Compte rendu critique cd. Li Due Orfei / Les deux Orphée. Giulio Caccini et Jacopo Peri. Marc Mauillon, baryton. Angélique Mauillon, harpe double (1 cd Arcana 2015)

caccini peri li due orfei marc mauillon arcana baryton review presentation account of critique cd classiquenews clic de classsiquenews 517HSXhxs8L._SS280Compte rendu critique cd. Li Due Orfei / Les deux OrphĂ©e. Giulio Caccini et Jacopo Peri. Marc Mauillon, baryton. AngĂ©lique Mauillon, harpe double (1 cd Arcana 2015). Voici un rĂ©cital lyrique des plus aboutis : non seulement le baryton Marc Mauillon affirme sa maĂ®trise dans l’un des rĂ©pertoires qui exposent le chanteur, mais portĂ© par une belle complicitĂ© cultivĂ©e avec sa soeur harpiste AngĂ©lique, le baryton francais trouve le style et l’intonation les plus justes pour exprimer ce chant si subtil qui se prĂ©cise Ă  Florence Ă  la fin du XVI  ème  siècle. Le chanteur excelle Ă  ciseler ce premier bel canto qui exige souffle, parfaite intelligibilitĂ©, finesse expressive, Ă©lĂ©gance intĂ©rieure et affirmation dramatique… Chez Peri, l’Ă©loquence du diseur enchante, sĂ©duit, envoĂ»te. Son chant est d’un très beau relief  linguistique qui cisèle et sculpte chaque mot et relance l’acuitĂ© de chaque image et jeu linguistique qui lui sont liĂ©s. Caccini, l’aĂ®nĂ© des deux compositeurs, impose un verbe plus viril et nerveux, puissant, dĂ©clamĂ©e mais non moins virtuose.

Diseur enchantĂ© d’une saisissante flexibilitĂ© avec de surcroit un souffle souverain, le soliste dĂ©ploie un exceptionnel abattage, un goĂ»t de la langue dramatique qui s’impose en modèle absolu ; douĂ© d’aigus clairs et soutenus, le baryton saisit par sa diction prĂ©cise, vivante, naturelle.  Un legato qui semble infini et surtout pour chaque sĂ©quence, une intonation idĂ©ale. Chez Caccini, on salue la langueur d’Amarilli  (8), l’Ă©tonnante dĂ©clamation puissante et d’une mâle sensualitĂ© qui dans l’Ă©pisode suivant Tutto ‘l Di piangi  (9) Ă©gale la vocalita dĂ©clamĂ©e de l’Orfeo montĂ©verdien. C’est comme chez les cubistes, la parentĂ© qui rapproche ici des tempĂ©raments fraternels entre Jacopo Peri et Giulio Caccini semble parfois interchangeable comme s’il s’agissait de crĂ©ateurs provenant du mĂŞme atelier, – comme Picasso et Braque qui sans le concours de la correspondance seraient indiscernables. Ici mĂŞme identitĂ© des langages, mĂŞme absolue obsession du texte.

Mais la finesse de Marc Mauillon Ă©claire chacun d’une diffĂ©rence qu’il rend explicite ; le chanteur maĂ®trise absolument l’Ă©lĂ©gance aristocratique de l’articulation de chaque poème mais avec un sens de l’expression palpitante qui rend tout cela extrĂŞmement vivant, avec un Ă©quilibre subtil et d’une rare intelligence entre expressivitĂ©, suggestivitĂ©, intelligibilitĂ© et sobre musicalitĂ©;  le charme de la  voix convainc sans les habituelles affèteries ou effets vocaux frĂ©quents chez tant de ses confrères  (Odi Euterpe plage 10, sommet de son articulation vivante, ou le numĂ©ro 16 d’une verve prĂ©cise et naturelle sur une mĂ©lodie vraie tube de l’Ă©poque). Or Ă©videmment  le maniĂ©risme et le surjeu si frĂ©quents ailleurs sont totalement hors sujet.

L’Ă©coute globale permet de distinguer ce qui fait la diffĂ©rence des styles de Caccini et de Peri : si ce dernier accuse accents et dramaturgie du verbe, on le sent nettement plus bavard, plus mou et moins efficace que son aĂ®nĂ©, l’immense Caccini qui resserre toujours le discours Ă  l’essentiel, architecture chaque sĂ©quence selon une grille harmonique d’une superbe Ă©vidence, dont les trouvailles mĂ©lodiques se renouvellent et se calent selon le sens de la situation. Pas de rĂ©pĂ©tition mais une dramatisation qui suit l’itinĂ©raire psychologique d’une très fine justesse.

CLIC_macaron_2014Chanteur lui mĂŞme Caccini compte une intelligence du verbe lyrique et dramatique d’une sublime intelligence qui Ă©videmment se rapproche du chant montĂ©verdien. RĂ©ussir ce passage expressif et poĂ©tique aux multiples facettes expose  le chanteur ; et ici Marc Mauillon affirme un tempĂ©rament souverain et une maĂ®trise musicale qui imposent un goĂ»t et un style d’une sĂ»re et irrĂ©sistible perfection. Rares les solistes du chant baroque formĂ©s dans le sĂ©rail des formations et acadĂ©mies historiquement informĂ©es; l’ex laurĂ©at du Jardin des voix sait insufler et caractriser avec une belle intensitĂ© mais il sait surtout  suggĂ©rer;  sa finesse fait sa valeur et l’on s’Ă©tonne que les directeurs de casting ne lui donnent pas plus de grands rĂ´les que cela. Il a pourtant lui aussi autant que Cyril Auvity (dont le rĂ©cent album dĂ©diĂ© au Cid est CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2016), la carrure d’une hĂ©ros opĂ©ratique mais il est loin de compter des prises de rĂ´les aussi prestigieuses et captivantes que son confrère tĂ©nor. Les directeurs et producteurs manqueraientls de discernement ?
Cet album est un joyau vocal baroque : la nouvelle référence du chant caccinien et la harpe polyphonique de sa soeur Angélique ne dépare pas dans ce florilège de délices ciselés entre musique et poésie, texte et musique.

aux origines de l’opĂ©ra italien, en ses premiers essais florentins autour de 1600

Marc Mauillon, chantre enchanté

A partir de deux recueils lyriques conçus par les intĂ©ressĂ©s : Le nuove musiche (1602) de Giulio Caccini, et Le varie musiche (1609) de Jacopo Peri, Marc Mauillon restitue la riche effervescence des nouveaux auteurs dramatiques, l’Ă©loquente palette de registres Ă©motionnels dont ils sont capables : langueur de l’amant dĂ©laissĂ©, dĂ©claration palpitante de l’amoureux conquĂ©rant (Ă  Amarillis), confession d’un coeur toujours vaincu par la flèche d’Amour, extase caressante jusqu’Ă  l’Ă©vanouissement (Torna, deh torna de Caccini, 12)… autant de dĂ©fis pour l’inteprrète. Le programme Ă©claire considĂ©rablement cette Ă©locution particulière nĂ©e Ă  Florence dans un contexte aristocratique oĂą l’important est d’articuler et de rendre vivant le texte du poème, en un vĂ©ritable drame oĂą les sentiment sont portĂ©s comme jamais auparavant par une voix soliste.
L’individualisation, la caractĂ©risation et l’incarnation sont primordiales et simultanĂ©ment Ă  la rĂ©volution picturale de la pleine Renaissance,  une nouvelle expression des passions humaines voit le jour : le stile rappresentativo (style monodique). C’est tout cela que le chant superbement clair et humanisĂ© de Marc Mauillon met en lumière. Le surgissement du moi Ă  travers un texte qui raconte non pas une narration mais projette et articule la force et l’engagement d’un tĂ©moignage (biens ouvent une Ă©preuve amoureuse).

mauillon marc et angelique duo caccini peri portrait crtique cd classiquenews Capture d’écran 2016-02-22 Ă  10.26.49Les deux crĂ©ateurs florentins, membre de la Camerata Bardi oĂą se pressent aussi poètes, pense Ă©crivains philosophes … incarnent avant Monteverdi l’âge d’or du chant baroque italien ; l’intelligentsia italienne se concentre alors sur les bords de l’Arno. Les deux frères rivaux nourrissent une relation quasi gĂ©mellaire, plutĂ´t stimulante particulièrement crĂ©ative, pour chacun d’entre eux. Jacopo Peri jouait l’orgue et des instruments Ă  clavier, mais Ă©tait Ă©galement un chanteur reconnu. MĂŞme virtuositĂ© polyvalente pour le tĂ©nor Giulio Caccini dont le gĂ©nie du texte et de l’expressivitĂ© poĂ©tique nous paraĂ®t supĂ©rieur dans cette compĂ©tition / comparaison spĂ©cifiquement Ă©loquente; le duo Mauillon frère et soeur  rĂ©active aussi le caractère familial de la pratique musicale car le chanteur Peri ou Caccini s’accompagnait lui mĂŞme ou Ă©tait accompagnĂ© par un instrument polyphonique Ă  cordes pincĂ©es jouĂ© par un membre de sa famille. Pour mesurer l’Ă©cart qui sĂ©pare les deux pensĂ©es musicales, un indice est livrĂ© dans “Tutto ‘l di piango” / Je pleure tout le jour…. un mĂŞme poème diffĂ©remment abordĂ© par les deux compositeurs. LĂ  oĂą Peri (17) sĂ©duit dans la langueur d’une courtoise façon, le style ornementĂ© mais franc (17) de Caccini s’impose par une dĂ©clamation virtuose qui s’affirme telle une question demeurĂ©e sans repos… soulignant certain mot clĂ© (Lasso / HĂ©las) qui indique la pure lyre tragique qui rĂ©sonne comme le dernier soupir hallucinĂ© d’un cĹ“ur trop Ă©prouvĂ©. Par sa finesse, sa subtilitĂ©, son intelligence, son naturel… Marc Mauillon signe un rĂ©cital magistral. CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016.

CLIC_macaron_2014Compte rendu critique cd. Li Due Orfei / Les deux OrphĂ©e. Airs et mĂ©lodies de Giulio Caccini et Jacopo Peri. Marc Mauillon, baryton. AngĂ©lique Mauillon, harpe double (3 registres). 1 cd Arcana A 393 — Enregistrement rĂ©alisĂ© en Pologne en fĂ©vrier 2015. CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016.

MARC MAUILLON, baryton enchanteur

CD. Giulio Caccini : L’Euridice (Alessandrini, 2013, 1 cd Naïve)

caccini_orfeo_alesandrini-euridice-cd naiveCD. Giulio Caccini : L’Euridice (Alessandrini, 2013, 1 cd Naïve). Voici donc l’opéra des origines quand Florence la magnifique à la Cour des Médicis pour le mariage de Marie et du roi de France Henri IV, invente un nouveau type de divertissement musical et dramatique… ce, continument chanté. Créée en 1600, cette Euridice primordiale ouvre évidemment le siècle baroque : elle affirme un chant individualisé, aux ambitions dramatiques et psychologiques qui s’intéressent surtout à l’expression des passions humaines. Scherzi Musicali et Nicolas Achten, lui-même baryton avaient enregistré précédemment une version correcte de l’opéra caccinien. Ici, Rinaldo Alessandrini, auquel nous restons redevables d’une magnifique intégrale des madrigaux de Monteverdi dans les années 2000 (première réalisation exhaustive par des Italiens et méritante par son articulation lumineuse et incarnée) s’intéresse tardivement au sommet caccinien.

Caccini, premier maître de l’opéra
La volonté du chef se concentre sur la caractérisation du continuo (que des cordes pincées ou frottées : théorbes par 5, 3 violes et lirones, mais aussi 2 clavecins, orgue et régale-, le tout produisant comme un halo musical qui souligne les voix plus qu’il ne dialogue avec elles. Le live restitue l’ampleur physique et donc gestuel du chant, car nous sommes face d’abord à un spectacle. En stile rappresentativo, l’Euridice a beaucoup à nous apprendre sur l’ambition scénographie d’un ouvrage dans lequel se sont surtout les textes qui impriment le rythme du drame qui se noue et se dénoue devant nous.
Pour cet opĂ©ra en un acte unique, et comme son titre ne l’indique pas, ce n’est pas tant la jeune aimĂ©e d’Orfeo qui se distingue ici (Silvia Frigato expressive et tendre Eurydice, qui chante aussi TragĂ©die dans le Prologue) mais l’amoureux dĂ©possĂ©dĂ© animĂ© par le manque et le deuil, OrphĂ©e : la partition lui rĂ©serve de nombreuses sĂ©quences, favorisĂ© par VĂ©nus descendant de son char pour guider le hĂ©ros vers les rives de l’Enfer. Pas de scène avec Charon, mais une mĂŞme prière (comme chez Monteverdi) Ă  l’adresse de Pluton – souverain des enfers, inflĂ©chi encore par Proserpine, touchĂ© par le chant du hĂ©ros foudroyĂ©.
Caccini développe surtout outre le fil tragique, une ample broderie pastorale où bergers et nymphes (longues tirades déclamées d’Artère et d’Amyntas, proches de poète thrace) chantent le bonheur d’une harmonie terrestre, arcadie enfin revenue avec l’union préservée des meilleurs d’entre eux, les blonds élus, Orphée et Eurydice. C’est une concession évidente dans l’écriture lyrique à l’aube de son histoire, à la fine arabesque brodée du madrigal contemporain.
A ses côtés, Furio Zanasi fait un chantre thrace un peu épais, en rien adolescent conquérant plein d’ivre espérance… mais la puissance du verbe est idéalement défendue et l’on comprend que les auteurs à venir, Monteverdi surtout, dès 1607, s’intéresse à la figure du poète chanteur, emblème de l’essor des arts musiciens. Entretemps, le titre aura changé et Orphée aura conquis sa place indétrônable parmi les ouvrages pionniers de l’opéra baroque.
Détaillé, caractérisant chaque entrée de berger et de nymphe, sachant aussi souligner les lignes de forces dramatiques de l’action comme ciseler le profil des protagonistes, Alessandrini assure la cohérence de l’ensemble sans toutefois dépasser une consciencieuse application de sa direction, plus attentive que passionnelle. Le résultat qui profite évidemment de la prise live réalisée à Innsbruck en août 2013 apporte la présence physique et la sensation du théâtre si essentielle ici. L’Euridice était estimée tel un jalon décisif vers le premier opéra baroque italien, Orfeo de Monteverdi créé sept ans plus tard dans le cercle ducal de Mantoue (1607) : le statut du drame caccinien n’est pas remis en cause ; il est même confirmé face à une oeuvre dont la profonde cohérence et la modernité expressive surprennent immédiatement.

Giulio Caccini : L’Euridice (Florence, 1600). Drame en stile rappresentativo. Livret : Ottavio Rinuccini. Concerto Italiano. Rinaldo Alessandrini, direction. Enregistrement live réalisé au festival d’Innsbruck, août 2013. 1 cd Naïve OP 30552.