Compte rendu, festival. Haute-SaĂ´ne, Musique et MĂ©moire. Week end 20-24 juillet 2016. Les Cyclopes Ă  Musique et MĂ©moire : les 400 ans de Froberger

musique et mĂ©moire 2016 visuel grand format 1000Compte rendu, festival. Haute-SaĂ´ne, Musique et MĂ©moire. Week end 20-24 juillet 2016. Les Cyclopes Ă  Musique et MĂ©moire. Les Cyclopes, ensemble instrumental et vocal codirigĂ© par Bibiane Lapointe (clavecin) et Thierry Maeder (orgue) ont apportĂ© une preuve Ă©clatante de la rĂ©ussite du projet artistique façonnĂ© Ă©dition par Ă©dition par le directeur du Festival, Fabrice Creux. Comme pour la rĂ©sidence fĂ©conde du jeune collectif Les Timbres (dont le noyau des fondateurs forme un trio pĂ©tillant, irrĂ©sistible, d’une Ă©lĂ©gance superlative), – c’est comme Les Cyclopes, ensemble sur instruments d’époque-, le bĂ©nĂ©fice d’une comprĂ©hension musicale et humaine particulièrement forte, entre une institution idĂ©alement ancrĂ©e dans son territoire et des familles de musiciens qui unis dans l’esprit d’une troupe Ă  forte affinitĂ© et complicitĂ©, sont prĂŞts Ă  relever les derniers dĂ©fis du spectacle vivant et accessible : adĂ©quation toujours profitable pour les festivaliers venus dĂ©couvrir les fruits de cette coopĂ©ration qui rĂ©invente la notion mĂŞme de festival.

Ce grand « week end » des 20 au 24 juillet 2016,  – soit 6 programmes inĂ©dits, vĂ©ritables jalons d’un nouveau marathon artistique-, Les Cyclopes mettent en lumière l’oeuvre de Johan Jacob Froberger (1616-1667), qui souffle ses 400 ans en 2016, et qui est mort sur le territoire mĂŞme des Vosges SaĂ´noises, en 1667. La trace de ce dernier sĂ©jour est encore prĂ©sente au château d’HĂ©ricourt, bâtisse de sa protectrice et Ă©lève, la princesse Sybille de Wurtemberg.

Les Cyclopes à Musique et Mémoire réussissent le pari de l’exploration heureuse…

Clarifier FROBERGER et le rendre vivant

LE SAVANT rendu palpitant… Oeuvre particulière vouĂ©e Ă  la recherche, et d’un caractère « rĂ©servé », c’est Ă  dire conçue pour une Ă©lite d’amateurs et de proches, – amis ou protecteurs-, dont Sybille de Wurtemberg auquel le compositeur avait demandĂ© de ne pas publier ni diffuser ses oeuvres, le corpus des partitions ainsi abordĂ©, restait mĂ©connu du grand public. Pourtant Froberger a voyagĂ© dans l’Europe entière, comme compositeur (et certainement diplomate), rencontrant Weckmann, Gibbons, Frescobaldi puis Carrissimi, et aussi Louis Couperin, en un tour d’Europe, – Italie, Grande Bretagne, Allemagne, France-, qui indique l’ampleur du pĂ©riple parcouru et la pensĂ©e musicale qui en rĂ©sulte. Un auteur qui avant Jean-SĂ©bastien Bach, rĂ©alise une synthèse musicale et esthĂ©tique Ă  l’échelle europĂ©enne. D’oĂą la valeur de son Ă©criture qui mĂ©ritait bien ce focus dĂ©diĂ© Ă  son oeuvre et sa pensĂ©e.

froberger johann jacobMort en mai 1667 (d’apoplexie) dans la tour d’Héricourt actuelle (vestige le plus spectaculaire de l’ancien château de la princesse Sybille), Johan Jacob Froberger réalise et laisse en héritage une prodigieuse synthèse entre toutes les cours européennes d’alors : fascinante, son oeuvre pour clavier influence tous ses contemporains par sa richesse et son raffinement ; surtout par son contrepoint remarquable (appris auprès de Frescobaldi) et par sa maîtrise du style français des luthistes (dans les nombreuses plaintes à Sybille, à lui-même, à Ferdinand III son protecteur) ; un style aussi assimilé auprès de Kirchner, le prodige fou rencontré en Italie (« le savant aux milles savoirs ») avec lequel Froberger élucide et explicite le fameux Stilus fantasticus, cet art spécifique qui fait parler le clavier, propre à l’Allemagne du nord, particulièrement marquant pour des auteurs tels Weckmann et aussi Buxtehude. C’est dire son importance. Pas un seul portrait identifié mais une musique singulière et profonde, parfois complexe qui cependant saisit aussitôt qu’elle s’écoute.

Les interprètes que la succession des 7 programmes semble non pas contraindre mais au contraire stimuler, rendent immédiatement accessible tout un monde sonore jusque là connu de quelques amateurs. Les défis sont pourtant nombreux car chaque concert mérite une attention / concentration particulière et un effectif singulier.

LES VOYAGES DE FROBERGER. C’est d’abord l’explication du gĂ©nie « à la vie secrète » (concert confĂ©rence, le 20 juillet Ă  HĂ©ricourt) : soutenu, compris (quoi de plus encourageant pour un crĂ©ateur que de se voir estimĂ© et respectĂ© pour ses idĂ©es et son oeuvre ?), Froberger pourrait bien avoir Ă©tĂ© comme son contemporain le peintre Rubens, – prĂ©figurant la carrière diplomatique de Stefani au XVIIIème, un artiste missionnĂ© (et financĂ©) par un riche et puissant protecteur, en l’occurrence pour Froberger, l’Empereur Ferdinand III, tout au long de ses nombreuses escales europĂ©ennes. Le 22 juillet suivant, oeuvres en l’honneur de « Madame Sybille » en rĂ©fĂ©rence Ă  l’Allemande que le professeur dĂ©dia Ă  sa meilleure Ă©lève et amie… Enfin les quatre derniers programmes les samedi 23 et dimanche 24 juillet, suivent les voyages de Froberger en Europe : Ă  Rome, oĂą il assimile l’oeuvre de Frescobaldi (HĂ©ricourt, Ă©glise luthĂ©rienne, le 23 Ă  15h); puis Ă  Hambourg oĂą le jeu des rencontres rĂ©alisant des miracles stimulants ; il se lie avec Matthias Weckman (Belfort, temple St-Jean, le 23 Ă  21h) ; enfin jalons d’une pensĂ©e universelle, les concerts du dimanche 24 juillet : somptueux cheminement jusqu’à Londres (Plainte faite pour passer la mĂ©lancolie, en rĂ©fĂ©rence au titre de sa pièce composĂ©e pendant son sĂ©jour dans le royaume britannique, jusqu’à Oxford) ; surtout finale en apothĂ©ose : Ă  Fresse, Ă  l’église Sainte-Antide : Ă©vocation de la Diète d’Empire Ă  Ratisbonne en 1653, rĂ©union des politiques germaniques après la Guerre de Trente Ans, et donc cĂ©lĂ©brations musicales des grands de ce monde : Froberger y cĂ´toie sans dĂ©mĂ©riter, -relevant fièrement les dĂ©fis de la comparaison…-, les Bertali, Valentini, surtout Schmelzer que Les Cyclopes connaissent bien pour lui avoir dĂ©dier un disque entier. Style germanique et italien fusionnent comme toujours aux noces des puissants (Ferdinand III Ă©pouse un princesse Gonzaga, Eleonore, sa 3ème femme, justement couronnĂ©e Ă  Ratisbonne).

cyclopes-les-festival-musique-et-memoire-ete-2016-classiquenews-bibiane-lapointe-thierry-maeder-classiquenews-compte-rendu-critiqueCYCLOPES, VIVANTS AMBASSADEURS. Tout cela est magnifiquement exprimĂ©, incarnĂ© par le collectif rĂ©uni autour des deux guides, Bibiane Lapointe et Thierry Maeder. La franchise des intentions, le naturel du style, la cohĂ©rence de l’ensemble Ă©clairent chaque sĂ©quence avec une Ă©nergie convaincante. Au cĹ“ur de chaque proposition, la prĂ©sence du clavier, instrument phare de son expĂ©rimentation et dĂ©jĂ  avant Beethoven, Liszt, et Schumann comme Carl Philip, l’outil familier de toute la Recherche. A dĂ©faut de pouvoir voir les traits de Froberger – il n’existe aucun portrait authentifiĂ© de lui, les amateurs ne peuvent qu’écouter ses oeuvres, ce qui Ă©videmment n’est pas nĂ©gligeable. C’est pourquoi quand Bibiane Lapointe s’empare du clavier, c’est comme si nous assistions au travail de recherche menĂ© par Un Froberger rendu Ă  la vie. Le crĂ©ateur est certes thĂ©oricien ; mais ses avancĂ©es dans l’écriture et la mise au propre de ses propres expĂ©rimentations formelles sont dĂ©cisives. Il a su organiser c’est Ă  dire, mettre en ordre la Suite française qui influencera JS Bach. Les Cyclopes relèvent un dĂ©fi audacieux : exprimer la complexitĂ© d’une Ĺ“uvre savante : lui rendre sa vivacitĂ© première, ce d’une Ă©loquente façon.

lapointe-bibiane-les-cyclopes-concert-classiquenews-musique-et-memoire-2016MARATHON EN 5 JOURS. A l’invitation de Fabrice Creux, le parcours réalisé sur 5 jours, offre un aperçu sensationnel d’une écriture certes raffinée mais généreuse, abondante par sa densité, libre dans ses audaces. En somme, un profil qui sied admirablement au Festival Musique et Mémoire, que Fabrice Creux aime à définir non sans raison comme un « festival laboratoire ». Le compagnonnage entre le collectif artistique des Cyclopes et Musique et mémoire se donne tous les moyens pour démystifier la question musicale, et les interprètes requis, formidables ambassadeurs, en guides habités, rendent concrète la démarche esthétique, vivante sa fabuleuse créativité.
L’érudition du compositeur savant fait place à une offre flamboyante par sa diversité de formes, que Les Cyclopes réinscrivent dans leur contexte, celui d’une oeuvre resserrée mais très aboutie (à la manière d’un Leonard de Vinci) ; dans celui de l’époque où a vécu Froberger dont les relations professionnelles, amicales, ressuscitent une constellation humaines et artistique de premier plan. Le cycle de concerts suit les voyages en Europe de Froberger, restituant ce maillage complexe et très riche d’influences entre les foyers et les nations qu’il a su approcher.

Les Cyclopes éclairent à quel point l’oeuvre de Froberger n’a rien d’anecdotique, c’est a contrario l’affirmation d’une superbe pensée pour la musique : c’est un penseur qui même confidentiel laisse en héritage une oeuvre fondatrice dans l’élaboration du langage baroque européen.

L’ÂME D’UN FESTIVAL EXPLORATEUR. Ainsi l’esprit de troupe, telle une conscience collective portĂ© par un geste commun d’une belle cohĂ©sion, inspire ici 6 programmes inĂ©dits (crĂ©ations, commandes du festival : quel autre festival en France dĂ©diĂ© aux musiques anciennes et baroques rĂ©alise le pari de l’invention, la crĂ©ation, le dĂ©frichement, le partage ?), couleurs et apports particuliers, cultivant ce qui n’a rien de convenu, prĂ©servant toujours la recherche sonore et musicale pour transmettre la clartĂ© et l’évidence d’un courant, d’une question au dĂ©part abstraite et Ă©rudite, mais qui au final, parle directement Ă  notre imaginaire contemporain.

Voici donc ce qui est particulier au Festival Musique et Mémoire et nul par ailleurs, l’esprit d’un atelier accessible, le dévoilement de la forge musicale, ouverts à tous : c’est la résolution d’une pensée savante enfin clarifiée par un geste clair, libre, naturel. C’est pourquoi tout ce qui se passe à Musique et Mémoire renouvelle notre approche actuelle des musiques anciennes et baroques. Audace et engagement, accessibilité et diversité des formes de concerts, voilà la clé d’un Festival exemplaire. Passionnant.

Compte rendu, festival. Haute-Saône, Musique et Mémoire. Week end II / 20-24 juillet 2016. Les Cyclopes à Musique et Mémoire. Les Cyclopes, ensemble instrumental et vocal , Bibiane Lapointe (clavecin) et Thierry Maeder (orgue), direction. Célébration des 400 ans de Johan Jacob Froberger en Haute-Saône.