COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO

COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO. Le festival Les solistes Ă  Bagatelle met du baume au cƓur des parisiens en cette rentrĂ©e de septembre, attĂ©nuant un temps la nostalgie du temps des vacances. Il fait encore beau et fouler le gravier des allĂ©es bordant la roseraie encore bien fleurie et parfumĂ©e, entre deux concerts d’aprĂšs-midi, est un plaisir dont on ne se prive pas. Le 8 septembre, deux jeunes pianistes se sont produits en rĂ©cital dans l’Orangerie : Anastasia VOROTNAYA et Paolo RIGUTTO.

anastasia vorotnayaLe festival est attachĂ© Ă  ses particularitĂ©s: celle de donner Ă  dĂ©couvrir de jeunes artistes, lors de concerts-tremplin, et celle de faire entendre au cƓur de chaque programme une Ɠuvre contemporaine. La pianiste russe Anastasia Vorotnaya Ă  24 ans a dĂ©jĂ  fait, ou presque, le tour du monde, invitĂ©e par de nombreuses et prestigieuses scĂšnes internationales. FormĂ©e au conservatoire de Moscou, puis auprĂšs de Dimitri Bashkirov Ă  Madrid, elle poursuit son perfectionnement actuellement Ă  Kansas City (USA). Ce samedi, on fait sa connaissance avec CĂ©sar Franck, Carl Vine, et Sergei Rachmaninoff, qu’elle a inscrits Ă  son programme. Pour commencer elle joue PrĂ©lude, Choral et Fugue de Franck. On est dĂšs lors saisi par la profondeur de ton, le climat qu’elle instaure dĂšs le dĂ©but du prĂ©lude. Elle joue dans le fond du clavier, dose admirablement les sonoritĂ©s, la progression dynamique, en retenant le jeu pour mieux l’ouvrir sur la Fugue, orchestrale. Le passage arpĂ©gĂ© est beau Ă  couper le souffle, servi par une main gauche dans un gant de velours. Dans l’unitĂ© de ton, elle trouve aussi les couleurs propres Ă  chaque registre qu’elle Ă©claire diffĂ©remment, se souvenant de l’orgue cher au compositeur. Pour l’instant contemporain du programme, elle a choisi les Cinq Bagatelles du compositeur australien Carl Vine (nĂ© en 1954). Si Vine ne rĂ©volutionne pas le langage musical, (il a notamment beaucoup composĂ© pour la danse, le cinĂ©ma, la tĂ©lĂ©vision
), son Ɠuvre pianistique d’une belle facture est hautement expressive et attachante. Anastasia Vorotnaya relĂšve comme l’on dirait des Ă©pices, ces piĂšces de son imagination fertile et de son sens poĂ©tique. Elles s’opposent les unes aux autres, la premiĂšre trĂšs pianistique a un cĂŽtĂ© impressionniste, la seconde est jouĂ©e dans l’empressement, la troisiĂšme est rĂȘveuse et mĂ©lancolique, la quatriĂšme contrastĂ©e, portĂ©e par le soutien dynamique de sa main gauche,  enfin la derniĂšre magnifiquement timbrĂ©e superpose deux voix, l’une proche, celle de la basse, et l’autre lointaine, comme un lĂ©ger reflet, dans l’aigu. On dĂ©couvre pleinement l’étendue du talent de cette artiste dans les Moments musicaux opus 16 de Rachmaninoff. Quelle volubilitĂ©, quelle fluiditĂ© dans les traits! Et quelle sĂ»retĂ© et quelle puissance sonore aussi chez ce petit bout de pianiste! Son jeu profond dĂ©cline des nuances subtiles de couleurs sombres, dans un phrasĂ© naturel et juste. Mais c’est surtout la rigueur de son approche qui impressionne: la soliditĂ© de la construction et l’intĂ©rioritĂ© de l’expression dĂ©barrassĂ©e de toute scorie impudique sont la signature de son art. Il faudra absolument suivre cette musicienne, dont la forte personnalitĂ© et le sens musical n’ont d’égal que sa maĂźtrise accomplie de l’art pianistique.

paolo riguttoPaolo Rigutto baigne depuis sa plus tendre enfance dans le milieu musical et artistique. TrĂšs jeune, le piano lui apparaĂźt comme une Ă©vidence, et il ne le quitte plus depuis, fort des conseils d’une plĂ©iade de grands pĂ©dagogues, Ă  commencer par Brigitte Engerer. Ce musicien connait dĂ©jĂ  l’art de composer les programmes, Ă  en juger par celui trĂšs original qu’il propose en cette fin d’aprĂšs-midi. ArticulĂ© autour de la musique de Robert Schumann, il commence par « Le vent » (opus 15 n°2), d’Alkan, Ă  laquelle il donne une tournure lisztienne, dans ses sombres et menaçantes bourrasques, comme Chasse-neige! Liszt vient naturellement, avec Die Loreley, et sa transcription du dernier lied des Liederkreis de Schumann, FrĂŒlingsnacht. MĂȘme si l’équilibre sonore est perfectible, comme la caractĂ©risation des timbres, on est charmĂ© par la dimension poĂ©tique et humaine donnĂ©e Ă  ces piĂšces par ce musicien Ă  la sensibilitĂ© Ă  fleur de peau. Paolo Rigutto nous comble de contentement enchaĂźnant son programme avec la Ballade de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho (nĂ©e en 1952), composĂ©e en 2005. Il en restitue l’atmosphĂšre avec une grande dĂ©licatesse de toucher, fondant les registres entre eux, parvenant aussi par moments Ă  de courts Ă©lans lyriques. Arrive la piĂšce maĂźtresse : les Kreisleriana opus 16 de Schumann. Le pianiste, qui est un tendre, a des affinitĂ©s particuliĂšres avec l’Ɠuvre de ce compositeur, et trouve les couleurs de l’émotion et de la sincĂ©ritĂ© dans l’expression des sentiments qui parcourent ses pages. Il est dommage que les tensions du moment par un trac ce jour-lĂ  handicapant, brident par endroits leur plein Ă©panouissement, et prĂ©cipite au-delĂ  des indications du compositeur la premiĂšre des piĂšces (« ExtrĂȘmement agité »). Mais la musique est bien lĂ  et Paolo Rigutto sait avec elle nous prendre par le cƓur avec Widmung, Ă  nouveau un lied de Schumann (extrait du cycle Myrthen) transcrit par Liszt, et surtout ses deux bis: La mort d’OrphĂ©e de GlĂŒck, transcrit pour piano par Sgambati, et une touchante petite valse de Schubert/Strauss, dont il a chipĂ© la partition, nous dit-il, Ă  son pĂšre!

Le festival se prolonge sur un troisiÚme week-end tout aussi ensoleillé, et riche de découvertes pianistiques et contemporaines. Suite au prochain épisode avec les concerts des 14 et 15 septembre! A trÚs vite


 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO – CrĂ©dits photos : © Emil Matveev (A. Vorotnaya), © Michael Mann, (P. Rigutto)