CD. Les Quatre Saisons. Nicolas Bacri : Concertos – Leleux / Verdier (Klarthe, 2015)

bacri quatre saisons concertos valeriy sokolov adrien la marca orchestre victoir hugo jean-francois verdier klarthe cd reviex critique cd classiquenews kla017_couv_lowCD. Les Quatre Saisons. Nicolas Bacri : Concertos – Leleux / Verdier (Klarthe, 2015). Premier enregistrement mondial. Que donne en écoute immédiate ces Quatre Saisons françaises, soit les quatre Concertos de Nicolas Bacri ainsi agencés ? L’Hiver, climat tendu, inquiet fait briller la mordante vocalité du hautbois, à laquelle répond le tissu des cordes à la fois souple et d’une fluidité dramatique permanente. Le Printemps affirme la volubilité du même hautbois principal (François Leleux, dédicataire des œuvres), en dialogue avec le violon, dans un mouvement indiqué amoroso, pourtant d’une tendresse lacrymal ; les cordes sont climatiques et atmosphériques (ainsi le violon s’affirme plus enivré que le hautbois, à l’acidité volontaire; plus explicite aussi et d’une revendication nerveuse ; pourtant une douleur se fait jour grâce aux cordes et au violon… et peu à peu comme par compassion, sensible à sa mélopée sombre, le hautbois s’accorde finalement au violon qu’il semble accompagner et doubler d’une certaine façon avec plus de recueillement. Ainsi s’affirme inéluctablement la conscience inquiète du hautbois, compatissant. Ample et colorée, l’écriture de Bacri déploie une splendide houle aux cordes, contrastant avec le soliloque halluciné et tendu du hautbois, avec la gravité plus feutrée du violon : le final exprime de nouvelles stridences que le sujet printanier n’avait pas à son début laissé supposer. C’est pourtant cette gravité sourde, inquiétante, un temps dévoilé par le violoncelle, que l’on retrouvera plus développé et épanoui dans l’ultime Concerto, L’Automne : correspondance porteuse d’unité ? Certainement.
Par son caractère plus rentré et finalement intérieur, ce Concerto Printemps (opus 80 n°2, 2004-2005, amoroso), est le plus surprenant des quatre.
Même Luminoso, le Concerto L’été est tout aussi contrasté, grave, et presque mélancolique… C’est le plus récent ouvrage du cycle quadripartite (2011) : mené là encore par un hautbois plus méditatif que vainqueur (Printemps) et d’un souverain accord avec le violon : cette alliance, enrichie par la profondeur du violoncelle tisse ainsi la combinaison réellement envoûtante de la pièce de plus de 11 mn. Enfin, captivante conclusion, L’Automne étale sa sombre chair par le violoncelle introductif qui fait planer le chant d’une plainte lugubre… L’écriture est ainsi davantage dans son thème indiqué “nostalgico”, d’une sombre tristesse à peine canalisée, aux teintes rares, nuancées, d’un modelé languissant, plaintif… conclu dans le silence, comme un irrémédiable secret perdu, le développement de cet ultime Concerto ne laisse pas de surprendre lui aussi. Passionnant parcours quadripartite.

Tenebroso, amoroso, luminoso, nostalgico
Les saisons selon Nicolas Bacri

Dans cet ordre et pas autrement : d’abord Hiver, puis Printemps, Été et Automne… : soit du rythme soutenu, incisif de l’Hiver, à la plainte sombre presque livide du plus mystérieux Automne final… L’Orchestre Victor Hugo sous la conduite de Jean-François Verdier reconstruit ici 4 pièces pour orchestre, écrits et composés à différentes périodes et dans diverses circonstances, dont pourtant le cycle final affirme une belle cohérence globale (ainsi élaborée sur une quasi décennie, de 2000 à 2009). Le dernier épisode est celui qui a été a contrario composé le premier (Automne 2000-2002). Il est finalement le plus apaisé, le plus intérieur, – le plus secret-, quand l’Hiver, le Printemps et l’Été (le plus récent, 2011), sont nettement plus tendus, actifs, dramatiques. Les deux Concertos pour hautbois concertant étaient déjà destinés au soliste François Leleux (Concerto nostalgico soit l’Automne, et Concerto amoroso soit le Printemps). A travers chaque épisode, orchestre et solistes (François Leleu entouré du violoniste Valeriy Sokolov, de l’altiste Adrien La Marca et du violoncelliste Sébastien Van Kuijk) expriment la très riche versatilité poétique d’une écriture frappante par son activité et son sens permanent des contrastes ; où le travail sur le timbre et ses alliages suggestifs scintillent en permanence, d’autant plus détectables grâce à l’effort de clarté comme d’éloquence de la part des interprètes.

CD : Les Quatre Saisons de Nicolas BacriLe retable à quatre volets concertants déploie un sens suprême des climats, surtout le sentiment d’un inéluctable cycle, débutant déjà tenebroso (l’Hiver), voilant presque d’un glas lancinant le clair timbre du hautbois bavard, puis s’achevant enfin par la plainte ineffable du violoncelle attristé et comme endeuillé, dans un ultime soupir (le dernier ?). L’omniprésence du hautbois, chantant et clair, affirme certes la couleur pastorale, mais ce pastoralisme se teinte de mille nuances plus sombres et inquiètes dont la richesse fait la haute valeur de l’écriture. Ainsi les Saisons n’ont pas le délire génial du sublime Vivaldi, peintre des atmosphères extérieures ; Nicolas Bacri réserve plutôt de somptueuses teintes harmoniques dans les replis d’une pensée plus trouble et introspective qui de l’ombre surgit pour s’anéantir et glisser dans … l’ombre. Pensée plus abstraite mais non moins active. Tenebroso, amoroso, luminoso, nostalgico… sont les nouveaux épisodes d’une évocation de la vie terrestre ; on y détecte comme des réminiscences jamais diluées, la tension sourde et capiteuse du Dutilleux le plus méditatif sur la vie et le plus critique (comme Sibelius) sur la forme musicale ; Bacri ajoute en orfèvre des teintes et des couleurs, des combinaisons insoupçonnées pour le hautbois, d’une ivresse enchanteresse, que ses complices – autres solistes, savent doubler, sertir de correspondances sonores des plus allusives. L’orchestre sonne parfois dur, renforçant l’esprit de tension grave qui fait le terreau général de ses somptueuses pièces.
Jamais déclamatoires ni opportunément volubiles, les Concertos façonnent en fin de composition, un cycle d’une rare séduction méditative et interrogative. Ces Quatre Saisons sont celle de l’âme. Superbe cheminement, oscillant entre suractivité pulsionnelle, pudeur, interrogation, soit une narration suractive au service de pensées secrètes, à déchiffrer au moment de l’écoute.

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu-critique. LES QUATRE SAISONS. Nicolas Bacri (né en 1961) : Concertos opus 80 n°3, 2, 4 et 1. François Leleux, hautbois. Valeriy Sokolov, violon. Adrien La Marca, alto. Sébastien Van Kuijk, violoncelle. Orchestre Victor Hugo Franche-Comté. Jean-François Verdier, direction. 1 CD Klarthe KLA 017. Enregistré en février 2015 au CRR du Grand Besançon. Durée : 46mn. CLIC de CLASSIQUENEWS de juin 2016

La violoniste Lisa Batiashvili au TCE à Paris

Batiashvili Lisa-Batiashvili-Frers-1Paris, TCE. Le 23 novembre 2014, 11h. Lisa Batiashvili, violon. Dans son dernier album discographique édité chez Deutsche Grammophon et dédié aux deux plus grands Bach de la famille : Johan Sebastian et Carl Philip Emanuel… (Lisa Batiashvili joue Bach à Tsibili…), la violoniste accomplit un nouvel accomplissement dans sa jeune carrière.  C’est l’occasion pour la violoniste géorgienne de cultiver l’art chambriste … en famille, avec son époux à la ville, l’oboïste François Leleux et leurs complices du concert parisien, Wen-Sinn Yang, violoncelle et Peter Koffer, clavecin.  L’interprète qui a appris le violon auprès de son père (” le violon est ma langue paternelle ” avoue-t-telle), a remporté le Concours Sibelius il y a presque 10 ans (1995). Second Prix de la compétition, Lisa Batiashvili âgée alors de 16 ans a eu la révélation de sa vocation de musicienne : sa carrière a commencé à partir de là. En France, sa nouvelle résidence, au Théâtre des Champs Elysées, Lisa Batiashvili rejoint ses complices instrumentistes : ensemble ils jouent le Trio (hautbois, violon et basse continue Wq 143) de Carl Philip, la Sonate en trio pour violon et basse continue HWV 380 de son père Johann Sebastian, sans omettre le contemporain de Johann Sebastian, l’autre germanique célébrissime, Haendel dont sont jouées aussi Sonate en trio pour hautbois, violon et basse continue HWV 380 ; Passacaille pour violon et violoncelle (arrangement de la Suite pour clavecin n° 7 HWV 42,réalisé par Johan Halvorsen).

 

 

 

Extrait de la critique du cd Bach de Lisa Batiashvili… notre rédactrice Elvire James écrit :

batiashvili-Lisa-cd-bach-cover,-critique-cd,-critique-complete-classiquenews« … articulation limpide, sonorité ronde et délicatement ciselée, et surtout ici, dans l’esprit évident d’un enregistrement familial, une complicité immédiatement séduisante. Les qualités naturellement chantantes de la violoniste s’affirment dans la superbe Sinfonia en fa majeur extraite de la Cantate BWV 156 : chant des béatitudes inspiré par une certitude inaltérable, – solo originellement pour hautbois, transposé ici pour violon-, une ferveur inextinguible que le violon aux phrasés fruités de l’instrumentiste sait colorer avec la pudeur généreuse et chaude qui lui est propre.

L’assise intérieure et la maturité expressive comme l’élégance stylistique de Lisa Batiashvili se confirme encore dans les 4 mouvements de la Sonate n°2 BWV 1003 pour violon seul : abstraction aérienne du Grave initial, légèreté faussement anodine de la Fugue qui suit ; pudeur sertie de noble fragilité de l’Andante, enfin pure énergie brillante au jeu pur de l’Allegro conclusif…

Le Trio pour flûte et violon du fils Carl Philipp Emanuel Wq 143 témoigne des dispositions de la soliste dans le format concertant, exercice dialogué où s’équilibre naturellement la personnalité des super solistes associés (entre autres Emmanuel Pahud à la flûte)… la jubilation qui naît de l’écriture concertante place ainsi le fils Bach, immensément admiré à Hambourg après son mentor et modèle Telemann, le un génie de l’esthétique classique dont saura se souvenir Haydn et Mozart… ».

 

 

 

(CD. Lisa Batiashvili : Bach, 1 cd Deutsche Grammophon, novembre 2014, CLIC de classiquenews). Lire notre compte rendu critique du cd Bach de Lisa Batiashvili.

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Paris, TCE. Récital de Lisa Batiashvili, violon : les Bach père et fils, Haendel… Dimanche 23 novembre 2014, 11h. 

Illustrations : © Anja Frers / Deutsche Grammophon

 

 

 

Compte-rendu : Paris. Théâtre des Champs Élysées, le 21 mai 2013. Orchestre de chambre de Paris. Deborah Nemtanu, violon et direction. François Leleux, hautbois et direction.

Schubert portraitLe Théâtre des Champs Élysées accueille l’Orchestre de Chambre de Paris pour un concert mettant en avant leur académie bi-annuelle du ” Joué-Dirigé “. Le programme de la soirée est dirigé par le violon solo de l’ensemble Déborah Nemtanu et un soliste invité, le génial hautboïste François Leleux, artiste associé de l’Orchestre.

Nous nous attendions à la création d’un Concertino pour violon, hautbois et orchestre de Thierry Escaich, commandé par l’Orchestre, mais nous constatons qu’il est absent du programme. A sa place, s’est glissée une composition de circonstance du compositeur Bruno Maderna, ” Music of gaity ” dal “Fitzwilliam Virginal Book” mettant en valeur …  le violon et le hautbois. Cette pièce qui ouvre le concert n’est pas particulièrement révolutionnaire, mais elle est chantante et engageante en ce qui concerne les solistes …  tout à fait brillants. Il s’agît d’un arrangement d’une série de pièces anglaises du 17e siècle. Elle n’est pas sans intérêt, Maderna crée des beaux timbres comme dans la deuxième chanson où se trouve le hautbois solo plutôt serein accompagné uniquement par les cordes basses pour ensuite céder la place au violon solo larmoyant. Cependant la plupart des morceaux sont, comme le titre l’indique, gais et dansants. La composition n’a malheureusement ni le swing baroque que nous aimons tant, ni une écriture d’une modernité vraiment saisissante. Sorte d’hommage divertissant et peu mémorable, il est pourtant très bien joué par le musiciens.

C’est dans les pièces médianes du programme où nous trouverons les moments les plus beaux et les plus intéressants du concert.

D’abord dans le Concerto pour violon et orchestre n°5 en la majeur de Mozart, joué et dirigé par la violoniste Deborah Nemtanu. À notre connaissance Mozart jouait et dirigeait ses concerti pour piano et orchestre avec un immense succès. La dynamique avec ses 5 concerti pour violon semble plus compliqué pour la pratique, mais nous saluons l’effort de la violoniste dont l’engagement et la musicalité se reflètent aussi dans l’orchestre. Les musiciens sont en parfaite harmonie en particulier dans l’allegro aperto initial joué à piacere, avec une certaine légèreté, mais non dépourvue de caractère, comme dans le rondeau final d’une véhémence magistrale et où l’orchestre gère aisément le mélange de grâce et de naturel propre au mouvement qui est à la fois alla turca et un menuet !  Si la cohésion est moins évidente dans l’adagio central d’une simplicité et d’une innocence émouvante, Deborah Nemtanu l’interprète de façon impeccable, son jeu étant d’une beauté paisible.

L’Adagio et Variations pour hautbois et orchestre op. 102 de Hummel, élève de Mozart et rival de Beethoven, est joué et dirigé par François Leleux. Il s’agît à la base d’une adaptation d’un Nocturne pour piano à 4 mains du compositeur. Aussi, c’est l’occasion pour Leleux de montrer en quoi il est l’un des grands hautboïstes du siècle. Le thème de l’adagio est d’une beauté irrésistible. L’Orchestre de chambre de Paris est réactif et dynamique : il passe facilement du tempérament singspielesque de la première variation au nocturne central jusqu’au galop d’une des dernières variations aux cordes pizzicato. Leleux en est pourtant le protagoniste indéniable. La virtuose dextérité de son jeu ne compromet en rien la clarté ni la musicalité exquise de son phrasé.

Nous sommes éblouis par sa prestation et très contents de découvrir l’oeuvre de Hummel, un compositeur à la postérité ingrate qui mérite sans doute qu’on redécouvre ses pages.

Le programme se termine avec la Symphonie n°4 en Ut mineur de Franz Schubert dite “Tragique”, dirigé par François Leleux. D’allure Beethovénienne et aux accents inspirés du mouvement Sturm und drang propre à la fin du 18e siècle tardif, il s’agît en effet d’une oeuvre de jeunesse. Leleux fait un excellent travail avec l’orchestre, il privilégie les contrastes entre les blocs orchestraux et la dynamique est vivace. Comme d’habitude les vents de l’Orchestre de chambre de Paris offrent un spectacle fantastique. Le dialogue entre les cordes précises et pleines de brio avec les vents lyriques au 2e mouvement est un moment d’un grande beauté. Le 3e mouvement aux sonorités populaires acquiert une certaine sensualité sous la baguette de Leleux. Le spectacle se termine avec un orchestre électrique, plein d’esprit.

Le public conquis a beau inonder la salle par ses chaleureux applaudissements, il n’aura pas droit à un bis. Pour nous,  l’excellente prestation des solistes n’empêche pas cette impression  d’avoir assisté à un concert un rien  démonstratif … ma non troppo.

Illustration : Franz Schubert (DR)