Wagner : le Crépuscule des Dieux

Wagner : Le CrĂ©puscule des dieux. Paris, OpĂ©ra Bastille, du 21 mai au 16 juin 2013   …  Jamais la musique de Wagner n’est aussi vĂ©nĂ©neuse que dans le CrĂ©puscule des Dieux. Les 3 actes, prĂ©cĂ©dĂ©s du prologue (oĂą les Nornes disparaissent après n’avoir pas pu Ă©viter que se rompe le fil des destinĂ©es… prĂ©figuration de la chute des Dieux annoncĂ©e), expriment les puissantes forces psychiques qui affrontent le destin du couple magnifique : Siegfried et BrĂĽnnhilde, au clan recomposĂ© des Gibishungen…

L’orchestre suit en particulier tout ce qu’Ă©prouve BrĂĽnnhilde, tout au long de l’ouvrage, tour Ă  tour, ivre d’amour, puis Ă©cartĂ©e, trahie, humiliĂ©e par celui qu’elle aime : Siegfried trop crĂ©dule est la proie des machinations et du filtre d’oubli … une faiblesse trop humaine qui la mènera Ă  la mort. Le hĂ©ros se laissera convaincre de rĂ©pudier BrĂĽnnhilde pour Ă©pouser Gutrune …

Musique de l’inĂ©luctable

wagner_brunnhilde_gotterdammerung_operarthur_rackhamMais BrĂĽnnhilde est elle aussi manipulĂ©e par l’infâme Hagen. Le fils d’AlbĂ©rich (qui surgit tel un spectre au dĂ©but du II), intrigue et complote… forçant l’amoureuse Ă  dĂ©voiler le seul point faible du hĂ©ros : son dos. Siegfried pĂ©rira donc d’un coup de lance sous la nuque. Wagner compose alors l’une des pages les plus saisissantes du Ring pour exprimer la mort de Siegfried. C’est que la malĂ©diction qui menace l’Ă©difice, portĂ© tant bien que mal par Wotan jusqu’Ă  l’opĂ©ra Siegfried, se rĂ©alise finalement et l’anneau ira irrĂ©sistiblement aux filles du Rhin, ses vĂ©ritables propriĂ©taires. Entre temps, les hommes ont rĂ©vĂ©lĂ© leur vraie nature : dissimulation, fourberie, complots, coups bas, hypocrisie, manipulation, barbarie criminelle… Si dans l’Or du Rhin, Wagner avait reprĂ©senter l’esclavage des opprimĂ©s sous le pouvoir d’AlbĂ©rich le Nibelung, – portrait visionnaire des masses asservies par l’ultracapitalisme -, le CrĂ©puscule des Dieux cultive un tension tout aussi âpre et mordante mais moins explicite. La musique et tout l’orchestre cisèle en un chambrisme subtil, l’ocĂ©an des complots tissĂ©s dans l’ombre, l’impuissante solitude des justes dont Ă©videmment BrĂĽnnhilde. Car c’est bien la Walkyrie dĂ©chue, la vĂ©ritable protagoniste de ce dernier volet qui voit la fin des dieux et  … de la civilisation.  Face aux agissements de Hagen et son clan matĂ©rialiste, BrĂĽnnhilde prĂ´ne la vertu de l’amour, seule source tangible pour l’avenir de l’humanitĂ©.
Rien n’est comparable dans sa continuitĂ© Ă  l’ivresse hypnotique de la partition du CrĂ©puscule des dieux. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin, les retrouvailles avec BrĂĽnnhilde, le sublime prĂ©lude orchestral qui prĂ©cède l’arrivĂ©e de Waltraute venue visiter sa soeur Walkyrie, le trio des conspirateurs Ă  la fin du II, la mort du hĂ©ros puis le grand monologue de la BrĂĽnnhilde sur le bĂ»cher final sont quelques uns des jalons de l’Ă©popĂ©e wagnĂ©rienne, l’une des plus incroyables fresques lyriques de tous les temps.

Richard Wagner
Le Crépuscule des Dieux

Philippe Jordan, direction
Günter Krämer, mise en scène
Paris, Opéra Bastille. Du 21 mai au 16 juin 2013
Puis du 18 au 26 juin 2013 : le festival Ring 2013

clé pour comprendre Wagner,
à propos du Crépuscule des dieux
 
Au moment oĂą Philippe Jordan poursuit son travail (admirable) sur l’orchestre de Wagner en dirigeant en mai et juin 2013, le dernier volet du Ring, Le CrĂ©puscule des dieux, classiquenews partage sa passion de la musique de l’auteur de Tristan et souligne la rĂ©ussite du compositeur dramaturge, en particulier dans la rĂ©alisation de son Ă©criture orchestrale. C’est peu dire que le musicien fut un immense symphoniste, peut-ĂŞtre le plus grand de l’ère romantique …
On ne dira jamais assez le gĂ©nie de Wagner quand hors de l’action proprement dite, par exemple concrètement : l’enchaĂ®nement et la rĂ©alisation des tractations infâmes de l’abject Hagen contre le couple Siegfried et BrĂĽnnhilde, le compositeur sait s’immiscer dans la psychĂ© de son hĂ©roĂŻne pour exprimer tout ce qui la rend grande et admirable : prenez par exemple l’intermède orchestral du I, assurant la transition entre la scène 2 et la scène 3 : alors que le spectateur dĂ©couvre le gouffre dĂ©moniaque qui habite le noir Hagen digne fils d’AlbĂ©rich – le rancunier vengeur et amer, Wagner nous transporte vers son opposĂ©, lumineux, clairvoyant, loyal et capable de toute abnĂ©gation au nom de l’amour : BrĂĽnnhilde.

Ă©clat des interludes symphoniques

Il n’est pas de contraste plus saisissant alors que ce passage orchestral qui Ă©tire le temps et l’espace, passant des abĂ®mes tĂ©nĂ©breux oĂą le mal règne sans partage vers le roc oĂą se tient la Walkyrie dĂ©chue : le chant des instruments (clairon, puis hautbois, enfin clarinette) dit tout ce que cette femme sublime a sacrifiĂ©, trahissant la loi du père (Wotan), accomplissant l’idĂ©al terrestre de l’amour pur et dĂ©sintĂ©ressĂ© (pour Siegfried) … Wagner prĂ©cise les didascalies : la jeune femme assume sa condition de mortelle et contemple l’anneau par la faute duquel tout est consommĂ© et qui dans son esprit pur incarne a contrario de la malĂ©diction qui s’accomplit, le serment amoureux qui la relie Ă  son aimĂ© … BientĂ´t paraĂ®t Waltraute sa soeur, Walkyrie venue du Walhalla de leur père pour rĂ©cupĂ©rer l’anneau (car toujours toute action tourne autour de la bague magique et maudite : Wotan sait que s’il rĂ©cupère l’anneau, son rĂŞve politique et l’enfer qu’il a suscitĂ©, disparaĂ®tra) …
Wagner excelle dans la combinaison des thèmes ; tous tissent cet Ă©cheveau de pensĂ©e et de sentiments mĂŞlĂ©s qui dans l’esprit de BrĂĽnnhilde fonde son destin d’amoureuse entière et passionnĂ©e, de femme et d’Ă©pouse bientĂ´t bafouĂ©e, sans omettre l’immense source de compassion qui anime cet ĂŞtre miraculeux touchĂ© par la grâce … car bientĂ´t, son vaste monologue final permettra de conclure tout le cycle, en une scène d’ultime sacrifice (comme dans Isolde).  Il faut mesurer dans l’accomplissement de cet interlude de près de 6mn (selon les versions selon les chefs) tout le gĂ©nie de Wagner, dramaturge psychologique, dont l’Ă©criture sait Ă©tirer le temps musical, abolir espace et nĂ©cessitĂ© de l’Ă©coulement dramatique, atteignant ce vertige et cette effusion dont il reste le seul Ă  dĂ©tenir la clĂ© sur la scène lyrique … Cet interlude est un miracle musical. La clĂ© qui apprĂ©ciĂ©e pour elle-mĂŞme pourrait faire aimer Wagner absolument.

IIlustration : BrĂĽnnhilde et son cheval Grane … La Walkyrie par compassion pour les Wälsungen (Siegmund et Sieglinde) recueille leur fils Siegfried, l’Ă©pouse bravant la loi du père Wotan. La fière amoureuse allume le grand feu purificateur au dernier tableau du CrĂ©puscule des dieux (Götterdämmerung) pour rejoindre dans la mort son Ă©poux honteusement assassinĂ© par Hagen …