâtral (comme Ilia dans IdomĂ©nĂ©e de Mozart, opĂ©ra un peu près contemporain de ce ThĂ©sĂ©e de Gossec). Les hommes affirment un très nette assurance, jouant aussi la finesse Ă©motionnelle de leur profil : rien Ă  dire au chant Ă©lĂ©giaque et tendre mais aussi hĂ©roĂŻque de FrĂ©dĂ©ric Antoun (dommage qu’il s’agisse du rĂ´le le plus statique de la partition) ; plus intĂ©ressant encore le Roi d’Athènes EgĂ©e auquel l’excellent baryton Tassis Christoyannis apporte cette vĂ©ritĂ© humaine qui structure et rend passionnant tout le rĂ´le : il ne s’agit pas d’un père de façade agissant dans les scènes collectives mais rĂ©ellement d’une autoritĂ© rĂ©active, d’abord conquis et manipulĂ© par MĂ©dĂ©e puis lui opposant une vive rĂ©sistance (après qu’il ait au III, grâce Ă  EglĂ©, identifier son fils …) ; Ă  Jennifer Borghi revient naturellement les palmes d’une vĂ©ritable prise de rĂ´le : la voix est parfois serrĂ©e et l’articulation du français pas toujours indiscutable mais le timbre spĂ©cifique Ă©claire les blessures de la femme amoureuse (Ah faut-il me venger en perdant ce que j’aime … au IV) malgrĂ© l’horreur de la magicienne rien que terrible et dĂ©chaĂ®nĂ©e (DĂ©pit mortel, transport jaloux, fin du II). En cela, grâce Ă  la fine expressivitĂ© rĂ©alisĂ©e par le chef (excellent Guy Van Waas, artisan et dĂ©fenseur d’une esthĂ©tique multiple, Ă  la fois postbaroque, classique et dĂ©jĂ  romantique, assimilant et Gluck, Mozart et les accents frĂ©nĂ©tiques nerveux de Mannheim car Gossec connaissait Stamitz…), sa MĂ©dĂ©e sait rugir de façon inhumaine, aux imprĂ©cations infernales très assurĂ©es, mais aussi s’attendrir soudain pour mieux manipuler. Le profil fĂ©minin conçu par Gossec, aux couleurs chtoniennes inĂ©dites et vraiment passionnantes, annonce et nourrit ce sillon terrible et tragique qu’illustrent bientĂ´t Vogel (La Toison d’or, 1786) et aussi Cherubini (MĂ©dĂ©e, 1797).

Outre l’intelligence des situations, la finesse d’une Ă©criture idĂ©alement sentimentale, parfois Sturm und Drang donc prĂ©romantique, Gossec se libère (et se rĂ©vèle vĂ©ritablement) dans le traitement orchestral de chaque acte : une puissance immĂ©diate qui ne s’Ă©pargne pas des choeurs simultanĂ©s souvent impressionnants d’audace, de force voire de sauvagerie. La dĂ©couverte est de taille : elle revient au mĂ©rite des institutions initiatrices, particulièrement bien inspirĂ©es Ă  la dĂ©fendre : le Centre de musique baroque de Versailles, le Centre de musique romantique française Ă  Venise (Palazzetto Bru Zane). CrĂ©Ă© en 1782, ThĂ©sĂ©e de Gossec Ă©tait dĂ©jĂ  prĂŞt pour ĂŞtre produit sur la scène dès 1778… s’il n’Ă©tait Gluck ; probablement conscient du gĂ©nie de Gossec, le Chevalier favori de Marie-Antoinette faisait obstacle Ă  la reconnaissance de son rival. La prĂ©sente rĂ©surrection discographique accrĂ©dite ses soupçons : nous voici bien en prĂ©sence d’une oeuvre composite, esthĂ©tiquement aboutie, vraie synthèse Ă  son Ă©poque des tendances lyriques les plus convaincantes. Le gĂ©nie de Gossec, père de la symphonie mais aussi compositeur d’opĂ©ras, nous est dĂ©sormais totalement dĂ©voilĂ©. RĂ©alisation exemplaire.


François-Joseph Gossec (1734-1829) : ThĂ©sĂ©e, 1782. Jennifer Borghi, MĂ©dĂ©e. Virginie Pochon, EglĂ©. FrĂ©dĂ©ric Antoun, ThĂ©sĂ©e. Tassis Christoyannis, EgĂ©. Katia Velletaz, la grande PrĂŞtresse, Minerve … Les AgrĂ©mens. Choeur de chambre de Namur. Guy Van Waas, direction. 2 cd Ricercar RIC 337. EnregistrĂ© Ă  Liège en novembre 2012. Voir le reportage vidĂ©o de ThĂ©sĂ©e de Gossec.