COMPTE-RENDU, critique opéra. MARSEILLE, Opéra, le 13 fév 2020. TCHAIKOVSKI : Eugène Onéguine. Tuohy / Garichot

L'Orchestre Région Centre Tours joue la 6ème de TchaokovskiCOMPTE-RENDU, critique opéra. MARSEILLE, Opéra, le 13 fév 2020. TCHAIKOVSKI : Eugène Onéguine. Tuohy / Garichot. Le chef américain Robert Tuohy, méconnaissant sans doute les montagnes russes, ces hauts et ces bas qui peuvent l’être aussi bipolaires psychiquement, ne semble connaître, de la Russie, qu’une vaste et surtout morne plaine comme ce Waterloo, où au moins un héros de l’œuvre, le Prince Grémine, contribua à battre Napoléon à plate couture.

 

 
 

 
 

ONÉGUINE (EU)GÊNÉ PAR LE CHEF

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Plate battue pratiquement que la sienne, apathique, asthénique qui, si elle peut répondre au neurasthénique et peu sympathique Eugène qui surjoue en snob son spleen singé d’un Byron mal digéré, ne répond ni à la vitalité des jeunes, Olga, la joueuse rieuse, Lenski l’amoureux d’enfance d’abord enjoué, et encore moins à l’exaltation romanesque et romantique de Tatiana dans sa scène nocturne de la lettre, comme soufflée par des élans sentimentaux du cœur, des élancements physiques de sa respiration, portée, transportée par les souffles des montagnes orchestrales de passion russe qui semblent lui dicter sa folle déclaration d’amour à l’inconnu.
Le silence fait partie de la musique. Mais le chef Tuohy les exagère tellement à certains moments (scène de la lettre, scène finale) que pauses, silences deviennent des trous dans la texture musicale qui suspendent d’un vide les acteurs dans leur mouvement, même pas un arrêt sur image mais un arrêt sans musique tel un précipité musical. Et dans ces deux mêmes scènes capitales, la lenteur de la battue gêne les chanteurs qui ont besoin d’un orchestre solidaire pour être soutenus, soulevés, portés par un élan pour les aider à surmonter un passage périlleux ou pour masquer un manque, une éventuelle défaillance dans l’aigu, accident toujours possible mais pas condamnable d’un spectacle vivant, ainsi la belle Tatiana de Marie-Adeline Henry, au timbre frémissant,frisson d’un aigu un peu froissépar la lenteur de l’envolée, qui avait besoin du support du dynamisme orchestral dans sa sortie de scène de la lettre, et son cri final désespéré sur le si, note la plus aiguë de son rôle, de son adieu final à Onéguine. L’élégant Eugène de Régis Mengus, avec un timbre égal et une bonne tenue de ligne, semble s’ennuyer plus que de nature et sa dernière scène trop étalée en rythme musical, en contradiction avec l’agitation scénique, n’a plus la frénésie érotique ni la folie suicidaire que lui prêtait le compositeur et semble plus perdu qu’éperdu sur un plateau gagné de vide et troué de silence. Évidemment, la sombre et lancinante méditation de Lenski avant le duel, qui pressent sa mort, s’accommode parfaitement de cette langueur rythmique devenue une mortifère mélancolie du héros sacrifié et Thomas Bettinger lui donne une poignante vérité qui bouleverse.
La polonaise du second bal, dont il ne faudrait pas oublier que c’était une marche guerrière, héroïque, est un peu atone, compatissante peut-être aux anciens combattants. Il faut toute la science du chant de Nicolas Courjal, qui fit son premier Prince Grémine en 2011, toute sa maîtrise du souffle, et il en faut plus à une basse, pour se tirer d’affaire et faire d’une lenteur qui délaye tout contour de cet air à la carrure virile qui convient à ce militaire, héros victorieux, qui réussit à transformer par son art et sa sensibilité cette stase, cette parenthèse presque statique en un moment extatique d’amour presque mystique, caressant texte et musique comme on imagine qu’il caresse son épouse, d’une tendre voix aux nuances amoureuses, murmurant une confidence qui suspend le temps par la vérité avouée doucement de l’homme mûr amoureux pleinement, comme d’un inestimable trésor, d’une femme plus jeune que lui. Il fait comprendre à Eugène, par son estimation délicate de la jeune femme, la jeune fille qu’il méprisa jadis.
On regrette d’autant plus que la distribution est des plus soignées, séduisante avec cette Olga espiègle, frivole mais très charnelle d’Emanuela Pascu, qui a quelques accents touchants de gamine à peine sortie de l’enfance avec ses jouets, dont même le poète Lenski fait partie ; touchante avec le couple de voix graves de Madame Larina et de Filipievna, Doris Lamprecht et Cécile Galois, la mère et la niania, nourrice, double maternité affective pour une double filiation de filles, complicité tendre de femmes mûres, doucement amères sur le passé et lucides sur leur présent, la vie où, lentement, « l’habitude a remplacé le bonheur ». C’est un superbe contrepoint de l’expérience nostalgique des rêves passés aux rêves incertains de futur des deux jeunes filles. Déchet fuyant et restant de la Révolution française, Français échoué dans une Russie francophone sinon encore francophile à cause de Napoléon, précepteur sans doute et amuseur dans une charitable famille russe, le touchant Monsieur Triquet d’Éric Huchet n’est pas sacrifié, existant comme prestidigitateur et versificateur de vers faciles sur un timbre désuet de sa lointaine France, une romance oubliée d’Amédée Bauplan.
Pour éphémères qu’elles soient, toutes les autres figures ont un relief théâtral bien dessiné, Sevag Tachdjian qui assure une présence militaire pleine de prestance, qui rappelle que la guerre n’est pas encore loin et la silhouette de Jean-Marie Delpas dont l’apparente bonhommie est froidement démentie par sa remarque de juge vétilleux du duel : « Je tiens à ce qu’un homme soit tué selon les règles. » Sentence qui condamne déjà Lenski en l’absence encore d’Onéguine, qui survient, non sans provocation chez le snob, avec un témoin hirsute, visiblement pas de la bonne société, Monsieur Guillot (Wilfrid Tissot). Le petit garçon, rôle aussi muet, est un délicat contrepoint, un écho scénique du petit-fils de la niania, la nourrice qui, toute vouée et dévouée aux maîtres, au-delà de l’oubli de son passé intime d’une époque où l’on « ne parlait pas d’amour », a encore une vie familiale personnelle. Les chœurs d’Emmanuel Trenque sont toujours remarquables, soit masse de serfs venus rendre tribut à la maîtresse maternelle apparemment généreuse, invités provinciaux du premier bal ou aristocratiques du second. C’est toute une humanité sensible, réaliste, dans ce drame sans drame, la tragédie du duel étant une cruelle péripétie qui n’affecte pas la trame de l’action entre les deux héros, plus diluée dans le roman où Olga oublie deux jours après son fiancé mort pour elle, oubliés aussi par le texte, que Tchaïkovski et son collaborateur ont superbement condensé.
D’où les regrets de cet Onéguine malade de langueur et de longueurs du chef, qui ne fait plus de l’excellent Orchestre de l’Opéra de Marseille un personnage à part entière mais un simple accompagnateur où, parfois, il est vrai, dans cet étirement, se détachent quelques bonheurs de timbres.

 
 

 
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RÉALISATION…

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Vieille déjà, mais toujours jeune, cette production est d’une somptueuse simplicité et je reprends tout ce que j’en disais de la réalisation de Toulon de janvier dernier.
Scénographie unique (Elsa Pavanel) pour divers lieux : plus qu’une réaliste forêt, des troncs d’arbres immenses, stylisant la grande forêt russe non domestiquée ni polie encore par la ville lointaine mais que la présence de deux couples de femmes, deux jeunes et deux âgées, d’un enfant, civilise de douceur.
Les expressives lumières changeantes selon le jour de Marc Delamézière, dorées de crépuscule, bleuies de nuit, blanchies d’aurore, soulignent paradoxalement un fond presque toujours noir, exalté à la fin par une immense lune oppressante pour un nocturne bal masqué de blanc et une pluie onirique de lettres.
La sobriété de ce décor dans cette enveloppante mais rayonnante obscurité, permet d’en faire économiquement tour à tour jardin d’été où l’on reçoit les visiteurs et les offrandes des paysans, rustique salle de bal de la fête, chambre de Tatiana où un simple lit bateau Empire, une table avec sa bougie prennent une présence poétique intense, surtout ce voile blanc planant, ciel de lit suspendu, nuage du ciel et, symboliquement, tombant vaporeusement sur le sol comme un rêve trop lourd d’idéal de la jeune fille, vaste drap ou tablier de jeu terrestres des paysannes en blanc.
Les dames du premier bal campagnard, dans des couleurs d’estompe gris, rose, jaune, ont des robes à manches à gigot (Claude Masson) et des coiffes et des coiffures dans le goût des années 1830 de l’écriture du roman, et non celles de la narration, la fin de la guerre contre Napoléon dont Grémine est l’un des héros et Eugène un absent sinon déserteur. Les troncs disparus, c’est le noir sur noir nuancé, digne de Soulages, du salon mondain du second bal et sa martiale et angoissante polonaise de masques blancs sur costumes noirs.
Sans naturalisme aucun, le jeu est d’un naturel confondant, même les danses paysannes, la valse, le cotillon, la polonaise funèbre du second bal du dernier acte avec ses masques, bien réglées par Cooky Chiapalone.
Tout semble juste dans cette subtile mise en scène : la tendresse entre la mère, Madame Larina, onctueuseet noble dans sa simplicité, attentive à son chevalet où elle dessine, échangeant avec la nourrice, témoin attentif de son passé, en contrepoint nostalgique du chant insouciant des deux jeunes filles, des souvenirs sentimentaux de jeunesse, des rêves fanés, concluant avec la résignation de l’expérience :
« L’habitude nous tient lieu de bonheur. » Grande lectrice autrefois comme sa fille Tania, elle tente de la persuader que les héros de roman n’existent pas.
Filipievna, la niania, la nourrice amie tendre de la mère, maternelle, avec les filles, est touchante seule à la table avec ce rituel religieux de l’icône, un jeu de divination avec la cire e la bougie, bouleversante dans l’aveu de la bribe de son passé qui se lacère en mémoire, mariée à treize ans avec un garçon plus jeune : toute une vie en quelque phrases.
C’est l’exemple même d’une production scénique qui ne s’est pas usée mais bonifiée à tant tourner, dont les diverses incarnations par les chanteurs semblent facilitées justement par la justesse du traitement accordé aux personnages.
N’ayant plus que des réminiscences très lointaines du russe, pas suffisamment réactivées par des voyages, je ne me prononcerai pas sur la prononciation des interprètes, tous français à deux exceptions près, la Roumaine Olga d’Emanuela Pascu et le Libanais Sévag Tachdjian dans le rôle brévissime du Capitaine. Mais il n’y a pas de raison de ne pas rapporter ici les échos flatteurs sur la « coach » de russe Elena Voskresenka.

 

 

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PIOTR ILITCH TCHAÏKOVSKI : EUGÈNE ONÉGUINE
Scènes lyriques en trois actes et sept tableaux
Livret de Piotr Ilitch TCHAÏKOVSKI et de Constantin CHILOVSKI, d’après le roman en vers de POUCHKINE
Opéra de Marseille, le 13 février 2020

A l’affiche les 11, 13, 16, 18 février 2020
Production Opéra National de Lorraine – Angers-Nantes Opéra

Direction musicale : Robert TUOHY
 / Assistante à la direction musicale : Clelia CAFIERO
Mise en scène : Alain GARICHOT (Assistante à la scène et chorégraphie : Cookie Chiapalone)
Décors : Elsa PAVANEL
Costumes : Claude MASSON.
Lumières : Marc DELAMÉZIÈRE

Distribution

Tatian : Marie-Adeline HENRY
Olga : Emanuela PASCU
  /  Madame Larina : Doris LAMPRECHT
Filipievna : Cécile GALOIS
Eugène Onéguine : Régis MENGUS
Lenski : Thomas BETTINGER  /  
Le Prince Gremine : Nicolas COURJAL
Monsieur Triquet : Éric HUCHET
Un Capitaine : Sévag TACHDJIAN  /  
Zaretski : Jean-Marie DELPAS  /  
Un Paysan : Wilfried TISSOT

Coach linguistique russe : Elena Voskresenka.

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille

 

 

 

 

 

 

Ayant longuement traité l’œuvre l’an dernier, je reprends ici la documentation dont j’accompagne mes critiques.

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L’ŒUVRE

 

 

tchaikovski piotr-Tchaikovsky-530-855POUCHKINE… Magnifique et terrible vie que celle du poète romancier Alexandre Pouchkine (1799-1837), descendant d’un Africain et appelé à devenir le premier écrivain à avoir donné ses lettres de noblesse littéraire à la langue russe, vénéré comme tel en Russie. Jeunesse tumultueuse, dissidente politiquement, il connaît l’exil puis le carcan récupérateur de postes officiels imposés, notamment censeur, à l’opposé de ses aspirations libertaires. Comme son héros Lenski dans son roman en vers, Pouchkine meurt en duel, tué par son beau-frère, un officier alsacien qui avait déjà épousé la sœur de Natalia, sa frivole épouse, afin de détourner ses soupçons et désarmer le premier défi du poète.
La simplicité classique de la langue de ce romantique exalté aura le mérite d’inspirer nombre de compositeurs, Glinka (Rouslan et Ludmila), Dargomyjski (La Russalka, Le Convive de Pierre), Moussorgski (Boris Godounov), Tchaïkovski (Eugene Oneguine et La Dame de pique, Mazeppa), Rimski-Korsakov (Mozart et Salieri, Le Coq d’or), Rachmaninov (Le Chevalier avare).

 

 

Le roman et l’opéra

         De ce roman en vers, plus qu’un opéra avec nœud, péripéties et dénouement dramatique, Tchaïkovski tire, comme il l’intitule justement une suite de « scènes lyriques » en trois actes et sept tableaux, des moments dans la vie du héros Eugène Onéguine, jeune gandin guindé, fringué et arrogant, jouant les dandies blasés et cyniques à la mode anglaise des Lovelace de Richardson et de Byron, en vogue dans les années 1820.
Séduisant d’emblée la romanesque Tatiana, jeune provinciale qui se livre entièrement à lui dans une lettre, prisonnier de son rôle, il la repousse, pour en tomber éperdument amoureux lorsqu’il la retrouvera plus tard mariée et princesse fêtée de la capitale, et en sera repoussé à son tour.
Entre temps, il aura tué en duel son meilleur ami, le poète Vladimir Lenski, après un badinage provocateur avec la coquette Olga, la fiancée de ce dernier, sœur de Tatiana. Bref, ce sont, pratiquement, à l’exception du duel, presque comme un accident qui ne semble avoir d’autre incidence sur l’histoire qu’un long voyage d’Eugène, des scènes domestiques intimes, égayées de danses de paysans et avec deux bals antithétiques (province et capitale) et deux scènes tout aussi opposées entre Tatiana et Eugène, et deux refus symétriquement inverses de l’homme, puis de la femme, de répondre à l’amour de l’autre.

 

 

Lettres symétriques 

Eugène Oneguine, paru en feuilletons, roman en vers commencé à vingt-deux ans, terminé quelque huit années plus tard, est court en texte mais long en élaboration. Dans une architecture très libre, très lâche même avec ses digressions lyriques et ses commentaires de l’auteur sur ses personnages, il est néanmoins structuré par deux lettres parallèles et dissymétriques : celle de Tatiana à Eugène au milieu du chapitre III après leur rencontre, et celle d’Eugène à Tatiana mariée au Prince Grémine, après leurs retrouvailles des années après, au chapitre VIII, la fin. Dans la première, c’est tout son être que livre la jeune fille, campagnarde romantique, à l’élégant citadin blasé, s’abandonnant à son vouloir :
« À jamais je te confie ma destinée ».
À quoi, un Eugène repenti qui avait gardé la lettre de Tatiana, répond en écho décalé mais tardif :
« Faites de moi / Ce qu’il vous plaît […] Je m’abandonne à mon destin. »
Sans répondre à sa lettre (absente de l’opéra), le faisant attendre impitoyablement des mois durant, même en avouant qu’elle l’aime encore, Tatiana lui répètera presque mot pour mot ce qu’il lui répondit alors (« votre leçon ») en refusant son amour. Et la jeune femme tire amèrement mais implacablement la leçon commune de la rencontre ratée de deux êtres, victimes et de la fatalité invoquées par tous deux : « Et le bonheur était si proche, / Si possible… Mais le destin / A tranché. »

 

 

Héros antinomiques : images

Pouchkine, dès l’épigraphe qui précède son roman, place son héros sous des auspices peu sympathiques : « Pétri de vanité » ; d’orgueil, causé par « un sentiment de supériorité, peut-être imaginaire ». Dans l’exergue immédiatement en tête du premier chapitre, il indique : « Il est pressé de vivre, il a hâte de jouir. »
Il le présente à la suite « faisant risette à un mourant » qu’il voue au diable, un oncle dont il espère hériter car son père a ruiné la famille. Plus humoristiquement, il le traite de « jeune vaurien », « mon polisson », « Vêtu comme un dandy de Londres », sachant « écrire et lire le français / à la perfection », « garçon instruit mais pédant », faisant illusion sur sa culture, finalement pas très grande, mais suffisamment pour séduire « des coquettes déjà expertes » au nez de leur mari, sachant « fort tôt porter le masque », collectionneur précieux de précieuses babioles de toilette, affligé d’une « paresse mélancolique », mais passant « trois heures au moins /  Par jour à se voir dans la glace », et, finalement, il « sortait de son cabinet / Semblable à Vénus la friponne »  déguisée en homme, sophistication toute féminine. Mondain, apprécié partout dans le grand monde, il hante les soirées, les théâtres. Même à la fin, le narrateur le nomme « Mon incorrigible excentrique », « bizarre compagnon », voyageant avec lui après la rupture absolue avec Tatiana.
Autant dire que ce personnage superficiel longuement présenté, est à l’extrême opposé de la rêveuse Tatiana, parue plus tard dans le roman, qui
« n’avait ni la beauté/ Ni la fraîcheur de sa cadette ;
Rien qui attire le regard. / Triste, sauvage, enfermée,
Pareille à la biche craintive, /
Elle avait l’air d’une étrangère/ Au sein de sa propre famille ».
Elle n’est « jamais câline » avec les siens, sans poupée, « on ne l’avait jamais vu s’amuser » : « Rien d’espiègle en elle », à l’inverse de sa sœur Olga, se lassant vite des jeux frivoles avec leurs « petites amies », en rien attirée par les travaux domestiques féminins, le travail d’aiguille. Lectrice de Richardson, de Rousseau. Autant dire que cette personne profonde, douée ou affligée d’une « pensive rêverie/ Depuis qu’elle était tout enfant », si elle a le coup de foudre pour Onéguine, ce n’est qu’un malentendu reposant sur une image et il aura sans doute assez de lucidité pour deux pour refuser cet être projeté sur lui par la romanesque jeune fille. Et quand il la retrouve plus tard, mariée à un héros, le Prince Grémine, élégante donnant le ton dans les salons, c’est sans doute de cette image qu’il s’éprend et prend pour un amour qui a couvé durant ses longs voyages après avoir tué Lenski en duel.

 

 

L’opéra, Cosí fan tutte slave

        Le tourmenté Tchaïkovski, né en 1840 et mort prématurément en 1893 sans que l’on sache de quoi, tout aussi fêté en son pays que Pouchkine (il aura droit à des funérailles nationales) crée en 1878 sa version musicale du roman en vers. Sa volonté toute moderne de vérité le pousse à refuser, pour ces rôles principaux de jeunes gens amoureux, des chanteurs vétérans et leur préfère la fraîcheur et la spontanéité de jeunes solistes du Conservatoire de Moscou où l’œuvre est créée au théâtre Maly, le 29 mars 1879.
On dirait de cet opéra, par ses sentiments et situations, qu’il est « vériste » si le vérisme n’était souvent qu’une exacerbation de sentiments extrêmes alors qu’ici, tout est dans un intimisme qui, malgré les élans passionnés, demeure dans une grande pudeur dont même la transgression de la lettre d’amour de Tatiana n’est qu’une exaltation de cette limite rompue.
En sorte, non tragédie, mais drame d’un décalage dans le temps, dit-on, mais aussi, on ne le remarque pas, de deux couples mal assortis tels ceux de Cosi fan tutte de Mozart : le délicat poète Lenski, ténor, eût mieux convenu à Tatiana, comme le souligne Eugène dans le roman, soprano rêveuse et sentimentale telle une Fiordiligi, que la sœur Olga, mezzo frivole comme Dorabella, mieux avenue avec le baryton libertin Eugène.

 

 

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Photos © Christian Dresse

1 – Quatuor de dames avec enfant;
2 – Olga;
3 – La nourrice et Tatiana intimes;
4 – Le bal qui tourne mal : Ogla entre Lenski et Onéguine.
5 – Duel dans les règles;
6 – Grémine et Onéguine;
7 – Pluie de lettres de l’adieu.

 

 

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LIRE aussi notre critique de cette production présentée en juin 2019 à l’OPERA DE TOULON (Tchaikovsky : Eugène Onéguine)

 

LIRE aussi notre critique de cette production présentée en 2015 par Angers Nantes Opéra : Compte rendu, opéra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : Eugène Onéguine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (Onéguine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)… Orchestre national des Pays de la Loire. Chœur d’Angers Nantes Opéra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scène. Fin de saison pleinement réussie pour Angers Nantes Opéra en cette mi juin 2015… preuve est encore offerte sur les planches du mariage réjouissant entre théâtre et musique.

 

 

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Compte-rendu, opéra. Limoges, Opéra-Théâtre, le 8 avril 2016. Piotr Illytch Tchaïkovsky : Eugène Onéguine. Robert Tuohy, Marie-Eve Signeyrole.

Eugene OneguineAprès avoir été présentée à l’Opéra National de Montpellier en janvier 2014, cette production d’Eugène Onéguine atteint, pour deux représentations, les bords de la Vienne. Le chef d’œuvre de Tchaïkovsky – drame du malentendu, du dépit amoureux et de l’ennui -, traite un sujet intime et universel qui fait partie des opéras que l’on peut sans danger transposer à toute époque et en tout lieu. La metteure en scène française Marie-Eve Signeyrole (déjà auteure, ici-même, de « L’Affaire Tailleferre ») fait un choix à priori facile : situer l’action dans la Russie des années 90, et plus précisément dans un appartement communautaire de Saint-Pétersbourg, dont Madame Larina est la propriétaire, mais qu’elle se voit contrainte à partager, dans une totale promiscuité, avec une bonne quinzaine de personnes. Ce qui ravit avant tout dans cette mise en scène, c’est la manière dont elle paraît se dérouler avec naturel, alors qu’elle est en réalité extraordinairement fouillée, avec des scènes fortes comme celle où Onéguine et Olga s’étreignent pendant que Tatiana écrit sa lettre, ou celle qui montre Lenski arracher le pistolet des mains d’Onéguine pour se suicider. Si on peut recenser un ou deux clichés, ils sont balayés par une profusion d’idées justes qui font de cette mise en scène un modèle de compréhension intime des enjeux de l’ouvrage.

Très attendu pour ses débuts dans le rôle-titre, le baryton serbe David Bizic impressionne par son aisance stylistique, avec un instrument d’une homogénéité et d’un mordant rares. Scéniquement, il apporte au héros une vraie densité humaine et, à la scène finale, toute la folie désespérée qui lui convient. Tout aussi solide, mais également enclin aux nuances et aux demi-teintes, le ténor russe Suren Maksutov compose un Lenski touchant, au timbre solaire, et son fameux air « Kuda, kuda » constitue un des moments les plus frappants de la soirée. Déjà présents à Montpellier, Mischa Schelomianski, à la voix sonore et profonde, chante un saisissant Prince Grémine, tandis que Loïc Félix incarne un Triquet tout à la fois subtil et savoureux.

Du côté des dames, la soprano russe Anna Kraynikova campe une Tatiana juvénile, gracile, fraîche et spontanée. Maîtrisant tous les registres de son personnage, elle offre – de surcroît – un chant radieux, expressif et nuancé. L’Olga de la mezzo ukrainienne Lena Belkina s’avère aussi charmante que bien chantante, la Madame Larina de Svetlana Lifar affiche une belle santé vocale, qualité qu’on ne retrouve malheureusement pas dans la voix d’Olga Tichina (Filipievna) dont admire, en revanche, l’aplomb scénique.

Soulignons, enfin, l’heureuse exécution musicale de cet Eugène Onéguine, avec des cordes souvent brillantes, des cuivres en place et des bois moelleux. Une réussite à mettre à l’actif de son excellent directeur musical, le chef américain Robert Tuohy.

Compte-rendu, opéra. Limoges, Opéra-Théâtre, le 8 avril 2016. Piotr Ilitch Tchaïkovsky : Eugène Onéguine. Eugène Onéguine : David Bizic, Anna Kraynikova : Tatiana, Suren Maksutov : Lenski, Lena Belkina : Olga, Mischa Scheliomanski, Gremine, Svetlana Lifar, Madame Larina, Olga Tichina, Flipievna, Triquet : Loïc Félix, Gregory Smoliy : Zaretski. Mise en scène : Marie-Eve Signeyrole, Direction des Chœurs : Jacques Maresch, Direction musicale : Robert Tuohy.

Crédit photo © Marc Ginot

Eugène Onéguine à l’Opéra de Tours

tchaikovsky piotr illytchTOURS, Opéra. Tchaikovski: Eugène Onéguine, les 11, 13 et 15 mai 2016. Une nouvelle tragique de Pouchkine, quintessence du romantisme russe, inspire Tchaïkovski pour composer un opéra âpre, vrai théâtre psychologique dont les thèmes sont l’impuissance, la fatalité, la force d’un destin maudit… en l’occurrence celui d’Eugène : noble aigri, victime de l’amour qui pour se préserver préfère renoncer à tout amour;  aussi quand celui ci prend les traits de la belle et jeune Tatiana, le bourreau feint une indifférence qui approche le mépris : même la sublime déclaration écrite que la jeune femme adresse à celui qui lui a ravi le coeur, n’y fait rien et l’homme se mure définitivement dans la solitude. .. Pourtant des années après, Tatiana devenue princesse rayonne et séduit Eugène qui cette fois, ne pouvant résister, s’enflamme, avoue sa passion. …mais décalage et erreur de synchronicité, il est trop tard : si Tatiana aime toujours Onéguine, elle restera fidèle à son époux.

OPERA : Eugène Onéguine saisissant à l'Opéra de Tours

La production mise en scène par Alain Garichot cisèle chaque profile psychologique en une épure finale qui atteint la sobre et très intense épure sentimentale. On avait découvert cette réalisation sur la scène d’Angers Nantes Opéra (mai 2015) : action brûlée,  voix passionnées  alors. Un grand moment de vérité tragique loin des visions trop décalées ou théatreuses, c’est à dire trop peu respectueuse de la musique. Fidèle à sa manière Alain Garichot respecte l’intelligibilité des situations émotionnelles, leur pure et claire implosion dans l’explicite. Sur scène, il n’est pas d’équivalent à l’intensité cynique barbare des passions conçues par Piotr Illiytch.

Eugène Onéguine à l’Opéra de Tours
Scènes lyriques en trois actes
Livret du compositeur, d’après Pouchkine
Création le 29 mars 1879 à Moscou

Mercredi 11 mai 2016 – 20h
Vendredi 13 mai 2016 – 20h
Dimanche 15 mai 2016 – 15h

Direction musicale : Jean-Yves Ossonce
Mise en scène : Alain Garichot

Tatiana : Gelena Gaskarova *
Olga : Aude Extrémo
Madame Larina :Cécile Galois
Filipievna : Nona Javakhidze
Eugène Onéguine : Jean-Sébastien Bou
Lenski : Sébastien Droy
Prince Grémine :Grigory Soloviov *
Monsieur Triquet :Loïc Félix *
Zaretski : Jean-Vincent Blot *

Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire / Tours
Choeurs de l’Opéra de Tours et Choeurs Supplémentaires

Présenté en russe, surtitré en français
* débuts à l’Opéra de Tours

Réservations / informations
02.47.60.20.00
theatre-billetterie@ville-tours.fr

Billetterie
Ouverture du mardi au samedi
10h à 12h / 13h à 17h45
Grand Théâtre de Tours
34 rue de la Scellerie
37000 Tours

LIRE notre critique complète de la production d’EUGENE ONEGUINE de Tchaikovski présenté en mai et juin 2015 par Angers Nantes Opéra

Compte rendu, opéra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : Eugène Onéguine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (Onéguine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle (Olga)… Orchestre national des Pays de la Loire. Chœur d’Angers Nantes Opéra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scène.

Compte rendu, opéra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : Eugène Onéguine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (Onéguine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)… Orchestre national des Pays de la Loire. Chœur d’Angers Nantes Opéra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scène. Fin de saison pleinement réussie pour Angers Nantes Opéra en cette mi juin 2015… preuve est encore offerte sur les planches du mariage réjouissant entre théâtre et musique.

 

 

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La production de cet Eugène Oneguine n’est pas seulement cohérente sur le plan vocal mais mais elle est aussi somptueusement dirigée  (effet “dernière” probablement devant une salle du Quai  à Angers, comble et résolument enthousiaste votre trépignante pour les saluts). C’est aussi confirmant le talent reconnu et récompensé du metteur en scène Alain Garichot, un moment de théâtre épuré et clair qui s’avère en cours d’action très efficace : des scènes sans accessoires inutiles, des tableaux sobres et visuellement forts dont certaines transitions véritablement “cinématographiques” nous ont parues subtilement dosée, comme l’enchaînement de l’air de la lettre de Tatiana et celle du choeur de femmes qui suit dans la continuité est assurée / résolue par l’ample drapé blanc d’abord suspendu, puis tombant des cintres (très élégamment), qui devient ample pièce à repriser pour la foule des lavandières ou des servantes soudainement sur scène. C’est aussi la dernière scène, fastueuse et sociale, plus solennelle aussi, chez le prince et la princesse Grémine (Tatiana devenue femme de pouvoir et épouse admirable) avec en fond de scène un immense globe terrestre phosphorescent, comme une lune irradiante qui exprime le recul qui se fait vertige dans l’esprit d’Oneguine ; le séducteur célibataire, amer et désabusé avant l’âge, jette un regard amer voire panique sur une vie passée / gâchée, il n’a que 26 ans ; il prend conscience qu’il n’a jamais cessé d’aimer Tatiana, celle là-même qu’il a, quelques années auparavant, humiliée en repoussant ses avances. La dernière scène Tatiana / Oneguine est à cet égard saisissante dans sa sobriété calculée, où le duo terrassé par ce retournement, se détache parfaitement dans une chambre noire, lieu dénudé, sublimateur de leur ultime confrontation.

 

 

 

Angers Nantes Opéra reprend la mise en scène d’Alain Garichot créée en 1997 à Nancy

Théâtre de l’épure et du drame intérieur

 

Du reste, ce jeu d’acteurs, dépouillé, cite continûment par la place qu’il préserve à la vérité des gestes, des regards aussi, sous un éclairage souvent éblouissant et froid, le théâtre de Tchekov, auquel la mélancolie d’un Tchaikovski lui-même terrassé (au moment de la composition de son opéra) par une catastrophe intime, apporte un écho fraternel. De l’un à l’autre s’écoule une même sensibilité inouïe pour la vie intérieure de chaque personnage : une vision pudique et tragique qu’Alain Garichot respecte à la lettre dans une réalisation millimétrée … La tragédie amoureuse qui se noue devant nous, entre deux coeurs sacrifiés, décalés, gagne une puissance et une grandeur romantique intensifiées par l’intelligence dans le traitement des situations.

tchaikovski-eugene-oneguine-angers-nantes-opera-premiere-scene-Larina-Olga-Tatiana-Philppievna-juin-2016D’une succession de scènes parfaitement exposées,  on retient les plus réussies esthétiquement et dramatiquement : le quatuor des femmes au lever de rideau : superbe exposé des solitudes / générations juxtaposées mais néanmoins  exceptionnellement exprimée où  jaillit aussi la force tendre / amère de la nostalgie. Sur ce point les seconds rôles sont tout autant admirables de profondeur, de gravité, de sincérité  (la nourrice Philippievna : très juste Stefania Tocczyska-, la mère de Tatiana : admirable Larina de Diana Montague …), sans omettre le choeur maison qui réussit ici comme souvent un très beau travail dans l’expression de la foule si sollicitée pourtant, comme un contrepoint au drame intimiste (le premier choeur des serfs célébrant la maîtresse du domaine agricole et qui vient aussi toucher salaire;  le bal ou paraît le français vieux style de Monsieur Triquet et dont Garichot  fait avec beaucoup de justesse l’anniversaire de Tatiana. …) : ici et là le tissu humain, la résonance émotionnelle de chaque situation est parfaitement restituée. On y retrouve à la fois épuré et très expressif le dévoilement des passions les plus intimes soudainement affleurantes comme les signes d’un cataclysme intérieure qui transfigurent les êtres. Une même approche avait déjà frappé les spectateurs de Titus et Bérénice de Magnard, présenté à l’Opéra de Tours la saison dernière, production événement récompensée par le Prix du syndicat de la critique 2014, et surtout sujet d’un reportage vidéo complet par les équipes de CLASSIQUENEWS.COM.

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Dans ce théâtre opéra, le jeu tout en pudeur et en intériorité féline de la soprano russe Gelena Gaskarova fait merveille ; on peut regretter ici et là certains aigus tenus sans être projetés comme a su le faire une Freni en son temps, métal incandescent qui s’embrasait au moment du duo final, mais l’intensité du style, le souci du texte (qui rétablit évidemment le théâtre), la sincérité pleine et continue du personnage éblouissent littéralement, rendant ce portrait de femme, adolescente romantique… devenue femme de loyauté malgré sa passion ancienne, totalement convaincante. Hélas, l’Onéguine de Charles Rice nous paraît moins abouti, moins subtilement poli ; le baryton franco-britannique n’est réellement juste et naturel … qu’à la fin de la soirée, en cynique terrassé par l’amour et pourtant d’une impuissance bouleversante. A leurs côtés, tout en nuances et précision, le ténor Suren Maksutov imprime au caractère généreux mais trahi de Lenski, une force tendre non moins troublante ; enfin renforçant davantage l’attrait du quatuor vocal, l’Olga de la britannique Claudia Huckle enchante par la caresse de son timbre grave somptueux, superbe incarnation de la soeur de Tatiana, elle aussi frappée par le destin. Créée à Nancy en avril 1997, la production conserve toujours sa force allusive, sa vérité épurée. Une relecture théâtralement ciselée d’autant mieux servie ce soir par une distribution particulièrement convaincante et un orchestre capable sous la direction de Lukasz Borowicz, de finesse sans pathos.

 

 

angers nantes operaAinsi s’achève superbement, la saison lyrique d’Angers Nantes Opéra 2014-2015. La prochaine saison promet d’être riche voire tout autant saisissante, accordant comme rarement ailleurs, théâtre et musique. C’est aussi une nouvelle programmation particulièrement engagée, fidèle au souci moral et humaniste défendu depuis ses débuts dans la place par le directeur des lieux, Jean-Paul Davois. Découvrez la nouvelle saison lyrique 2015-2016 d’Angers Nantes Opéra. VOIR notre dernier reportage vidéo ANGERS NANTES OPERA dédié à la sensibilisation à l’opéra des collégiens et lycéens, autour de La Ville Morte de Korngold (mars 2015).

 

 

 

D’autres reportages opéra dédiés à ANGERS NANTES OPERA ? Les voici :

La Ville Morte de Korngold, mise en scène par Philippe Himmelmann

Pelléas et Mélisande, mise en scène d’Emmanuelle Bastet

Prochain spectacle présenté par ANGERS NANTES OPERA à partir de la rentrée 2015 : L’Heure espagnole de Ravel, à partir du 9 septembre 2015 au Théâtre Graslin de Nantes. 

Compte rendu, opéra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : Eugène Onéguine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (Onéguine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)… Orchestre national des Pays de la Loire. Chœur d’Angers Nantes Opéra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scène.

 

 

Illustrations : © Jeff Rabillon 2015 / Angers Nantes Opéra, juin 2015 :
- Onéguine et Tatiana dans le duo final,
- la première scène (quatuor vocal féminin)
- Tatiana écrivant sa déclaration à Onéguine

 

 

Onéguine à Angers

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1Angers, Le Quai. Tchaïkovski : Eugène Onéguine, les 14 et 16 juin 2015. 7 représentations. Erreurs de jeunesse… Tatiana, jeune âme romantique s’éprend d’un cynique désabusé Eugène, qui par orgueil tue en duel son meilleur ami, le plus loyal, Lenski, pourtant promis à la belle Olga. Ecartée Tatiana devient princesse Grémine et quand elle retrouve en fin d’action Onéguine, enfin conscient et réceptif à son amour, il est trop tard : Tatiana ne quittera pas son époux pour le dandy léger. L’amertume et les remords d’Onéguine, la constance de Tatiana, en un contraste saisissant ferment ce chapitre de l’école amoureuse, initialement conçue par Pouchkine en 1830.

Eugène Onéguine à Angers, les 14 et 16 juin 2015Tchaikovski porte à la scène la langue puissante et directe de Pouchkine, l’inventeur de la langue russe au théâtre. Le compositeur adapte 3 fois ses pièces et drames : Mazeppa en 1884, La Dame de Pique en 1890 et donc Eugène Onéguine en 1877, première approche pouchkinienne, la plus dense, la plus introspective aussi, dans laquelle il projeta certainement ses propres sentiments. La force d’Eugène Onéguine n’est pas spectaculaire mais psychologique et émotionnelle, dévoilant deux décalées, inadaptées au monde : Eugène par son cynisme et ses blessures, comme Tatiana dans son rêve de Cendrillon. En définitive, Tchaïkovski de décrit pas les vers de Pouchkine : il les exprime. Angers Nantes Opera reprend la production d’Eugène Onéguine, créé en Lorraine en 1997. LIRE notre présentation complète

 

 

 

boutonreservationNantes / Théâtre Graslin
mardi 19, jeudi 21, dimanche 24, 
mardi 26, jeudi 28 mai 2015

Angers / Le Quai
dimanche 14, mardi 16 juin 2015

 

 

 

Eugène Onéguine de Tchaikovski à Angers Nantes Opéra
Scènes lyriques – en trois actes et sept tableaux.
Livret de Piotr Ilitch Tchaïkovski et Constantin Chilovski d’après Eugène Onéguine, roman en vers de Alexandre Pouchkine.
Créé au Théâtre Maly de Moscou, le 29 mars 1879.
Direction musicale: Lukasz Borowicz
Mise en scène: Alain Garichot

avec
Charles Rice, Eugène Onéguine
Gelena Gaskarova, Tatiana
Claudia Huckle, Olga
Suren Maksutov, Lenski
Oleg Tsibulko, Le Prince Grémine
Diana Montague, Madame Larina
Stefania Toczyska, Filipievna
Éric Vignau, Monsieur Triquet
Éric Vrain, Un Capitaine et Zaretski

 

 

Choeur d’Angers Nantes Opéra
Direction Xavier Ribes

Orchestre National des Pays de la Loire

Production de l’Opéra de Nancy et de Lorraine,
créée à Nancy le 19 avril 1997.
[Opéra en russe avec surtitres en français]

 

 

DVD. Tchaikovski : Eugène Oneguine (Netrebko, Gergiev, 2013)

oneguine onegin netrebko dvd deutsche grammophon dg0735115-1La production qu’affichait le Met de New York en septembre 2013 restait prometteuse avec dans le rôle de Tatiana, -la jeune femme écartée par l’ours cynique et désabusé Onéguine, l’incandescente diva austrorusse Anna Netrebko. Velours ample et voluptueux, sur les traces de Mirella Freni, la soprano a tout pour emporter le caractère conçu par Tchaïkovski entre amertume, solitude, dignité. De la jeune femme ivre et tendre, amoureuse : celle de la lettre, à l’épouse mariée par devoir et dignité, la cantatrice incarne toutes les nuances d’une féminité complète, ardente et palpitante. On se souvient que les premières représentations pour l’ouverture de la saison 13-14 avaient été marquées par les manifestations antiPoutine du groupe Queer Nation, pour fustiger les mesures antigay du président russe dont sont proches Gergiev et la soprano vedette.

Le spectacle a été créé en 2011 en Grande-Bretagne et met en avant une lecture très classique de l’opéra dans ses costumes et décors XIXème qu’aucun regard décalé ne vient perturber. Pour autant, malgré son classicisme de mise, parfois banal, le dispositif permet de se concentrer sur les chanteurs, tous parfaitement investis pour faire monter le baromètre. la cohérence du plateau, sur le plan vocal assure la réussite globale du spectacle : Netrebko affiche une sensualité radieuse, celle d’une amoureuse sincère, loyale, encore pleine de fraîcheur à l’acte I. Puis, la femme mariée déploie un large ambitus avec toujours les couleurs et le velours d’un timbre somptueux. Mais plus que l’érotisme du timbre féminin, c’est la justesse de l’intonation entre sincérité et passion qui trouble le plus.

D’autant que l’Onéguine du baryton Mariusz Kwiecien, soigne lui aussi l’élégance chambriste  du chant, éclairant les blessures secrètes qui fondent son personnage solitaire, secret, d’une pudeur philantropique maladive. Parfois étrangement glacial, parfois d’une tendresse farouche. Eclatant, parfois trop claironnant, c’est à dire pas assez nuancé, Piotr Beczala attire néanmoins et légitimement, tous les regards sur son Lenski, intense, stylé, déchirant. Pour autant, nous avons encore en tête l’envoûtante fusion du couple Fleming/Hvorostovsky dans la mise en scène de Carsen, production précédente, sommet théâtral depuis 1997. Pas sûr que celle-ci ne la fasse oublier : la vision scénique et drammaturgique n’est pas aussi raffinée et mordante que celle de Carsen. Différemment à la production scénique originelle, le film vidéo en plans rapprochés soignés sait compenser le manque de sentiments parfois exposés par une mise en scène trop classique. Autant dire que ce dvd mérite le meilleur accueil, en dépit de nos infimes réserves : la passion destructrice s’accomplit ici, dans le pur respect de la lyre tchaïkovskienne.

Tchaikovsky: Eugene Oneguine. Mariusz Kwiecien (Onegin), Anna Netrebko (Tatyana), Piotr Beczala (Lensky), Oksana Volkova (Olga), Alexei Tanovitski (Gremin). Metropolitan Opera Orchestra, Chorus and Ballet, Valery Gergiev, direction. Deborah Warner, mise en scène.  2 dvd 073 5114 Deutsche Grammophon.