Compte rendu, concert, récital de piano. Paris, le 29 mai 2015. Cité Universitaire, Fondation des Etats-Unis. Ivan Ilic, piano. Cage, Debussy, Chopin, Scriabine, Feldman (Palais de Mari).

IVAN-ilic-piano-N&B-582-594Le pianiste amĂ©ricain d’origine serbe, Ivan Ilic est bien l’une des personnalitĂ©s du clavier les plus originales de l’heure, un tempĂ©rament hors normes, ne refusant ni les programmes audacieux d’une rare cohĂ©rence ni des conditions parfois alĂ©atoires voire risquĂ©es pour les dĂ©fendre. Ainsi ce soir, jouer des piĂšces aussi introspectives et plannantes oĂč le silence est capital que Debussy, Cage ou son compositeur emblĂ©matique Feldman, au moment de la fĂȘte musicale qui cĂ©lĂšbre Ă  la citĂ© universitaire les 90 ans  du site, relĂšve …. effectivement d’un courage artistique premier. Avec d’autant plus fait l’ombre que le pianiste fait fi  de toute turbulence extĂ©rieure.

Le Cage initial (In a Lansdcape) pose d’emblĂ©e les jalons d’un concert qui est surtout cheminement, traversĂ©e … gĂ©ographie des sons. L’interprĂšte travaille sur la texture, les lueurs sonores, la longueur des notes, les rĂ©sonances suspendues qui convoquent les climats allusifs. Chaque avancĂ©e au clavier ajoute un peu plus de gravitĂ© sur une Ă©chelle de plus en plus Ă©tendue,  comme l’onde sur une eau immobile qui se propage en surface, Ă©largissant son rayon s’Ă©tendant jusqu’Ă  l’immatĂ©riel. Ivan Ilic cultive la vibration jusqu’au murmure, glissant dans le silence qu’il sculpte comme un magicien. Le sens est celui d’un Ă©cho interrogatif, un questionnement qui traverse le temps et l’Ă©chelle sonore, tout en enrichissant un certain hĂ©donisme formel: enveloppe sonore tissĂ© tel un capuchon qui vibre avec en fin de parcours des basses lugubres et une guirlande de notes aiguĂ«s  qui suspendent leur Ă©noncĂ© Ă©largissant ainsi le spectre musical Ă  son maximum.

 

 

 

Iva Ilic : sculpter les sons et le silence

 

 

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Le Debussy (Des pas sur la neige) engage la suite du paysage mais celui-lĂ  plus Ă©thĂ©rĂ© encore : aĂ©rien et diffus. Il devient enneigĂ© mais malgrĂ© son titre pas moins ancré  dans la terre. … Ă©vanescent lui aussi oĂč le jeu suspendu d’Ivan Ilic dessine des arabesques qui se perdent et s’effilochent, d’une pure poĂ©sie. C’est une interrogation lĂ  encore, dĂšs les premiĂšres notes Ă©noncĂ©es avec cette matiĂšre langoureuse et maladive voire sensuellement dĂ©pressive qui est si proche de Pelleas ou de l’attente inquiete des enfants dans La chute de la maison Usher, l’opĂ©ra inachevĂ©. On relĂšve aussi la teinte plus claire d’une contine Ă  la lĂ©gĂšretĂ© enfantine et inquiĂšte. Climats tendres et troubles… mais ici le propos n’est pas tant d’Ă©largir le spectre que de s’enfoncer dans le mystĂšre de l’instant en un gouffre vertical dont le pianiste jalonne chaque marche en un long et progressif ensevelissement.

Jouer et enchaĂźner Chopin (Nocturnes Opus 9 n°1, Opus 62 n°2) dans ce parcours oĂč la brume et les vapeurs s’Ă©paississent, est un coup de gĂ©nie : comme une source soudainement claire, Chopin ruisselle dans l’Ă©vidence, tel un Ă©coulement bienfaisant, rassĂ©rĂ©nant mĂȘme. Le compositeur y paraissant Ă  la fois en magicien portĂ© vers le rĂȘve et aussi en proie Ă  une activitĂ© souterraine presque imperceptible dont Ivan Ilic restitue les accents impĂ©tueux. La fine texture chopinienne, s’y Ă©coule en aigus scintillants qui claquent aussi comme des joyaux japonisants.

Les deux PrĂ©ludes de Scriabine (Opus 16 n°1, Opus 31 n°1) font chatoyer leur tissu sonore ciselé et poli comme un magma, une matrice sonore d’oĂč jaillissent les Ă©clairs mĂ©lodiques du Scriabine finalement le plus assagi. .. pas de tensions du mystique ni mĂȘme l’ampleur de l’idĂ©aliste  (comme l’indiquent le souffle et la dĂ©mesure de ses oeuvres symphoniques). Le jeu emportĂ© d’Ivan Ilic enivre littĂ©ralement par la concentration atteinte oĂč retentissent Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’Ă©pisode, de profonds glas, ceux du superbe Finale aux accords lisztĂ©ens.

Si le questionnement du Cage savait rĂ©pondre Ă  la torpeur endormie du Debussy, le 2 Ăšme PrĂ©lude de Scriabine enchante  autrement en flottement et frottements harmoniques incertains, Ă©noncĂ©s comme un balancement dont l’essence lizstĂ©enne sinscrit en Ă©lans ascensionnels de plus  en plus  Ă©nigmatiques : est ce le passage vers l’autre monde ? Dans ces paysages traversĂ©s, l’oreille devient conscience. En prolongeant le dernier Liszt, Scriabine, dernier romantique, rĂ©alise ce pont captivant vers le son de la modernitĂ©, celui du plein XXĂšme siĂšcle.

Cage, Debussy, Chopin, Scriabine installent peu Ă  peu un climat de doute, d’incertitude et profonde sagesse. C’est donc une marche initiale qui constitue un long prĂ©ambule qui prĂ©pare Ă  l’oeuvre ultime du programme : Palais de Mari de Morton Feldman (1986). L’Ă©largissement du spectre sonore, l’affirmation d’un temps musical recomposĂ© qui s’appuie dĂ©sormais sur la rĂ©sonance et le silence, nous plongent dans un espace-temps rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, successeur du Parsifal de Wagner. Ce sont les eaux lĂ©tales, lugubres, primitives, d’essence wagnĂ©rienne-; qui semblent prolonger la plaie langoureuse de Tristan ou la priĂšre dĂ©munie d’Amfortas, lesquels sont hantĂ©s par le poids de la question sans rĂ©ponse. Mais cet immobilisme qui avance, a pour les auditeurs recueillis et comme en Ă©tat d’hypnose, l’apparence d’un monstre invisible qui recule les frontiĂšres de l’entendement et de l’expĂ©rience musicale et acoustique. Entre le dĂ©but et la fin de la piĂšce (soit prĂšs de 20mn), le temps s’arrĂȘte, se rĂ©gĂ©nĂšre et recrĂ©e de l’inconnu et de l’Ă©trange qui ne laisse pas de plonger l’auditeur dans un bain dĂ©concertant, baignĂ© de mystĂšre. Le jeu d’Ivan Ilic y est d’une maturitĂ© Ă©bouriffante. Au diapason enchanteur de son disque rĂ©cent intitulĂ© the Transcendentalist (CLIC de classiquenews). “Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’écho libĂ©rateur. A trop chercher, le penseur ne prend-t-il pas le risque de se perdre ? Sa question ne trouve-t-elle pas sa rĂ©ponse en lui-mĂȘme, au terme de cette traversĂ©e magicienne ? » , Ă©crivait notre confrĂšre Lucas Iron, en mai 2014, dans sa critique dĂ©veloppĂ©e du CD d’Ivan Ilic, The Transcendentalist. Le propre des grands concerts se mesure au voyage intĂ©rieur qu’ils nous font parcourir. Le rĂ©cital d’Ivan Ilic Ă  Paris remplit l’espace et recompose le temps en mutlipliant les perspectives Ă  l’infini.

 

 

Compte rendu, concert, récital de piano. Paris, le 29 mai 2015. Cité Universitaire, Fondation des Etats-Unis. Ivan Ilic, piano. Cage, Debussy, Chopin, Scriabine, Feldman (Palais de Mari).

 

 

RĂ©cital du pianiste Ivan Ilic Ă  Paris

Ivan Ilic, le pianiste funambuleParis, le 29 mai 2015, 20h. RĂ©cital du pianiste Ivan Ilic. Sons de l’invisible… La Fondation des Etats-Unis Ă  Paris accueille le pianiste Ivan Ilic pour un rĂ©cital qui reprend en grande partie l’enchaĂźnement des piĂšces enregistrĂ©es dans son dernier album intitulĂ© The transcendentalist : sĂ©lection de perles confinant Ă  l’abstraction et au renoncement signĂ© Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman (et son Ă©nigmatique Palais de Mari)… Le clavier d’Ivan Ilic vibre au diapason des sphĂšres et de l’indicible… DerriĂšre le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’émanation d’humanismes critiques Ă  l’Ɠuvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque trĂšs personnel qui implique et rĂ©vĂšle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif (ainsi s’exprimait au moment de la sortie du disque notre rĂ©dacteur Lucas Irom).

ilic ivanIvan Ilic rĂ©vĂšle les sensibilitĂ©s diverses des compositeurs qu’il a choisis mais qui tous convergent en un questionnement suspendu, emperlant les sons des mondes invisibles ; voici … ” le mysticisme de Scriabine, la pensĂ©e bouddhiste de Cage, l’approche hautement intuitive de Feldman aux questionnements hypnotiques, l’offrande synthĂ©tique d’un Wollschleger dont l’écriture synesthĂ©sique paraĂźt rĂ©capitulative de tous.
La sĂ©rĂ©nitĂ© chantante et liquide, dĂ©jĂ  Ă©thĂ©rĂ©e, mystique du premier Scriabine (PrĂ©lude opus 16), puis sa face plus insouciante et comme libĂ©rĂ©e (PrĂ©lude opus 11) ; les climats suspendus Ă©nigmatiques de Cage (Dream, 1948), Ă©noncĂ©s Ă  l’infini comme des questions sans rĂ©ponses, des broderies ou des arabesques projetĂ©es dansantes dans l’espace (In a Landscape, mĂȘme date, liquide et cyclique) aux rĂ©sonances de gong asiatiques (alors que s’agissant de Feldman, l’idĂ©e de gong basculerait plutĂŽt vers l’annonce funĂšbre de glas).
Scriabine s’avĂšre le plus inventif, le plus visionnaire et le plus expĂ©rimental, un mentor pour tous, une puissante source d’inspiration…. (…) MĂȘme accomplissement pour le dernier tableau, le plus long de tous : Palais de Mari (1986) signĂ© Feldman, oĂč le questionnement interroge la forme mĂȘme, et le silence et la rĂ©sonance ultime ; oĂč le bruit de la mĂ©canique du clavier participe d’une question qui touche l’essence et le sens de la musique comme langage de connaissance et de dĂ©passement. Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’écho libĂ©rateur. “

PrĂšs d’un an aprĂšs la sortie de son disque Ă©vĂ©nement intitulĂ© The Transcendentalist, le pianiste Ivan Ilic, trop rare en France et surtout Ă  Paris, offre le 29 mai 2015, un superbe voyage musical inspirĂ© de son dernier disque. L’album avait retenu l’attention de la RĂ©daction cd de classiquenews qui n’hĂ©sitait pas Ă  lui dĂ©cernĂ© le CLIC de classiquenews de mai 2014.

LIRE notre compte rendu critique complet du dernier CD “The Transcendentalist” d’Ivan Ilic par Lucas Irom . The Transcendentalist. Ivan Ilic, piano. Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman. 1 cd Heresy. DurĂ©e: 1h04. EnregistrĂ© en novembre 2013 Ă  Paris.

 

 

 

 

boutonreservationRĂ©cital du pianiste Ivan Ilic Ă  Paris
Festival “La FĂȘte de la CitĂ©â€
Fondation des Etats-Unis Ă  Paris
15 Boulevard Jourdan – 75014 Paris
01 53 80 68 80

EntrĂ©e libre – rĂ©servation conseillĂ©e :
http://www.feusa.info/?p=1042

Au programme :

Frédéric Chopin
Nocturne Opus 9 no 1
Nocturne Opus 62 no 2

John Cage
In a Landscape (1948)

Alexandre Scriabine
Prélude Opus 16 no 1
Prélude Opus 31 no 1
Guirlandes Opus 73 no 2

Morton Feldman
Palais de Mari (1986)

 

 

 

Illustrations : Ivan Ilic ; Morton Feldman, photo d’Earle Brown (DR) / Paris, mai 1968.

Bordeaux, le 27 janvier 2015, 17h30 : RĂ©cital rencontre Ivan Ilic

mamco_concert_ivan_ilic_12_11_2014chead_baptiste_coulon_001Bordeaux, Librairie Mollat, le 27 janvier 2015, 17h30. Rencontre rĂ©cital Ivan Ilic Ă  propos du Livre cd dvd dĂ©diĂ© Ă  Morton Feldman : Detours which have to be investigated.  Detours which have to be investigated
 c’est d’abord un objet inclassable, une Ɠuvre d’art reflet ou prolongement d’un travail interdisciplinaire, entre arts visuels, piano et vidĂ©o
 centrĂ© sur l’écriture de Morton Feldman : amoureux de peinture, proche de Pollock, Rothko, le compositeur amĂ©ricain, vĂ©ritable poĂšte sensible a incarnĂ© les vibrations artistique new yorkaises des annĂ©es 1960 et 1970. En sonoritĂ©s Ă©nigmatiques, la musique de Feldman inspire l’interrogation, stimule la recherche, pose d’autres dĂ©fis au crĂ©ateur, suspendant le temps, Ă©tirant l’espace pour de nouveaux lieux et des sensations inĂ©dites : en tĂ©moigne le climat Ă©vanescent hypnotique que joue le pianiste d’origine californienne et rĂ©sidant en France depuis 13 ans, Ivan Ilic dans ce livre d’un format et d’une conception inĂ©dits. 

 

 

 

 
Le pianiste Ivan Ilic réalise un hommage atypique à Morton Feldman

DĂ©tours prolifiques


ilic ivanDetours Which Have to Be Investigated
 le titre est une invitation Ă  la divagation et aux rencontres
 une intention d’ouverture et de mĂ©tissage que le pianiste Ivan Ilic sait cultiver depuis sa formation Ă  Berkeley. Au carrefour des approches, entre design, graphisme, musique et vidĂ©o, Ivan Ilic cultive ses champs atypiques :il les prolonge mĂȘme en une nouvelle formulation grĂące Ă  ce livre grand format qui est d’abord un objet au graphisme Ă©purĂ©. On sent bien ici que le choix de la typographie, l’implantation des lettres dans l’espace de la page, le positionnement des textes et celui des photographies signifie autant que leur contenu ; l’esthĂ©tisme est vecteur de sens : il a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par l’école HEAD (Haute Ă©cole d’art et de design) de GenĂšve en Suisse, avec l’artiste BenoĂźt Maire. Le message du livre formule un hommage original Ă  l’oeuvre du new yorkais Morton Feldman. Le vide de la page renvoie Ă  l’éloge de la lenteur, Ă  l’imaginaire de l’espace infini, Ă  l’exploration de l’invisible. Des champs sensibles que l’on croyait dĂ©finitivement inatteignables (depuis Scriabine) mais que le pianiste s’est fait une spĂ©cialitĂ© singuliĂšre de transmettre et rendre 
 intelligibles (son dernier cd The Transcendantalist : -Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman
-, aux explorations suggestives en tĂ©moigne particuliĂšrement).

Morton FeldmanConcret / Abstrait. Le livre Detours which have to be investigated offre une parure concrĂšte Ă  une musique d’essence abstraite : c’est son dĂ©fi et le succĂšs de sa rĂ©alisation. Le dvd prĂ©cise ce en quoi, autre facette passionnante du travail avec les Ă©lĂšves plasticiens de GenĂšve, la musique planante et introspective – « atmosphĂ©rique » dit Ivan Ilic, colle parfaitement Ă  une mise en images. Chaque vidĂ©o, comme une miniature prĂ©paratoire est le prĂ©lude Ă  l’écoute intĂ©grale des oeuvres du compositeur. Documentaire pĂ©dagogique d’un cĂŽtĂ©, essai visuel de l’autre conçu comme un film lui aussi d’atmosphĂšre. L’ image est le meilleur vecteur pour mieux apprĂ©cier l’écriture contemporaine : c’est le sentiment qui a inspirĂ© ce travail rĂ©unissant les jeunes graphistes et plasticiens genevois et l’intervenant BenoĂźt Maire qui a invitĂ© dans ce sens le pianiste Ivan Ilic. Musique sans drame, les partitions de Feldman sont des portes vers l’infini. C’est un terreau riche et prometteur qui stimule la pensĂ©e vagabonde d’un pianiste singulier. Dont les choix imprĂ©vus et le goĂ»t confirment le dĂ©sir du renouvellement et une curiositĂ© exigeante : on se souvient de ses prĂ©cĂ©dents albums aux programmes inĂ©dits, vrais dĂ©fis pour le technicien, grand accomplissement pour l’interprĂšte : 53 Etudes de Leopold Godowsky, d’aprĂšs les 27 Etudes de Chopin ; puis rĂ©cemment l’album prĂ© citĂ© : The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman) oĂč dĂ©jĂ  Palais de Mari de Feldman rayonne par son atmosphĂ©risme suggestif et poĂ©tique.

LIRE notre présentation complÚte du récital rencontre Ivan Ilic à Bordeaux, Librairie Mollat, le 27 janvier 2015, 17h30 à la Librairie Mollat

 

Ivan Ilic, piano. Entretien. A propos de Feldman, Satie, de la vidĂ©o et de la musique…

Transcendance irrĂ©sistible d'Ivan IlicIvan Ilic, piano. Entretien. Feldman spirituel, aussi allusif et infini qu’un immense tableau de Rothko
 le pianiste Ivan Ilic explique son rapport Ă  la musique de Feldman. Le compositeur est au centre d’un travail particulier rĂ©alisĂ© entre vidĂ©o et musique avec les Ă©tudiants de l’HEAD Ă  GenĂšve
 Son concert in loco, ce 12 novembre 2014 est un nouveau jalon d’une approche trĂšs investie de la musique contemporaine au piano, comme en tĂ©moigne son dernier album, CLIC de classiquenews, intitulĂ© The Transcendantalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman…). Entretien avec le pianiste hors normes Ivan Ilic.

 

Vous aimez croiser les disciplines autour de la musique. Ici l’apport des images et d’une narration vidĂ©o renouvelle la perception des Ɠuvres que vous jouez, mais aussi la façon de les vivre pendant le « concert ». Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela profite Ă  la comprĂ©hension du style de Feldman par exemple, en particulier pour Palais de Mari ?

Pour nos oreilles habituĂ©es Ă  la musique contemporaine, la musique tardive de Morton Feldman est relativement accessible
 beaucoup plus que la plupart des morceaux de Xenakis, Nono, Stockhausen ou Boulez.  Elle est douce, lente, atmosphĂ©rique, mĂ©lancolique.  Elle fait appel Ă  une technique instrumentale traditionnelle.  Par contre, elle est abstraite.  Pour un auditeur moins averti, l’expĂ©rience est bien Ă©loignĂ©e de l’écoute d’une symphonie de Mozart.  Le problĂšme qu’elle pose est celle de toute la musique contemporaine : on ne sait pas « comment » l’écouter.

En collaborant avec les jeunes artistes de la Haute Ă©cole d’art et de design de GenĂšve, en particulier Stefan Botez, j’ai rĂ©alisĂ© que la musique de Feldman se marie exceptionnellement bien avec les images.  Elle installe immĂ©diatement un climat particulier, et en regardant des images le spectateur se laisse plus facilement pĂ©nĂ©trer par la musique.  C’est un mĂ©canisme que je ne comprends pas complĂštement, mais dont l’efficacitĂ© est indĂ©niable.

Paradoxalement peut-ĂȘtre, je reste pourtant sceptique quant aux spectacles multimĂ©dias.  Souvent l’idĂ©e est intĂ©ressante mais la rĂ©alisation me laisse sur ma faim. D’oĂč l’idĂ©e de rĂ©aliser des petites vidĂ©os Ă  regarder en amont : ce « clip » familiarise l’auditeur et lui donne envie d’entendre le morceau « en vrai » dans de bonnes conditions, de prĂ©fĂ©rence en concert ou Ă©ventuellement en disque avec un bon casque.

Ilic ivan video geneve feldman video baptiste-coulon-6Avec les Ă©tudiants nous avons explorĂ© deux solutions diffĂ©rentes : une dĂ©marche documentaire voire pĂ©dagogique d’une part, et d’autre part, une recherche purement esthĂ©tique qui consiste Ă  crĂ©er des images Ă  partir de la musique.  Dans les deux cas, l’expĂ©rience visuelle ne remplace pas le concert, elle le complĂšte. Avant le concert traditionnel, on essaie de prĂ©parer le spectateur grĂące Ă  la culture visuelle, qui est pour moi beaucoup plus dĂ©veloppĂ©e et omniprĂ©sente aujourd’hui que la culture du son.  Sans compter que les spectateurs dĂ©couvrent bien souvent la culture  chez eux, devant leur ordinateur, ou sur leurs smartphones, en cliquant sur un lien Twitter ou Facebook.  C’est le premier point d’accĂšs.

La vidĂ©o est une forme trĂšs efficace, mĂȘme pour la musique abstraite, j’en ai eu la preuve : j’ai remarquĂ© que lorsque je montre un clip avec le dĂ©but de “Palais de Mari” de Feldman Ă  quelqu’un qui n’est pas initiĂ© Ă  la musique contemporaine, cette personne a beaucoup moins de mal Ă  Ă©couter et Ă  “suivre” le morceau ensuite en Ă©coutant le son sans les images.

Pour rĂ©sumer, ce travail est un outil qui nourrit l’expĂ©rience musicale, mais qui reste distincte d’elle, un peu comme un texte qui enrichie la comprĂ©hension, mais qui ne se mĂ©lange pas avec la musique. C’est absolument passionnant en tout cas.

 

 

Comment relier ce nouveau travail avec les élÚves vidéastes à GenÚve et votre propre travail sur Feldman ?

Mon travail n’a pas tellement changĂ©.  Vous savez, le travail quotidien d’un musicien comme moi est assez modeste et « technique » finalement.  On se fait un cocktail avec la partition, l’instrument, et l’acoustique, et on mĂ©lange tout cela avec l’interprĂšte (ou plus prĂ©cisĂ©ment avec son Ă©tat psychologique et physique). Le goĂ»t du cocktail n’est jamais le mĂȘme. Une chose est sĂ»re : les recherches se font Ă  huis clos.

Par contre mon regard sur la relation entre la musique et son public a Ă©normĂ©ment Ă©voluĂ©.  Ces jeunes artistes reprĂ©sentent pour moi un public potentiel idĂ©al : ils sont jeunes, curieux, et cultivĂ©s.  Ils ont chacun une pratique artistique et une identitĂ© forte.  En me confrontant Ă  eux, ces jeunes qui sont si fins mais qui n’ont pas forcĂ©ment de culture musicale, c’était comme si je devais prĂ©senter mon travail non pas aux auditeurs de France Musique, dĂ©jĂ  initiĂ©s et mĂ©lomanes, mais Ă  ceux de France Culture ou mĂȘme France Inter.  J’ai rĂ©alisĂ© que c’est ce public-lĂ  qui m’intĂ©resse justement, puisque c’est Ă  lui que je m’identifie.

Depuis des annĂ©es maintenant je suis bien plus enrichi par les Ă©changes avec les non musiciens qu’avec les musiciens.  L’une des rencontres les plus fortes fĂ»t celle de BenoĂźt Maire, un artiste conceptuel français de ma gĂ©nĂ©ration.  D’ailleurs, c’est lui qui m’a invitĂ© Ă  la HEAD Ă  GenĂšve.  Il m’a fait un beau cadeau.

 

 

 

Quelle expérience souhaitez-vous offrir au spectateur/auditeur le temps du concert ?

Ce concert associe Erik Satie, John Cage, et Morton Feldman.  La musique de Satie est un mĂ©lange trĂšs Ă©tonnant de modernitĂ© et d’accessibilitĂ©.  Le fait que ce mĂ©lange puisse exister m’intrigue beaucoup ; on a tendance Ă  crĂ©er une dichotomie entre la modernitĂ© et l’accessibilitĂ© dans la musique classique, mĂȘme si la culture pop a explosĂ© ce mythe depuis des dĂ©cennies.

Les Ɠuvres de Cage comme « In a Landscape » et « Dream » datent de 1948. Cage avait 36 ans, mon Ăąge, et il Ă©tait alors obsĂ©dĂ© par Satie.  Cela s’entend. Feldman, lui aussi, a crĂ©Ă© une musique sans drame, il a une patience hors normes.  Pour moi, Feldman, plus que tous, Ă©voque l’infini, c’est la musique la plus spirituelle que je connaisse.

Pour rĂ©pondre Ă  la question, Ă©couter cette musique offre un espace unique de contemplation et d’introspection. C’est comme si l’on Ă©tait devant un immense tableau de Mark Rothko pendant une heure, en silence.  Pour moi la contemplation est un acte noble, et essentiel.  Et je pense que c’est la source de la puissance de cette musique.

 

 

 

Au Musée d'Art moderne de GenÚve, le pianiste Ivan Ilic joue Satie et Feldman, mercredi 12 novembre 2014, 18h30...

Au MusĂ©e d’Art moderne de GenĂšve, le pianiste Ivan Ilic joue Satie et Feldman, mercredi 12 novembre 2014, 18h30…

 

 

 

Ivan Ilic, piano. Récital au MAMCO de GenÚve, mercredi 12 novembre 2014, 18h30. 

Satie, Cage, Feldman
 
RĂ©cital du pianiste Ivan Ilic
Mercredi, 12 novembre 2014
GenĂšve, MusĂ©e d’art moderne et contemporain (Mamco)
rez-de-chaussée, 18h30, entrée libre

Programme :

Erik Satie
Nocturne no 1 (1919)
Gnossienne no 3 (1890)
Gnossienne no 5 (1889)
Sarabande no 1 (1887)

John Cage
In a Landscape (1948)
Dream (1948)

Morton Feldman
Palais de Mari (1986)

Illustration : Ivan Ilic, Morton Feldman, Ivan Ilic au piano © Ker Xavier

 

 

CD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman)

Ilic-ivan-the-transcendentalist-piano-cd-heresy-clic-classiquenewsCD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman). Piano cosmique, piano intellectuel, clavier dĂ©fricheur d’autres mondes… en quĂȘte d’invisible, l’excellent pianiste Ivan Ilic ne cĂšde pas Ă  la facilitĂ© (il l’avait dĂ©montrĂ© dans un album prĂ©cĂ©dent dĂ©diĂ© Ă  Godowski, dĂ©fi mĂ©ritoire idĂ©alement accompli Ă  la main gauche -presque un comble pour un pianiste qui a la pleine maĂźtrise de ses deux mains agiles). Revoici notre interprĂšte voyageur au diapason des univers Ă  la fois grandioses, visionnaires, surtout, intimistes de Scriabine, Cage, Feldman… ou le moins connu du quatuor, Scott Wollschleger,  dont il sait pour chacun ciseler l’intense et volubile nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure, caractĂ©riser l’activitĂ© de la pensĂ©e autant que la virtuositĂ© du jeu digital.
La rĂ©fĂ©rence esthĂ©tique des photos de couverture et du livret renvoie Ă  un cĂ©lĂšbre tableau surrĂ©aliste de Dali, adepte du discours superphĂ©tatoire et lui aussi tant dĂ©lirant que … transcendant. L’art ne dĂ©crit pas: il suggĂšre. Cette rĂšgle s’applique Ă©videmment au programme superlatif dont il est question. Or rien d’artificiel ici dans un choix d’abord souverain sur le plan des Ɠuvres mises en perspective. La pertinence d’un rĂ©cital de piano, outre le style et la sensibilitĂ© du toucher, rĂ©side premiĂšrement dans l’articulation du programme ; Ivan Ilic aborde de fait le mythe mĂȘme du piano : au-delĂ  des dĂ©fis techniciens, le jeu du pianiste fait entendre et rĂ©sonner concrĂštement les vibrations sublimes qui dans le dĂ©roulement de l’Ɠuvre abolissent temps et espace. Un temps romantique par essence qui se perd en perspectives Ă  l’infini et se rĂ©tablissent comme le miroir intĂ©rieur des auteurs invitĂ©s, comme de l’interprĂštes qui en est l’instigateur.
C’est donc un hommage Ă  l’instrument de Liszt et de Wagner, Schubert et Beethoven, sans omettre Debussy et Ravel qui de facto font oublier les seuls Ă©lĂ©ments de la performance digitale (rapiditĂ©, agilitĂ©, contrĂŽle…) pour atteindre Ă  cette conscience musicale d’oĂč coule et se dĂ©ploie une … pensĂ©e en action.

Au-delĂ  des sons

Piano mystique et irrĂ©sistible d’Ivan Ilic

 

Piano pudique et mystique d'Ivan IlicDerriĂšre le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’Ă©manation d’humanismes critiques Ă  l’Ɠuvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque trĂšs personnel qui implique et rĂ©vĂšle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif. Lire la suite de notre critique

CD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman)

Ilic-ivan-the-transcendentalist-piano-cd-heresy-clic-classiquenewsCD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman). Piano cosmique, piano intellectuel, clavier dĂ©fricheur d’autres mondes… en quĂȘte d’invisible, l’excellent pianiste Ivan Ilic ne cĂšde pas Ă  la facilitĂ© (il l’avait dĂ©montrĂ© dans un album prĂ©cĂ©dent dĂ©diĂ© Ă  Godowski, dĂ©fi mĂ©ritoire idĂ©alement accompli Ă  la main gauche -presque un comble pour un pianiste qui a la pleine maĂźtrise de ses deux mains agiles). Revoici notre interprĂšte voyageur au diapason des univers Ă  la fois grandioses, visionnaires, surtout, intimistes de Scriabine, Cage, Feldman… ou le moins connu du quatuor, Scott Wollschleger,  dont il sait pour chacun ciseler l’intense et volubile nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure, caractĂ©riser l’activitĂ© de la pensĂ©e autant que la virtuositĂ© du jeu digital.
La rĂ©fĂ©rence esthĂ©tique des photos de couverture et du livret renvoie Ă  un cĂ©lĂšbre tableau surrĂ©aliste de Dali, adepte du discours superphĂ©tatoire et lui aussi tant dĂ©lirant que … transcendant. L’art ne dĂ©crit pas: il suggĂšre. Cette rĂšgle s’applique Ă©videmment au programme superlatif dont il est question. Or rien d’artificiel ici dans un choix d’abord souverain sur le plan des Ɠuvres mises en perspective. La pertinence d’un rĂ©cital de piano, outre le style et la sensibilitĂ© du toucher, rĂ©side premiĂšrement dans l’articulation du programme ; Ivan Ilic aborde de fait le mythe mĂȘme du piano : au-delĂ  des dĂ©fis techniciens, le jeu du pianiste fait entendre et rĂ©sonner concrĂštement les vibrations sublimes qui dans le dĂ©roulement de l’Ɠuvre abolissent temps et espace. Un temps romantique par essence qui se perd en perspectives Ă  l’infini et se rĂ©tablissent comme le miroir intĂ©rieur des auteurs invitĂ©s, comme de l’interprĂštes qui en est l’instigateur.
C’est donc un hommage Ă  l’instrument de Liszt et de Wagner, Schubert et Beethoven, sans omettre Debussy et Ravel qui de facto font oublier les seuls Ă©lĂ©ments de la performance digitale (rapiditĂ©, agilitĂ©, contrĂŽle…) pour atteindre Ă  cette conscience musicale d’oĂč coule et se dĂ©ploie une … pensĂ©e en action.

Au-delĂ  des sons

Piano mystique et irrĂ©sistible d’Ivan Ilic

 

Piano pudique et mystique d'Ivan IlicDerriĂšre le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’Ă©manation d’humanismes critiques Ă  l’Ɠuvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque trĂšs personnel qui implique et rĂ©vĂšle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif.
Pour Ă©tayer son propos pianistique et fonder la cohĂ©rence de ce programme, Ivan Ilic s’inscrit dans les pas du romantique amĂ©ricain Ralph Waldo Emerson, auteur argumentĂ© de The Transcendentalist (1842) : manifeste d’un courant esthĂ©tique opposĂ© aux notions de rationalisme et de matĂ©rialisme, proche des pensĂ©es sacrĂ©es orientales. Le pianiste semble heureux de dĂ©voiler l’Ă©vidence de sa dĂ©couverte en proposant donc dans ce rĂ©cital hors normes : le mysticisme de Scriabine, la pensĂ©e bouddhiste de Cage, l’approche hautement intuitive de Feldman aux questionnements hypnotiques, l’offrande synthĂ©tique d’un Wollschleger dont l’Ă©criture synesthĂ©sique paraĂźt rĂ©capitulative de tous.
La sĂ©rĂ©nitĂ© chantante et liquide, dĂ©jĂ  Ă©thĂ©rĂ©e, mystique du premier Scriabine (PrĂ©lude opus 16), puis sa face plus insouciante et comme libĂ©rĂ©e (PrĂ©lude opus 11) ; les climats suspendus Ă©nigmatiques de Cage (Dream, 1948), Ă©noncĂ©s Ă  l’infini comme des questions sans rĂ©ponses, des broderies ou des arabesques projetĂ©es dansantes dans l’espace (In a Landscape, mĂȘme date, liquide et cyclique) aux rĂ©sonances de gong asiatiques (alors que s’agissant de Feldman, l’idĂ©e de gong basculerait plutĂŽt vers l’annonce funĂšbre de glas).
Scriabine s’avĂšre le plus inventif, le plus visionnaire et le plus expĂ©rimental, un mentor pour tous, une puissante source d’inspiration : les quatre piĂšces enchaĂźnĂ©es suivantes (Guirlandes opus 73, PrĂ©ludes opus 31, 39, 15) semblent dĂ©couler d’un processus radical qui dilate l’espace musical, repousse et abolit les frontiĂšres, rendant sensibles et tangibles tous ces mondes invisibles Ă  dĂ©couvrir. Jouant subtilement de la pĂ©dale, soignant les passages aux croisement des tonalitĂ©s et les transitions entre chaque Ă©pisode, Ivan Ilic convainc grĂące Ă  une intelligence suggestive rĂ©ellement superlative. C’est un parcours construit comme une quĂȘte continue et sans retour d’oĂč la grande tension sous jacente Ă  chaque formulation : plus rĂ©cente entre toutes les piĂšces, Music Without Metaphor (2013) du contemporain trentenaire Wollschleger sait recueillir l’hĂ©ritage interrogatif et spirituel de ses prĂ©dĂ©cesseurs en une qualitĂ© d’onirisme pudique, -entre rĂ©sonance et silence, vibrations ciselĂ©es-, qui questionne et … enchante lui aussi. MĂȘme accomplissement pour le dernier tableau, le plus long de tous : Palais de Mari (1986) signĂ© Feldman, oĂč le questionnement interroge la forme mĂȘme, et le silence et la rĂ©sonance ultime ; oĂč le bruit de la mĂ©canique du clavier participe d’une question qui touche l’essence et le sens de la musique comme langage de connaissance et de dĂ©passement. Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’Ă©cho libĂ©rateur. A trop chercher, le penseur ne prend-t-il pas le risque de se perdre ? Sa question ne trouve-t-elle pas sa rĂ©ponse en lui-mĂȘme, au terme de cette traversĂ©e magicienne ?

CLIC_macaron_2014Le rĂ©cital est l’un des voyages intĂ©rieurs les mieux aboutis jamais Ă©coutĂ©s. Ce qui frappe le plus c’est peut-ĂȘtre moins la maĂźtrise technicienne, – qui le rend dĂ©jĂ  palpitant en un jeu ardent, crĂ©pusculaire, essentiellement Ă©nigmatique-, que l’intelligence prĂ©alable qui a sĂ©lectionnĂ© les diffĂ©rentes piĂšces choisies : des questionnements dĂ©roulĂ©s, tendus, presque terrifiants Ă  mesure qu’ils restent sans retour, le pianiste concepteur sait aussi libĂ©rer le flux et l’Ă©coute (RĂȘverie opus 49 et PoĂšme languide de Scriabine, aux lueurs empruntant Ă  Liszt et Wagner)… leur parentĂ© exprime une correspondance secrĂšte, des horizons insoupçonnĂ©s, des ivresses partagĂ©es, une claire ambition musicale et humaine qui dĂ©passent la seule et finalement restreinte performance pianistique. Comme un miroir riche en vertiges justes et habitĂ©s, l’interprĂšte offre un modĂšle d’approfondissement, loin c’est Ă  dire trĂšs haut au dessus de la mĂȘlĂ©e nonchalante aux Ă©manations dĂ©monstratives et si vagues. Geste mesurĂ©, sensibilitĂ© affĂ»tĂ©e : Ivan Ilic nous sĂ©duit et nous captive du dĂ©but Ă  la fin de ce formidable programme. L’album The Transcendentalist d’Ivan Ilic est un coup de coeur et CLIC de Classiquenews.

The Transcendentalist. Ivan Ilic, piano. Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman. 1 cd  Heresy. Durée: 1h04. Enregistré en novembre 2013 à Paris. Parution annoncée : le 27 mai 2014.