COMPTE-RENDU, CRITIQUE,opéra. DIJON, le 20 mars 2019. RAMEAU : Les Boréades. Vidal…  Haim, Kosky

Un Rameau méconnu : Les Fêtes de PolymnieCompte rendu, opéra, Dijon, Opéra de Dijon, Auditorium, le 22 mars 2019. Rameau : Les Boréades. Emmanuelle Haïm / Barrie Kosky. Les Boréades, ultime ouvrage d’un Rameau de 80 ans, jamais représenté de son vivant, est un magistral divertissement, bien davantage que la « tragédie lyrique » que son sous-titre affirme. Rameau énonce l’histoire par bribes, séparées par des danses ou des chœurs qui suspendent l’action. L’intrigue, quelque peu dérisoire, est un aimable prétexte. Alphise, reine de Bactriane, est sommée de choisir son époux. La tradition lui impose un descendant de Borée, le vent du nord. Elle repousse les deux prétendants qui se prévalent de cette filiation pour s’éprendre d’un étranger, d’origine inconnue : Abaris. On apprendra de la bouche d’Apollon que l’étranger est né de ses amours avec une nymphe de la lignée de Borée. Tout finira donc bien.

Les péripéties liées à la déconvenue des prétendants – Calisis et Borilée -comme de Borée lui-même, vont permettre au librettiste et au musicien de composer des tableaux fantastiques, correspondants aux conventions du temps : orage, séisme, vents furieux qui enlèvent l’héroïne pour la retenir en un lieu obscur où elle vit de multiples supplices. Ces épreuves et celles imposées à son amant seront surmontées grâce à la flèche enchantée qu’Amour lui avait donnée.

 
 
 
 
 
 

Les Boréades à Dijon…

Réussite absolue et souffle du génie

 

 

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Trop souvent, il faut déplorer des mises en scène qui s’approprient et défigurent l’ouvrage pour en faire quelque chose de neuf, sans rapport avec les intentions du livret et de la musique.  Barrie Kosky n’est pas de ceux-là : sa modernité, bien que radicalement novatrice, est une ascèse qui nous permet d’accéder au sens profond. On se souvient du cube qui occupait la place centrale de Castor et Pollux. Ici, Barrie Kosky crée un dispositif scénique, d’une abstraction très esthétique : une immense boîte, sorte d’ingénieux écrin, qui va s’entrouvrir, se fermer, s’ouvrir largement, emprisonner l’héroïne, pour une happy end, après les épreuves auxquelles les amants seront soumis. Sa face avant servira de fond pour des jeux d’ombres, le plateau surélevé, autour duquel évolueront le plus souvent danseurs et choristes, constituera le creuset d’une alchimie féconde. Un troisième niveau sera révélé aux finales des deuxième et cinquième actes. Le travail se concentre avant tout sur les corps, sur le geste : la chorégraphie est constante et s’étend à tous les acteurs, solistes, choristes comme danseurs, que seule la virtuosité distingue.

Dans cette ascèse plastique, tout fait sens. Accessoire, mais essentielle, la flèche, vecteur de l’amour, plantée en terre au proscénium à l’apparition du décor. Les corolles de gigantesques fleurs, variées et colorées à souhait, descendent des cintres dans une apparition admirable. Les costumes, l’usage parcimonieux de la couleur, les éclairages appelleraient un commentaire : la réussite est absolue.

Au commencement était le souffle. Borée sera le grand ordonnateur, avant que Jupiter ne s’en mêle. C’est par le souffle qu’il fera naître la musique. Christopher Purves est une des plus grandes basses baroques. Son émission et son jeu sont un constant régal. Emmanuelle de Negri, qui incarne tour à tour Sémire, Polyymnie, Cupidon et une nymphe, en est le parfait contraire : on ne sait qu’admirer le plus, du jeu ou du chant, tant les personnages cocasses, délurés qu’elle incarne et danse autant qu’elle les chante sont plus attachants les uns que les autres. Hélène Guilmette campe une Alphise émouvante, au chant exemplaire de clarté. L’Abaris de Mathias Vidal, habité par son personnage, nous empoigne aux derniers actes. Edwin Crossley-Mercer donne toute leur noblesse à Adamas, puis à Apollon, chant lumineux, rayonnant. Le Borilée de Yoann Dubruque comme le Calixis de Sébastien Droy sont tout aussi réussis.

 
 

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Les chorégraphies d’Otto Pichler, captivantes, pleinement abouties, et les danseurs professionnels – admirables – comme les chœurs, d’une fluidité corporelle rarissime, nous réjouissent.
Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée réalisent là une magistrale interprétation, d’une vie constante, colorée à souhait (ah ! ces flûtes si chères à Rameau), qu’on ne peut dissocier de ce travail d’équipe, exemplaire. A quand un enregistrement et une prise vidéo ? Cette réalisation superlative l’appelle.
 
 

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Compte rendu, opéra, Dijon, Opéra de Dijon, Auditorium, le 22 mars 2019. Rameau : Les Boréades. Emmanuelle Haïm / Barrie Kosky. Crédit photographique © Opéra de Dijon – Gilles Abegg

 
  
 

Rameau : Les Boréades en direct d’Aix

Rameau 2014 : les Grands Motets par Bruno Procopio, William ChristieFrance Musique, le 18 juillet 2014, 20h. Rameau : Les Boréades en direct. A défaut de Paris, Aix 2014 se devait de fêter les 250 ans de la mort du plus grand compositeur d’opéras au XVIIIème. Le dernier opéra de Rameau, répété de son vivant mais jamais créé, investit le grand théâtre de Provence (mais en version de concert). Génie lyrique au XVIIIème, à partir de son retentissant et scandaleux premier ouvrage : Hippolyte et Aricie de 1733 (trop de musique, trop d’action, trop d’orchestre… sans compter les audaces harmoniques jamais éditées jusque là : voir le fameux Trio des Parques), Rameau entretient le feu sacré d’une inspiration jamais affaiblie jusqu’à son ultime drame : Les Boréades de 1764. Soit 30 ans d’une indéfectible foi dans l’avancée de la musique appliquée au théâtre : ici, fidèle à ses convictions dramatiques c’est l’orchestre flamboyant qui imprime à l’action ses rebonds expressifs, sa cohérence première. A contrario de bien des idées préconçues, le livret du compositeur signé Louis de Cahusac – un fidèle partenaire-, Rameau échafaude une partition ambitieuse dont le sujet dénonce en vérité la torture, la violence, la violation physique. En lettré engagé des Lumières, au même titre qu’un Voltaire (qui avait conçu l’opéra Samson avec le compositeur) défend au nom de la justice un Calas, Rameau fustige la barbarie d’un pouvoir autoritaire celui de Borée, le dieu des vents du nord, et de sa progéniture : la princesse Alphise (reine de Bactriane, – actuel Afganisthan) doit se plier à sa volonté en une scène des plus violentes jamais conçues à l’opéra (acte V). Mais la jeune femme laisse son cœur s’infléchir pour Abaris protégé d’Apollon…

Le dernier opéra de Rameau

L’orchestre impétueux exprime la force des éléments dans plusieurs tableaux spectaculaires (tempête concluant l’acte III, évocation des vents du nord…), mais il éclaire la situation psychologique des caractères : la détermination du couple lumineux (Alphise/Abaris) opposé à la noirceur diabolique des Boréades (Borée et ses fils Borilée et Calisis)… Pour démêler et infléchir une action qui semble condamnée, deux guides aident Abaris à se révéler à lui-même et vaincre l’adversité : Adamas et Apollon. En offrant sa flèche magique à Alphise abattue, l’Amour prépare sa victoire finale.

Presque octogénaire, Rameau qui fut théoricien de la musique et polémiste acharné contre les Encyclopédistes et les élucubrations simplistes de Rousseau (défenseur de l’opéra italien, contre la grande machine française), entreprend de nouvelles directions réalisées dans Les Boréades. La tragédie lyrique n’atténue en rien sa très grande intensité émotionnelle dans plusieurs situations où les protagonistes expriment solitude, abattement (Alphise, Abaris) ou haine et cruauté (Les Boréades). Mais le Dijonais ajoute une dizaine de danses et de ballets, ponctuant le drame noir, d’épisodes (divertissements) qui font contraste avec la ligne tragique. Gavottes, contredanses soulignent la pensée expérimentale de Rameau qui n’hésite pas à rompre le carcan des scènes bien établies. Les Boréades comme Platée ou Zoroastre sont traversés par l’idéal des Lumières, en opposant en un formidable choc esthétique et musical, forces du bien contre forces du mal. Et c’est bien l’orchestre et ses mouvements imprévisibles, dans son orchestration d’un raffinement jamais entendu avant, qui en arbitre jeux et enjeux.

Le livret scandaleux (« Vous voulez être craints, pouvez vous être aimés ? ») semble faire le bilan d’une situation politique explosive, 25 ans avant la Révolution. C’est que Rameau y excelle en tout : il n’est pas seulement ce grand machiniste, ce symphoniste immense, ce chorégraphe visionnaire, il nous parle essentiellement du cœur humain. La musique d’une difficulté incroyable conduit-elle à l’annulation des répétitions pourtant programmées et amorcées ? Rameau qui meurt quelques jours après ne voit pas son opéra entier. Les Boréades n’ont pas fini de fasciner. C’est même avec Le Requiem de Mozart, l’une des énigmes irrésolues de l’histoire de la musique au XVIIIème. Dans les deux cas, un pur chef d’oeuvre. Une musique d’une justesse infinie, d’une poésie tendre irrésistible.

France Musique, vendredi 18 juillet 2014, 20h. Rameau (1683-1764) : Les Boréades, 1764.  Créé à Paris en 1964 (Maison de la Radio), en version de concert – puis en version scénique en juillet 1982 à Aix en Provence.

En 2014, France Musique retransmet en direct en version de concert un plateau dirigé par Marc Minkowski (Les Musiciens du Louvre). Avec :

Alphise : Julie Fuchs

Sémire / Amour / Polymnie : Chloé Briot

Abaris : Samuel Boden

Calisis : Manuel Nuñez-Camelino

Borilée : Jean-Gabriel Saint-Martin

Borée : Damien Pass

Adamas / Apollon : Mathieu Gardon

Chœur : Ensemble Aedes