Compte rendu, Festivals. Festival « Bonjour Frankreich », Potsdam, les 16, 17, 18 juin 2016.

Compte rendu, Festivals. Festival « Bonjour Frankreich », Potsdam, les 16, 17, 18 juin 2016. En Ă©cho aux relations Ă©troites nouĂ©es par la Prusse de FrĂ©dĂ©ric II avec la France de Voltaire, le Festival de Potsdam a consacrĂ© fort judicieusement sa thĂ©matique annuelle Ă  la musique française, moins goĂ»tĂ©e que la musique italienne par les Allemands qui ne juraient que par l’opĂ©ra sĂ©ria des Italiens. Porter Ă  la connaissance du public germanophone le rĂ©pertoire Renaissance des chansons madrigalesques, les airs populaires des rĂ©gions de France et de la Nouvelle-France, avant de lui offrir la quintessence du gĂ©nie lullyste, permettait aussi de rappeler que ce rĂ©pertoire n’était pas totalement Ă©tranger Ă  la culture allemande, quand on songe notamment Ă  l’influence qu’elle a pu avoir sur le rĂ©pertoire lyrique hambourgeois au dĂ©but du XVIIIe siĂšcle.

 

 

postdam-armide-juin-2016-review-critique-classiquenews

 

 

 

DE QUÉBEC À VERSAILLES : Postdam à l’heure française

 

Lors du premier concert, le 16 juin, les Musiciens de Saint-Julien ont Ă©bloui le public avec des musiques populaires, associĂ©es aux airs de cour plus savants d’un BoĂ«sset. De façon originale, le programme soulignait Ă  la fois le point de vue français d’un Ă©tranger (les danses bretonnes ou les branles du Poitou d’un Praetorius) et le point de vue Ă©tranger d’un Français (Pierre PhalĂšse, Gaillarde d’Écosse), auxquels s’ajoutaient les piĂšces plus classiques de Purcell (« O Solitude ») ou de Rameau (les « Rossignols amoureux » d’Hyppolite et Aricie). La flĂ»te Ă  la fois ductile, virtuose et prĂ©cise de François Lazarevitch donnait l’impression d’une improvisation constante, tout comme le violon sautillant de David Greenberg, Ă©poustouflant de naturel dans les Irische et Scottische Suiten. Dans l’acoustique merveilleuse de la Ovidesaal des Neuen Kammern tous les instruments sonnaient avec plĂ©nitude et accompagnaient une Élodie Fonnard Ă  la diction exemplaire, y compris dans la dĂ©clamation du français restituĂ© qui sonne ici, dans le contexte des voyages musicaux intercontinentaux, comme dĂ©licieusement exotique (ce dont tĂ©moigne en particulier un air sacrĂ© chantĂ© en dialecte huron !). On soulignera en outre l’extraordinaire performance du danseur Luc Gaudreau dans l’éloquence du geste chorĂ©graphiĂ©, d’une prĂ©cision entomologique. La virtuositĂ© se fait alors grĂące infinie, Ă  l’image des interprĂštes et d’un programme en tous points exemplaire.

Le lendemain (17 juin), dans l’écrin somptueux de la Raphaelsaal du chĂąteau de l’Orangerie, les ClĂ©ment Janequin, associĂ©s aux Sacqueboutiers de Toulouse, ont repris leur lĂ©gendaire programme Rabelais (enregistrĂ© par Harmonia Mundi). Ils Ă©taient accompagnĂ©s par le comĂ©dien Pierre Margot qui lisait entre les piĂšces des extraits du roman de Gargantua (y sont Ă©voquĂ©s la naissance du personnage, son Ă©ducation, l’abbaye de ThĂ©lĂšme, sa passion effrĂ©nĂ©e pour la boisson) avec une truculence et une drĂŽlerie trĂšs communicative. La soirĂ©e fut lĂ  encore mĂ©morable. Le temps dĂ©cidĂ©ment n’a guĂšre de prise sur cet ensemble, et en particulier sur Dominique Visse, dont la voix flĂ»tĂ©e et juvĂ©nile, quarante aprĂšs ses dĂ©buts, n’a pas pris une ride. Il fallait entendre les aboiements de la Chasse, les onomatopĂ©es de la Guerre et de « Nous sommes de l’ordre de Saint-Babouyn » de Loyset CompĂšre, mais aussi les piĂšces plus Ă©lĂ©giaques de Roland de Lassus ou d’Antoine Bertrand, mettant en musique des sonnets de du Bellay ou de Louise LabĂ©, pour goĂ»ter l’étendue du gĂ©nie interprĂ©tatif des Janequin, aussi Ă  l’aise dans la rigueur joyeuse du dĂ©sordre que dans la mĂ©lancolique cantilĂšne de la plainte.

ARMIDE-POSTDAM-armide-hidraot-emilie-renard-review-critique-cd-classiquenews-csm_160618-Armide-by-StefanGloede-03_f32c7782dc

Mais le point d’orgue fut constituĂ© le surlendemain (18 juin 2016) par la premiĂšre d’Armide de Lully, importĂ©e du Festival d’Innsbruck, et marquant le dĂ©but d’une Ă©troite collaboration entre le Festival de Potsdam et le CMBV. La reprise fut marquĂ©e par des changements dans la distribution (les deux rĂŽles principaux) et une nĂ©cessaire adaptation au lieu (l’acoustique en plein air peu gĂ©nĂ©reuse de la cour de la FacultĂ© de ThĂ©ologie laissa la place Ă  celle beaucoup plus gratifiante de l’Orangerie). On pourrait regretter les coupes opĂ©rĂ©es dans la partition (le prologue, de larges pans de l’acte IV et de nombreux chƓurs, dont ceux de la passacaille), mais la cohĂ©rence dramaturgique est parfaitement respectĂ©e et l’Ɠuvre est servie admirablement par l’orchestre des Folies françoises aux couleurs chatoyantes, rehaussĂ©es par certains instruments « originaux » reconstituĂ©s par le CMBV (les quintes de violon impressionnants tenus sous le menton) et une direction roborative de Patrick Cohen-Akenine, toujours attentif Ă  la rhĂ©torique du drame, mĂȘme si on pouvait regretter certains choix de tempi rapides. Les chanteurs, jeunes, pour la plupart laurĂ©ats du concours « Cesti » d’Innsbruck, et provenant de multiples horizons gĂ©ographiques (Italie, IsraĂ«l, Canada, Grande-Bretagne) ont montrĂ© une exceptionnelle capacitĂ© Ă  s’adapter aux difficultĂ©s redoutables de la diction française. L’Armide d’Émilie Renard impressionne par sa puissance dramatique, alors qu’elle atteint dans les derniĂšres scĂšnes une rĂ©elle grandeur tragique (« Renaud, ĂŽ ciel ! O mortelle peine ! »), tandis que le Renaud de Rupert Charlesworth, personnage finalement assez secondaire, a la grĂące d’une vraie voix de Haute-contre Ă  la française, Ă  peine embarrassĂ©e dans les moments les plus tendus. Enguerrand de Hys, pourtant peu habituĂ© Ă  ce rĂ©pertoire, confirme son immense talent : son timbre clair et sonore, d’une parfaite Ă©locution, fait merveille ; talents plus que prometteurs la PhĂ©nicie de Daniela Skorka, la Sidonie de Miriam Albano ou le Ubalde/Aronte de Tomislav Lavoie (pour nous la rĂ©vĂ©lation de la soirĂ©e) : tous ont compris le sens de la notion de discours classique, essentiel dans l’opĂ©ra français. Dans le rĂŽle de la Haine, l’inusable Jeffrey Francis laisse transparaĂźtre derriĂšre son accent amĂ©ricain chantant, un abattage qui fait mouche. Quant Ă  l’Hidraot de Pietro di Bianco, ses graves somptueux font regretter une Ă©locution un peu engorgĂ©e, dans un style plus belcantiste que dix-septiĂ©miste.
POSTADAM-ARMIDE-TUE-RENAUD-LULLY-csm_160618-Armide-by-StefanGloede-01_da9c995da4Mais il faut surtout louer le remarquable travail de Deda Cristina Colonna. Quelle excellente idĂ©e d’avoir confiĂ© Ă  une chorĂ©graphe baroque la mise en scĂšne d’Armide ! La troupe de la Nordic Baroque Dancers, absolument magnifique, n’est pas un Ă©lĂ©ment adventice ou ornemental, mais participe pleinement Ă  l’efficacitĂ© rhĂ©torique de la tragĂ©die. Dramatiser la chorĂ©graphie permet d’unifier avec pertinence les Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes de l’opĂ©ra et rappelle Ă  quel point celui-ci est nĂ© de la danse. Les costumes d’un grand raffinement, les lumiĂšres et la vidĂ©o pertinente de Francesco Vitali tĂ©moignent d’une utilisation ingĂ©nieuse des moyens limitĂ©s de la production (les mannequins habillĂ©s de pourpoints aux riches brocards, Ă  la fois figurants et Ă©lĂ©ments de dĂ©cor ou la projection d’abord d’un jardin labyrinthique, puis de la galerie de l’Orangerie qui se dĂ©lite, dĂ©truite par les dĂ©mons au moment oĂč Armide part sur un char volant). Au final, une soirĂ©e magnifique, prĂ©lude idĂ©al au jumelage annoncĂ© entre les deux citĂ©s royales de Potsdam et Versailles.

Illustrations : Armide © Stefan Gloede

 

 

postdam-2016-compte-rendu-critique-classiquenews

Compte rendu, opĂ©ra.Innsbruck, Festival de Musique ancienne (Autriche). Tiroler Landestheater Oper, le 16 aoĂ»t 2015. Superbe recrĂ©ation d’Il Germanico de Nicola Porpora (Rome, 1731). Alexander Schulin, mise en scĂšne. Alessandro de Marchi, direction.

germanico-porpora-innsbruck-2015Innsbruck. Compte rendu, opĂ©ra. Superbe recrĂ©ation d’Il Germanico de Porpora par Alessandro De Marchi Ă  Innsbruck. TrĂšs belle surprise Ă  Innsbruck pour la recrĂ©ation d’Il Germanico de 1732 de Nicola Porpora, compositeur Ă  torts Ă©tiquettĂ© (et expĂ©diĂ© en mĂȘme temps) comme exclusivement “virtuose” c’est Ă  dire dĂ©monstratif voire dĂ©coratif et creux. Rien de tel en vĂ©ritĂ© tout au long du spectacle comprenant trois actes et dans lesquels le chef Alessandro De Marchi avec un zĂšle passionnant, joue toutes les reprises des airs : tremplin excitant pour les chanteurs mais aussi loupe radicale pour ceux qui tenteraient de masquer des dĂ©fauts techniques ou stylistiques.

 

 

Germanico-innsbruck-david-hansen-patricia-bardon-compte-rendu-review-classiquenews-2015La vedette attendue de la soirĂ©e Ă©tait le contre-tĂ©nor David Hansen dont un premier disque (“Rivals”) paru sous Ă©tiquette DHM avait alors convaincu la RĂ©daction de classiquenews (rĂ©cital dĂ©diĂ© Ă  “Farinelli and Co”). Certes, le soliste a du cran de pousser sa voix dans les aigus atteignant des accents puissants et de mieux en mieux couverts, mais dĂšs le dĂ©but, un dĂ©faut majeur gĂąte l’Ă©coute : son Ă©mission serrĂ©e presque engorgĂ©e (le temps de chauffer la voix est long) et surtout, son italien laisse vraiment Ă  dĂ©sirer, comparĂ© Ă  celui dĂ©fendu par les autres chanteurs. L’articulation patine, reste imprĂ©cise et flottante : un charabia Ă©nigmatique pour les plus fines oreilles italophiles. Un conseil, il ne s’agit pas de forcer et de projeter des aigus mĂ©talliques spectaculaires, il faut encore savoir articuler et nuancer… On invite donc le chanteur Ă  suivre une formation sĂ©rieuse d’articulation de l’italien : avec cette maĂźtrise, l’interprĂšte devrait gagner encore en conviction d’autant qu’il est aujourd’hui au sommet de ses possibilitĂ©s vocales. La seule performance montre ses limites tant il faut de la subtilitĂ©.

En ressuscitant Il Germanico, Alessandro de Marchi dévoile la profondeur de Porpora

Seria subtil et humain

 

Car c’est lĂ  la surprise de la soirĂ©e : on attendait un Porpora rien que superfĂ©tatoire et virtuose, on dĂ©couvre un thĂ©Ăątre oĂč les scĂšnes hĂ©roiques et historiques (confrontation du romain Germanico / Germanicus et du germain rebelle Arminio / Arminius) sont finalement prĂ©texte Ă  de superbes dĂ©voilements Ă©motionnels, oĂč les protagonistes ne sont pas ceux que nous espĂ©rions. Certes face Ă  l’Arminio de David Hansen, le Germanico de Patricia Bardon ne manque pas d’allure et campe mĂȘme une figure du pouvoir mobile, trĂšs juste : d’abord dure, inflexible, puis de plus en plus troublĂ©e et atteinte, jusque dans la scĂšne finale, augurant Les LumiĂšres, en pardonnant au vaincu Arminio
 lequel suscite dans l’esprit du vainqueur romain, un pur sentiment d’admiration et de compassion.

 

 

Germanico innsbruck ensemble classiquenews review aout 2015

 

 

Les rĂ©vĂ©lations de la soirĂ©e sont du cĂŽtĂ© des “seconds rĂŽles” : celle des deux soeurs germaines (toute deux filles de Segeste, fidĂšle du clan Romain), Rosmonda et Ersinda, respectivement soprano et mezzo, remarquablement caractĂ©risĂ©es par deux solistes idĂ©alement convaincantes, jeunes tempĂ©raments d’une musicalitĂ© nuancĂ©e, au jeu crĂ©dible : Klara Ek et Emilie Renard ; cette derniĂšre confirme les promesses dĂ©jĂ  exprimĂ©es quand nous l’avions dĂ©couverte comme laurĂ©ate de l’AcadĂ©mie de William Christie, Le Jardin des Voix 2013 ; la mĂȘme annĂ©e, la jeune britannique remportait aussi le Concours de chant Cesti
 d’Innsbruck. GrĂące Ă  Emilie Renard, Ersinda s’impose sur la scĂšne par sa franche et souple sensualitĂ©, et le couple amoureux d’une lascivitĂ© assumĂ©e (voire explicite dans cette mise en scĂšne) qu’elle forme avec le trĂšs correct Cecina (Hagen Matzeit, 2Ăšme contre tĂ©nor de la production, s’impose superbement dans ses “affrontements” et duos suaves, qui sont autant de contrepoints conjugaux, rĂ©flexion sur la fidĂ©litĂ© et le dĂ©sir, Ă  l’action politique. Ces deux lĂ  sont l’antithĂšse du couple Ă©prouvĂ© par l’autoritĂ© de Germanico : Rosmonda et son Ă©poux, Arminio. Ainsi dans le rĂŽle de Rosmonda, Klara Ek incarne Ă  l’inverse, l’effroi de la soeur plutĂŽt gagnĂ©e au clan des germains rebelles, tous les vertiges et les tiraillements de la jeune femme, Ăąme piĂ©gĂ©e, prise entre la rĂ©sistance au Romain, son lien filiale Ă  Segeste (pĂšre dĂ©vouĂ© au parti de Germanico) et surtout son amour pour son Ă©poux, Arminio (figure splendide de la rĂ©sistance). Les rapports entre les personnages sont parfaitement calibrĂ©s, d’autant que chaque protagoniste dĂ©fend son pĂ©rimĂštre expressif avec une autoritĂ© qui ne faiblit jamais.

Saluons Ă©galement l’engagement, la projection, l’aisance, la prĂ©cision linguistique (naturels pour un natif) du tĂ©nor Carlo Vincenzo Allemano qui apporte au personnage mĂ©dian de Segeste, un relief particulier: le rĂŽle assure le lien entre les cercles mĂȘlĂ©s : cour de Germanico dont il est le serviteur, et cercle sentimental des deux soeurs Rosmonda et Ersinda dont il est le pĂšre. HĂ©roĂŻques, ses airs sont redoutables et cĂ©lĂšbrent continĂ»ment la gloire romaine.

 

Collection de séquences enivrantes

 

Parmi les meilleurs moments de la soirĂ©e : citons quelques instants vocalement trĂšs rĂ©ussis, fruits d’une complicitĂ© entre les solistes et d’un esprit d’Ă©quipe qui demeure manifeste et s’affirme mĂȘme de façon croissante jusqu’Ă  la derniĂšre mesure de cette 3Ăšme et derniĂšre reprĂ©sentation Ă  Innsbruck.

 

 

Insbruck-germanico-renard-emilie-ersinda-review-compte-rendu-critique-classiquenews-august-aout-2015

 

 

Au I, c’est d’abord, l’enchaĂźnement des airs d’Ersinda puis de son fiancĂ©, Cecina, le second reprenant la mĂȘme mĂ©lodie comme une surenchĂšre Ă©motionnelle qui rĂ©pond en miroir Ă  son aimĂ©e, avec une Ă©vidente coloration Ă©rotique (scĂšne 6 : enchaĂźnĂ©s, les airs “Al Sole lumi d’Ersinda”, puis “Splende per mille amanti” de Cecina) : ce jeu de dĂ©clarations successives relĂšve d’une exigence dramaturgique et inspire particuliĂšrement Porpora (s’inspirerait-il pour le couple d’amoureux Ersinda/Cecina, des couples emblĂ©matiques de l’opĂ©ra vĂ©nitien : un hommage imprĂ©vu de Porpora Ă  Vivaldi finalement, et plus loin encore Ă  Cesti et Cavalli ?).

L’air de Rosmonda qui conclut l’acte (avec hautbois obligĂ©), outre qu’il souligne le dĂ©chirement intĂ©rieur qui dĂ©vore l’Ă©pouse d’Arminio comme on l’a dit, dĂ©voile aussi un jeu d’acteurs et une conception scĂ©nographique trĂšs justes : Klara Ek est la seule Ă  se dĂ©placer. La soprano va de l’un Ă  l’autre des 5 autres protagonistes, comme si soudainement l’action se dĂ©roulait de son point de vue, rĂ©vĂ©lant l’horreur de sa situation personnelle : son impuissance et sa souffrance. La subtilitĂ© qu’apporte la chanteuse Ă©claire ce personnage central dans l’action, comme Emilie Renard cisĂšle la sensualitĂ© lĂ©gĂšre mais profonde d’Ersinda : les deux portraits de femmes (antagoniques) sont dans cette production idĂ©alement restituĂ©s.

 

 

germanico-patricia-bardon-classiquenews-review-compte-rendu-critique-innsbruck-2015

L’Acte II est centrĂ© sur le couple politique affrontĂ© : Germanico qui a contrario de son pouvoir omnipotent, s’inflĂ©chit intĂ©rieurement ; et Arminio qui dans sa prison, laisse fuser une plainte sombre qui Ă©gale les grands Haendel, par sa grandeur tragique et son esprit de rĂ©sistance. “Nasce da  valle impura” (ici s’adressant Ă  Arminio) rĂ©vĂšle un Romain dĂ©fait humainement et profondĂ©ment troublĂ© (mĂȘme sentiment dĂ©voilĂ© face Ă  Ersinda dans l’air qui suit : “Per un moment ancora” – scĂšne 3 oĂč dans cette mise en scĂšne, le Romain s’effondre en larmes en fin d’air) ; puis,  ”Parto, ti lascio, o Cara” (s’adressant alors Ă  son Ă©pouse Rosmonda) souligne pour Arminio, une autre facette chez David Hansen, la gravitĂ© lugubre, oĂč perce le masque de la mort : mĂȘme si l’italien s’enlise, le style s’assagit, les couleurs sont plus nuancĂ©es, le souffle surgit. Ses deux grands airs distinguent nettement les deux guerriers affrontĂ©s et accrĂ©ditent le trĂšs grand intĂ©rĂȘt de la partition crĂ©Ă©e Ă  Rome. Il paraĂźt Ă©vident que Haendel Ă  puiser chez le Napolitain, et que plus tard Ă  Vienne, le jeune Haydn profite des enseignements de son maĂźtre Porpora.

fewo_2015_il_germanico_(c)rupert_larl_innsbrucker_festwochen_finale_ensemble

 

Tout cela rĂ©vĂšle la sĂ©duction d’une esthĂ©tique thĂ©Ăątrale qui Ă©claire diffĂ©remment notre connaissance de Porpora : la combinaison des deux mondes (politique avec Germanico et Arminio, et sentimental avec les deux soeurs, Rosmonda et Ersinda) fonctionne Ă  merveille. Le jeu des contrastes produit la diversitĂ© du spectacle et dans sa continuitĂ©, sa grande diversitĂ© de climats. On comprend mieux ainsi que le compositeur napolitain ait pu dĂ©fier Haendel sur ses terres londoniennes justement dans les annĂ©es 1730.

de-marchi-alessandro-innsbruck-maestro-academia-montis-realisL’artisan d’une telle rĂ©ussite est le chef, Alessandro de Marchi qui est aussi le directeur artistique du Festival : direction souple, affĂ»tĂ©e, trĂšs soucieuse de l’Ă©quilibre voix/chanteurs, le maestro convainc pleinement dans cette rĂ©surrection d’un seria en rien indigeste malgrĂ© sa longueur. Le continuo est idĂ©alement souple et subtil, travaillant surtout une fine caractĂ©risation des sĂ©quences selon les enjeux politiques ou sentimentaux. La vivacitĂ© des enchaĂźnements, la rĂ©partition des airs, le profil dramatique de chacun des caractĂšres, d’autant mieux servi ici par une troupe trĂšs cohĂ©rente, de surcroĂźt dans une mise en scĂšne intelligente et fine (avec changements Ă  vue grĂące Ă  une machinerie tournante) soulignent la justesse du choix musical ; la partition mĂ©rite absolument d’ĂȘtre connue et dans ce dispositif (de prochaines reprises sont vivement souhaitĂ©es). VoilĂ  qui dĂ©montre que la transmission est assurĂ©e et que l’ancien assistant-continuiste de RenĂ© Jacobs, devenu son successeur pour la direction du festival autrichien, retrouve ce goĂ»t si essentiel du dĂ©frichement et de la prise de risques. Jacobs s’Ă©tait engagĂ© pour l’opĂ©ra vĂ©nitien (rĂ©vĂ©lant le premier les perles mĂ©connues de Cesti et Cavalli), De Marchi fait de mĂȘme aujourd’hui, au service d’autres compositeurs, dont Porpora et son Germanico dĂ©sormais mĂ©morable. TrĂšs belle rĂ©vĂ©lation.

de-marchi-alessandro-maestro-alessandro_de_marchi__c_innsbrucker_festwochen_thomas_schrottInnsbruck, Festival de Musique ancienne (Autriche). Tiroler Landestheater Oper, le 16 août 2015. Nicola Porpora : Il Germanico (Rome, 1731). Recréation. Livret de Niccolo Coluzi. Patricia Bardon, Germanico. David Hansen, Arminio. Klara Ek, Rosmonda. Emilie Renard, Ersinda. Hagen Matzeit, Cecina. Carlo Vincenzo Allemano, Segeste. Academia Montis Regalis (Olivia Centurioni, premier violon). Alexander Schulin, mise en scÚne. Alessandro de Marchi, direction.

Illustrations : © R.IarI / Festival d’Innsbruck 2015

 

légendes des 6 photographies :
1- Arminio / Germanico : David Hansen / Patricia Bardon
2- Ensemble, de gauche Ă  droite : Segeste, Rosmonda, Ersinda et Germanico
3- Ersinda : Emilie Renard
4- Germanico et sa suite (Patricia Bardon)
5- finale de l’opĂ©ra
6- finale du II

 

 

 

 

 

 

 

 

Prochains temps forts du Festival d’Innsbruck 2015 :

 

Suite de la prĂ©cence de l’opĂ©ra napolitain du XVIIIĂš mais dans le genre buffa, avec l’intermezzo pĂ©tillant facĂ©tieux, Don Trastullo de Jommelli (1714-1774), les 19 puis 20 aoĂ»t 2015 Ă  20h (Spanischer saal, ChĂąteau d’Ambras)

 

Armide de Lully avec les laurĂ©ats du dernier concours de chant baroque Cesti d’Innsbruck, les 22,24,26 aoĂ»t 2015

 

Toutes les infos et les modalitĂ©s de rĂ©servations sur le site du Festival d’Innsbruck / Innsbrucker Festwochen Der Alten Musik 2015

 

 

LIRE notre prĂ©sentation complĂšte du Festival d’Innsbruck 2015 “Stylus Phantasticus”

 

 

Vidéo clip. CD. Le Jardin de Monsieur Rameau, Le Jardin des Voix, William Christie

le-jardin-de-monsieur-rameau-cd-les-arts-florissants-rameau,-monteclair-grandval,-jardin-des-voix-2013VIDEO, clip. CD. Les Arts Florissants, William Christie : le jardin de Monsieur Rameau. A chacune de ses Ă©ditions, l’acadĂ©mie de jeunes chanteurs des Arts Florissants, fondĂ©e par William Christie, le Jardin des Voix fait le pari de l’engagement artistique et de la complicitĂ© humaine, vertus collĂ©giales partagĂ©es par tous les participants, professionnels et jeunes apprentis. Le miracle d’une telle aventure humaine et musicale se rĂ©alise pleinement dans chacun des programmes et peut-ĂȘtre d’une façon souvent inouĂŻe pour cette promotion 2013 (la 6Ăšme du genre) oĂč les 6 nouveaux Ă©lus (la paritĂ© y est prĂ©servĂ©e : 3 chanteuses, 3 chanteurs), portĂ©s par l’exigence de grĂące et de dĂ©passement dĂ©fendue par William Christie, atteignent une fabuleuse expressivitĂ© dans ce programme qui entre les dates de la tournĂ©e de concert, s’est rĂ©alisĂ©e aussi Ă  Paris le temps de l’enregistrement (salle Colonne, mars 2013).

Le 6Ăšme Jardin des Voix, Ă  l’Ă©cole de la grĂące….

CLIC_macaron_2014Le choix minutieux (et trĂšs Ă©quilibrĂ©) des compositeurs invitĂ©s, la forme diversifiĂ©e des airs (duos, trios, sextuor, grand air, petite cantate comme l’éblouissante et pĂ©tulante divagation signĂ©e Grandval : « Rien du tout ») ouvrent des perspectives enivrantes, offrent aux 6 jeunes tempĂ©raments 2013 une Ă©tonnante palette de possibilitĂ©s, de jeu comme d’inflexions vocales. Chacun s’ingĂ©nie Ă  exprimer la finesse et le raffinement des situations, la profondeur indiscutable de l’immense Rameau, surtout la tendresse amoureuse des airs assemblĂ©s, sans omettre le dĂ©lire facĂ©tieux et comique des Ă©pisodes signĂ©s Gluck (L’Ivrogne corrigĂ©). Du tendre enivrĂ©, du pathĂ©tique en partage, du tragique irrĂ©sistible… sous la direction du grand Bill, les jeunes chanteurs expriment la vibrante corde de la constellation baroque. Les instrumentistes des Arts Florissants peignent le plus charmant des bocages pastoraux (« Dans ces beaux lieux » de JephtĂ© de MontĂ©clair), sachant s’alanguir ou redoubler d’énergique passion dans le vibrant thĂ©Ăątre des sentiments humains… extrait de la critique du cd Le Jardin de Monsieur Rameau, William Christie par Camille de Joyeuse. En lire +