COMPTE-RENDU, opéra. SALZBOURG / Salzburg Festspiel 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Beekman, Desandre, Max Hopp… Barrie Kosky.

salzbourg vignette festivalCOMPTE-RENDU, opéra. SALZBOURG / Salzburg Festspiel 2019, le 17 août 2019. OFFENBACH : Orphée aux enfers. Beekman, Desandre, Max Hopp… Barrie Kosky. Avec cette nouvelle production savoureuse, Salzbourg 2019 fête à son tour le bicentenaire Offenbach 2019, légitime offrande accréditée par la validation préalable du spécialiste JC Keck, auteur de l’édition critique des opéras du divin Jacques. Orphée apporte dans l’histoire de l’opéra, sa verve impertinent et bouffe, au délire déjanté, drôlatique, dont l’australien Barrie Kosky, par ailleurs directeur du Komische Oper Berlin (l’Opéra comique berlinois), fait un spectacle en tableaux bien caractérisés, dignes d’une revue musicale. Très inspiré par le rire délirant d’Offenbach, sa facétie volontiers lubrique et débraillée, Kosky prend la partition à la lettre et « ose » montrer ce que la partition exprime au plus profond : le goût de la luxure, l’érotisme paillard, la décadence orgiaque à tous les étages (de l’Olympe aux enfers) ; mais de cette traversée sauvage et libertaire, l’héroïne Eurydice apprentie au plaisir, apprend son émancipation ; d’objet sexuel échangé, entre Pluton qui l’enlève à Jupiter qui la butine au sens strict (déguisé en mouche abeille à l’acte II), la compagne ressuscitée d’Orphée se fait par sa seule volonté, bacchante et maîtresse de son plaisir. Quant à la morale incarnée, cette « opinion publique » soucieuse de sociabilité et de convenance (ici incarnée par la mezzo ASV Otter), personne n’est dupe de sa fausse sincérité : s’il faut sauver les apparences coûte que coûte (même s’il n’aime plus Eurydice et se félicite d’en être débarrassé, Orphée doit reconquérir celle qui lui a été ravi), personne ne se trompe dans ce jeu de dupes.
Dieux comme mortels sont obsédés par la gaudriole : le sexe mène la danse, mais, -référence à notre époque oblige-, seule compte la liberté dans le désir ; aucune place à la contrainte. Au départ, désirante ennuyée désemparée (par son mari violoneux insipide), Eurydice après moult ballets et séquences de domination / séduction, conquiert son propre désir: au terme de cette épopée parodique où elle est la poupée consentante de Pluton / Aristée puis de Jupiter / Jupin (Zeus libidineux), la bergère affirme enfin sa volonté libre et entière de femme maîtresse de son corps et de ses désirs, en Bacchante (dernier cancan ou galop infernal qui est aussi une hymne délirant à l’ivresse émancipatrice de Bacchus).

 

 

 

 

Lubrique déjanté mais Eurydice libérée

 

 

 

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Si au sein du public très convenable justement de la Maison pour Mozart de Salzbourg (Haus fĂĽr Mozart), certains petits bourgeois ont huĂ© la mise en scène de Kosky, « choquĂ©s » de voir petites bites et vulves dessinĂ©s ou cousues, explicites, – y compris entre les jambes des danseuses du cancan, force est de louer la justesse de la lecture ; derrière la fantaisie divertissante de la comĂ©die d’Offenbach, s’affirme une directe parodie de la sociĂ©tĂ© humaine (celle du Second Empire Ă  l’époque du compositeur, comme la nĂ´tre tout autant inondĂ©e de sollicitations Ă©rotiques et martelĂ©e par les scandales sexuels… cf les affaires et scandales venus des USA : du producteur violeur Harvey Weinstein au milliardaire pĂ©dophile Jeffrey Epstein… ) ; lĂ  oĂą le sexe est omniprĂ©sent, il n’est pas de plaisir sans libertĂ© ; Offenbach nous montre et l’hypocrisie bourgeoise vis Ă  vis du sexe, et surtout comme la morale de l’histoire, l’émancipation d’une jeune femme, enfin libĂ©rĂ©e, c’est Ă  dire capable contre tous, hommes et dieux, d’affirmer sa libertĂ© souveraine. On s’y dĂ©lecte des mĂŞmes tableaux grivois et paillards, dĂ©lirants et oniriques que dans un spectacle reprĂ©sentĂ© Ă  Salzbourg prĂ©cĂ©demment, La Calisto de Cavalli mise en scène par Herbert Wernicke, lui aussi parfait ambassadeur de la libertĂ© grivoise mais pertinente ainsi mise en lumière Ă  l’opĂ©ra.

TRIOMPHE HISTORIQUE… Les français du Second Empire avaient-ils saisi la brûlant et fine allusion critique, dans cette parodie ubuesque de la mythologie ? En 1858, Orphée allait casser la baraque et brûler les planches : triomphe colossal qui devait propulser Offenbach de l’ombre à la lumière de la scène lyrique. Après la 228è représentation, le compositeur dût même interrompre la carrière de l’œuvre sur les planches pour ne pas, lui comme sa troupe, succomber à l’épuisement. On veut bien le comprendre car ce que permet de mesurer la production de Barrie Kosky à l’été 2019, c’est ce mariage constant de théâtre, de chant, de danse qui sollicitent sans trêve tous les acteurs. Il faut une belle dose d’énergie et de rythmes pour ne pas succomber dans la caricature et la vulgarité. Rien de cela dans ce spectacle épatant qui léger, mordant, dénonce tout en faisant rire.
Seule réserve, le français bien mal articulé par la majorité des chanteurs, exception faite de deux solistes qui sont aussi parmi les plus convaincants : Léa Desandre (Vénus), Marcel Beekman (Aristée / Pluton, qui fut aussi une Platée chez Rameau absolument désopilante) ; même l’Opinion de Ann Sofie van Otter manque de consonnes y compris dans la mélodie inédite d’Offenbach qui met en musique le même texte de Gaultier, précédemment traité par Berlioz pour la dernière séquence des Nuits d’été : l’idée est excellente car l’Opinion délaisse sa blouse stricte et noire (fin du I) pour y chanter cette rive inconnue où l’amour est fidèle… un idéal démenti par l’opéra d’Offenbach dans lequel l’air est enchassé ; on regrette aussi la direction très efficace mais sans nuance ni subtilité du chef Mazzola, pourtant à la tête du meilleur orchestre au monde, les Wiener Philharmoniker (luxe fréquent au Festival de Salzbourg chaque été). La verve autrement plus subtile d’Offenbach est constamment absente, question d’équilibre comme de dynamique sonores.
Pourtant rien n’affecte le formidable rythme du spectacle dont la succession des tableaux se réalise sans heurts (de la chambre bien terrestre d’Eurydice où elle meurt mais bientôt enlevée par Aristée / Pluton), à l’Olympe (ou s’ennuient ferme tous les dieux), jusqu’aux enfers (acte II) dont les mouvements sont de plus en plus frénétiques et vont crescendo sous l’influence d’un diable colossal, monocycliste pétaradant. Là le thème du cancan ou galop infernal peut se déployer en liberté avec une verve pétillante qui appelle l’ivresse collective. De ce point de vue, la direction d’acteurs orchestrée par Barrie Kosky est indiscutable. L’australien ne laisse rien au hasard et surtout pas à l’improvisation.
La réussite tient à la performance du comédien allemand Max Hopp qui incarne l’assistant de Pluton, John Styx : excellente idée que de lui avoir confié tous les récits et dialogues ; d’une verve gargantuesque, riche en onomatopées et effets sonores linguaux et bucaux, d’une truculence organique aussi, l’acteur double toutes les voix parlées, créant des contrastes ente sa voix mâle et mûre quand il double les femmes (Eurydice, Junon ici campée en alcoolique implosée, …) ; voix détimbrée de tête quand il double Mercure par exemple… le résultat synchronisé parfaitement, produit un théâtre à gags, qui souligne toujours l’autodérision et le délire déjanté, parfois surréaliste, souvent drôlatique, à la façon des films muets style Chaplin ou fantasques allumés, à la Tati. De ce fait, tous les dialogues sont infiniment plus percutants que s’ils avaient été dits par les chanteurs : à la parole délurée, savoureuse, le comédien joint le geste, en particulier au II, acte des enfers, où il se prête au jeu sadique de l’interrogatoire adressé à Jupiter et Pluton réunis dans le même salon ; ce qui nous vaut une passe d’armes hallucinée des plus cocasses sur le mot « formali-thé » ; Styx cisèle ici son personnage de domestique frustré, languissant qui en pince dur pour celle que Pluton lui a confié : Eurydice (« Quand j’étais prince d’Arcadie »)…

 

 

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Parmi les épisodes les plus réussies, distinguons l’entrée d’Aristée en apiculteur, avec son galop d’abeilles butineuses, subitement grimé en Pluton lubrique excité, avec sa fourrure rousse (impeccable Marcel Beekman) ; idem pour la lubricité réglée du duo Jupin / Eurydice où Jupiter, métamorphosée en … mouche séduit et chevauche sans ambages la belle bergère ; saluons aussi sur la continuité du drame, le soprano voluptueux de l’américaine Kathryn Lewek, tempérament ardent, dont les acrobaties coloratoure dans le 2è acte sont bien affirmés et négociés, le français en moins. La chanteuse joue à fond son look latino (elle se schoote à la pastèque entre autres) avec son partenaire de mari, d’un chant malheureusement en deçà s’agissant du trop frêle et peu nuancé Joel Prieto (Orphée).

 

 

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EXCITATION ET COHÉRENCE… Qu’importe, nous tenons lĂ  une production qui touche par son audace grivoise, son Ă©nergie continue, sa verve libertaire, son excitation qui affleure, collectivement dĂ©fendue. Les danseurs libidineux et lascifs Ă  souhaits (diables aguicheurs accompagnant Diane Ă©moustillĂ©e par la belle Eurydice), le chĹ“ur percutant, incisif, le style de l’orchestre (Ă  notre goĂ»t par totalement exploitĂ©), enfin la grande cohĂ©rence du plateau de solistes (mĂŞme au français fumeux) ajoutent Ă  la grande rĂ©ussite de cette lecture rĂ©glĂ©e par Barrie Kosky. Les huĂ©es lors des saluts montrent encore que parmi les salzbourgeois, il reste des poches conservatrices pour lesquelles l’opĂ©ra bouffe et Offenbach doivent moins choquer que divertir. Barrie Kosky nous montre que les deux sont possibles. Très grande rĂ©ussite et belle offrande depuis l’Autriche au bicentenaire Offenbach 2019.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. SALZBOURG / Salzburg Festspiel 2019, le 17 aoĂ»t 2019. OFFENBACH : OrphĂ©e aux enfers. Beekman, Desandre, Max Hopp… Wiener Philharmoniker, Barrie Kosky à l’affiche du Festival de Salzbourg jusqu’au 30 aoĂ»t 2019 - Illustrations / photos Salzbourg 2019 © Monika Rittershaus

Distribution :

Orphée aux Enfers, version 1858 / 1874.
Version JC Keck
Jacques Offenbach

Barrie Kosky, metteur en scène

Anne Sofie von Otter : L’Opinion publique
Max Hopp : John Styx
Kathryn Lewek, Eurydice
Joel Prieto, Orphée
Marcel Beekman, Aristée / Pluton
Nadine Weissmann, Cupidon
Lea Desandre, Vénus
Martin Winkler, Jupiter
Frances Pappas, Junon
Rafał Pawnuk, Mars
Vasilisa Berzhanskaya, Diane
Peter Renz, Mercure
Alessandra Bizzarri, Martina Borroni, Kai Braithwaite, Damian Czarnecki, Shane Dickson, Michael Fernandez, Claudia Greco, Merry Holden, Daniel Ojeda, Marcell Prét, Tara Randell, Lorenzo Soragni -Danseurs
Silvano Marraffa -Capitaine de Danse

Vocalconsort Berlin
David Cavelius, Chef de Chœur
Orchestre Philharmonique de Vienne
Enrique Mazzola : direction, chef d’Orchestre
Coproduction avec le Komische Oper Berlin & Deutsche Oper am Rhein

 

 

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Marcel Beekman (Pluton) – Eurydice (Kathryn Lewek)

Compte rendu, opéra. Strasbourg, Opéra national du Rhin, le 27 oct 2018. DEBUSSY: Pelléas et Mélisande. Ollu / Kosky.

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg, OpĂ©ra national du Rhin, le 27 octobre 2018. Debussy, PellĂ©as et MĂ©lisande. Franck Ollu / Barrie Kosky. Au moment oĂą, non loin de Strasbourg, le Centre Pompidou-Metz inaugure son exposition « Peindre la nuit » (jusqu’au 15 avril 2019), en cette annĂ©e Debussy, l’OpĂ©ra national du Rhin a fait le choix, audacieux, de la production rĂ©alisĂ©e pour le Komische Oper de Berlin. Son directeur, Barrie Kosky, nous offre cette mise en scène Ă©blouissante et forte, captivante et dĂ©rangeante, d’un des sommets de l’art lyrique, PellĂ©as et MĂ©lisande. Comme Ă  l’accoutumĂ©e, il aborde l’ouvrage en feignant d’ignorer son histoire, ses traditions. De fait, il s’en est appropriĂ© tous les ressorts, toute la symbolique, toutes les subtilitĂ©s pour substituer la force et la violence des RĂ©cits des temps mĂ©rovingiens aux « VeillĂ©es des chaumières ». A ceci près, et c’est essentiel, qu’il n’y a ni Moyen-Ă‚ge – Ă  la mode depuis quelques dĂ©cennies lorsque Maeterlick prend la plume – ni forĂŞt impĂ©nĂ©trable, ni château, ni fontaine. Si le mystère, que cultive Ă  souhait le livret, comme les questions sans rĂ©ponse qui l’émaillent, sont prĂ©servĂ©s, tout figuralisme qui peut distraire du texte, de la musique et des chanteurs est dĂ©libĂ©rĂ©ment gommĂ©, superflu, pour concentrer l’attention sur les ĂŞtres, leurs mystères, leurs souffrances et leurs passions. La lecture symboliste du poète et du musicien sort magnifiĂ©e de l’exercice.

 
 
 

Le génie de Barrie Kosky

 
 
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Ainsi est approfondie la dimension humaine, universelle et intemporelle : « l’histoire n’est d’aucun temps et d’aucun lieu ». Les personnages, tout en conservant leur part d’insondable, sont mis Ă  nu, avec leur richesse, leur ambigĂĽitĂ©. « Nous ne faisons pas ce que nous voulons » disait MĂ©lisande dans la pièce. RĂ©signĂ©s, prisonniers des convenances, enfermĂ©s dans un monde repliĂ© sur lui-mĂŞme, ils vont ĂŞtre les acteurs d’un huis-clos. Le dĂ©cor, dĂ©pourvu de tout accessoire, est unique, abstrait, encore qu’il peut figurer le château. La perspective de quatre cadres fixes, gris tachetĂ© Ă  la Vasarely, autorise la rotation d’un axe central, assorti d’une sorte de banc, et d’un sol formĂ© d’anneaux concentriques, mobiles , indĂ©pendants et invisibles, sur lesquels se dĂ©placeront les chanteurs. La direction d’acteurs, dont il faut souligner la justesse de chaque regard, de chaque geste, joue sur les postures relativement figĂ©es dont les mouvements sont provoquĂ©s par la rotation de chaque anneau comme sur le dĂ©chaĂ®nement des passions, amoureuses ou criminelles, qui animeront les corps, caressĂ©s, magnifiĂ©s ou violentĂ©s. Rarissimes sont les Ĺ“uvres lyriques oĂą l’engagement physique, mental et vocal de chacun atteint une telle intensitĂ©, et il faut dĂ©jĂ  saluer l’exploit de chacun des artistes. Les costumes, sobres, remarquablement appropriĂ©s aux tableaux, se renouvellent au fil des scènes. La parure de MĂ©lisande, Ă©trangère au royaume d’Allemonde, s’en distingue avec une grande justesse. Les Ă©clairages, admirables, vont crĂ©er le dĂ©cor de chaque scène et accompagner les progressions. L’obscuritĂ©, la nuit, la profondeur glaciale des souterrains, le flou, le clair-obscur alternent, diffus ou concentrĂ©s, nous communiquent l’effroi de la nuit intĂ©rieure, la fascination de telle lumière crue, essentiels Ă  l’ouvrage, Ă  son mystère, Ă  ses Ă©nigmes.

 
 

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Arkel, peint généralement comme le sage, résigné, empreint de bonté, ou gâteux, est ici ambivalent, autoritaire envers Pelléas, mais passif lors des brutalités infligées par Golaud à Mélisande, vieillard lubrique et antipathique. Vincent Le Texier, familier de l’ouvrage dont il chanta souvent Golaud, donne vie à Arkel, de sa voix noble et puissante, toujours intelligible. Pelléas est incarné par Jacques Imbrailo. La voix claire, fraîche et séduisante, aux solides graves, traduit remarquablement la jeunesse et la passion sincère de son personnage. Golaud est chanté par Jean-François Lapointe, athlétique baryton, puissant et clair, d’une humanité profonde, malgré ou à cause de sa violence. Victime autant que coupable, impulsif, atroce dans le 2ème acte, jusqu’à la fureur meurtrière, le chanteur canadien nous vaut un être inquiet, sombre, mais aussi tendre, torturé par la jalousie, rendu pitoyable par son remords et le pardon de Mélisande. Cette dernière est Anne-Catherine Gillet, que les qualités vocales et dramatiques placent au plus haut niveau. L’émission trouve toute la palette de couleurs, tous les accents, la projection assortie d’une diction parfaite pour traduire la jeunesse, la séduction, la sensualité, l’inquiétude, la souffrance et la rédemption ultime de cette figure attachante. Le jeu dramatique, qui exige un engagement exceptionnel, mériterait à lui seul l’admiration que nous vaut cette incarnation. Marie-Ange Todorovitch prête sa belle voix de mezzo à Geneviève. Enfin, il faut mentionner ce petit chanteur du Tölzer Knabenchor, Gregor Hoffmann, auquel est confié le rôle d’Yniold : il s’y montre remarquable par son chant, par la qualité de son français, comme par son jeu, la vérité est au rendez-vous. L’orchestre symphonique de Strasbourg se montre sous son meilleur jour, ductile, clair, précis, avec de remarquables solistes (quel cor anglais !). Il trouve, sous la baguette de Franck Ollu, les couleurs, les textures, les intensités comme les silences qui font Debussy. Ainsi, le respect scrupuleux des nuances (contenues), des tempi, des respirations nous vaut une trame qui jamais ne couvre les voix tout en jouant son rôle, essentiel. La redécouverte de cet extraordinaire Pelléas que nous a offert Barrie Kosky restera gravée dans les mémoires.
Les ultimes représentations françaises sont programmées à Mulhouse, les 9 et 11 novembre, et méritent pleinement le déplacement.

 
 
 

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Compte rendu, opéra. Strasbourg, Opéra national du Rhin, le 27 octobre 2018. Debussy, Pelléas et Mélisande. Franck Ollu / Barrie Kosky. Jacques Imbrailo, Anne-Catherine Gillet, Jean-François Lapointe, Marie-Ange Todorovitch, Vincent Le Texier. Crédit photographique © Klara Beck

 
  

Compte-rendu, opéra. Strasbourg. ONR, le 19 oct 2018. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Lapointe, Gillet, Imbrailo… Ollu / Kosky.

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Hommage à Debussy à Strasbourg pour cette année du centenaire de sa mort (NDLR : LIRE notre dossier CENTENAIRE DEBUSSY 2018) ; ainsi la production inattendue de Pelléas et Mélisande de Barrie Kosky avec une superbe distribution plutôt engagée ; Anne-Catherine Gillet et Jacques Imbrailo dans les rôles-titres, sous la direction du chef Franck Ollu, pilotant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, en pleine forme.

 
 
 

Pelléas de Debussy à Strasbourg : production choc !

Récit d’une tragédie de la vie de tous les jours…

 
 
 

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Le chef d’oeuvre de Debussy et Maeterlinck revient Ă  Strasbourg avec cette formidable production grâce Ă  un concert des circonstances brumeuses … comme l’oeuvre elle mĂŞme. La production programmĂ©e au dĂ©part Ă  Ă©tĂ© annulĂ©e abruptement apparemment pour des raisons techniques qui nous Ă©chappent. Heureux mystère qui a permis Ă  la directrice de la maison Eva Kleinitz de faire appel Ă  Barrie Kosky, le metteur en scène australien, Ă  la direction de l’OpĂ©ra Comique de Berlin (que nous avons dĂ©couvert Ă  Lille en 2014 : lire notre compte rendu de CASTOR et POLLUX de Rameau : ” De chair et de sang”, sept 2014)

Pas de levée de rideau dans une production qui peut paraître minimaliste au premier abord grâce à l’absence notoire d’éléments de décors. La pièce éponyme de Maeterlinck est en soi le bijou du mouvement symboliste à la fin du 19e siècle. Le théâtre de l’indicible où l’atmosphère raconte en sourdine ce qui se cache derrière le texte. Un théâtre de l’allusion subtile qui ose parler des tragédies quotidiennes tout en déployant un imaginaire poétique souvent fantastique. Le parti pris fait fi des didascalies et références textuelles. Pour notre plus grand bonheur ! L’histoire de Golaud, prince d’Allemonde qui retrouve Mélisande perdue dans une forêt et qu’il épouse par la suite. Une fois installée dans le sombre royaume, elle tombe amoureuse de Pelléas, demi-frère cadet de Golaud… Un demi-frère qu’il aime plus qu’un frère, bien qu’ils ne soient pas nés du même père. L’opéra du divorce quelque part, se termine par le meurtre de Pelléas, la violence physique contre Mélisande enceinte, et sa propre mort ultime.

Puisqu’il s’agĂ®t d’une sorte de théâtre très spĂ©cifique, – peu d’action, beaucoup de descriptions-, l’opus se prĂŞte Ă  plusieurs lectures et interprĂ©tations. Celle de Barrie Kosky est rare dans sa simplicitĂ© apparente et dans la profondeur qui en dĂ©coule. Nous sommes devant un plateau tournant, oĂą les personnages ne peuvent pas faire de vĂ©ritables entrĂ©es ou sorties de scènes, mais sont comme poussĂ©s malgrĂ© eux par la machine. Grâce Ă  ce procĂ©dĂ©, le travail d’acteur devient protagoniste.

Quelle fortune d’avoir une distribution dont l’investissement scénique est palpable, époustouflant. Le grand baryton Jean-François Lapointe interprète le rôle de Golaud avec les qualités qui sont les siennes, un art de la langue impeccable, un chant sein et habité, et sa prestance sans égale sur scène. S’il est d’une fragilité bouleversante dans les scènes avec son fils Yniold (parfaitement chanté par un enfant du Tölzer Knabenchor, Cajetan DeBloch) en cause l’aspect meurtri, blessé du personnage, le baryton canadien se montre tout autant effrayant et surpuissant, et théâtralement et musicalement, notamment dans ses « Absalon ! Absalon ! » au 4e acte, le moment le plus fort et forte de l’ouvrage.

 
 
 

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La Mélisande d’Anne-Catherine Gillet est aérienne dans le chant mais très incarnée et captivante dans son jeu d’actrice, tout aussi frappant. Le trouble du personnage mystérieux se révèle davantage dans cette production. Le Pelléas de Jacques Imbrailo, bien qu’un peu caricatural parfois, est une découverte géniale. Encore le jeu d’acteur fait des merveilles progressivement, mais il y a aussi une gradation au niveau du chant, avec une pureté presque enfantine dans les premier, second et troisième actes, il devient presque héroïque au quatrième.

Des compliments pour l’excellente Geneviève de Marie-Ange Todorovitch, redoutable actrice, et aussi pour l’Arkel de Vincent Le Texier, dont les quelques imprécisions vocales marchent en l’occurrence. L’autre rôle, principal, si ce n’est LE rôle principal, vient à l’orchestre, en pleine forme, presque trop. Si les chanteurs doivent souvent s’élever au dessus de la phalange, nous avons eu la sensation parfois pendant cette première qu’il s’agissait d’un véritable combat, sans réels gagnants. Parce que l’exécution des instrumentistes a été très souvent …incroyable, notamment lors des interludes sublimes, nous soupçonnons que la direction de Franck Ollu a impliqué des choix qui ne font pas l’unanimité. Le chef a été néanmoins largement ovationné aux saluts comme tous les artistes collectivement impliqués.

 
 
 

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A voir et revoir sans modération pour le plaisir musical pour l’année du centenaire DEBUSSY 2018, mais aussi et surtout pour découvrir l’art de Barrie Kosky et son équipe (impeccables costumes de Dinah Ehm, décors et lumières hyper efficaces de Klaus Grünberg notamment), que nous voyons trop rarement en France. A l’affiche à Strasbourg les 21, 23, 25 et 27 octobre, ainsi que les 9 et 11 novembre 2018 à Mulhouse.

 
 
 

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Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2018