Compte rendu critique, opéra. Capriccio de R. Strauss. Paris, Palais Garnier, le 18 janvier 2016 (reprise)

strauss_profil_420REPRISE ENCHANTÉE. La production parisienne de Capriccio signĂ©e Carsen revient dans sa maison de crĂ©ation, en cet hiver 2016. La « conversation en musique » de Richard Strauss, -son dernier opĂ©ra crĂ©e en 1942, vient donc caresser les sens du public grâce Ă  la lecture cohĂ©rente, Ă©lĂ©gante et drĂ´le de Robert Carsen et une performance impeccable de l’orchestre dirigĂ© par le chef Ingo Metzmacher. La distribution quelque peu inĂ©gale est toujours engageante au niveau théâtral ; de belles voix et personnalitĂ©s se rĂ©vèlent lĂ  oĂą l’on ne les attendait pas. Une mĂ©ditation sur l’opĂ©ra, une mise en abĂ®me fascinante et automnale qui nous touche et qui nous charme complètement !

 

 

Reprise de Capriccio de Strauss, version Carsen au Palais Garnier

ExpĂ©rience unique… et sommet esthĂ©tique

 

Richard Strauss a eu du mal Ă  trouver son librettiste pour son tout dernier opĂ©ra. Une nouvelle collaboration avec Stefan Zweig n’a pas pu avoir lieu puisque l’écrivain juif dĂ»t s’enfouir de l’Allemagne nazi. Son deuxième librettiste recommandĂ© par Zweig est l’auteur autrichien Joseph Gregor. Ils travaillent sans tarder mais l’incomprĂ©hension venant des deux cĂ´tĂ©s, empĂŞche la rĂ©alisation du projet. Strauss dĂ©cide donc d’Ă©crire le livret lui-mĂŞme. Or, il finit par embaucher le chef d’orchestre et impresario Clemens Krauss, qui avait un penchant pour l’Ă©criture, et ils Ă©crivent le livret ensemble. Au niveau social, la crĂ©ation fut aussi tendue et pleine de pĂ©ripĂ©ties… Ĺ’uvre crĂ©Ă©e Ă  Munich avec Hitler au pouvoir, on aime raconter que la nuit de la première s’est finie par des bombardements et que le public a dĂ» sortir de l’opĂ©ra en courant et avec des bougies. S’il est difficile d’avoir de la sympathie vis-Ă -vis Ă  ces anecdotes, l’opus de Strauss demeure un vĂ©ritable testament musical, l’un des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’opĂ©ra.

 

L’action qui a pris tant de temps et d’effort pour ĂŞtre Ă©crite peut se rĂ©sumer Ă  la question fondamentale, sur ce qui prime, la musique ou la poĂ©sie ? (Mais on questionne aussi la valeur du théâtre et de la danse notamment). Pour caractĂ©riser tout ceci, nous avons le beau prĂ©texte d’une Comtesse cĂ©lĂ©brant son anniversaire ; convoitĂ©e par le poète Olivier et le compositeur Flamand. Son frère le Comte propose au final en tant que cadeau la rĂ©alisation d’un opĂ©ra, fixant ainsi une collaboration entre les rivaux. Si la rĂ©ponse n’est jamais explicitĂ©e, le livret astucieux et la musique fantastique de Strauss, pimentĂ©s de fausses et de vraies citations (Ronsard, Gluck, mais surtout Richard Strauss!) offre une rĂ©ponse pour les cĹ“urs qui voudront entendre…

 

La Comtesse de la soprano amĂ©ricaine Emily Magee prend du temps Ă  se chauffer, semble-t-il. Cependant, sa diction de la langue allemande est sans dĂ©faut et son jeu d’actrice rĂ©vèle les influences de toutes les hĂ©roĂŻnes de Strauss. Si cela fait de son personnage un rĂ´le quelque peu composite, elle l’interprète avec Ă©motion mais sans sentimentalitĂ©.Vocalement, elle arrive au sommet de l’expression Ă  la fin de l’œuvre dans sa grande scène finale « Es ist ein Verhängnis ». Si le poète du baryton Lauri Vasar est solide et percutant, tant au niveau scĂ©nique que vocal, nous sommes davantage conquis par le Compositeur du tĂ©nor Benjamin Bernheim. Sa performance est un dĂ©lice auditif, agrĂ©mentĂ©e d’un grand charme juvĂ©nile… Le beau timbre, l’Ă©lĂ©gance dans sa diction, la sincĂ©ritĂ© touchante de sa prestation sont complètement en accord avec son rĂ´le. Il s’agĂ®t aussi de ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris… Une rĂ©vĂ©lation ! Remarquons la beautĂ© exquise de leurs voix accordĂ©es,s lors du Trio après le sonnet chantĂ© par le Compositeur… Un des moments forts de la soirĂ©e, provocant maints frissons.

 

Le personnage du metteur en scène La Roche par la basse Lars Woldt mĂ©rite tout autant de louanges, tellement sa prestation est vivace, pleine d’entrain, d’une justesse musicale sans dĂ©fauts, notamment dans sa gĂ©niale tirade pour la dĂ©fense de la mise en scène ! Le Comte aussi est interprĂ©tĂ© avec maestria par Wolfgang Koch, avec un charme simplet mais franc. Si la Clairon de la mezzo-soprano Michaela Schuster peine Ă  se faire entendre pendant la plupart de l’interprĂ©tation, elle a une prestance scĂ©nique qui sied parfaitement au rĂ´le. Elle se chauffe progressivement et s’évertue Ă  rejoindre le reste de la distribution avec grand effort. Le duo des chanteurs napolitains de Chiara Skerath et Juan JosĂ© de Leon rayonne de brio comique lors de leur participation Ă  la fois virtuose et humoristique. Remarquons Ă©galement la prestation de la danseuse du Ballet de l’OpĂ©ra Camille de Bellefon dans une chorĂ©graphie de Jean-Guillaume Bart tout Ă  fait pertinente.

 

Robert Carsen, quant Ă  lui, signe l’une des ses plus belles productions parisiennes voire crĂ©ations tout court. A la somptueuse beautĂ© des dĂ©cors de Michael Levine qui situe l’action nulle part ailleurs qu’au Palais Garnier lui-mĂŞme, rĂ©pond la mĂ©ticuleuse et sensible lecture dramaturgique, très inspirĂ©e de Pirandello ; un travail d’acteur raffinĂ© et distinguĂ©, avec des spĂ©cificitĂ©s subtiles pour chaque personnage. Carsen harmonise sa mise en scène très musicale Ă  la nature de l’œuvre elle-mĂŞme et rĂ©ussit Ă  crĂ©er un heureux mĂ©lange d’humour, de piquant, de nostalgie et de tendresse, pourtant sans pathos ! Un spectacle sans entracte qui dure presque 2h30 oĂą l’on ne voit pas du tout le temps passer, et dont on sort avec l’envie de le revoir, encore et encore.

 

Cette sensation de beautĂ© complète et polyvalente est aussi due en grande partie Ă  l’excellente performance de l’Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris dirigĂ© par Ingo Metzmacher. Dès le sextuor qui ouvre l’œuvre, d’une beautĂ© automnale sans Ă©gal, passant par les ensembles très enjouĂ©s, Ă  l’entrain endiablĂ©, jusqu’Ă  la scène fantastique qui clĂ´t l’opĂ©ra, les instrumentistes se montrent Ă  la fois sensibles et rigoureux, leur prestation rĂ©vĂ©lant une complicitĂ© rare et intelligente avec le chef et le plateau ! Un bijou et une Ĺ“uvre d’art totale dans une production fabuleuse, inoubliable mĂŞme… A voir et revoir sans modĂ©ration au Palais Garnier Ă  l’affiche les 22, 25, 27, et 31 janvier ainsi que les 3, 6, 10 et 14 fĂ©vrier 2016.

 

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 19 janvier 2016. R. Strauss : Capriccio. Emily Magee, Benjamin Bernheim, Lars Woldt… Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Ingo Metzmacher, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène.

 

 

Capriccio au Palais Garnier

richard-strauss.jpgParis, Palais Garnier. Capriccio de Richard Strauss : 19 janvier – 14 fĂ©vrier 2016. La reprise de la production du Capriccio mis en scène par Robert Carsen, spĂ©cialement conçue pour l’arrière scène du Palais Garnier Ă  Paris fait l’Ă©vĂ©nement lyrique de la capitale en janvier et fĂ©vrier 2016. A l’intelligence du dispositif scĂ©nique qui exploite en un effet de perspective vertigineux, la scène et les coulisses de Garnier (superbe tableau Ă  la fin du spectacle), avait rĂ©pondu lors de sa crĂ©ation (Paris, 2014), l’Ă©loquence sensuelle irrĂ©sistible de la divina RenĂ©e Fleming pour laquelle le rĂ´le de la Comtesse Madeleine, subtile arbitre de la rivalitĂ© poĂ©sie et musique, Ă©tait une dĂ©fi prodigieux, vĂ©ritable sommet de sa carrière lyrique… En 2014, RenĂ©e Fleming connaissait d’autant mieux les enjeux et la finesse poĂ©tique du rĂ´le de Madeleine qu’elle avait dĂ©jĂ  chantĂ© mais dans une autre mise en scène, l’ouvrage sur la scène du Metropolitan Opera de New York en 2011.  

Pour cette reprise c’est Emily Magee qui reprend le rĂ´le.  Qu’en sera-t-il ? DĂ©jĂ  pour la finesse de la mise en scène, dans l’Ă©crin de Garnier qui est son lieu idĂ©al, la production doit absolument ĂŞtre vue. Il existe le dvd de cette production mythique, enregistrĂ©e avec RenĂ©e Fleming

boutonreservationParis, Palais Garnier
Capriccio de Richard Strauss
Du 19 janvier au 14 février 2016
Robert Carsen, mise en scène
reprise

LIRE aussi notre présentation de Capriccio, opéra de Ricahrd Strauss (1942)