Cd critique. LISZT : « O LIEB! », lieder. Cyrille Dubois, ténor / Tristan Raës, piano (1 cd APARTE, oct 2018)

dubois cyrille tristan raes LISZT melodies lieder O LIEB cd review cd critique classiquenews CLIC de CLASSIQUENEWS septembre 2019Cd critique. LISZT : « O LIEB! », lieder. Cyrille Dubois, tĂ©nor / Tristan RaĂ«s, piano (1 cd APARTE, oct 2018). Focus lĂ©gitime et opportun que celui qui ici dĂ©voile les lieder de Liszt, – si peu connus, composĂ©s dans le prolongement des transcriptions de ceux de Schubert ; mais Ă  la sensucht schubertienne, langueur nostalgique ineffable, Liszt reste, proche de sa propre sensibilitĂ© Ă©motionnelle, passionnĂ© voire captivĂ© par l’extase amoureuse ; un Ă©tat d’hyperconscience, de solitude, d’ivresse, de voluptĂ© absolues, oĂą l’on retrouve pour les lieder allemands, la fusion de la nature (communion magique avec le Rhin entre autres), de l’abandon, du rĂŞve. Les connaisseurs du piano de Liszt y retrouvent ce goĂ»t des harmonies rares et aventureuses, toutes infĂ©odĂ©es Ă©troitement Ă  l’itinĂ©raire des textes poĂ©tiques. La part du piano revendique d’ailleurs, un chant double, Ă©gal, qui n’accompagne pas, mais dialogue avec la voix et commente ce qu’elle dit : au piano (Steinway D 225, au chant complice, fusionnel), le jeu de Tristan RaĂ«s se montre irrĂ©sistible. Mais le sommet du lied lisztĂ©en demeure indiscutablement le lyrisme mesurĂ© et nuancĂ© de Die Loreley, qui comme l’Erlkönig de Schubert, que Liszt connaissait Ă©videmment, condense le pouvoir de l’hallucination jusqu’à la mort, l’attraction de la nymphe voluptueuse capable d’envoĂ»ter le batelier trop contemplatif et naĂŻf jusqu’au fond des eaux mouvantes.

D’une manière générale, l’affinité du timbre et du style de Cyrille Dubois, que l’on n’attendait guère dans la langue de Heine ou de Schiller (entre autres), s’affirme dans l’imaginaire des lied romantiques du plus spirituel et passionné des compositeurs romantiques. Son articulation, son intelligence prosodique dépouillée de tout artifice, creusent l’arête des mots.

Souveraine, la noblesse schumanienne du premier lied « Hohe liebe »), qui convoque la rĂŞverie et la plĂ©nitude extatique. Intonation et projection hallucinĂ©e, enivrĂ©e aux aigus parfois durs, mĂ©talliques, mais clairs, brillants se dĂ©ploient sans entrave, au service de la finesse poĂ©tique des textes. MĂŞme naturel et Ă©vidence, dans le second lied (« JugendglĂĽck de 1860), plus dĂ©clamatoire, expressif, pointu, qui convient au timbre très droit du tĂ©nor français dont on se dĂ©lecte aussi de l’infinie tendresse de phrasĂ©s enivrĂ©s : cf. « Schwebe“, 1ère version posthume (14).

Les 4 mélodies françaises (d’après Victor Hugo) ajoutent évidemment l’impact poétique du verbe français, aux évocations naturelles et végétales, teinté d’un érotisme filigrané (épisode printanier de « S’il est un charmant gazon », 1844)…
La sûreté des hauteurs, l’élégance du style se déploient plus encore dans les 3 mélodies suivantes de 1859 (dans leur seconde version respective). « Enfant si j’étais roi », altier, conquérant et fier ; « Oh quand je dors » se fait pure prière, appel à l’onirisme le plus évocateur, telle une berceuse au balancement exquis, hypnotique, d’essence surtout amoureuse car Hugo y dépose les miracles d’une âme traversée par le saisissement éperdu : le timbre angélique et tendre, brillant et sans fard, d’une sincérité juvénile de Cyrille Dubois convainc totalement. D’autant que le piano de Trsitan Raës éblouit lui aussi par son sens des nuances.

CLIC D'OR macaron 200L’accomplissement se réalise dans le dernier « Comment, disaient-ils », mélodie en forme de rébus ; au dramatisme à la fois inquiet (des hommes) et mystérieux, rêveur (des femmes énigmatiques qui leur répondent). Les passages en voix de tête sont idéalement réalisés, indiquant comme il le fait chez les Baroques, (Rameau dont un Pygmalion récent), un vrai tempérament taillé pour le verbe ciselé, évocateur. Un diseur doué d’une intelligence qui écoute les secrets du texte comme de la musique.
Dans les ultimes mĂ©lodies d’après PĂ©trarque, le « Benedetto sia’l giorno » (22), indique dans la tenue impeccable de la ligne, l’extension souple et tendue de la phrase, la puretĂ© de l’articulation, la prĂ©cision des mĂ©lismes, la franchise solaire des aigus, des vertus… belcantistes – c’est Ă  dire orthodoxes ici, rossiniennes et belliniennes, que le diseur aurait bĂ©nĂ©fice Ă  cultiver dans le futur. Le tĂ©nor est capable d’exprimer le ravissement et l’extase amoureuse fantasmĂ©, vĂ©cu par Liszt Ă  l’épreuve de PĂ©trarque. Quel autre tĂ©nor dans cette candeur naturelle, et cette franchise est capable d’un tel accomplissement aujourd’hui ? Formidable interprète. CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2019.

Cd critique. LISZT : « O LIEB! », lieder. Cyrille Dubois, ténor / Tristan Raës, piano (1 cd APARTE, oct 2018).