DVD, compte rendu critique. Rimski Korsakov : La Fiancée du Tsar, Barenboim, Tcherniakov (Berlin 2013, 1 dvd Bel Air classiques)

rimsky-korsakov-fiancee-du-tsar-bride-barenboim-tcherniakov-berlin-oct-2013-compte-rendu-critique-CLASSIQUENEWS-dvd-bel-air-classiques-DVD, compte rendu critique. Rimski Korsakov : La Fiancée du Tsar, Barenboim, Tcherniakov (Berlin 2013, 1 dvd Bel Air classiques). Hors de Russie, le meilleur opéra de Rimski suscite un engouement légitime par la richesse de son orchestration comme le traitement finement caractérisée des protagonistes. Rimski offre en 1899 (Moscou, Théâtre Solodonikov) aux côtés de Tchaikovski un théâtre lyrique qui faisait défaut au pays des tsars;  opéra national certes par l’emploi de mélodies spécifiques empruntées souvent au folklore (chanson du banquet, choeur “le houblon sauvage”, cantilène de Lioubatcha…) mais aussi sujet illustrant l’histoire russe comme c’est le cas des ouvrages tout aussi fondateurs de Modest Moussorgski, génie du genre historique (Boris  Godounov, la Khoventchina).

 

CLIC_macaron_2014Renom plus ou moins légitime lié au nom de Dmitri Tcherniakov – scénographe âpre plus théâtral que vraiment lyrique, la présente production était attendue comme le loup blanc au sein du marcato lyrique européen : elle a été créée en 2011 au Covent Garden de Londres, reprise ici à Berlin en octobre 2013, avant de gagner La Scala, terre de Barenboim il est vrai, en mars 2014.

Rimski n’a pas le sens dramatique d’un Moussorgski chez lequel chaque infime détail, chaque accent sert la fluidité des enchaînements ou intensifie la construction narrative. Si la baguette manque d’activité fluide et inspirée, l’accumulation de mélodies plus enchaînées que véritablement associées produit l’ennui, surtout où l’ampleur massive et solennelle des tableaux choraux alternée de façon mécanique avec les airs solistes dans le III plombent la tension.

A Berlin, Barenboim dirige un Grygori et une Marfa saisissants de justesse jalouse

Une distribution quasi idéale

Rien de tel ici. Toujours très cohérent dans sa grille de lecture, Tcherniakov installe un studio télé (plateau tournant) dont les coulisses et ce qui tend vers l’image finale, dévoile la manipulation auprès des masses dont sont maîtres les politiques. Le pouvoir est d’abord une question de communication et de maîtrise de l’image;  pas sûr que la conception reflète vraiment l’époque du drame (Moscou au XVIème siècle) mais le regard appartenant bien aux codes de notre époque surmédiatisée, inscrit les personnages de Rimski dans un questionnement critique politique, résolument contemporain  (ce que confirme d’ailleurs les costumes choisis). Si le livret de Rimski cite clairement le Tsar Ivan IV (le Terrible), précisément en 1572 à Moscou, Tcherniakov montre de façon presque universelle et manifestement symbolique, la fabrique politique dans ses coulisses ou la récupération et le détournement des portrait de souverains anciens façonnent l’idée d’un sauveur messianique /  le fameux “petit père des peuples” – on connaît la chanson-,  qui d’image ou d’icône virtuelle préalable, prend chair par le truchement de la machinerie médiatique.

RImski fiancee du tsar tcherniakov sposa-per-lo-zar-2-e1394983942622Par exemple, trouvaille qui fonctionne, la fiancée du tsar , au moment du choix par le souverain confronté à une palette de prétendantes aux charmes divers, est donc selon la terminologie internet le sujet d’une sélection opérée en un vaste “chat” ;  remisée au second plan, l’intrigue principale au profit du manège à images. .. la sombre vengeance née de la jalousie (ourdie par Lioubatcha contre les plans de Gregory) peine à trouver sa lisibilité;  pourtant le noeud du drame ne manque pas de piquant : le garde du corps du Tsar Grigory (baryton) bien qu’aimé de Lioubatcha (mezzo), adore la belle Marfa (soprano), elle même promise consentante au jeune Lykov. Il demande au mage sorcier Momelius, un philtre d’amour pour envoûter l’élue de son coeur… Mais Marfa jalouse de la beauté de sa rivale commande un autre philtre magique qui enlaidira la pauvre convoitée : Momelius accepte mais Lioubatcha devra se donner à lui (II). Rebondissement au III : le Tsar Ivan veut choisir sa fiancé (le chat chez Tcherniakov) : il choisit Marfa ! Au IV, Marfa agonise : elle a bu le philtre, mais lequel ? Grigory fait assassiner le premier fiancé de Marfa Lykov, puis se dénonce quand de son côté Lioubatcha s’accuse également car c’est elle qui a échangé les filtres, provoquant l’agonie de la jeune fille. Gregory Gryasnoï la poignarde et appelle sur lui les pires châtiments. L’intrigue sentimentale et sanglante qui sacrifie froidement deux jeunes amants (Marfa/Lykov) met en lumière le diabolisme des deux autres, non amoureux mais passionnés et jaloux, Gregory et Lioubatcha. Le Tsar n’étant ici qu’un accessoire permettant de planter le décor de cet opéra historique.

 

En prenant le contre pied de l’action centrale Tcherniakov la rend parfois confuse et opaque (le livret qui passe auprès des critiques peu scrupuleux, pour invraisemblable n’en méritait pas tant). Certes le cadre et le plateau sont flatteurs mais le dispositif pour ingénieux qu’il soit (on peut y voir une transposition moderne de la fameuse machinerie visuelle si essentielle à l’époque baroque) souligne l’accessoire au détriment de la force et de la clarté dramatique pourtant bien présentes.

Vocalement, la distribution somptueuse et cohérente promettait un tout autre approfondissement de l’ouvrage: Anita Rashvelishvili compose une Lioubacha tenace, subtile, foncièrement jalouse dont la confession finale (quand elle voue avoir empoisonné sa rivale Marfa par l’échange des philtres) produit son assassinat (Gregory fou de haine poignarde violemment celle qui s’est donnée au magicien). Une telle présence si rare sur la scène fait de l’ombre à la très correcte Marfa d’Olga Peretyatko au format pourtant – finalement-, limité, même si ses limites s’accordent à la fragilité sacrifiée du personnage convoitée;  superbe figure de la trahison, en revanche, le timbre clair et flexible du baryton Johannes Martin Kränzle surprend et convainc dans le rôle de Grigori Griaznoï : il y a chez lui une naïveté diabolique qui émerge continûment. Même le Lykov (fiancé sacrifié de Marfa) de Pavel Cernoch éblouit par sa présence vocale très subtile. La baguette souple et habile dans les transitions de Daniel Barenboim exploite toutes les qualités de la Staatskapelle de Berlin : l’ouvrage en gagne (grâce aussi à quelques tailles dans les séquences) une unité et une continuité organique que nous ne soupçonnions pas. Plus que recommandable. En dépit de la machinerie omniprésente conçue par Tcherniakov, Barenboim rétablit la place du chant, de la musique, de l’action lyrique dans une version qui saisit par la justesse émotionnelle de chaque chanteur acteur. La distribution quasi idéale et la baguette éruptive du chef suscitent donc le CLIC de classiquenews. Belle surprise de l’été 2015.

 

 

 

 

DVD, compte rendu critique. Rimski Korsakov : La Fiancée du Tsar. Olga Peretyatko, Marfa. Johannes Martin Kränzle, Grygori Griaznoï. Pavel Cernoch (Ivan Lykov), … choeur du Staatsoper im Schiller Theater , Staatskapelle de Berlin. Daniel Barenboim, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scène. Enregistrement réalisé à l’Opéra-Théâtre Schiller de Berlin, en octobre 2013. 1 dvd Bel Air classiques BAC 105.

 

 

 

Opéra, compte-rendu critique. Paris. Philharmonie 2, Salle des concerts, le 12 mai 2015. Nikolaï Rimski-Korsakov : La Fiancée du Tsar. Hasmik Torosian, Elchin Azizov, Agounda Koulaeva, Alexeï Tikhomirov, Alexeï Tatarintsev, Maxim Mikhaïlov, Marat Gali. Mikhaïl Jurowski, direction musicale

rimsky-korsakov-portrait-Il est parfois des critiques qui se voudraient courtes, tant la qualité de la soirée qu’elles doivent dépeindre peut se résumer en un seul mot : excellence. C’est le cas de cette rare Fiancée du Tsar de Rimski-Korsakov, proposée par la Philharmonie de Paris, grâce au soutien de la Fondation Art Development et du Département pour la Culture de Moscou. Initialement prévu dans la grande salle, la représentation s’est vue, faute de remplissage, déplacée dans la Salle des concerts de la Cité de la Musique, où le généreux effectif orchestral et choral apparait parfois à l’étroit, les solistes assurant leur prestation aux pieds des spectateurs.

 

 

Une Fiancée d’exception

 

Un public finalement nombreux et qui n’aura pas ménagé son enthousiasme pour saluer une performance absolument exceptionnelle. Neuvième opéra du compositeur russe, créé en novembre 1899, La Fiancée du Tsar occupe une place particulière dans l’oeuvre du musicien par son écriture regardant ouvertement vers le passé, laissant la primauté aux voix, comme un désir de renouer avec une forme d’opéra traditionnelle.

Ce drame nous conte la destinée malheureuse de Marfa, fiancée à Ivan mais convoitée par l’opritchnik Grigori et haïe par la maîtresse de ce dernier, Lioubacha. Au cour de cette sombre histoire, deux philtres commandés par le couple infâme à destination de Marfa, l’un d’amour pour lui, l’autre de mort pour elle. C’est finalement le second qui sera versé dans le verre de noces de la jeune femme, la plongeant dans une folie que n’aurait pas reniée la Lucia de Donizetti. Une partition singulière, à la beauté hypnotique, qui ne faiblit jamais quatre actes durant.

Il fallait des chanteurs prodigieux pour rendre pleinement justice à cette musique, c’est chose faite grâce aux membres du Bolshoï et du Novaya Opera. Tous sont à citer pour leur engagement sans faille et leur aisance dans cette oeuvre, qui paraît couler dans leurs veines. L’action prend ainsi vie sous nos yeux grâce à une mise en espace ingénieuse et profondément théâtrale, renforcée par des jeux de lumières d’une rare efficacité.

torosian-hasmik-soprano-marfa-fiancee-du-tsar-rimski-philharmonie-de-paris-mai-2015La jeune Hasmik Torosian prête au rôle-titre son soprano radieux et cristallin, toujours un sourire dans le chant, et donne sa pleine mesure dans une très belle scène de folie, osant piani suspendus et abandon émouvant.  Face à elle, le ténor Alexeï Tatarintsev accorde amoureusement son instrument plus corsé à celui de sa partenaire, faisant valoir un bel aigu et une superbe longueur de souffle. Les couvant de sa tendresse paternelle, Alexeï Tikhomirov fait sonner sa superbe voix de basse, à l’émission un rien grossie cependant, démontrant un aigu ample autant qu’un grave abyssal dans son magnifique solo du dernier acte. On retrouve avec plaisir Maxim Mikhaïlov et son grain profond, tandis qu’Alexandra Dourseneva démontre un métier indéniable dans son rôle de gouvernante et qu’Alexandra Kadourina impressionne en quelques phrases par son mezzo puissant.

Mention spéciale au Bomelius haïssable du ténor Marat Galli, au timbre très particulier, idéalement adapté à ce rôle de caractère, et au volume vocal impressionnant.

 

 

Comme bien souvent, le triomphe de la soirée revient aux méchants. Le Grigori du baryton Elchin Azizov ouvre le bal avec une longue scène, superbement chantée, émission percutante et diction mordante, couronnée par un aigu foudroyant. Le chanteur se donne tout entier dans ce personnage torturé par le désir, habité jusqu’au moindre regard, jusqu’à une scène finale déchirante de remords ; un artiste à suivre de près. Il forme un couple parfait avec la Lioubacha de la mezzo Agounda Koulaeva, la révélation de la soirée. Habituée des rôles comme Amneris et Eboli, la chanteuse ukrainienne captive dès son entrée en scène par un magnétisme et une noblesse qui promettent le meilleur. Dès ses premières notes, la magie opère : la voix sonne large et généreuse, l’aigu ample et assuré, le grave sonore et superbement poitriné ; pourtant, le chant sait se faire extrêmement nuancé, jusqu’à des pianissimi impalpables qui peignent un portrait riche et complexe de la maîtresse trahie et ivre de vengeance. On se souviendra longtemps de sa confrontation avec Bomelius ainsi que l’air qui en découle, amer et plein d’une douleur à peine contenue proprement bouleversante. Une incarnation justement récompensée par une grande ovation au rideau final. Et la découverte d’une artiste majeure à nos yeux, qui possède les qualités des très grandes.

michail_jurowski-1On applaudit également un Choeur de l’Orchestre de Paris parfaitement préparé et admirable d’homogénéité. Artisan de cette soirée à marquer d’une pierre blanche et véritable magicien de la baguette, Mikhaïl Jurowski galvanise un Orchestre National d’Île-de-France qui, dès l’ouverture et son legato de cordes au soyeux ensorcelant, sonne comme rarement : pupitres superbement équilibrés, couleur d’ensemble mordorée, brillante et profonde à la fois, ainsi que de remarquables soli. Un vrai travail d’équipe, salué avec ferveur par une salle conquise. Et c’est avec regret qu’on clôt un compte-rendu qu’on aurait voulu concis mais où la gourmandise à détailler les mérites de cette Fiancée d’exception aura été la plus forte.

 

 

Paris. Philharmonie 2, Salle des concerts, 12 mai 2015. Nikolaï Rimski-Korsakov : La Fiancée du Tsar. Livret du compositeur et d’Ilya Tioumenev, d’après Lev Mey. Avec Marfa Sobakina : Hasmik Torosian ; Grigori Griaznoï : Elchin Azizov ; Lioubacha : Agounda Koulaeva ; Vassili Stepanovitch Sobakine : Alexeï Tikhomirov ; Ivan Sergueïevitch Lykov : Alexeï Tatarintsev ;  Maliouta Skouratov : Maxim Mikhaïlov ; Elisseï Bomelius : Marat Galli ; Petrovna : Alexandra Dourseneva ; Douniacha : Alexandra Kadourina. Chour de l’Orchestre de Paris ; Chef de chour : Lionel Sow ; Orchestre National d’Île-de-France. Direction musicale : Mikhaïl Jurowski. Mise en espace : Maxim Mikhaïlov