CD. Carlo Gesualdo : Sacratum cantionum quinque vocibus (Odhecaton, 2013)

GesualdoCD. Carlo Gesualdo : Sacratum cantionum quinque vocibus (Odhecaton, 2013). Le prince assassin, compositeur fantasque aux harmonies Ă©tranges et dĂ©concertantes a aussi composĂ© de la musique sacrĂ©e dont l’expĂ©rience et la quĂŞte du salut tendent Ă  effacer les frasques d’une vie pleine de doutes et parfois d’actes indignes (il aurait fait assassiner son Ă©pouse et son amant)… Aux cĂ´tĂ©s des madrigaux plus connus, Odhecaton s’intĂ©resse ici Ă  la musique religieuse de Gesualdo : en particulier, le corpus Ă©ditĂ© en 1603 sous le titre de Sacrarum cantionum. Contrairement aux Responsoria liĂ©s Ă  la Semaine Sainte (1611), les motets de 1603 Ă©clairent  les diffĂ©rents textes de l’annĂ©e liturgique en accents indirects, nuances tĂ©nues d’ombres et de pĂ©nombres, immergĂ©es dans le doute et l’imploration d’un salut encore hypothĂ©tique. On comprend aisĂ©ment qu’un tel travail sur les passages et les contrastes expressifs mis en regard avec la mise en musique minutieuse de chaque mot du texte comme c’est le cas de ses madrigaux-, aient inspirĂ© le choix de la couverture : Caravage, maĂ®tre du clair-obscur indique prĂ©cisĂ©ment cette esthĂ©tique ambivalente et troublante. Quoique la mort de la Vierge, – sujet si scandaleux Ă  l’époque et dans toute l’histoire de la peinture-, bascule plutĂ´t vers une issue tragique de l’intention : si Gesualdo implore in fine la misĂ©ricordieuse Vierge, ses prières semblent de facto vaines et sans suite si l’on relève la terrible inertie du corps marial gisant sans vie.

Motets pour la rémission du pêcheur… 

Enregistré dans l’abbaye de la Sainte-Trinité à Venosa, le programme d’Odhecaton et Paolo Da Col associe voix d’hommes et instruments dont plusieurs violes de gambe (Venit Lumen tuum). Sur un orgue historique de la région de Venosa, Liuwe Tamminga met en contexte le style intense, viscéralement introspectif, fabuleusement expressionniste de Gesualdo en jouant Giovanni Maria Trabaci et Giovanni de Macque : autant d’incises aux lueurs elles aussi harmoniquement improbables, crépusculaires, létales…

Le geste très sûr de Paolo Da Col restitue chair et ferveur aux élans souvent habitées, hallucinés, mystiques de la prière gesualdienne. Le chef a réalisé une nouvelle édition critique de la seule source originale, celle conservée à Naples (Biblioteca dei Girolamini). Les 12 chanteurs masculins d’Odhecaton réalisent un parcours sans faute, frappé du sceau de l’inquiétude suspendue et hallucinée révélant s’il en était encore question, la profonde originalité du compositeur précurseur de Monteverdi, et permettant à ce dernier, dans ses audaces harmoniques inouïes, de réaliser l’avènement du baroque au début du XVIIème (Seicento). La prière de Gesualdo s’y révèle souvent tendue, angoissée sous les mots et leurs images musicales très denses ; c’est une arche offerte à la miséricorde divine, implorant l’intercession de Marie, sujet de toutes les prières. Gesualdo, traversé par l’angoisse, recherche repentir et salut. C’est aussi le sens profond du retable réalisé à son intention pour sa chapelle en 1603, l’année de la publication du Recueil des motets. Frappé par le remords, en proie à une vive angoisse et surtout détruit après la mort de son fils (Emanuele), Carlo qui se faisait flageller en pénitence, meurt en août 1613. Obtint-il la rémission tant espérée? Nul ne peut le dire : il nous reste cependant tel un témoignage bouleversant, la fascinante activité des motets du Liber primus, acte de contrition, tremplin personnel vers la rémission…

Carlo Gesualdo da Venosa (1566-1613) : Sacratum cantionum quinque vocibus (Liber Primus, 1603). Odhecaton. Ensemble Mare nostrum, Liuwe Tamminga, orgue. Paolo Da Col, direction. 1 cd Ricercar. Enregistrement réalisé en octobre 2013 à Venosa.

CD. Gesualdo : Responsoria 1611 (Herreweghe 2012) 1 cd Phi

CD. Gesualdo : Responsoria 1611 (Herreweghe 2012) 1 cd Phi   …    Le 8 septembre 2013 marque les 400 ans de la disparition de Carlo Gesualdo (mort le 8 septembre 1613), compositeur fantasque, le dernier des maniĂ©ristes, qui Ă  l’aube du XVIIè – Baroque-, au moment des chef d’oeuvre de Monteverdi, poursuit une oeuvre singulière, harmoniquement audacieuse et foncièrement expĂ©rimentale. En tĂ©moigne le corpus inclassable de ses madrigaux et comme ici, une part encore mĂ©connue de son inspiration, ses pièces sacrĂ©es dont Ă©videmment les 27 Responsoria pour l’Office des TĂ©nèbres de la Semaine Sainte publiĂ©s par l’auteur en 1611.

gesualdo_responsoria_1611_phi_herreweghe_collegium_vocale_gent_cdPhilippe Herreweghe et ses chanteurs du Collegium Vocale Gent excellent dans les chants suspendus et singuliers d’un Gesualdo d’une maturitĂ© Ă©panouie. L’attention dramatique au verbe, l’Ă©loquence de la ligne chromatique, toujours surprenante, mais jamais gratuite, le caractère Ă  la fois lunaire et crĂ©pusculaire saisissent littĂ©ralement ici : d’autant plus prenants que les interprètes savent en diffuser l’Ă©nergie, la secrète tension; le jeu d’Ă©quilibre et de correspondances d’une cohĂ©rence absolue. La lecture ajoute aussi ce souci de transparence et de lisibilitĂ© du tissu polyphonique accrĂ©ditĂ© par la propre dĂ©votion de Gesualdo sur le sujet de la Passion : les souffrances du Sauveur et son chemin de douleur Ă©tant de toute Ă©vidence, les points forts de sa dĂ©votion personnelle.

Le dernier des maniĂ©ristes, le premier des romantiques … 

Ne pas omettre une clĂ© qui Ă©carte tout malentendu sur le rituel des TĂ©nèbres pendant la Semaine Sainte : le gouffre aveugle que chacun expĂ©rimente et Ă©prouve ici, n’a de valeur que dans l’annonce de la lumière qui suit immĂ©diatement Ă  leur conclusion. Le rite des Leçons de TĂ©nèbres Ă©tant rĂ©alisĂ© au petit matin, l’aurore matinale qui vient correspond Ă  un accomplissement que l’office prĂ©pare : jamais l’Ă©blouissement final et la RĂ©surrection qu’il soustend n’ont autant pesĂ© dans la comprĂ©hension du cycle. Ce que semble avoir parfaitement intĂ©grĂ© les interprètes, portĂ©s par une claire confiance, une sĂ©rĂ©nitĂ© ineffable qui colore chaque Ă©pisode des Responsoria. Nous tenons lĂ  l’un des derniers manuscrits de Gesualdo, en somme, son testament musical et spirituel. D’une sobriĂ©tĂ© magnĂ©tique, Philippe Herreweghe et son collectif semblent les seuls Ă  en exprimer l’irrĂ©sistible magie singulière. Magistral.

Carlo Gesualdo : Responsoria 1611. Collegium Vocale Gent. Philippe Herreweghe, direction.  2 cd Phi : LPH010. Enregistrement réalisé en juin