COMPTE-RENDU, concert piano. Festival Dinard, les  11 et 12 août 2019. A Jaoui, C-M Le Guay, B Chamayou. la Comtesse de Ségur, Ravel.

COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 août 2019. Agnès Jaoui, comédienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayou, piano. Schumann, Ravel, Saint-Saëns, et la Comtesse de Ségur. La trentième édition du Festival International de Musique de Dinard est un cru exceptionnel. Claire-Marie Le Guay, sa nouvelle directrice artistique, l’a voulue festive, « fière de son histoire et tournée vers l’avenir ». Depuis le 10 août et jusqu’au 18, huit journées musicales (festival off et soirées) offrent la diversité de concerts dotés chacun d’une identité particulière. De la magie du concert d’ouverture, en plein air au parc de Port-Breton, au concert de clôture à l’église Notre-Dame, un public de tous âges, venu nombreux, aura partagé de belles émotions et de grands moments de joie musicale. Le 11 août, l’ambiance était à la fête pour les enfants, petits…et grands! Le 12 août, le pianiste Bertrand Chamayou donnait un mémorable récital.

 

 

EN FAMILLE AU CONCERT, AVEC CLAIRE-MARIE LE GUAY ET AGNÈS JAOUI
 

 

 

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On connait la proximité de Claire-Marie Le Guay avec la jeunesse, et son engagement depuis plusieurs années dans des projets originaux de sa création, à l’attention du jeune public. Pas étonnant de trouver alors au cœur de sa programmation un « concert en famille »! Attisée par la curiosité, je prends la route vers la côte d’Émeraude. Car ce dimanche 11 août, Claire-Marie Le Guay et Agnès Jaoui, qu’on ne présente plus, conjuguent leurs talents autour des Malheurs de Sophie. C’est Anaïs Vaugelade qui a monté cette histoire tirée du célèbre roman de la Comtesse de Ségur, des aventures toutes plus piquantes les unes que les autres! En amont, le travail de l’artiste Matthieu Cossé avec les élèves des écoles dinardaises au sein de l’association La Source créée par le peintre Gérard Garouste: un fond de scène illustrant de toutes les couleurs les péripéties de la petite fille. Voici donc que le public, toutes générations réunies, arrive dans l’auditorium Stephan Bouttet. La fête commence pour les enfants avec une grosse part de brioche, le quatre heures avant tout! Le concert affiche complet. Sur la scène, devant l’immense panneau peint, le grand piano à gauche, une table ronde et une chaise, peinte aussi de toutes les couleurs. Claire-Marie la pianiste, et Agnès la conteuse arrivent et donnent quelques indices: la musique de Schumann va illustrer la tendresse, l’espièglerie, les pleurs et les rires… Quoi de mieux en effet que le regard de ce compositeur sur l’enfance, dans ses Scènes d’enfants, son Album pour la jeunesse, et ses Scènes de la forêt? Ces courtes pièces jouées avec fraîcheur et poésie par Claire-Marie Le Guay s’articulent merveilleusement avec l’histoire qu’Agnès Jaoui raconte de façon extrêmement vivante, drôle et touchante. Les souvenirs personnels sont alors réveillés à mesure que les scènes se succèdent. Qui n’a jamais joué avec les fourmis lève le doigt! Nous reviennent les bêtises de notre propre enfance, ou les inventions burlesques de nos enfants qui ne manquent guère d’imagination, et auxquels on fait les gros yeux tout en contenant une énorme envie de rire! On reste pendu aux lèvres et aux doigts de nos deux artistes, et le temps a passé très vite lorsqu’arrive la fin du concert. Quel beau travail et quelle belle inspiration! Entrer dans le monde de la musique par la porte « Schumann », relier la musique à des émotions, des évocations, cela dans le fil d’une histoire et de ses multiples évènements, cela permet de la comprendre, de la sentir, et de la ressentir: vraiment une excellente idée que le compositeur aurait très probablement cautionnée! Les Malheurs de Sophie n’ont pas pris une ride, les bêtises des enfants restent et demeureront éternelles, comme l’est la musique de Schumann.
Les enfants enthousiastes se pressent dans le hall pour avoir le livre-disque et le faire dédicacer par leurs nouvelles idoles, emportant aussi le souvenir de leurs sourires bienveillants et magnifiques.

 

 

BERTRAND CHAMAYOU TRIOMPHE AVEC SCHUMANN, RAVEL ET SAINT-SAËNS 

 

 

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Le lundi 12 août, carte blanche est donnée au pianiste Bertrand Chamayou, qui se produit le soir dans l’église Notre-Dame. À 38 ans, ce musicien d’une sobriété et d’une modestie à toute épreuve, confiant en son art, sait que la musique n’a pas besoin d’artifices ni de paillettes. Constant dans sa carrière, il est une des valeurs sûres et reconnues du grand piano français. Il ne fait rien au hasard, mais de vrais choix artistiques, comme ce programme Schumann, Ravel, Saint-Saëns.

En ouverture, il joue le Blumenstück opus 19 de Schumann. Les couleurs pastel de ce bouquet délicat au romantisme juvénile se diluent un peu dans l’acoustique réverbérante de la nef, mais l’oreille s’accommode des sonorités diaphanes presque irréelles, baignées d’une pédale qui sur-ligne le legato, et la magie poétique opère, provoquant les applaudissements enthousiastes du public. Les pianistes du festival ont une chance énorme: celle d’avoir pour compagnon sur scène un superbe et inspirant Bösendorfer (280VC), un piano à la très grande personnalité. Bertrand Chamayou s’en est approprié le clavier comme les sonorités, et le résultat est purement extraordinaire, dans le Carnaval opus 9 puis dans Saint-Saëns qu’il donne en seconde partie. Ses basses profondes, ses aigus doux et chaleureux, moins démonstratifs et lumineux que ceux d’un Steinway « classique », ses teintes un peu rabattues, son registre médium qui a de la chair, sont de vrais atouts pour le pianiste, et pour le répertoire qu’il joue ce soir. Comme il plante la scène de théâtre dans le Préambule! C’est une grande parade pompeuse puis survoltée qui introduit la farandole bigarrée des personnages schumaniens, magnifiée par ce piano. Chamayou ne nous laisse pas respirer d’une miniature à l’autre et nous emporte dans le tourbillon de ce carnaval, avec mordant, impétuosité, piquant, (Arlequin, Florestan…) mais aussi tendresse, emphase et euphorie (Valse noble, Eusébius, Chiarina, Pantalon et Colombine, Promenade…). Le pianiste ne s’y alanguit pas (Chopin, Valse allemande). Que de caractère dans ses personnages, Pierrot sombre et triste, Arlequin bondissant, et quelle vivacité dans Papillons, la joie pétillante de Lettres dansantes et de Reconnaissance!  Le tourbillon s’accélère dans la Marche des Davidsbündler contre les philistins, pour finir en  spectaculaire apothéose. On reste bouche bée devant pareille interprétation, que l’on ne manque pas de rapprocher de celle légendaire de Youri Egorov.

Bertrand Chamayou enregistra l’intégrale de l’œuvre pour piano de Ravel qui parut en 2016 et fut unanimement récompensée. Il joue ce soir les Miroirs, sublimés eux aussi par les sonorités du piano. Ses Noctuelles aux couleurs changeantes et prononcées dans les aigus, sont dans leur mobilité fuyantes et énigmatiques. L’univers d’Oiseaux tristes change du tout au tout: immobilité et raréfaction jusqu’à l’extinction, silence épais d’un insondable mystère de ses notes répétées en écho dans l’échappement de la touche. Une barque sur l’océan semble être directement inspirée des lieux environnants: la mer, ce spectacle vivant aux reflets multiples, sculptée par le vent, se retrouve jusque dans ses profondeurs sous les doigts du pianiste. Aucune monotonie dans les arpèges: entre calme et bourrasques, Il s’y passe une foule de choses. Le piano répond à la perfection notamment dans ses graves, à la mise en volume créée par le musicien. Son jeu se fait incisif et crâneur, impulsif et flamboyant, alluré et séducteur, dans l’Alborada del Grazioso, et la Vallée des Cloches résonne dans la profondeur de champs de ses nappes sonores, nous immergeant dans son mystère.

Ni vu ni connu Chamayou passe insensiblement à Saint-Saëns, avec les Cloches de las Palmas cette fois, si proche de l’atmosphère ravélienne, et en même temps si loin! il y a probablement quelque chose de plus pittoresque et explicite chez Saint-Saëns, en témoignent les effets de mandoline, les images si admirablement suggérées par le pianiste, sous une virtuosité pianistique qui fait sonner l’instrument. Les deux Mazurkas (n°2 opus 24 et n°3 opus 66) dansent à la Chabrier, et feraient aussi penser à Grieg, si elles n’avaient pas cette clarté, cette énergie propre au plus emblématique compositeur de l’école française. L’Étude en forme de valse (opus 52 n°6) est d’une virtuosité fulgurante: Chamayou scotche littéralement le public dans une interprétation extrême et spectaculaire de cette pièce qui provoque un tonnerre d’applaudissements. Les six cents dinardais (permanents ou de passage) saluent le talent immense de cet artiste par une ovation debout. Trois bis pour les combler: la Pavane pour une infante défunte de Ravel, la Toccata du Tombeau de Couperin, plus endiablée que jamais, et une Fille aux cheveux de lin de Debussy de la plus belle eau.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 août 2019. Agnès Jaoui, comédienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayou, piano. Schumann, Ravel, Saint-Saëns, et la Comtesse de Ségur.

COMPTE RENDU, festival. GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2019. Les 25, 26 et 27 juillet 2019. « PARIS », Gabetta, Chamayou, Petibon…

COMPTE RENDU, festival. GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2019. Les 25, 26 et 27 juillet 2019. « PARIS », Gabetta, Chamayou, Petibon…
gstaad-menuhin-festival-2019-PARIS-annonce-présentation-classiquenews-582Christoph Müller, intendant général du GSTAAD MENUHIN Festifal, d’édition en édition, ne cesse d’affirmer sa singularité estivale, a contrario d’autres festivals suisses et européens dont la programmation demeure éclectique mais confuse, souvent standardisée à force d’artistes invités au profil interchangeable. Rien de tel à Gstaad chaque été tant l’équation entre Nature et Musique s’avère préservée, et même sublimée. En choisissant (et fidélisant) à présent certains artistes de la scène internationale, Christoph Müller a su marquer son festival d’une forte identité artistique, que le geste singulier « d’ambassadeurs », tels Sol Gabetta, Jonas Kaufmann, Yuja Wang, – et cette année Bertrand Chamayou, présenté en “artiste en résidence”,  rend spécifique.

GSTAAD, UNE ARCADIE RETROUVÉE ENTRE NATURE ET MUSIQUE

Le festivalier qui vient à Gstaad, ou réside dans les villages voisins de Schönried ou de Saanen (entre autres), retrouve ainsi le charme spécifique de programmes musicaux rares voire inédits, au sein d’églises souvent séculaires, à la nef de bois tapissée, dont la rusticité et le caractère champêtre offrent une inusable séduction pastorale. Ailleurs on aime et se délecte de musique baroque sur le motif (en Vendée : voyez le festival de William Christie chaque mois d’août aussi, en ses jardins que le chef jardinier a totalement dessinés) ; ou d’opéras sur nature (allez à Glyndebourne où le spectateur trié sur le volet peut pique-niquer sur un gazon des plus tendres, entre deux actes, pourvu que le bosquet soit confortable…). A Gstaad, s’ajoute le décor, majestueux, onirique, des montagnes et sommets alpins d’une irrésistible solennité. Le rêve d’une Arcadie alpine se précise à Gstaad.

Grâce à la diversité des formes musicales, le temps de notre (trop court) séjour : récital de piano, musique de chambre, récital lyrique…, le Gstaad Festival Menuhin sait répondre à tous les goûts. A l’offre élargie répond la beauté des sites naturels préservés dans cet écrin unique au monde, d’une Suisse verte et florissante. Entre chaque concert (le soir à 19h30), le festivalier marcheur peut se hisser jusqu’aux sommets grâce aux remontées mécaniques de Wispile, Rellerli ou de Wasserngrat. Il y contemple le vertige qu’offre la vision panoramique des vallées tranquilles, dignes des meilleurs compositions d’un Caspar Friedrich. Gstaad chaque été s’adresse au mélomane exigeant comme au randonneur épris de tourisme vert. Les 3 concerts des 25, 26 et 27 juillet auxquels nous avons assisté, n’ont pas manqué de confirmer la forte attractivité du Gstaad Menuhin Festival (63ème édition à l’été 2019).

 

 

 

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Bertrand CHAMAYOU, Sol GABETTA, Christoph MÃœLLER
(© Raphaël Faux / GSTAAD MENUHIN Festival 2019)

 

 

 

 

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Musique de chambre, récital de piano, concert lyrique…

3 concerts exceptionnels au GSTAAD Menuhin Festival 2019

 

 

 

 

 

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CHAMBRISME à la française…
Jeudi 25 juillet 2019. Le thème de cette année célèbre PARIS à travers les compositeurs qui ont marqué le paysage hexagonal comme l’histoire de la musique tout court. Ce sont aussi des interprètes que la sensibilité et le sens des couleurs comme de la transparence – qualités essentiellement parisiennes et françaises, destinent précisément au sujet générique : ainsi, le pianiste toulousain Bertrand Chamayou (né en 1981, élève de Jean-François Heisser) affirme une maturité à la fois, rayonnante et réservée au service de programmes multiples (5 annoncés pour cette édition 2019) qui en font « l’artiste en résidence » de ce cru. Dans l’église mythique de Saanen, là même où a joué le fondateur Yehudi Menuhin dès 1957 (pour les débuts du Festival suisse), le Français partage la scène avec la violoncelliste Sol Gabetta, autre ambassadrice de charme, chaque été à Gstaad : les deux artistes se connaissent depuis de très longues années ; depuis l’adolescence, ils jouent très souvent ensemble ; mais ce soir, c’est la première fois qu’ils opèrent de concert à Saanen.
Dès la Sonate de Debussy (1916), claire révérence à l’esprit de Rameau et de Watteau, la complicité des deux interprètes rayonnent d’une même ardeur, souvent plus mesurée et mieux ciselée chez Sol Gabetta dont on ne cesse de se délecter de la grâce intérieure et du caractère d’urgence enflammée ; l’épure, le sens de la fulgurance, comme le picaresque de la Sérénade (habanera avec effet de mandoline) fourmille d’éclats à la façon des Français baroques (on pense davantage à Couperin qu’à Rameau, dans cette alliance ineffable entre langueur mélancolique et panache ironique). Puis, la libération (cadence du 3è et dernier mouvement) est réservée au violoncelle, là encore d’une fierté latine (espagnole, proche d’Ibéria) que la violoncelliste illumine avec cette tendresse fluide et intérieure qui est sa marque. Aux cordes rubanées, d’une exquise langueur chantante répond parfois un piano trop dur auquel échappe à notre avis, le ton de saturnisme lunaire et nostalgique du Pierrot que Debussy avait imaginé en second plan.
La révélation de la soirée demeure la Sonate de Poulenc, aussi flamboyante (et parfois bavarde) qu’oubliée depuis sa création en 1949. Poulenc se rapproche du cercle de Debussy et Ravel car il apprit le piano avec Ricardo Viñes, – immense interprète des deux ainés de Poulenc. En 4 mouvements, chacun très caractérisé et riche en contrastes, la FP 143 collectionne rythmes et atmosphères mais sait aussi plonger dans la tendresse qui berce en une gravité saisissante (Cavatine). Agile et volubile, inspiré et complice, le duo Gabetta / Chamayou convainc du début à la fin par ses allers retours percutants, dessinés, d’une nervosité affectueuse.
Dernier volet de ce triptyque chambriste à Saanen, la Sonate pour violoncelle de Chopin (1848) écrite pour le virtuose et ami lillois Auguste-Joseph Franchomme. Dernière des quatre Sonates, la Sonate opus 65 étonne par la fusion très réussie entre les deux instruments, un accord qui retrouve l’entente de la Sonate de Debussy : s’y affirme ce goût de l’équilibre formel (peut-être inspiré par le traité de Cherubini que le dernier Chopin lit et relit comme pour mieux structurer ses dernières œuvres… surtout celles non strictement pianistiques). Le sens du phrasé propre à Sol Gabetta facilite l’élucidation du rubato chopinien que beaucoup de ses confrères et consœurs ne maîtrisent pas avec autant d’évidence : comme souvent dans son jeu intériorisé, le chant du violoncelle semble surgir de l’ombre, porté, incarné par une énergie viscérale, organique. On y remarque en particulier la valse languissante du trio dans le Scherzo ; surtout l’entrain et la vivacité du Finale où rayonne l’entente idéale des deux artistes. On aime à Gstaad le défi des duos de musiciens : ce soir, l’intelligence en partage et le sens d’une même musicalité expressive font la valeur de ce programme. L’esprit de Paris s’est incarné dans l’élégance et la profondeur, grâce à deux interprètes heureux de jouer ensemble.

 

 

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BERTRAND CHAMAYOU, alchimiste ravélien
Le lendemain, autre programme, autre lieu, mais les festivaliers retrouvent Bertrand Chamayou pour son récital en soliste, vendredi 26 juillet, dans la petite église de Rougemont, dont le volume de la nef est couronné par la figure d’un sublime Christ sur la croix dont le dessin est du début XVIIè. Le programme est ambitieux et s’ouvre d’abord par Schumann. A l’écoute de Carnaval principalement, la schizophrénie double de Robert le romantique, alternativement Florestan et Eusebius nous paraît dépourvue de nuances troubles, trop marquée, trop sèchement assénée. Dommage. Par contre, après la pause, un tout autre univers nous est révélé sous les doigts plus naturels et comme frappés d’évidence du pianiste français : les 5 joyaux de « Miroirs » de Ravel (1906) éblouissent par leur justesse, un flux organiquement captivant, des nuances infinies qui ciselées dans la résonance et les couleurs, miroitent : ils nous invitent au grand banquet des scintillements ravéliens.

 

 

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Aucun doute, Bertrand Chamayou se montre immense poète, alchimiste évocateur, à la fois passeur des sortilèges et grand ambassadeur du sorcier Ravel. On y perce le secret d’épisodes suspendus et picturaux dont le génie de la ligne et des impulsions esquissées, compose pourtant une cathédrale harmoniquement subtile et onirique, aux caractères et accents fermes et nets, à couper le souffle. Le jeu est solide et il respire. Le sérieux, la probité voire le scrupule du pianiste en comprennent et les équilibres millimétrés et la brillance évanescente. En surgit un Ravel à la fois cérébral et sensuel dont l’esprit des couleurs vibre, s’exalte, ambitionne un nouveau monde ; quand l’élan et l’audace des harmonies toujours imprévisibles font imploser l’assise et l’architecture. On connaît les deux fragments que Ravel orchestra par la suite : Une barque sur l’océan et Alborada del Gracioso (Aubade du bouffon).
Ecouter ce soir à Rougemont, l’intégralité du cycle des 5 pièces relève d’une expérience singulière où le compositeur semble réinventer tout le langage musical pour piano. On s’y berce de sonorités à la fois enveloppantes et écumantes, enivrés par un pur esprit expérimental. La liberté harmonique sous les doigts flexibles, facétieux, enchanteurs du pianiste, saisit immédiatement : on y perçoit un Ravel, grand prêtre des images et illusions, peintre des modernités et du futur qui ose plus loin que Debussy. Ses Miroirs dévoilent le son de l’invisible et de l’inconnu, selon la conception d’un aigle agile et visionnaire, libéré de toute entrave, et narrative et stylistique. « Noctuelles » expriment l’envol des papillons noctambules, leur légèreté désirante ; « Oiseaux tristes » (dédié au créateur Riccardo Viñes), touche au cœur de la magie animalière qui inspire et révèle un Ravel ornithologue : Bertrand Chamayou sublime le chant solitaire d‘oiseaux désespérés saisis par la chaleur de l’été (quoi de plus actuel au moment où une canicule terrifiante s’abat sur l’Europe?) : c’est la plus courte pièce… et la plus bouleversante.
Les couleurs d’ « Une barque sur l’océan
 » (dédié au peintre Paul Sordes du groupe des Apaches) envoûtent par leurs balancements marins, éperdus, suspendus, enivrants. « L’Aubade du bouffon » (/Alborada del Gracioso) semble citer Chabrier, modèle pour Ravel et premier compositeur à ouvrir dans les champs français, la grande perspective des rythmes hispaniques : le nerf et le sens du dessin leur confèrent ici, sous les doigts magiciens de Bertrand Chamayou, une carrure et un allant, phénoménaux. Enfin, « La vallée des cloches » déploie cette sensualité ondulante, serpent harmonique qui séduit, tout en fermeté onirique et qui au final, fait imploser la forme. Conception et geste fusionnent : ils éclairent combien le sens de la musique ravélienne est pictural, synthèse inouïe du Monet coloriste et du Picasso, concepteur réformateur. La séquence relève du prodige et confirme définitivement l’adéquation comme les affinités de Bertrand Chamayou avec l’auteur de Gaspard de la nuit. Les effets de miroir se poursuivent précisant d’autres filiations que l’on ne soupçonnait guère : aux cloches ravéliennes répondent celles (pourtant plus tardives) d’un Saint-Saëns, lui aussi soucieux de couleurs comme de résonances (« Les cloches de Las Palmas »). Voici donc l’auteur de Samson et Dalila mis au parfum de l’innovation… en bis de ce récital saisissant, la rare toccata du Tombeau de Couperin, ultime offrande ravélienne où l’espace et le temps deviennent couleurs et mouvements. Récital mémorable.
 

 

 

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MOZART INCANDESCENT
Le lendemain (samedi 27 juillet 2019) retour dans l’église de Saanen. Lever de rideau des plus engageants, l’ouverture des Nozze di Figaro trépigne et fait claquer les tutti, – l’orchestre sur instruments d’époque La Cetra ne manque pas de nervosité ; c’est une préparation idéale et très dramatique pour l’apparition de la diva française Patricia Petibon dont la silhouette relève d’une pythie hallucinée, sorte d’extraterrestre de passage, engagée dans un chant surexpressif, à la gestuelle volontaire.

 

 

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La chanteuse a du chien et du tempérament. Par respect du public et de la musique, elle leur donne tout. Fabuleuse créature délirante plutôt que cocotte statique, la cantatrice a construit un programme majoritairement mozartien qui va crescendo, depuis la langueur tendre et inquiète de Barbarina (des Nozze justement), à la solitude mélancolique de la Comptesse (Porgi amor : victime impuissante des désillusions amoureuses). Puis c’est l’écriture parisienne du dernier Gluck en France (Paride ed Elena) dont on savoure l’esprit pastoral, la tendresse simple dont s’est tant délecté Rousseau.
La seconde partie affirme l’impétuosité des instrumentistes, leur qualité roborative sous la direction parfois mécanisée, un peu sèche et roide du chef en manque de nuances (symphonie VB 142 de Joseph Martin Kraus). Enfin, chauffée et prête à en découdre dans cette arène néoclassique, pleine de furie comme d’élans vengeurs, « Sturm und drang » (tempête et passion), Patricia Petibon finit le portrait lyrique qu’elle avait amorcé en première partie : sa Giunia (Lucio Silla, premier seria d’une ardeur inédite alors) n’est que frémissement et invocation sincère ; l’imprécation d’Alceste « Divinités du Styx » s’impose par sa noblesse et sa désespérance ample.

 

 

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Mais l’acmé de ce récital qui célèbre le style tragique et pathétique à Paris propre aux années 1770 et 1780, demeure Idomeneo, autre seria majeur de Mozart, en sa somptueuse parure orchestrale (l’ouverture majestueuse et impétueuse, mieux réussie par La Cetra) : paraît Elettra, victime haineuse et rageuse que son impuissance là encore rend inconsolable et persiflante, au bord de la folie : cette Électre de Mozart prolonge, en conclusion de tout l’opéra, la série des magiciennes baroques (les Médée, Alcina et Armide), pourtant solitaires et finalement démunies ; le chant se fait au delà de l’invocation terrifiante (digne d’une Gorgone car elle évoque la morsure des serpents), expression troublante d’une dépression personnelle : la furie est un être détruit. Formidable actrice au chant servant le texte, Patricia Petibon éclaire ce qui à Paris à la veille de la Révolution, – comme ce soir à Saanen, a troublé le public : l’expression du tragique désespéré. Présence et incarnation, irrésistibles.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, festivals. GSTAAD MENUHIN Festival, les 25, 26 et 27 juillet 2019. «  PARIS » : Debussy, Poulenc, Chopin / RAVEL, Saint-Saëns / Mozart, Gluck… Sol Gabetta (violoncelle), Bertrand Chamayou (piano), Patricia Petibon (soprano). La Cetra (Karel Valter, direction). / Illustrations : © Raphaël Faux /   gstaadphotography.com / GSTAAD MENUHIN Festival 2019

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A VENIR... Le GSTAAD MENUHIN FESTIVAL se déroule en Suisse (Saanenland) jusqu’au 6 septembre prochain. Parmi les nombreux événements musicaux annoncés, voici nos 10 coups de coeur à ne pas manquer :

 

 

1
Samedi 3 août 2019
19h30, Eglise de Saanen
Musique de chambre
La Truite – Semaine française IV
Ibragimova, Power, Gabetta & Chamayou
Alina Ibragimova, violon
Charlotte Saluste-Bridoux, violon
Lawrence Power, alto
Sol Gabetta, violoncelle
Yann Dubost, contrebasse
Bertrand Chamayou, piano
Artist in Residence 2019

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/musique-de-chambre-03-08-19-2

 

 

2
Dimanche 11 août 2019
18h00, Eglise de Saanen
Concert orchestral
80 ans de Bartók à Gstaad – Bartók et la Suisse I
Bertrand Chamayou & Kammerorchester Basel
Bertrand Chamayou, piano
Artist in Residence 2019
Kammerorchester Basel

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/gala-concert-orchestral-11-08-19

 

 

3
Jeudi 15 août 2019
17h30, Tente du Festival de Gstaad
L’Heure Bleue
Gstaad Conducting Academy – Concert de clôture III
Gstaad Festival Orchestra
Etudiants de la Gstaad Conducting Academy

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/l-heure-bleue15-08-19

 

 

4
Samedi 17 août 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
Pathétique – Manfred Honeck & Seong-Jin Cho
Gstaad Festival Orchestra II
Seong-Jin Cho, piano
Gstaad Festival Orchestra
Manfred Honeck, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-17-08-19

 

 

5
Vendredi 23 août 2019
19h30, Eglise de Saanen
GALA Concert orchestral
Cecilia Bartoli, mezzo-soprano
Vivaldi : airs d’opéras & concertos
Les Musiciens du Prince – Monaco
Andrés Gabetta, Violine & Konzertmeister

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/gala-concert-orchestral-23-08-19

 

 

6
Samedi 24 août 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Opéra version de concert
Carmen
Gaëlle Arquez, mezzo-soprano (Carmen)
Marcelo Alvarez, ténor (Don José)
Julie Fuchs, soprano (Micaëla)
Luca Pisaroni, baryton (Escamillo)
Uliana Alexyuk, soprano (Frasquita)
Sinéad O’Kelly, mezzo-soprano (Mercédès)
Manuel Walser, baryton (Le Dancaïre)
Omer Kobiljak, ténor (Le Remendado)
Alexander Kiechle, basse (Zuniga)
Dean Murphy, baryton (Moralès)
Chœur philharmonique de Brno
Orchestre de l’Opéra de Zurich – Philharmonia Zurich
Marco Armiliato, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/opera-concertant-24-08-19

 

 

7
Vendredi 30 août 2019
19h30, Eglise de Saanen
Musique de chambre
Capriccioso – Daniel Lozakovich
Daniel Lozakovich, violon
Sergei Babayan, piano

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/musique-de-chambre-30-08-19

 

 

8
Samedi 31 août 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
Symphonie fantastique
Mikko Franck & Gautier Capuçon
Gautier Capuçon, violoncelle
Orchestre philharmonique de Radio-France (Paris)
Mikko Franck, direction
Symphonie Fantastique de Berlioz / Concertopour violoncelle n°1 de Saint-Saëns

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-31-08-19

 

 

9
Dimanche 1er septembre 2019
18h, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
De Wagner à Ravel – Classique France-Allemagne
Klaus Florian Vogt & Gergely Madaras
Klaus Florian Vogt, ténor
Airs de Parsifal, Lohengrin (Wagner) / Boléro de Ravel
Orchestre National de Lyon
Gergely Madaras, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-01-09-19

 

 

10
Vendredi 6 septembre 2019
19h30, Tente du Festival de Gstaad
Concert symphonique
«Rach 3»
Myung-Whun Chung & Yuja Wang
Yuja Wang, piano
Staatskapelle Dresden
Myung-Whun Chung, direction

https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr/programme-and-location/concerts-2019/concert-symphonique-06-09-19

 

 

 

 

TOUTES LES INFOS ET LES MODALITES DE RESERVATIONS
sur le site du GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2019
https://www.gstaadmenuhinfestival.ch/fr

 

 

 

 

COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, le 11 mars 2019. DEBUSSY. POULENC. RACHMANINOV. Gabetta / Chamayou.

Chamayou-Gabetta©MarcoBorggreveCOMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 11 Mars 2019. C. DEBUSSY. F. POULENC. S. RACHMANINOV . Sol Gabetta / B.Chamayou. Le duo musical Sol Gabetta et Bertrand Chamayou peut effectivement prétendre à un accord parfait ; les deux jeunes musiciens se connaissent depuis bien longtemps, plus de 15 ans d’amitié, et des concerts en duo depuis dix bonnes années. Leur retour à Toulouse, en terres conquises, dans le cadre des Musicales Franco-Russes est un vrai bonheur. La grâce diffuse autours de Sol Gabetta et le pianiste plus sage semble gagné par le feu secret ou extraverti de sa collègue. La Sonate de Debussy pour violoncelle et piano est d’une grande subtilité et permet des éclairages divers selon les interprètes. Ainsi la version de Sol Gabetta et Hélène Grimaud est bien connue (enregistrée par DG). Ce soir la violoncelliste, en artiste sensible, propose tout autre chose avec la complicité de Bertrand Chamayou.

Gabetta et Chamayou l’accord parfait !

Dès sa première intervention, elle entraine le pianiste dans un jeu moins extraverti et plus complexe. Les nuances sont subtiles, au bord de l’audible, et le rythme s’assouplit au point d’évoquer le jazz par instants. Sol Gabetta conduit l’auditeur dans une sorte de danse, comme au bord du gouffre, alors que le piano sert de repère et parfois abruptement avec des notes comme stoppées. La Sonate de Poulenc, plus ludique, parfois canaille, permet de beaux moments de complicité entre les deux musiciens. Le lyrisme semble détendre le tempo qui peut se resserrer avec énergie dans les moments plus rythmés. Cette écoute mutuelle permet un réglage délicat des nuances, et le naturel qui se dégage du jeux des deux musiciens, est confondant. Sans vraiment beaucoup se regarder, ils vivent la même musicalité comme par enchantement.

Après ces deux bijoux, qui avec beaucoup d’originalité présentent un style français du XX ème siècle, plutôt moderne et audacieux, la deuxième partie, russe, sera plus sage et plus romantique. En effet, la Sonate de Rachmaninov, plus ample,  permet l’expression du dernier romantisme avec des moments d’angoisse et même de mélancolie, très évocateurs de l’âme russe … si intemporelle. Nos deux amis offrent avec beaucoup de délicatesse cette âme russe tourmentée qui cherche à oublier sa souffrance dans la douceur du lyrisme du violoncelle comme une voix maternelle consolatrice.
Sol Gabetta avec beaucoup de pudeur chante à perdre l’âme mais toujours entre noblesse et élégance. Bertrand Chamayou ravive son piano symphonique dans les moments solistes mais cherche toujours à s’équilibrer avec les sonorités délicates de sa partenaire.

Voici un vrai duo qui développe et amplifie les qualités de chacun. Sol Gabetta semble ce soir capable d’audaces interprétatives très délicates, alimentées par un feu constamment renouvelé ; Bertrand Chamayou ose davantage aller vers un jeu chargé d’émotions, lui dont le piano maitrisé est si spectaculaire, gagne considérablement en émotions.

Le succès public est considérable. Ainsi leurs deux bis accordés sont marqués d’abord par la mélancolie douloureuse de Tchaikovsky dans une berceuse, puis un duo plus surprenant qui libère les deux musiciens : elle avec une frénésie et une inventivité coquine ; lui avec une sorte de déhanché très libre dans son jeu. Le public a été absolument charmé par les deux musiciens ne faisant qu’une seule âme musicale. Dans ce programme intelligent les sensibilités de  France et de Russie ont été mises en vedettes et avec un égal bonheur dans ce beau concert des Musicales Franco-Russes.

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Compte rendu concert. Toulouse. halle-aux-Grains, le 11 mars 2019. Claude Debussy (1862-1918) : Sonate n°1 pour violoncelle et piano en ré mineur ; Francis Poulenc (1899-1963) : Sonate pour violoncelle et piano ; Serge Rachmaninov (1873-1943) : Sonate pour violoncelle et piano en sol majeur, op.19 : Sol Gabetta, violoncelle, Bertrand Chamayou, piano. / Photo Chamayou-Gabetta ©MarcoBorggreve

CD. Schubert par Bertrand Chamayou, piano (Erato, 2013)

chamayou_erato_cd_schubert-chamayou-3CD. Schubert par Bertrand Chamayou, piano (Erato, 2013). Le toulousain Bertrand Chamayou, 32 ans, sort un nouvel album consacré à Schubert chez Erato. Rien n’est comparable à l’univers schubertien au piano : il y faut exprimer cette nostalgie de l’indicible : sensucht (mélancolie purement germanique propre aux Romantiques), vrai défi pour l’interprète. Les amateurs pourront en évaluer la palpitante texture, remarquablement transmise entre transe et finesse à l’opéra par Jonas Kaufmann qui n’a pas hésité à intituler ainsi (Sensucht) un récent cd en tout point irrésistible … Pour son 5ème disque, le trentenaire pianiste revient surtout à une partition qui est le cÅ“ur de son nouveau programme : la Wanderer fantaisie de Schubert, un massif qui se dérobe souvent sous les doigts étrangers, et qui parfois se révèle sous le feu plus suggestif de quelques interprètes en affinité. Car même si ses Schubertiades laissent un sentiment de jeunesse joviale et généreuse, réunie entre musiciens virtuoses, il y a de la profondeur et une gravité pudique qui se lit partout, dans chaque mesure. Chamayou compose sa propre schubertiade, glanant ici et là parmi les Å“uvres de Franz, intercalant aussi des pièces a priori hors sujet mais d’esprit proche et fraternel dans une progressive introspection à partager : Lieder transcrits par Liszt, Impromptus, deux Ländler (inspirées par des thèmes folkloriques), une valse filtrée par Strauss lui-même … C’est au final un portrait personnel et un hommage à la figure de Schubert : compositeur viennois errant, sans attaches, qui laisse une ombre tenace mais évanescente d’une irrésistible profondeur, associant légèreté et amertume, blessure et espérance, renoncement et ivresse tendre, appétit et désir, humilité et repli.

Schubert un peu lisse et poli …

A force de clarification, le jeu du solaire Bertrand Chamayou s’expose unilatéralement dans la … lumière. L’éloquence de son contrepoint, l’équilibre parfois très affirmé (trop) de sa polyphonie contredisent la sensibilité d’un compositeur qui bascule constamment dans l’oubli, l’anéantissement, l’effacement de soi, le grisâtre fécond et milles autres nuances intermédiaires… le pianiste ferait-il trop de concerts au point de manquer de temps pour approfondir réellement chacun de ses disques ? C’est le sentiment qui nous traverse à l’écoute des premiers mouvements de son Schubert initial : Allegro con fuoco (ma non troppo – !) et Adagio de la Wanderer justement.
Dans ce portait aux facettes indirectes qui passent par les transcripteurs, Liszt donc ou le très intéressant Richard Strauss de la fin (Kupelwieser-Walzer de 1826 transcrite en 1943), la figure de Schubert reste lointaine ; les doigts agiles et déliés, moins précis et nuancés à la main droite en particulier dans les aigus affleurent le mystère Schubert sans atteindre son essence (voilà pourquoi le plus grands n’ont vraiment délivrer le message schubertien qu’en fin de carrière). C’est pourquoi de notre point de vue, son disque Liszt précédent était beaucoup mieux investi, plus naturellement interrogatif. Restent les 3 Impromptus de l’opus D946 : le premier Allegro assai en mi bémol majeur suffoque à peine (saturation de la sonorité, prise de son trop ronde ou lisse, il y manque les vertiges nuancés que d’autres plus inspirés ont su y apporter : l’ambiguité, l’ambivalence, les spasmes entre terreur et panique…). La neutralité du jeu par trop de retenue échappe à toute intériorité déchirée (le choix du Steinway superbe Rolls au son plein et lisse évite ici toute aspérité, pourtant si bénéfique dans le cas du trauma silencieux d’un Schubert à jamais et surtout dans ce programme… inatteignable). L’Allegretto en mi bémol mineur manque de cette légèreté fragile, filigranée, sur le fil mais l’énoncé de l’innocence recouvrée, espérée, toujours caressée et lointaine à la fois gagne une présence mieux exprimée ; dans la réitération du motif et dans le changement plus marcato du second thème, le pianiste semble faire surtout de clarté et sobriété, son principal  et décidément systématique mode expressif, au détriment d’une douleur plus secrète qui reste malheureusement … absente. C’est comme s’il s’interdisait toute effusion sincère, évacuant l’énoncé, le précipitant même, sans failles ni doutes. Enchaîner aussi rapidement l’Allegro en ut majeur (dernier volet du triptyque) relève pour nous de la faute comme s’il s’agissait d’évacuer toute la charge émotionnelle qui a précédé, sans le temps nécessaire de la méditation, du silence réparateur… curieux sens des passages. Evidemment dans cet ultime Schubert, la digitalité extérieure voire démonstrative et percutante du pianiste sert mieux un morceau où priment le nerf des contrastes, la vitalité comme le caractère des motifs rythmiques. Dommage. La Schubertiade imaginaire de Bertrand Chamayou trop lisse, trop précipitée nous laisse mitigés. Peut être attendions-nous trop de ce nouvel album… Aborder Schubert n’est-il pas trop tôt pour le pianiste?

Franz Schubert (1797-1828) : Wanderer Fantasie D760, 1822. 3 Klavierstücke, Impromptus, D946, 1828. Bertrand Chamayou, piano Steinway. 1 cd Erato. enregistrement réalisé à Paris Salle Colonne, en novembre 2013. Si le disque Schubert de Bertrand Chamayou nous laisse réservé, faîtes vous votre propre opinion en écoutant le pianiste lors de ses prochains passages à Bordeaux et La Rochelle …

En concert : le 9 mars à Bordeaux, le 7 avril 2014 à La Rochelle