Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 24 avril 2014. Bellini : I Capuleti e i Montecchi. Yun Jung Choi, Karine Deshayes, Charles Castronovo… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Bruno Campanella, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène.

Bellini_vincenzo_belliniNouvelle reprise de I Capuleti et Montecchi de Bellini Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. L’OpĂ©ra Bastille accueille la production de Robert Carsen de 1996. Le choeur et l’orchestre maison sont dirigĂ©s par Bruno Campanella. La distribution se voit modifiĂ©e Ă  cause d’Ekaterina Siurina souffrante. Yun Jung Choi (prochaine Eurydice dans l’OrphĂ©e et Eurydice de Gluck/Bausch) la remplace … heureusement.

La revanche de La ZaĂŻra

Vincenzo Bellini (1801-1835), sicilien d’une nature fine et sensible, d’un tempĂ©rament rĂŞveur et passionnĂ©, est aussi l’un des mĂ©lodistes italiens les plus inspirĂ©s de la première partie du XIXe siècle. La crĂ©ation de sa tragĂ©die lyrique en deux actes, I Capuleti e i Montecchi (1830) reprĂ©sente en vĂ©ritĂ© une sorte de revendication. En effet, 80% de la musique vient d’un opĂ©ra prĂ©cĂ©dent La ZaĂŻra, qui fut un horripilant Ă©chec Ă  Parme. Le livret de Felice Romani est une adaptation d’un livret Ă©ponyme que l’auteur a Ă©crit pour le compositeur Nicola Vaccai, et inspirĂ© non pas de Shakespeare mais d’un autre livret d’opĂ©ra, celui de Giuseppe Maria Foppa intitulĂ© Giulietta e Romeo, mis en musique en 1796 par Niccolo Zingarelli, Ă  son tour inspirĂ© par la nouvelle de Masuccio Salernitano datant du XVe siècle. Ceci explique l’Ă©conomie des personnages et l’intrigue resserrĂ©e (Mercutio et bal sont absents, entre autres). Le conflit de ces familles est mis en musique par Bellini avec la mĂ©lancolie Ă©lĂ©giaque qui lui est propre, mais aussi avec une ardeur martiale remarquable.

L’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris sous la direction de Bruno Campanella sert la partition d’une façon tout Ă  fait correcte, quoi que peu distincte. Au niveau instrumental (comme souvent le cas chez Bellini et en termes plus gĂ©nĂ©raux au belcanto du XIXe), l’Ă©criture paraĂ®t souvent simple et superficielle, dans ce sens Bruno Campanella se focalise sur la clartĂ©. Sage dĂ©cision, mais peut-ĂŞtre un peu trop sage. Soulignons cependant la performance des violoncelles et de la harpe. Le feu, la douleur, l’ardeur viennent surtout des chanteurs engagĂ©s.
Karine Deshayes dans le rĂ´le travesti de RomĂ©o affirme une performance d’une grande sensibilitĂ©, avec beaucoup de cĹ“ur. Ce type de rĂ´les lui va très bien. Si elle n’a pas toujours la meilleure des projections, elle rĂ©ussit sans doute Ă  donner une prestation, peut-ĂŞtre inĂ©gale, mais riche en Ă©motions … bouleversante au final. Yun Jung Choi quant Ă  elle est une Giulietta presque mozartienne ! Les adeptes du belcanto idiosyncratique et affectĂ© de la vieille Ă©cole seront peut-ĂŞtre offensĂ©s par la belle et claire ligne de chant de la soprano, ou encore par la vĂ©racitĂ© de ses gestes et la grande dignitĂ© de ses sentiments, frappante, et sans affectation. Elle touche les cĹ“urs avec la romance du 2e acte « Oh ! Quante volte ! » ou encore dans le duo d’amour et de ferveur avec RomĂ©o « Si, fuggire ». Dans ce dernier les deux chanteuses s’harmonisent quasi sublime, pour le grand bonheur des spectateurs. Remarquons Ă©galement la performance de Charles Castronovo dans le rĂ´le de Tebaldo, cousin de Giulietta et Ă©pris d’elle, et celle du Lorenzo de Nahuel di Pierro. Le premier chante peu, mais ravit l’auditoire avec son « E serbata a questo acciaro » au premier acte grâce au timbre sombre et tout Ă  fait hĂ©roĂŻque de sa voix. Le dernier peine Ă  convaincre au premier acte mais se rĂ©vèle au deuxième, avec une belle projection et un beau contrĂ´le de sa ligne de chant.

Finalement que dire de la mise en scène de Robert Carsen ? Tout d’abord nous sommes heureux de dĂ©couvrir qu’une production d’il y a presque 20 ans, sert toujours aussi bien le texte et la partition, ceux d’une Ĺ“uvre de plus de 180 ans. Les livrets Belliniens ne sont pas du tout Ă©vidents Ă  mettre en scène, seulement un artiste habile et intelligent comme l’est Carsen peut le faire et sortir vainqueur (remarquons qu’il s’agĂ®t de la 4e reprise de sa production dans ce lieu). Outre les qualitĂ©s esthĂ©tiques (le rouge sang omniprĂ©sent mais jamais distrayant, les costumes d’inspiration historique de Michael Levine, etc.), sa conception est d’une grande lisibilitĂ©. L’Ă©conomie des moyens ainsi que le travail d’acteur solide (quoi qu’encore perfectible), font leur effet sur un public captivĂ©… ma non troppo. Nous vous invitons Ă  redĂ©couvrir ce bijoux martial et langoureux du belcanto romantique dans cette production toujours pertinente et mĂŞme fabuleuse, encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille le 30 avril, ainsi que les 3, 8, 13, 17, 20 et 23 mai 2014.

Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 24 avril 2014. Bellini : I Capuleti e i Montecchi. Yun Jung Choi, Karine Deshayes, Charles Castronovo… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Bruno Campanella, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène.