Compte-rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 2 novembre 2015. Viktor Ullmann : Der Kaiser von Atlantis. Avec Pierre-Yves Pruvot, Wassyl Slipak, Natalie Pérez, Sébastien Obrecht, Anna Wall. Louise Moaty, mise en scène. Philippe Nahon, direction

angers-nantes-opera-saison-lyrique-2015-2016-ullmann-empereur-d-atlantisDepuis son apparition Ă  Amsterdam en 1975, le petit opĂ©ra de Viktor Ullmann n’a cessĂ© de poser le cas (de conscience) de cette « musique des camps » sur laquelle la mort plane constamment comme un Ă©pĂ©e de Damoclès : Theresienstadt en l’occurrence, antichambre d’Auschwitz, oĂą les artistes juifs trouvaient l’opportunitĂ© macabre d’une activitĂ© crĂ©atrice qu’ils n’avaient pas connue antĂ©rieurement ; il s’avère impossible d’oublier la force prĂ©gnante de ce contexte en Ă©coutant cette modeste et dĂ©licate partition, que l’auteur n’a pu mĂŞme voir reprĂ©senter avant sa mort, gazĂ© par les nazis qu’il fut en 1944. Avec ses personnages abstraits, esquissĂ©s Ă  grand traits, la très courte durĂ©e de l’action de son acte unique (une petite heure) et la quasi-inexistence de l’action, l’œuvre paraĂ®t ainsi très problĂ©matique Ă  la scène.

 

 

atlantis-tour-empereur-ullmann-opera-nantes-graslin-compte-rendu-critiqueC’était sans compter le travail intelligent, minutieusement Ă©laborĂ©, au souffle poĂ©tique constant – et dont la qualitĂ© première est celle d’une sobriĂ©tĂ© exemplaire – de Louise Moaty. La fidèle collaboratrice du cĂ©lèbre metteur français Benjamin Lazar cultive ici le mystère – formidablement aidĂ©e par sa dĂ©coratrice Adeline Caron, qui a imaginĂ© de grands parachutes blancs descendants des cintres, baignĂ©s dans d’irrĂ©elles lumières (conçues par Christophe Naillet), qui renforcent l’onirisme prĂ©gnant de la rĂ©gie. Pour assurer plus qu’un succès d’estime Ă  une entreprise aussi problĂ©matique, cette production confirme l’idĂ©e que la brièvetĂ© et la modestie apparente de l’ouvrage exige, en fait, une Ă©quipe vocale de toute première force. C’est ce qu’a su rĂ©unir l’ARCAL (dirigĂ© par Catherine Kollen) pour la Maison de la Musique de Nanterre – oĂą la production a initialement Ă©tĂ© montĂ©e – avant de tourner dans plusieurs théâtres, pour finir sa course au Théâtre Graslin Ă  Nantes.

 

 

 

 

Les chanteurs-acteurs rĂ©unis dans la capitale des Pays de la Loire doivent affronter ici des tessitures particulièrement tendues, et tous s’acquittent de leur partie avec des rares talents de comĂ©diens et des qualitĂ©s vocales idoines. Dans le rĂ´le-clĂ© de l’Empereur, Ă  qui revient la plus belle part dans son discours final, l’excellent baryton français Pierre-Yves Pruvot nous gratifie de son timbre clair et sonore Ă  la fois, qui fait fi des notes aiguĂ«s dont sa partie est truffĂ©e ; il faut Ă©galement saluer un engagement scĂ©nique qui force l’admiration. Très investi Ă©galement, l’ukrainien Wassyl Slipak qui – dans le double rĂ´le de La Mort et du Haut-Parleur – offre une superbe voix de basse, donnant toute leur portĂ©e aux deux belles tirades que lui offre la partition. Tout aussi exposĂ©, le Tambour de la magnifique mezzo britannique Anna Wall éblouit autant par ses aigus souverains que par son registre grave, plutĂ´t nourri. Enfin, bien qu’annoncĂ© souffrant, le jeune SĂ©bastien Obrecht ne dĂ©mĂ©rite pas dans les rĂ´les d’Arlequin et du Soldat, tandis que Nathalie Perez ravit grâce Ă  son timbre lumineux et bien projetĂ©.

 

 

Ullmann-atlantis-opera-graslin-nantes-compte-rendu-critique-CLASSIQUENEWS

 

 

A la tĂŞte des treize solistes issus de l’Ars Nova Ensemble Instrumental leur directeur musical Philippe Nahon livre une lecture sans complaisance de la partition d’Ullmann, c’est Ă  dire Ă  la fois sarcastique, sèche, tranchante, voire burlesque. Ils comptent pour beaucoup dans la rĂ©ussite de la soirĂ©e. Saluons – en guise de conclusion – l’audace de la saison concoctĂ©e par Jean-Paul Davois, qui outre ce titre-phare du XXe siècle, proposera – plus tard dans la saison – deux Ĺ“uvres du XXIe siècle : Maria Republica de François Paris (en crĂ©ation mondiale) et Svadba d’Ana Sokolovic (crĂ©Ă© cet Ă©tĂ© au Festival d’Aix-en-Provence).

Der Kaiser von Atlantis.de Viktor Ullmann Ă  Nantes (Théâtre Graslin), Ă  l’affiche les 2, 4 et 7 novembre 2015.

 

 

Illustrations : vue gĂ©nĂ©rale ; Pierre-Yves Pruvot, l’Empereur d’Atlantis © Nathaniel Baruch

Angers Nantes Opéra. Ullmann: Der kaiser von Atlantis. Nantes, 2,4,7 novembre 2015

L'Empereur d'Atlantis Ă  NantesAngers Nantes OpĂ©ra. Ullmann: Der kaiser von Atlantis. Nantes, 2,4,7 novembre 2015. Fable macabre depuis les camps… En 1943, dans le camp de TerezĂ­n (ThĂ©rĂ©sine, ouvert en 1941, antichambre tchèque d’Auschwitz), L’Empereur d’Atlantis est composĂ© aux portes de la mort et malgrĂ© la terreur barbare des bourreaux nazis. Viktor Ullmann imagine en un duo lugubre, un masque Ă  deux visages : Arlequin plein de vie et de facĂ©tie ; la mort, cette grande faucheuse qui rappelle l’urgence de vivre et l’incontournable tragĂ©die du quotidien Ă  TerezĂ­n. trop forte, trop juste… l’opĂ©ra sera interdit aussitĂ´t. Musiciens, chanteurs, et le jeune librettiste Petr Kien seront envoyĂ©s et exĂ©cutĂ©s Ă  Auschwitz. Viktor Ullmann lui-mĂŞme avant d’ĂŞtre envoyĂ© Ă  la mort, confiera sa partition Ă  un ami qui prendra soin de la transmettre pour que nous l’Ă©coutions aujourd’hui. A TerezĂ­n,Viktor Ullmann Ă©tait chargĂ©
de la vie musicale d’un camp ghetto oscillant entre 50000 et 60000 personnes dont une grande colonie de musiciens qu’il a occupĂ© avec quelques autres en composant de
Ullmann viktor empereur atlantis kaiser dessin CLASSIQUENEWS kaiser-bozzetto-di-kiennombreuses partitions (Musique instrumentale et de chambre de Gideon Klein ou de Paval Haas, sans omettre Hans Krasa qui a composĂ© dès 1938 son fameux opĂ©ra pour les enfants : Brundibar jouĂ© pour les jeunes âmes du camps de l’horreur). Jeunes acteurs chanteurs, musiciens, compositeurs ont tous pĂ©ris après avoir Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©s pour extermination au camp d’Auschwitz-Birkenau en octobre 1944 (seul le chef Karel Ancerl sera miraculeusement Ă©pargnĂ©).

 

 

 

Terezín, 1943. Atlantis, ou la grâce aux enfers

 

 

A TerezĂ­n, 144 000 juifs furent enfermĂ©s dont 33 000 ne survĂ©curent pas Ă  leur dĂ©tention (Typhus, sĂ©vices infâmants…) et 84 000 partirent pour les camps d’extermination… Soucieux des apparences et pour masquer l’inimaginable, les nazis alimentèrent une savante dĂ©sinformation parlant de TerezĂ­n comme une ville heureuse pour les artistes, fabriquant mĂŞme un film de propagande donc parfaitement et cyniquement mensonger : Le FĂĽhrer donne une ville aux juifs. En dĂ©finitive, seulement 19 000 survivants rĂ©chappèrent Ă  la machine infernale conçue par les nazis. Aujourd’hui, l’Ă©clat et la profondeur de la partition laissĂ©e par Ullmann porte le dĂ©sir inaltĂ©rĂ© de vivre, portĂ© par une irrĂ©pressible volontĂ© de vaincre la mort et la fatalitĂ©. En un dessein humaniste et spirituel, la main qui a Ă©crit et conçu cet opĂ©ra offre après l’abomination des faits, un formidable espoir et Ă  l’art, une vocation première : dĂ©fendre la vie, Ă©lever les aspirations de l’ĂŞtre malgrĂ© l’horreur absolue.
ULMANN viktor-ullmann-1383579021-view-1_0A TerezĂ­n dès septembre 1942, Viktor Ullmann se donne sans compter comme responsable de la vie musicale. Il nous reste 18 partitions de sa main de cette Ă©poque sombre. Il avait tout prĂ©vu : studio pour la musique nouvelle, Collegium Musicum pour la musique baroque, mais aussi confĂ©rences, rencontres, et 26 critiques de musique. L’art et la vie musicale revĂŞtent alors un sens salvateur : « C’est ici, Ă  TerezĂ­n, lorsque dans notre vie de tous les jours il nous fallut vaincre la matière avec le concours de la forme, lorsque tout ce qui avait rapport aux Muses contrastait si extraordinairement avec l’environnement qui Ă©tait le nĂ´tre, que se trouvait la vĂ©ritable Ă©cole des MaĂ®tres. »
Dessinateur formĂ© aux Beaux-Arts de Prague, le librettiste de L’Empereur d’Atlantis, Petr Kien a laissĂ© des centaines de dessins dont plusieurs tableaux de scène de l’opĂ©ra dont il Ă©crivit le livret. D’une clairvoyance glaçante, l’auteur Viktor Ullmann Ă©crivit en tĂŞte de la partition de L’Empereur d’Atlantis : « Les droits d’exĂ©cution sont rĂ©servĂ©s par le compositeur jusqu’à sa mort, donc pas très longtemps. » On ne saurait ĂŞtre plus rĂ©aliste et cynique sur sa propre condition.

 

 

L’empereur d’Atlantis / Der Kaiser von Atlantis de Viktor Ullman (TerezĂ­n, 1942 / 1943)
Philippe Nahon, direction
Louise Moaty, mise en scène

Pierre-Yves Pruvot, L’Empereur Overall
Wassyl Slypak, La Mort et Le Haut-Parleur
SĂ©bastien Obrecht, Arlequin et Un Soldat
Natalie Perez, Bubikopf et La Jeune Fille
Anna Wall, Le Tambour
Ars Nova, ensemble instrumental
Direction : Philippe Nahon

boutonreservationNANTES, THÉÂTRE GRASLIN
lundi 2, mercredi 4, samedi 7 novembre 2015 Ă  20h

 

 

Illustrations : Visuel pour L’Empereur d’Atlantis par le photographe Thomas Prioir (DR/Angers Nantes OpĂ©ra saison 2015 / 2016) – Dessin d’un tableau de l’Empereur d’Atlantis reprĂ©sentĂ© Ă  TerezĂ­n par Petr Kien – Viktor Ullman (DR)