Compte rendu, opéra. Tourcoing. Théâtre Municipal, le 23 avril 2015. Debussy : Pelléas et Mélisande. Guillaume Andrieux, Sabine Devieilhe, Alain Buet… La Grande Ecurie et la Chambre du Roy. Jean-Claude Malgoire, direction. Christian Schiaretti, mise en scène.

PellĂ©as et MĂ©lisande de choc Ă  l’Atelier Lyrique de Tourcoing ! Le chef d’oeuvre absolu de Debussy est interprĂ©tĂ© avec les instruments d’Ă©poque de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy dirigĂ© par Jean-Claude Malgoire. Une jeune distribution avec des Ă©toiles ascendantes et une mise en scène ouvertement théâtrale, riche en qualitĂ©s signĂ©e Christian Schiaretti, directeur du Théâtre National Populaire.

Un Pelléas et Mélisande pas comme les autres

pelleas-melisande-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015-clic-de-classiquenewsL’histoire est celle de la pièce de théâtre symboliste homonyme de Maurice Maeterlinck. La spĂ©cificitĂ© littĂ©raire et dramaturgique de l’œuvre originelle permet plusieurs lectures de l’opĂ©ra. La puissance Ă©vocatrice du texte est superbement traduite en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forĂŞt, retrouve une fille belle et Ă©trange, MĂ©lisande, qu’il Ă©pouse. Elle tombera amoureuse de son beau-frère PellĂ©as. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la pièce une vĂ©ritable raretĂ©. Golaud tue son frère et bat MĂ©lisande, la poussant Ă  la mort et Ă  la naissance prĂ©maturĂ©e d’une petite fille. Dans cette production de l’Atelier Lyrique de Tourcoing, le livret est quelque peu retouchĂ© tout comme la partition. Les longs interludes sont abrĂ©gĂ©s et on y ajoute une scène supplĂ©mentaire, la première du dernier acte que Debussy n’a pas utilisĂ©e, oĂą quatre servantes (quatre comĂ©diennes) Ă©clairent quelque peu le mystère avant la scène finale de l’opĂ©ra. L’approche de Schiaretti est très intĂ©ressante. Elle intègre un je ne sais quoi de Shakespearien dans sa plastique (il y signe les dĂ©cors Ă©galement ; les fabuleux costumes d’Ă©poque sont de Thibaut Welchlin) et dans le travail d’acteur, et dans le flux dramaturgique. Les inspirations protĂ©iformes du metteur en scène se rĂ©alisent dans l’unicitĂ© indicible du théâtre symboliste, et c’est d’une grande cohĂ©rence. Les chanteurs-acteurs sont donc Ă  la fois des ĂŞtres mystĂ©rieux non dĂ©pourvus d’un certain mysticisme, comme ils sont des archĂ©types atemporels qui veulent se dĂ©barrasser de leurs contraintes mais qui n’y arriveront jamais. Une tension perpĂ©tuelle habite la salle, un art dĂ©clamatoire très français baigne l’auditoire. Le trio des protagonistes investit les personnages avec une intensitĂ© Ă©tonnante.

Guillaume Andrieux dans une prise de rĂ´le est un jeune PellĂ©as Ă  la fois affirmĂ© dans un certain dĂ©sir de libertĂ© comme il est ambigu dans la rĂ©alisation de ses dĂ©sirs. Mi-charmant, mi-nerveux, il est surtout très beau Ă  regarder. Il arrive au sommet de l’expression dans un IV acte passionnĂ©, ou l’Ă©lan puissant de sa musique ultime paraĂ®t le pousser Ă  la perfection. Un PellĂ©as parfois tremblant (dans les notes aiguĂ«s notamment) mais qui Ă  son tour fait aussi trembler. La MĂ©lisande de Sabine Devieilhe (prise de rĂ´le Ă©galement!) est d’une grande valeur. La jeune soprano incarne une MĂ©lisande complexe ; humaine, ma non troppo, Ă©trange mais jamais caricaturale. Elle se montre excellente comĂ©dienne, et mĂŞme si le rĂ´le n’a pas de vĂ©ritable virtuositĂ© technique, elle campe une performance tout Ă  fait virtuose par la force de son investissement, une musicalitĂ© Ă  la hauteur de la dĂ©clamation et du texte, une bonne entente avec ses partenaires et l’orchestre. Mi-absente, mi-troublante, la MĂ©lisande de Devieilhe inspire tout une sĂ©rie d’Ă©motions grâce Ă  une articulation sans reproches et un engagement théâtral des plus convaincants. Tout aussi engagĂ© est le Golaud d’Alain Buet. S’il est plutĂ´t rĂ©servĂ© et en retrait, loin des caricatures barbares et Ă  la limite de l’expressionnisme qu’on voit souvent, il est peut-ĂŞtre un peu trop dans la souffrance (est donc moins dans l’amour, la passion, la rage, l’horreur…). Pour un personnage si complexe, nous trouvons qu’il Ă©tait souvent dans la douceur, non sans affectation. Musicalement ce fut très beau, et pourtant un peu mou au niveau de la gradation dramatique.

pelleas-golaud-yniold-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015De la Geneviève de Geneviève LĂ©vesque, comme d’ailleurs de l’Arkel de Renaud Delaigue, nous retenons surtout la prĂ©sence scĂ©nique imposante. Elle paraĂ®t quelque peu dĂ©passĂ©e par la scène de la lettre, et y brille uniquement pour des raisons, Ă  notre avis, superficielles. Un bon effort. Delaigue a une voix large, qui caresse les oreilles dans le grave peut-ĂŞtre trop dĂ©licieux pour un vieux Roi, mais qui est aussi tremblante et instable dans l’aigu. L’Yniold de Liliana Faraon est un brin expressionniste dans le chant, mais au niveau du jeu d’acteur, elle compose un petit garçon isolĂ© tout Ă  fait inquiĂ©tant.

Et Debussy sur instruments d’Ă©poque ? L’approche de Malgoire, figure importante du baroque, est aussi très intĂ©ressante. Avec Schiaretti, ils dĂ©cident de rapprocher davantage l’oeuvre de son Ă©poque et son lieu de crĂ©ation (l’OpĂ©ra Comique Ă  Paris) par l’utilisation de la langue parlĂ©e ici et lĂ , au lieu du chant. DĂ©jĂ  ainsi une couche supplĂ©mentaire d’expression s’installe, s’accordant aux qualitĂ©s des instruments anciens, au volume peu puissant. Regrettons pourtant les cuivres, souvent approximatifs, parfois faux. Le vibrato sĂ©lectif des cordes fait que l’oeuvre est en l’occurrence moins atmosphĂ©rique, mais beaucoup plus abstraite, ce qui aide forcĂ©ment les chanteurs (ou leur donne davantage d’importance, selon le point de vue), jamais couverts par l’orchestre. Si les couleurs sont moins fortes, le contraste est gagnant.

VOIR aussi notre reportage vidéo en 2 volets : Pelléas et Mélisande sur instruments d’époque avec Sabine Devielhe (Mélisande) à Tourcoing sous la direction de Jean-Claude Malgoire.

Illustrations : Guillaume Andrieux et Sabine Devielhe (PellĂ©as et MĂ©lisande dans la scène de la grotte, cherchant l’anneau perdu). Yniold et Golaud © CLASSIQUENEWS.TV 2015

Reportage vidéo. Le nouveau Pelléas et Mélisande de Jean-Claude Malgoire à Tourcoing (2/2)

pelleas-melisande-tourcoing-malgoire-schiaretti-avril-2015-clic-de-classiquenewsReportage vidĂ©o PELLEAS 2. Les 19,21 et 23 avril 2015, Jean-Claude Malgoire relit PellĂ©as et MĂ©lisande de Debussy portant ses fidèles Ă©quipes de l’Atelier Lyrique de Tourcoing et une très solide distribution dont Sabine Devielhe, Guillaume Andrieux et Alain Buet, chacun rĂ©alisant une prise de rĂ´les pour les personnages de MĂ©lisande, PellĂ©as et Golaud. Trio vainqueur dans la mise en scène de Christian Schiaretti. Entretiens avec Jean-Claude Malgoire, Sabine Devielhe, Alain Buet et Christian Schiaretti (mise en scène) : qui est MĂ©lisande ? (suite) ; comment mettre en scène aujourd’hui PellĂ©as ? Restitution du théâtre de Maesterlinck dans la continuitĂ© du spectacle Ă  Tourcoing ; Place centrale de Golaud … © CLASSIQUENEWS.TV 2015

VOIR le clip Pelléas et Mélisande de Debussy à Tourcoing, LIRE aussi notre présentationcomplète de Pelléas et Mélisande de Debussy à Tourcoing par Jean-Claude Malgoire

VOIR le volet 1 de notre reportage PELLEAS Ă  Tourcoing

Nouveau Pelléas choc à Tourcoing par Jean-Claude Malgoire

malgoire_jean_claudeAnnonce. Tourcoing: nouvelle production de PellĂ©as et Debussy par Jean-Claude Malgoire. 19,21, 23 avril 2015. DĂ©fricheur constant et surprenant, Jean-Claude  Malgoire ne cesse de prouver la justesse d’une intuition qui fait dĂ©faut ailleurs. Il est mĂŞme Ă©tonnant que le fondateur de L’Atelier lyrique de Tourcoing dĂ©fende avec toujours autant d’Ă©nergie et de cohĂ©rence une programmation aussi Ă©clectique et pourtant exemplairement Ă©quilibrĂ©e : la baroque, le classique, le romantisme… le dĂ©frichement et les Ĺ“uvres du rĂ©pertoire… le maestro jongle avec les esthĂ©tiques ; la saison dernière, il nous rĂ©galait de l’opĂ©ra orientaliste et humaniste d’après Chateaubriant : Aben Hamet de ThĂ©odore Dubois… rare offrande lyrique mĂ©lodiquement savoureuse dont il avait restituĂ© la parure orchestrale.

En avril 2015, voici un nouveau dĂ©fi propre Ă  l’opĂ©ra français Ă  la fois rĂ©solument moderne et symboliste,  PellĂ©as et Melisande de Debussy (1902). Pour Ă©clairer les enjeux de l’ouvrage, le chef a su comme toujours s’entourer d’une Ă©quipe choisie de solistes : la subtile Sabine Deviehle y chante sa première MĂ©lisande;  prise de rĂ´le aussi  pour le baryton Alain Buet : il incarne le jaloux et dĂ©chirant Golaud;  et hier Aben Hamet,  le baryton Guillaume Andrieux chante PellĂ©as.

 

 

 

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Guillaume Andrieux (Pelléas) et Sabine Devielhe (Mélisande) : deux interprètes fins et subtils qui font à Tourcoing deux formidables prises de rôles (© CLASSIQUENEWS.COM)

 

 

Aux rĂ©sonances rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©es de l’orchestre rĂ©unissant selon le voeu du maestro, que des instruments d’Ă©poque, rĂ©pond la mise en scène claire et limpide de Christian Schiaretti qui en homme de théâtre fait souffler dans la succession des tableaux, un rythme « shakespearien », proche du verbe et du sĂ©quançage des tableaux. Il en rĂ©sulte une Ă©pure symboliste sans “bruits visuels” qui reste concentrĂ©e sur l’articulation Ă©nigmatique du verbe.  Maestro et metteur en scène ont retirĂ© les intermèdes symphoniques les plus tardifs pour rĂ©tablir la version originale, celle du premier projet de 1898. Le profil de chaque personnage comme la tension des situations en gagnent une intensitĂ© nouvelle.

D’autant que Christian Schiaretti rĂ©tablit la place des servantes de scène dont il fait des figures permanentes (sirènes noires Ă©mergeant de l’ombre, filles sĹ“urs discrètes mais agissantes, ou Parques tissant le fil des destinĂ©es…). Elles assurent la fluiditĂ© des enchaĂ®nements, rĂ©alisent le symbolisme de la partition, jouent avant la dernière scène (celle de la mort de MĂ©lisande), une sĂ©quence purement théâtrale provenant de la pièce originale de Maeterlinck (et que Debussy n’avait pas mise en musique) : le texte du dramaturge Ă©claire davantage l’atmosphère Ă©touffante d’Allemonde et le secret qui enserre ses habitants…

 

 

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Alain Buet incarne Golaud, le beau frère de PellĂ©as, Ă©poux maladivement jaloux, vrai pilier du drame et pour le baryton français, prise de rĂ´le exemplaire (© CLASSIQUENEWS.TV 2015 : ici avec l’Yniold de Lillana Faraon). La prĂ©sence du théâtre, le choix des solistes, l’activitĂ© spĂ©cifique de l’orchestre font un PellĂ©as captivant Ă  Tourcoing, nouvel Ă©vĂ©nement lyrique d’avril 2015.

A Tourcoing, théâtre municipal Raymond Devos, les 19, 21, 23 avril 2015.

Illustrations : Pelléas et Mélisande de Debussy par l’Atelier lyrique de Tourcoing ©CLASSIQUENEWS.TV 2015