CD, compte rendu critique. Gluck: Orfeo ed Euridice, 1762 (Franco Fagioli, Laurence Equilbey, 3 cd Archiv, avril 2015)

gluck orfeo ed euridice 1762 Vienne castrat Archiv produktion cd review account of compte rendu CLASSIQUENEWSCD, compte rendu critique. Gluck: Orfeo ed Euridice, 1762 (Franco Fagioli, Laurence Equilbey, 3 cd Archiv, avril 2015). Laurence Equilbey et son orchestre sur instruments d’Ă©poque, Insula orchestra jouent ici la première version d’Orfeo de Gluck, tel qu’il fut crĂ©Ă© Ă  Vienne en 1762 avec un castrat dans le rĂ´le-titre – quand la reprise dix annĂ©es plus tard Ă  Paris (1774 prĂ©cisĂ©ment) pour la Cour de Marie-Antoinette sera rĂ©alisĂ©e avec ballets et un tĂ©nor pour plaire au goĂ»t français. Avec le librettiste Ranieri de Calzabigi, Gluck rĂ©invente ici l’opĂ©ra : langage resserrĂ© sur l’intensitĂ© de l’action, la nĂ©cessitĂ© dramatique et non plus les caprices des chanteurs vedettes. Il en ressort une esthĂ©tique Ă©purĂ©e, dense, Ă©conome, oĂą la force des choeurs très sollicitĂ©s relance la tension du huit clos psychologique composĂ© par le trio vocal tragique : Amour, Orfeo, Euridice.  Efficace, fulgurant, le 5 octobre 1762 au Burgtheater de Vienne, Gluck ouvre son opĂ©ra avec les lamentations dĂ©chirantes du choeur funèbre, Ă©lectrisĂ© encore par les pleurs de son Ă©poux endeuillĂ© Orfeo : Euridice est dĂ©jĂ  morte.

Franco Fagioli il divinoD’une partition riche et poĂ©tiquement très Ă©laborĂ©e dans ses passages et transitions d’un tableau Ă  l’autre, la chef rĂ©unit ses deux phalanges : Insula l’orchestre, Accentus, le choeur. Dans le rĂ´le d’Orfeo, reprenant la partie crĂ©Ă©e pour la crĂ©ation par le castrat Gaetano Guadagni, Franco Fagioli, vraie vedette de cette production enregistrĂ©e live Ă  Poissy en avril 2015, convainc par son chant surexpressif mais sincère et mesurĂ©, oĂą justement la virtuositĂ© et la surperformance de l’interprète (dont la vocalitĂ  Ă  la Cecilia Bartoli a conquis un très large public depuis ses dĂ©buts fracassants) ne contredit pas le souci d’expressivitĂ© ni le culte de la poĂ©sie pure, souvent Ă©lĂ©giaque, dĂ©fendus du dĂ©but Ă  la fin par Gluck et Calzabigi.  Le contre-tĂ©nor argentin maĂ®trise mĂŞme la ligne vocale, le phrasĂ© spĂ©cifique de Gluck, – ce pathĂ©tique intĂ©rieur souvent sublime qui cultive la rĂ©flexion et le sentiment / prĂ©romantique, sur l’action Ă  tout craint-, son attention au texte, favorisant les piani plutĂ´t que les cascades creuses et dĂ©coratives. La lyre de Gluck est celle d’une profondeur tragique qui sait ĂŞtre aussi tendre et remarquablement juste. Avec le Chavalier rĂ©formateur, l’opĂ©ra est devenu un relief antique qui sur le sujet mythologique qu’il sert, ressuscite les passions humaines les plus dĂ©chirantes. DignitĂ©, noblesse mais humanitĂ© et vĂ©ritĂ© des intentions musicales.
Malin Hartelius, ­-Eurydice aimable, surtout l’Amour tendre, compatissant et souvent salvateur d‘Emmanuelle de Negri Ă©clairent elles aussi cette lecture dramatiquement sĂ©duisante. Pour complĂ©ter le tableau, Laurence Equilbey ajoute en bonus, les points forts de la version parisienne crĂ©Ă©e en 1774, l’annĂ©e de la mort de Louis XV, et pour le public français dont Rousseau, un choc mĂ©morable : les modernes contre Rameau, reconnaissent alors en Gluck, leur nouveau champion lyrique. Soucieuse de montrer qu’elle connaĂ®t et maĂ®trise la partition gluckiste dans ses avatars multiples, la chef qui ne parvient pas cependant Ă  convaincre totalement par un manque manifeste d’orientation globale, de structuration claire, ajoute donc, propres Ă  la version parisienne si admirĂ©e par l’ex Ă©lève de Gluck Ă  Vienne, Marie-Antoinette soi-mĂŞme : les fameux Ă©pisodes dramatiques d’une inspiration neuve et dramatiquement irrĂ©sistible : l’hyper expressive Danse des Furies, vraie dĂ©fi pour les orchestre Ă  cordes, tirĂ© en vĂ©ritĂ© d’un ballet prĂ©cĂ©dent (Don Giovanni / Don Juan), et les ombres heureuses aux Champs-ElysĂ©es comprenant le solo de flĂ»te, enchantement d’une innocence exquise qui est l’autre versant pudique, enivrĂ©, tendre de l’inspiration autrement frĂ©nĂ©tique du Chevalier Gluck.

TĂ©lĂ©. Diffusion le 8 octobre 2015, Ă  00h30 : France 2 programme le concert d’Orfeo par Laurence Equilbey, donnĂ© au Théâtre de Poissy en avril dernier. Le concert est aussi en accès permanent pendant 4 mois sur culturebox.

CD, compte rendu critique. Christoph Willibald Gluck (1714-1787): Orfeo ed Euridice, opéra en trois actes, version viennoise de 1762 (pour castrat). Avec Franco Fagioli (Orfeo), Malin Hartelius (Euridice), Emmanuelle de Negri (Amore / Amour). Choeur Accentus, orchestre Insula. Laurence Equilbey, direction. 3 cd Archiv Produktion 4795315. Enregistrement live réalisé à Poissy en avril 2015.

CD. Caldara : La Concordia de’pianeti (Galou, Fagioli, Marcon, 2014)

caldara la concorda de pianeti la cetra andrea marcon archiv deutsche grammophon cdCD. Caldara : La Concordia de’pianeti (Galou, Fagioli, Marcon, 2014) 1 cd Archiv produktion. Un bref portrait du compositeur tout d’abord. Le vĂ©nitien Caldara (1671-1736) Ă©claire l’Europe de la fin du Seicento (XVIIème) par son gĂ©nie dramatique remarquablement souple et intĂ©rieur. MaĂ®tre de chapelle Ă  la Cour de Mantoue (après Monteverdi), Ă  Rome en 1708 quand Haendel, jeune virtuositĂ© Ă©trangère sĂ©journe dans la citĂ© Ă©ternelle, Caldara, un temps maĂ®tre de chapelle du prince Ruspoli, quitte dĂ©finitivement l’Italie pour l’Autriche ; Ă  Vienne, il dirige la vie musicale officielle sous la direction de Fux, Ă  partir de 1716. Après quelques ouvrages crĂ©Ă©s Ă  Venise (Farnace, 1703, Sofonisbe, 1708), Caldara ne tarde pas Ă  prendre son envol et devenir une personnalitĂ© europĂ©enne, entre l’Italie et l’Autriche, Ă  l’époque des Scarlatti père, Corelli…
Son catalogue lyrique comme de drames sacrés, un genre très prisé à la cour impériale des Habsbourg est impressionnant. L’oratorio La Concordia de pianeti date de 1723 : l’ouvrage est donc postérieur à son chef d’oeuvre sacré et dramatique qu’a révélé il y a plus de 20 ans, René Jacobs : La Maddalena ai piedi di Cristo (1700).

CaldaraEnregistrĂ© sur le vif lors de la première mondiale de janvier 2014 Ă  Dortmund, l’oratorio de Caldara: La concordia de’pianeti reflète idĂ©alement le goĂ»t des Habsbourg Ă  Vienne alors que le VĂ©nitien en poste depuis 1716, livre de nombreuses partitions sacrĂ©es ou profanes, particulièrement dramatiques pour la Cour du très mĂ©lomane Charles VI (lequel dirigeait mĂŞme des concerts depuis le clavecin). Ce qui frappe ici, avant les grands auteurs lyriques du plein XVIIIè, Vivaldi, Haendel, Rameau, et aussi Bach Ă©videmment, c’est la finesse d’une Ă©criture ciselĂ©e, aux rĂ©citatifs bien Ă©crits, et dont la vision introspective et mĂŞme psychologique prĂ©serve la profondeur Ă©motionnelle des personnages en prĂ©sence (il s’agit pourtant de divinitĂ©s). Le raffinement de l’orchestration distingue avant Haendel, le style princier de Caldara : en tĂ©moigne entre autre, l’air de Jupiter par exemple plage 16 du cd1, oĂą la divinitĂ© lumineuse et positive, fière incarnation de la justice, s’accompagne de hautbois et bassons embarquĂ©s d’un fini particulièrement colorĂ© et ductile.

Caldara : un enchanteur à peine dévoilé

Andrea Marcon, hier chef complice de “La Kermes” avec son orchestre baroque de Venise nous gratifie d’une lecture globalement animĂ©e mais terne dans la continuitĂ©. S’agissant de Caldara ex Ă©lève de Legrenzi, compositeur et musicien (violoncelliste virtuose d’après les tĂ©moignages d’Ă©poque) très liĂ© Ă  la chapelle San Marco Ă  Venise, on est en droit d’Ă©couter le meilleur cĂ´tĂ© raffinement instrumental… D’autant qu’après 1716, quand commence son service de 20 ans Ă  la cour impĂ©riale de Vienne, Caldara n’Ă©crit plus avec la grâce lĂ©gère de ses dĂ©buts italiens : il sert le goĂ»t de l’Empereur pour une instrumentation plus opulente et fournie, colorĂ©e et palpitante… Trompettes (dès l’ouverture), timbales, hautbois et bassons composent la parure scintillante de cette Serenata, partition au prĂ©texte festif qui est reprĂ©sentĂ©e en plein air Ă  l’occasion du retour du couronnement de Charles VI comme roi de Bohème, le 19 novembre 1723. Le sujet glorifie le couple impĂ©rial en particulier Elisabeth, alors enceinte et dont le prĂ©nom Elisa dans le texte, Ă©maille les multiples rĂ©fĂ©rences plus ou moins explicite du livret. L’espĂ©rance d’un hĂ©ritier mâle porte l’exaltation implicite d’une Ĺ“uvre plutĂ´t lumineuse, voire italienne par son esprit lĂ©ger et cĂ©lĂ©bratif.

PortĂ©s par une partition dont on devine les beautĂ©s multiples malgrĂ© son office officiel, on rĂŞve d’un continuo plus nuancĂ© et impĂ©rieux, frappĂ© par une vĂ©ritable urgence dramatique, celle pourtant prĂ©sente ici, partagĂ©e par les excellents solistes dont Ă©videmment l’alto ample et très articulĂ© de Delphine Galou, ou cette fièvre embrasĂ©e, agitĂ©e mais habitĂ©e du luminescent contre tĂ©nor dĂ©cidĂ©ment prodigieux de Franco Fagioli (que d’aucuns ont a prĂ©sent surnommĂ© “Monsieur Bartolo” en rĂ©fĂ©rence Ă  La Bartoli son idĂ´le). Galou fait une vĂ©nus essentiellement et magnifiquement charnelle quand Ă  l’Apollon de Fagioli (successeur dans ce rĂ´le de castrat lĂ©gendaire Carestini, le favori de Haendel), il reste de bout en bout constamment embrasĂ©, Ă©blouissant et aussi humain.

Aux cĂ´tĂ©s de chanteurs de grande classe, ce n’est donc pas dans la fosse, la fièvre ciselĂ©e d’un RenĂ© Jacobs auquel on doit un remarquable Orlando de Handel chez Archiv, coup de coeur rĂ©cent de la rĂ©daction cd de classiquenews. Le nom de Jacobs est d’autant mieux venu, s’agissant de Caldara que le chef reste le pionnier dĂ©fricheur, capable de nous Ă©merveiller avec son oratorio d’un sublime inĂ©galĂ© : la Maddalena ai piedi di Cristo, nous l’avons dit, rĂ©fĂ©rence discographique en la matière depuis plus de 20 ans… A l’aune d’un tel document pionnier, il Ă©tait difficile de passer après : Andrea Marcon ne partage pas la science des nuances et des dynamiques ni la tension dramatique de son aĂ®nĂ©. L’interprĂ©tation baroque actuelle est loin d’Ă©galer celle des pionniers de la première heure : nous le constatons souvent Ă  chaque concert et nouvel enregistrement.
A dĂ©faut d’une direction rĂ©ellement passionnante, rĂ©duisant l’impact d’une partition pourtant scintillante, reportez vous sur les voix, elles, beaucoup plus captivantes. Caldara attend toujours son heure : mĂŞme imparfait ce nouvel enregistrement en première mondiale donc confirme qu’ici, un immense gĂ©nie lyrique dort toujours Ă  l’Ă©cart des scènes mĂ©diatiques. Or Caldara (inhumĂ© Ă  la CathĂ©drale Saint-Etienne de Vienne, quand mĂŞme et en grande pompe) a Ă©tĂ© copiĂ© par Bach, Haydn, Mozart…

Antonio Caldara : La concordia de’ pianeti : Daniel Behle · Veronica Cangemi  – Ruxandra Donose · Franco Fagioli – Delphine Galou · Carlos Mena · Luca Tittoto. La Cetra .Andrea Marcon, direction. 2 cd  0289 479 3356 4  ARCHIV Produktion