COMPTE-RENDU, opérette. MARSEILLE, le 19 octobre 2019. FRANCIS LOPEZ : Le Prince de Madrid

lopez-le-prince-de-mardid-trio-madrilene-concert-opera-critique-classiquenews-marseille-odeonCOMPTE-RENDU, opĂ©rette. MARSEILLE, le 19 octobre 2019. FRANCIS LOPEZ : Le Prince de Madrid. Conti / Clin. « Vive le mĂ©lodrame oĂč Margot a pleuré ! » disait Musset. Ajoutons : vive l’opĂ©rette oĂč le peuple a chanté  Car le public de l’OdĂ©on, souvent, chantonne, chante Ă  voix plus ou moins basse des airs de l’opĂ©rette qui s’y donne et je m’étonnais moi-mĂȘme, la premiĂšre fois que j’y mis les pieds, de dĂ©couvrir avec stupĂ©faction que je connaissais, sans le savoir, les airs, et mĂȘme les paroles des chansons du Chanteur de Mexico, que je n’avais jamais vu, en dehors du trop fameux « Mexico, Mexicoooo  » qu’il n’y a aucun mĂ©rite Ă  connaĂźtre tant il est devenu lĂ©gendaire et serinĂ© par tant de pubs  : miracle de mĂ©moire collective inconsciente qui, quelle que soit notre culture singuliĂšre, notre prĂ©tention ou snobisme particuliers, nous replace Ă  notre modeste niveau pluriel de communautĂ© culturelle globale dont on se croyait sottement affranchi.

 

 

 

A l’OdĂ©on de Marseille
Un PRINCE DE MADRID
 ROYAL !

 

 

 

Trop requis par la volontĂ© de dĂ©mĂȘler l’Histoire ficelĂ©e Ă  la fiction de l’intrigue, je ne dirai pas que j’étais capable de chanter les airs du Prince de Madrid, mais, Ă  coup sĂ»r, tout comme mon voisin, homme de culture, en sortant, nous Ă©tions incapables de nous dĂ©faire de la musique, simple mais obsĂ©dante, du dernier numĂ©ro rĂ©pĂ©tĂ© infatigablement, il est vrai, avec ardeur, par les chanteurs Ă  la requĂȘte du public ravi. Alors, n’est-ce pas assurĂ©ment la marque d’une qualitĂ© musicale que de marquer immĂ©diatement, peut-ĂȘtre indĂ©lĂ©bilement l’esprit, la mĂ©moire, d’un savoir-faire qui sait se faire valoir ? Personne ne dĂ©niera ce mĂ©tier profond Ă  Francis Lopez qui incarne ainsi une sorte de noblesse musicale populaire avec ses airs ici qui vont de la simple chanson Ă  l’air lyrique plus exigeant plus soutenu d’orchestre mĂȘme si une lente percussion ternaire valsante de lever de rideau,zin-boum-boum/zin-boum-boum, est une tradition naĂŻve mais touchante du cirque, mais, on le dira sans injure, qu’on trouve invariablement comme accompagnement des airs chez le doux Bellini et mĂȘme dans l’ouverture dĂ©chirante de La traviatade Verdi.
Quoi qu’il en soit, on Ă©tait heureux de retrouver l’OdĂ©on, ce temple de l’’opĂ©rette, le seul en France totalement vouĂ© au genre en dehors des piĂšces de thĂ©Ăątre de boulevard invitĂ©es et des ballets, dont l’avenir semble incertain. Voulue par le Maire de Marseille Jean-Claude Gaudin qu’on dit fĂ©ru d’opĂ©rette — sans qu’on l’y voie jamais, ni ici ni ailleurs— soutenue Ă  bout de bras et de souffle financier par l’OpĂ©ra et son directeur Maurice Xiberras, on ne sait ce que rĂ©servent les prochaines Ă©lections Ă  cette institution dont nous tĂ©moignons, par son public de seniors avancĂ©s, qu’il remplit aussi une fonction sociale, notamment avec ses concerts Ă  prix abordable (Une heure avec
) du mercredi Ă  7 € dans le foyer avec son rituel entracte avec thĂ© ou cafĂ© et biscuits gratuits, ses concerts Amuse-gueule Ă  12h15 Ă  12 € avec dĂ©gustation en rapport avec le thĂšme (marseillais, espagnol, napolitain cette annĂ©e): et Ă  des horaires (14h30 pour les opĂ©rettes les samedi et dimanche) qui ne dĂ©couragent pas la sortie de personnes jeunes ou ĂągĂ©es. Et que dire de cette plĂ©iade d’artistes qui trouvent un lieu oĂč s’exprimer, travailler?

 

 

Du Roy d’Espagne à l’Avenue du Prado

 

 

 

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SituĂ© dans l’Espagne de la fin du XVIIIesiĂšcle, l’action tourne autour de Goya, anobli, intronisĂ©, pour un soir, tel une Cendrillon, par le caprice rebelle de la fameuse duchesse d’Albe qui, au grand scandale de la cour, adoube publiquement le peintre plĂ©bĂ©ien, le dĂ©crĂšte Prince de Madridle temps de danser pour un soir avec lui. Elle mĂȘle la grande Histoire Ă  la petite, vrais personnages historiques et de fiction. Dont certains ont eu un rapport particulier Ă  Marseille, laissant une empreinte dans ses quartiers qu’il est plaisant de signaler.
À part la duchesse, on voit paraĂźtre, magnifiquement habillĂ©e, la princesse des Asturies(Ă©quivalent de la Dauphine en France), MarĂ­a Luisa de Parme,future reine, incarnĂ©e noblement par la plus belle que l’original Émilie Sestier, rĂŽle simplement parlĂ©.Elle et son Ă©poux, futur roi avaient confiĂ© le dĂ©cor du dĂŽme de la salle Ă  manger de leur palais Ă  Francisco Bayeu, beau-pĂšre de Goya qui a ainsi dĂ©jĂ  un pied Ă  la cour, sans ĂȘtre courtisan dans ses tableaux de la famille royale comme on peut en juger par ses reprĂ©sentations : la princesse puis reine n’est jamais flattĂ©e, on la voit en matrone ambitieuse, autoritaire peu gracieuse. Son Ă©poux Charles IV (absent de la piĂšce), couronnĂ© en 1788, est tout faiblesse face Ă  elle et ses vellĂ©itĂ©s de rĂ©formes stoppĂ©es par la peur de la RĂ©volution française.
Manuel Godoy, simple hidalgo garde du corps, au corps remarquĂ© Ă  vingt et un ans par l’encore Princesse des Asturies MarĂ­a Luisa, Ă©blouie par sa prestance Ă  cheval. Il aura une promotion au galop Ă  peine seize jours aprĂšs l’accession au trĂŽne de sa maĂźtresse :  Ministre universel avec pouvoir absolu. Elle a seize ans de plus que lui. Il lui aurait donnĂ© deux enfants « royaux ». Jalouse, pour l’éloigner de sa maĂźtresse, le dotant fabuleusement, la reine le marie Ă  une altesse royale mais il gardera femme et amante sous le mĂȘme toit et la reine s’accommode de sa liaison comme le roi de la sienne.
Il avait tentĂ© de sauver Louis XVI, cousin du couple royal, puis devient Prince de la PaixaprĂšs avoir signĂ© la paix avec la RĂ©publique française en 1795. DestituĂ© un moment, il est replacĂ© au pouvoir sur pression de NapolĂ©on : alliance dĂ©sastreuse avec la France puisque les flottes franco-espagnoles sont anĂ©anties en 1805 Ă  Trafalgar par les Anglais. Pire encore, Charles IV et la famille royale, convoquĂ©s par NapolĂ©on Ă  Bayonne, le roi cĂšde sa couronne Ă  l’Empereur qui place sur le trĂŽne d’Espagne son frĂšre Joseph.
La dĂ©tention de la famille royale et l’imposition d’un roi français causent le soulĂšvement de 1808 du peuple espagnol, le premier qui ait rĂ©sistĂ© Ă  NapolĂ©on (dĂ©but de sa fin) comme le dit Stendhal, atroce guerre dont Goya tira avec, ses cĂ©lĂšbres 2 et 3 de mayosur les massacres des patriotes madrilĂšnes par les Français, puis ses terribles gravures des DĂ©sastres de la guerre. Et pour ajouter au drame, NapolĂ©on, revenu de son Ăźle d’Elbe, en 1814, mit sur le trĂŽne espagnol l’infĂąme Infant Ferdinand qui, aprĂšs avoir complotĂ© contre pĂšre et mĂšre qu’il laissa mourir en exil Ă  Rome, rĂ©actionnaire absolu, rĂ©tablissant l’Inquisition, massacrant, chassant les libĂ©raux, dont Goya, devait s’avĂ©rer le plus horrible monarque de l’histoire espagnole.
Marseille
Quant au roi et la reine, ne pouvant supporter le climat du palais de CompiĂšgne, ils avaient Ă©tĂ© logĂ©s de 1809 Ă  1812 Ă  Marseille, chĂąteau aujourd’hui disparu dans le quartier qui garde son nom, le Roy d’Espagneet la belle avenue qui y conduit, mĂȘme si elle fut tracĂ©e plus tard, s’appellera le Pradocomme la cĂ©lĂšbre avenue madrilĂšne qui mĂšne au musĂ©e oĂč l’on peut admirer les tableaux de Goya. Godoy, abandonnĂ© par sa femme, les suit avec sa maĂźtresse Pepita TudĂł et les accompagne dans leur exil Ă  Rome, le mĂ©nage Ă  trois, non, quatre, continue. Il accompagnera la reine jusqu’à sa mort en 1819. ExilĂ© de Rome par le pape, il meurt dans la misĂšre Ă  Paris en 1851.

 

 

 

 

 

 

Goya et « la Duchesse démocratique »

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C’est le nƓud, plutĂŽt le cƓur, du Prince de Madrid. À cause, ou grĂące Ă  un quiproquo, Goya tombe amoureux de la jolie Florecita, mais il est accaparĂ© par l’illustrissime mais peu conventionnelle duchesse d’Albe, MarĂ­a del Pilar Teresa Cayetana de Silva y Álvarez de Toledo (1762-1802), l’une des femmes les plus riches de son temps et Ă  coup sĂ»r la plus titrĂ©e du monde avec cinquante-six titres de noblesse.
Au grand scandale de la cour, elle accepte de se rendre, contre toute Ă©tiquette, dans l’atelier de Goya pour qu’il la maquille, vĂ©ritĂ© historique. VĂ©ritĂ© aussi, la duchesse, dĂšs sa jeunesse s’est forgĂ©e une lĂ©gende de non conformisme et de libertĂ©, sortant seule, frĂ©quentant, incognito, dit-on tout bas, les bals populaires, invitant Ă  ses fastueuses fĂȘtes aristocratiques de gens du peuple. Lasse de sa guerre de sape, sapĂ©es toutes deux de bijoux concurrentiels [1], contre la reine MarĂ­a Luisa qui la hait, elle se retire dans son palais andalou de SanlĂșcar prĂšs de Cadix, oĂč elle invite Goya. C’est lĂ  qu’il peint son mari, le beau et cultivĂ© duc JosĂ© Álvarez de Toledo y Gonzaga en 1795 puis sa mĂšre, et la duchesse en blanc, un doigt vers le sol. AprĂšs la mort du mari, il la peint en noir, dans un tableau oĂč son doigt impĂ©rieux indique, sur le sable, ces mots : « Solo Goya » (‘Goya seul’). et ses bagues portent la mention « Goya » et « Alba ». Avec l’album de dessins intimes de la duchesse, ce sont lĂ  les Ă©lĂ©ments de la lĂ©gende des amours entre la fantasque duchesse et le peintre, alors plus ĂągĂ© et dĂ©jĂ  sourd.
Mais il est peu probable qu’il l’ait peinte en Maja vĂȘtue et nue, le modĂšle Ă©tant probablement Pepita TudĂł la maĂźtresse de Godoy chez lequel, aprĂšs sa chute et l’inventaire de ses biens, on trouva les tableaux avec d’autres nus. Mais, Ă  la mort prĂ©maturĂ©e de la duchesse Ă  quarante ans (comme son mari), peut-ĂȘtre empoisonnĂ©e par la reine MarĂ­a LuĂ­sa et Godoy qui la haĂŻssaient, le ministre s’était emparĂ© de ses collections de tableaux et, la reine, de ses bijoux.
Sans enfants, la duchesse, gĂ©nĂ©reuse envers les humbles, dont les dessins de Goya tĂ©moignent de sa tendresse de mĂšre envers la fillette qu’elle serre dans ses bras,avait affranchi et adoptĂ© MarĂ­a de la Luz, sa petite esclave noire, dont elle fit son hĂ©ritiĂšre. Elle coucha aussi sur son testament Javier, fils de Goya mais Ă©galement son mĂ©decin, son bibliothĂ©caire et ses serviteurs. Pour ses goĂ»ts et ses amours plĂ©bĂ©iennes, on l’a souvent surnommĂ©e « La duchesse dĂ©mocratique » ; elle le mĂ©ritait aussi par sa gĂ©nĂ©rositĂ©, devenant un mythe qu’on chante encore aujourd’hui dans des chansons.
En 1948, en pleine hypocrisie pudibonde franquiste, on exhuma le corps de la duchesse pour l’étudier, la mesurer, et tenter de la laver du soupçon d’avoir osĂ© poser pour La Maja nuealors que la lĂ©gende, fondĂ©e ou non, de sa liaison avec Goya est justement sa gloire, la sauve de l’oubli et nous la rend chĂšre et proche.
On ne sait s’ils furent vraiment amants, mais qu’importe, ils s’aimĂšrent sĂ»rement Ă  voir ce rapport exceptionnel entre le peintre et son modĂšle et cet hĂ©ritage d’amour de l’Ɠuvre d’art qu’ils nous ont lĂ©guĂ©e.

 
 

 

 

Interprétation et réalisation

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Et, quand au cinĂ©ma, elle est incarnĂ©e par Ava Gardner et ici, par Laurence Janot, on veut y croire, on y croit de tout cƓur mĂȘme si le vrai, parfois, peut n’ĂȘtre pas vraisemblable. On ne sait si Janot a des titres hĂ©ritĂ©s, mais Ă  coup sĂ»r mĂ©ritĂ©s : si elle n’est pas duchesse, reine, par naissance, ce dont on se moque, elle l’est par nature, ce qui est mieux, duchesse par sa noblesse innĂ©e, mieux, reine par son port, souveraine par son talent. Chacune de ses apparitions est rĂ©ellement une « apparition » : dans sa mousseuse robe mauve de bal, drapĂ©e dans une cape jaune ou sa robe rouge passion. Mais ce ne serait qu’une vaine et charmeuse silhouette si ne s’ajoutait, Ă  l’élĂ©gance du geste, la justesse du jeu et l’expressivitĂ© du chant. Elle n’est pas dĂ©figurĂ©e par une Ă©norme voix mais, fine et raffinĂ©e, bien projetĂ©e et conduite, sa voix ambrĂ©e, ronde, est Ă©mouvante dans un air de supplique, un air des larmes Ă  MarĂ­a Luisa pour sauver Goya de l’Inquisition, passant du dĂ©chirement charnel passionnel aux demi-teintes infimes de la confidence Ă  mi-voix.
On se dirait que le combat est perdu Ă  l’avance face Ă  une telle rivale si, dans les tableaux prĂ©cĂ©dents nous n’avions admirĂ© la prĂ©sence scĂ©nique immĂ©diate de la Florecita d’AmĂ©lie Robins, saine et fraĂźche, adorable, dont on admire l’aisance Ă  dominer, par son jeu et son chant maĂźtrisĂ© et contrĂŽlĂ©, les scĂšnes immenses comme Orange ou plus intimes comme ici. Svelte, gracieuse, elle est rayonnante dans sa robe de dentelle blanche, solaire dans sa robe jaune Ă  pois, teintĂ©e de bleue turquoise dans sa cape ou jeune fleur jaune aux pieds majestueux de la rouge duchesse. Si Goya est le Prince de Madrid, elle en est la Princesse. Sa voix, Ă©gale sur toute sa tessiture, large, est brillante, joliment perlĂ©e dans des mĂ©lismes espagnols, jamais faciles, qu’elle dĂ©roule avec un naturel confondant.
Ces deux belles dames sont prĂȘtes Ă  s’arracher les yeux pour les beaux yeux du Goya, plus flattĂ© que nature, Ɠil noir caressant de souriant latin lover, campĂ© par Juan-Carlos Echeverry, Ă  l’agrĂ©able accent hispanique qui ne messied pas au personnage. Il est jeune, mince, Ă©lĂ©gant dans toutes ses tenues diverses, les cheveux dans la rĂ©sille espagnole lui donnant un air traditionnel d’espiĂšgle Figaro, aux grands yeux noirs rieurs, sĂ©duisant sans jouer les sĂ©ducteurs. Sans ĂȘtre dĂ©mesurĂ©e, il a une belle voix qui va bien Ă  son physique, Ă©gale et agile, Ă  la virile couleur, ronde, et c’est sur un souffle long qu’il paraphe certaines phrases de roulades flamencas, arrachant des « Olé ! » Ă  certains connaisseurs du public. À son Ă©lĂšve, l’innocent Horazio est dĂ©volu un air flamenquisant en espagnol dont Fabrice Todaro, Ă  l’accent prĂšs qu’il aurait dĂ» apprendre du maĂźtre, se tire bien, assez pour le rendre moins timorĂ© pour rĂ©pondre avec audace aux agaceries de la piquante Priscilla Beyrand.
On pardonne au Costillares (‘cĂŽtes’ sinon ‘cĂŽtelettes’) de FrĂ©dĂ©ric Cornille, pour la puissance de son chant de baryton et sa prestance physique, de nous avoir fait applaudir un torero, un matador, ‘un tueur’ donc, que nous abhorrons. Mais, comme me le dira le Goya / Juan-Carlos Echeverry, lui aussi affublĂ© d’un costume de lumiĂšre, il n’y a que les toreros sur scĂšne que l’on peut aimer. Godoy, Philippe BĂ©ranger, n’est pas ici le jeune et fringant hidalgo faisant se pĂąmer MarĂ­a Luisa, mais il en a la trogne, la grogne et la rogne du puissant, en gueule aussi, ministre de la maturitĂ©.
On attend toujours avec gourmandise, vivacitĂ© d’écureuils complices, le couple de chanteurs, acteurs, danseurs autant qu’acrobates, Juppin / Morgane, GrĂ©gory et Juliepour le public qui les a adoptĂ©s depuis longtemps. Le premier, picaresque Paquito, piquant piqueur de bourses en pince pour sa Paquita de Julie, soubrette dĂ©lurĂ©e et allurĂ©e qui ne s’en laisse pas compter, aussi souple de voix et jeu que de marche et dĂ©marche dansante et dansĂ©e, qui saura faire marcher le marcheur paresseux pour le mettre au boulot.
L’affiche ne serait pas complùte, et la ficherait mal, sans tous les obscurs et sans grade sans lesquels les lumiùres de la rampe ne brilleraient pas complùtement : Davina Kint (Dolores), Marilyne Fauquier ‹(Premiùre Jeune fille), jolies filles sous la bonne escorte du double Jean-Luc Épitalon (Alfonso / Fernando), la bonne garde de l’ineffable et fidùle Michel Delfaud (L’Officier) et le contrîle de Damien Rauch (Le Contrîleur).
Ah, le couple Marquis/Marquise de Simone Burles et Antoine Bonelli si chouchoutĂ©s de leur public marseillais ! Ils ne chantent pas mais leur allure est une autre chanson : dĂ©cadents, dĂ©catis, prĂšs de la dĂ©composition, ils composent un tableau cruel de la monarchie, dignes de cette famille royale en dĂ©liquescence peinte par un Goya, lucide libĂ©ral, qui dut s’exiler Ă  Bordeaux oĂč il mourut pour fuir les foudres rĂ©actionnaires de ce futur Ferdinand VII figurant flatteusement dans le cadre.
Autre couple sans voix chantĂ©e, mais qui ne reste pas coi, et quelle voix multiple de racaille, le canaille Esteban de Claude Deschamps qui, du dur duo de larrons en foire avec Paquito passe au duel d’abord puis Ă  la paix matrimoniale avec la duĂšgne tante InĂ©s de Florecita qui a plus d’un tour et de durosd’or dans son sac pour le dĂ©ciderĂ  cesser de voler pour convoler en mariage avec elle.
Elle, c’est Caroline Clin, qui signe une mise en scĂšne alerte et fine avec une intelligence sensible dans un dĂ©cor Ă©puré : sur deux niveaux sĂ©parĂ©s par quelques marches, deux simples arcades nues parĂ©es de deux grandes mantilles pour des variations de lieu, d’atmosphĂšre et de lumiĂšres (bleues, rouges). Rideaux et toiles peintes, certaines inspirĂ©es des taureaux de Goya. L’atelier de Goya est subtilement rendu avec des Ă©bauches ou des Ă©tapes plus ou moins achevĂ©es des cĂ©lĂšbres cartons pour tapisserie du Goya premiĂšre maniĂšre, maniĂšre heureuse de temps heureux : on reconnaĂźt Les vendanges, l’Ombrelle, etc. Lors de la visite de la duchesse, une toile voilĂ©e, par son format, laisse pressentir un dĂ©voilement et, au divan et coussins prĂ©parĂ©s, on devine l’approche de La maja vestidadont, avec une Ă©lĂ©gante langueur, la duchesse Laurence Janotprend la pose en s’y allongeant, les bras sous la tĂȘte, tandis qu’à jardin, le voile tombe rĂ©vĂ©lant La maja nue
 Dans une grande beautĂ© plastique, comme un spectacle mimĂ©tique offert Ă  la duchesse d’Albe, un autre cĂ©lĂšbre tableau, La gallina ciega,‘Le colin-maillard’ sera concrĂ©tisĂ© sur scĂšne par une danse.
Et c’est sans doute un point fort de la musique et du spectacle : laissons la valse, bien que non incongrue car c’est l’époque oĂč elle naĂźt, mais Francis Lopez semble avoir donnĂ© un traitement musical privilĂ©giĂ© Ă  ces danses espagnoles qu’il connaissait bien : fandangos, bolĂ©ros, sĂ©guedilles, de l’époque, sĂ©villanes moins anciennes. Elles sont particuliĂšrement soignĂ©es et historiquement prĂ©cises par les chorĂ©graphies de Felipe Calvarro, lui-mĂȘme danseur, bien connaisseur de l’école boleradu XVIIIesiĂšcle,berceau de la danse classique espagnole, les castagnettes de ses remarquables danseurs sonnant aussi trĂšs exactes. La jota aragonaise, danse virile assez acrobatique, en dĂ©fi souvent avec les femmes, est superbe en costume baturrotraditionnel.
Et c’est une autre des rĂ©ussites du spectacle : des costumes de la toujours excellente Maison Grout, somptueux, avec des changements nombreux pour tous les principaux protagonistes d’une irrĂ©prochable vĂ©ritĂ© historique pour les hĂ©ros, d’une jolie fantaisie pour les choristes. Ces derniers forcĂ©ment repoussĂ©s souvent dans l’immobilitĂ© du deuxiĂšme plan pour laisser place aux nombreuses danses, joyeux sous la baguette enflammĂ©e mais prĂ©cise de Bruno Conti, qui conduit un orchestre invisible mais bien prĂ©sent, Ă  la fĂȘte.
C’est pourquoi on peut chanter avec eux « C’est la fiesta ! », surtout pas la « feria » au sens fĂ©roce taurin que ce joli mot, a pris hĂ©las. À Duchesse dĂ©mocratique, royal, rĂ©gal, ce Prince !

 

 

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, opérette. MARSEILLE, Odéon, le 19 octobre 2019. FRANCIS LOPEZ : Le Prince de Madrid

Le Prince de Madrid
de Francis Lopez
(1967)
Opérette en deux actes
Livret de Raymond Vincy

NOUVELLE PRODUCTION
ThĂ©Ăątre de l’OdĂ©on, Marseille, les 19 et 20 octobre
Direction musicale : Bruno CONTI
Chef de chant : Caroline OLIVÉROS
Mise en scÚne : Carole CLIN
Assistant mise en scĂšne : SĂ©bastien OLIVÉROS
Chorégraphie : Felipe CALVARRO
DĂ©cors : ThĂ©Ăątre de l’OdĂ©on
Costumes : Maison GROUT

DISTRIBUTION

La Duchesse d’Albe : Laurence JANOT
Florecita : Amélie ROBINS
Paquita : Julie MORGANE
Doña Inez : Carole CLIN
La Marquise : Simone BURLES
Maria Luisa : Émilie SESTIER
Léocadia : Priscilla BEYRAND
Dolores : Davina KINT
PremiÚre Jeune fille : Marilyne FAUQUIER
Goya : Juan-Carlos ECHEVERRY
Paquito : Grégory JUPPIN
Horazio : Fabrice TODARO
Esteban : Claude DESCHAMPS
Costillares : Frédéric CORNILLE
Le Marquis : Antoine BONELLI
Godoy : Philippe BÉRANGER
Alfonso / Fernando : Jean-Luc ÉPITALON.
L’Officier: Michel DELFAUD
Le ContrĂŽleur : Damien RAUCH

ChƓur PhocĂ©en (Chef de ChƓur RĂ©my LITTOLFF)
Orchestre de l’OdĂ©on
Danseurs : Sophia ALILAT, Laureen DEBRAY, Sabrina LLANOS, Valérie ORTIZ, Felipe CALVARRO.

 

 

 

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[1] MarĂ­a Luisa exhibait avec orgueil un collier prĂ©cieux que lui avait envoyĂ© Marie-Antoinette de France : la duchesse en fit faire des copies en grand nombre qu’elle distribua aux servantes pour humilier la reine.

 

 

 

Photos Christian Dresse :

1. Robins ;
2. Etcheverry, Janot ;
3. Le coquin conquis : Morgane, Juppin ;
4. Cornille, Robins, Etcheverry ;
5. Colin-Maillard ;
6. Robins, Janot ;
7. Etcheverry.