CD, compte rendu critique. Agrippina : Ann Hallenberg, mezzo ( 1cd DHM)

hallenberg-ann-mezzo-dhm-deutsche-harmonia-mundiCD, compte rendu critique. Agrippina : Ann Hallenberg, mezzo ( 1cd DHM). Et si Ann Hallenberg Ă©tait tout simplement l’une des plus grandes mezzos actuelles dĂ©volues Ă  l’articulation des passions baroques ? On se souvient d’une extraordinaire rĂ©cital prĂ©cĂ©dent, inscrit plus rĂ©cemment dans l’histoire musicale, dĂ©jĂ  romantique, consacrĂ©e au rĂ©pertoire de Marietta Marcolini et Isabella Colbran, cette dernière, Ă©gĂ©rie et Ă©pouse de Rossini : un abattage prĂ©cis et nuancĂ©, des inflexions justes, une intelligence expressive qui rendait service au texte et Ă  la fine caractĂ©risation des situations dramatiques.  Ici mĂŞme idĂ©al vocal, naturel, flexible et poĂ©tique au service de l’approfondissement psychologique auquel invite la conception de ce type de programme. L’autoritĂ© de la technique relève les dĂ©fis d’un programme oĂą domine la prise de risque et le dĂ©frichement d’oeuvres inĂ©dites.

 

 

 

L’une des meilleures mezzos actuelles ose un rĂ©cital thĂ©matique passionnant

Ann Hallenberg incarne Agrippine

 

CentrĂ© sur la figure d’Agrippine, femme ivre de pouvoir, possessive et ambitieuse, l’impĂ©ratrice et mère de NĂ©ron s’impose Ă  nous comme un monstre politique ; son fils NĂ©ron la fera assassiner : sa progĂ©niture montra un diabolisme plus pervers encore qu’elle-mĂŞme quoiqu’elle envisageait de le faire assassiner pour prendre le pouvoir). Ici la lionne prĂŞte Ă  tout expose une Ă©nergie de louve radicale, plus instinctive cependant que rĂ©ellement stratège. L’opĂ©ra baroque a servi avec passion l’illustration de ce tempĂ©rament taillĂ© pour les scènes Ă  la fois hĂ©roĂŻque et tragique, exubĂ©rante et effrayante : Agrippine cumule les dignitĂ©s : soeur de Caligula, Ă©pouse de Claude (qui Ă©tait aussi son oncle!). L’intrigante opère, manipule, trompe pour Ă©vincer Britannicus (le fils de Claude) en faveur de son propre sang: NĂ©ron. En empoisonnant Claude, la louve de Rome met son fils dĂ©bile sur le trĂ´ne impĂ©rial. En projetant le le tuer, elle voulait rĂ©gner par elle-mĂŞme. Une telle course au trĂ´ne menĂ©e sans scrupule et sans compassion mène droit Ă  la folie et Ă  la dĂ©testation des autres.
Le choix des compositeurs, tous du XVIIIè (sauf Legrenzi, auteur de la fin du XVIIè vĂ©nitien), dĂ©voile aussi le rayonnement du seria en Europe bientĂ´t totalement subjuguĂ© par la virtuositĂ© napolitaine Ă  laquelle Haendel ou Graun savent apporter une intensitĂ© dramatique remarquable. Ce qui frappe chez cette monstrueuse icĂ´ne du pouvoir c’est Ă  travers l’ambition pour son fils, la volontĂ© de s’imposer elle-mĂŞme : en exprimant dĂ©sirset vertiges, tensions et doutes aussi, les musiciens nous la font paraĂ®tre plus humaine. Les 16 plages de ce rĂ©cital très bien pensĂ©, montre Ă  l’envi les aspĂ©ritĂ©s multiples d’un caractère complexe, taillĂ© pour la tragĂ©die racinienne.  Ann Hallenberg ressuscite les intrigues politiques Ă©coeurantes propre Ă  la Rome des empereurs tout en dĂ©mĂŞlant les diffĂ©rentes Agrippines lĂ©guĂ©es par l’histoire antique… (lire la passionnante notice rĂ©digĂ© par la mezzo elle-mĂŞme). C’est surtout la fille de Germanicus et la mère de NĂ©ron qui inspirent les auteurs majeurs : Perti, Magni, Haendel, Orlandi, Mattheson, Graun)… Ici Legrenzi, vĂ©nitien du premier baroque est le pus ancien (son Germanico sul reno, crĂ©Ă© dans la CitĂ  pour le Teatro San Salvador remonte Ă  1676).

Aux cĂ´tĂ© des Haendel mieux connus, – Agrippina, opĂ©ra de jeunesse de son sĂ©jour miraculeux en Italie, reste un ouvrage marquĂ© par une Ă©clatante juvĂ©nilitĂ©, les airs inĂ©dits signĂ©s des opĂ©ras de Perti, Porpora (qui ont inspirĂ© au dĂ©marrage le projet de ce programme), Graun surtout, sans omettre Mattheson ou Legrenzi, font paraĂ®tre des facettes plus profondes et humaines de la fille de Germanicus (lui-mĂŞme Ă©cartĂ© en Orient et assassinĂ© par Tibère), cĹ“ur endeuillĂ© dĂ©sormais absent Ă  toute compassion ni consolation. Hallenberg choisit Perti pour ouvrir et conclure son rĂ©cital captivant : deux airs de l’opĂ©ra Nerone fatto cesare, chacun rĂ©vĂ©lant un caractère diffĂ©rent de l’impĂ©ratrice que le pouvoir a rendu folle. Les qualitĂ©s de la diva, idĂ©alement nuancĂ©e, capable de phrasĂ©s dĂ©lectables propices Ă  une saine caractĂ©risation de toutes les Agrippina rĂ©unies ici n’est pas hĂ©las soutenue par des instrumentistes dignes de son Ă©loquente maĂ®trise. S’ils ne jouent pas faux, ils attĂ©nuent ce galbe sensuel, introspectif de la chanteuse par des attaques crissĂ©es, tendues, raides d’une imprĂ©cision dĂ©concertante. Sans prĂ©juger des conditions d’enregistrement de ce programme, de ses rĂ©Ă©coutes critiques, apparemment peu bĂ©nĂ©fiques, la mezzo Hallenberg mĂ©ritait instrumentistes plus affinĂ©s, cohĂ©rents, nuancĂ©s.
Heureusement la tenue instrumentale diffère selon les airs et certaines sĂ©quences sont plus cohĂ©rentes et mieux assurĂ©es que d’autres : le guerrier et victorieux “Mi paventi il figlio indegno” du Britannico de Graun (aucune des vocalises redoutables n’est sacrifiĂ©e) : prĂ©cision, nuance, abattage, couleurs, musicalitĂ©… audace aussi dans les variations et reprises toutes ornementĂ©es, tout indique la forme superlative de la diva ; c’est qu’Ă  la diffĂ©rence de beaucoup de ses consĹ“urs, – et non des moindres- ses trilles ne sont jamais mĂ©caniques mais pleinement investies, incarnĂ©es, finement caractĂ©risĂ©es.
Son Agrippina haendĂ©lienne captive aussi, en particulier dans l’air de pure imprĂ©cation hallucinĂ©e “Pensieri, voi mi tormentate” (oĂą l’aciditĂ© des musiciens convient bien au caractère expressif et âpre de la sĂ©quence), oĂą l’obsession politique de la mère de NĂ©ron suit des chemins incisifs, auxquels fait Ă©cho le timbre mordant du hautbois.
Evidemment l’Ă©coute, souvent Ă©reintĂ©e par l’instabilitĂ© des instrumentistes d’Il Pomo d’Oro de Riccardo Minasi, peine sur la durĂ©e mais les qualitĂ©s de la solistes sont, elles, superlatives et gĂ©nĂ©reuses, prĂŞte Ă  compenser toute faiblesse instrumentale. Dommage car l’intĂ©rĂŞt du programme, des pièces choisies mises ainsi en perspective s’avĂ©rait optimal. Pour le mezzo onctueux, articulĂ©, flexible de la diva et rien que pour elle. Par ses choix artistiques, Ann Hallenberg continue de nous surprendre et de nous convaincre.

 

 

Agrippina : Ann Hallenberg. Arias extraits des opéras de Perti, Porpora, Legrenzi, Sammartini, Mattheson, Händel, Graun, Orlandini, Magni.
Nerone fatto Cesare – Giacomo Antonio Perti : « date all’armi o spirti fieri », « questo brando, questo folgore »
L’Agrippina – Nicola Porpora : « mormorando anch’il ruschello » et « con troppo fiere immagini »
Britannico – Carl Heinrich Graun : « se la mia vita, o figlio » et « mi paventi il figlio indegno »
Nerone – Giuseppe Maria Orlandini : « tutta furie e tutta sdegno »
Nero – Johann Mattheson : « gia tutto valore »
Agrippina – Georg-Friedrich Haendel : « ogni vento, pensieri », « voi mi tormentate », « l’alma mia fra le tempeste »
Nerone Infante – Paolo Giuseppe Magni : « date all’armi o spirti fieri »
Agrippina Moglie di Tiberio – Giovanni Battista Sammartini : « non ho piu vele », « deh, lasciami in pace »
Germanico sul Reno – Giovanni Legrenzi :  « o soavi tormenti dell’alma »
Ann Hallenberg, mezzo-soprano. Il Pomo d’Oro. Riccardo Minasi, direction. 1 CD DHM, Deutsch Harmonia Mundi 2015.

 

 

 

Compte rendu, concert. Poitiers. Auditorium, le 25 septembre 2014. Wagner, Mahler, Brahms. Ann, Hallenberg, Orchestre des Champs Élysées. Philippe Herreweghe, direction.

Après un Ă©tĂ© bien rempli et quelques jours de congĂ©s, l’Orchestre des Champs ÉlysĂ©es revient au Théâtre Auditorium de Poitiers en cette fin septembre avec un programme romantique allemand; la partie vocale de ce premier concert de la saison 2014/2015 est assurĂ©e par la cĂ©lèbre mezzo soprano suĂ©doise Ann Hallenberg. La qualitĂ© du programme et des interprètes n’a cependant pas permis de remplir la salle seulement pleine aux trois quarts.

L’Orchestre des Champs ÉlysĂ©es dĂ©marre sa saison en fanfare

Hallenberg ann-hallenbergC’est avec Richard Wagner (1813-1873) que dĂ©bute le concert. Die Meistersinger von NĂĽrnberg (Les MaĂ®tres chanteurs de Nuremberg) a Ă©tĂ© composĂ© entre 1861 et 1867  (comme pour ses autres opĂ©ras Wagner a Ă©crit lui mĂŞme son livret et composĂ© la musique) puis crĂ©Ă© en 1868 Ă  Munich. C’est le prĂ©lude du 3 ème acte que Philippe Herreweghe a programmĂ©; moins flamboyant que celui du 1er acte, il n’en a pas moins, de par sa sobriĂ©tĂ©, un certain charme. C’est avec les Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts) que se poursuit la soirĂ©e. Ce recueil de cinq lieder a Ă©tĂ© composĂ© par Gustav Mahler (1860-1911) entre 1901 et 1905 ; son Ă©pouse Alma devait plus tard lui reprocher d’avoir appelĂ© le mauvais sort sur leur famille : en effet leur fille ainĂ©e Anna Maria devait mourir de la scarlatine deux ans après la publication des Kindertotenlieder. InvitĂ©e par Philippe Herreweghe, la mezzo Ann Hallenberg le cycle avec sobriĂ©tĂ©, la ligne de chant est impeccable, la diction parfaite. Le ton et l’intonation recueillis, Ă©conomes, pudiques mais d’une envoĂ»tante intensitĂ©.  Quant Ă  l’Orchestre des Champs ÉlysĂ©es il accompagne la chanteuse avec efficacitĂ© et dans les moments purement instrumentaux, le chef cisèle chaque note tel l’orfèvre occupĂ© Ă  polir ses joyaux.

Au retour de l’entracte, l’Orchestre s’attaque Ă  un monument de la musique symphonique : la symphonie N°4 opus 98 de Johannes Brahms (1833-1897). Brahms Ă©tant, pour cette dernière symphonie, revenu Ă  un “modèle” plus classique, l’oeuvre a reçu un accueil mitigĂ© Ă  sa crĂ©ation. Les allusions aux grands maitres du passĂ© sont très prĂ©sentes dans les premier et troisième mouvements. Le chef interprète l’oeuvre de Brahms avec maestria; dès les premières notes Philippe Herreweghe nous entraine dans l’univers du compositeur autrichien : passion, âpretĂ©, drammatisme intĂ©rieur, Ă©lans pudiques plus introspectifs.. La dernière de ses symphonies est Ă  la croisĂ©e des chemins, savant amalgame d’un style si neuf … qu’il a dĂ©rangĂ© un public peu habituĂ© Ă  la nouveautĂ©.

Pour son dĂ©but de saison, l’Orchestre des Champs ÉlysĂ©es a frappĂ© très fort avec un programme exclusivement allemand parfaitement interprĂ©tĂ© tant par les musiciens que par Ann Hallenberg ; le mezzo a fait honneur Ă  Mahler dont le recueil de lieder, mĂ©connu depuis sa crĂ©ation en 1905, rend un Ă©mouvant hommage aux enfants disparus.

Poitiers. Auditorium, le 25 septembre 2014. Richard Wagner (1813-1873) : Les maitres chanteurs de Nuremberg, prĂ©lude de l’acte 3; Gustav Mahler (1860-1911) : Kindertotenlieder; Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie N°4 opus 98. Ann Hallenberg, mezzo. Orchestre des Champs ÉlysĂ©es. Philippe Herreweghe, direction.

Poitiers, TAP. Concert Philippe Herreweghe, Ann Hallenberg au TAP de Poitiers

Philippe Herreweghe portraitPoitiers, TAP. Concert Philippe Herreweghe, Ann Hallenberg, le 25 septembre 2014, 20h30. Sublime interprète, trop mĂ©connue, la mezzo suĂ©doise Ann Hallenberg se produit Ă  Poitiers. Premier concert de la nouvelle saison musicale du TAP Ă  Poitiers, le programme du 25 septembre est particulièrement allĂ©chant, associant le chef familier de la salle poitevine, Philippe Herrewegge dont l’expertise des timbres dĂ©licatement ciselĂ©s sur instruments anciens s’allie au chant tout aussi raffinĂ© et rare de la mezzo suĂ©doise, encore trop mĂ©sestimĂ©e en France, Ann Hallenberg. On se souvient de son excellent album discographique dĂ©diĂ© au chant de la diva romantique Marietta Marcolini, muse inspiratrice, maĂ®tresse du jeune Rossini. La mezzo s’y Ă©tait rĂ©vĂ©lĂ©e Ă©blouissante par son sens sans Ă©paisseur ni outrance de la caractĂ©risation vocale. Autant de qualitĂ©s que les spectateurs du TAP Ă  Poitiers devrait retrouver et applaudir ce 25 septembre dans l’Ă©crin acoustiquement idĂ©al de l’Auditorium, l’une des rĂ©alisations de l’architecture musicale parmi les plus rĂ©ussies en France. Le timbre raffinĂ© et profond de la diva nordique devrait embraser la violence tragique et très recueillie du texte des Kindertotenlieder de Mahler, l’un des cycles pour orchestre et voix de Mahler les plus bouleversants : saisissants mĂŞme par la mort qui y est exprimĂ©e, et le deuil comme la perte des enfants perdus qui y sont Ă©voquĂ©s.
hallenberg-ann-mezzo TAP philippe herrewegheEn prime, chef et orchestre explorent des terres exceptionnellement rares dans leur rĂ©pertoire : Wagner dont ils jouent le PrĂ©lude du 3ème acte des MaĂ®tres Chanteurs : un hymne instrumental cĂ©lĂ©brant le sujet central de l’opĂ©ra, l’absolue vertu de l’art, dĂ©fendu  donc Ă  Poitiers avec la fine coloration et l’articulation millimĂ©trĂ©e des instruments d’Ă©poque. C’est une proposition orchestrale que tout amateur de Wagner n’osait plus espĂ©rer dans une salle de concert. Chant embrasĂ© et subtil d’une diseuse inspirĂ©e (Ann Hallenberg), geste sĂ»r et transparent d’un orfèvre des sonoritĂ©s instrumentales…. le programme proposĂ© Ă  Poitiers ce 25 septembre, est irrĂ©sistible.

Concert Wagner, Mahler, Brahms
Ann Hallenberg, mezzo
Orchestre des Champs-Élysées
Philippe Herreweghe, direction
TAP, Auditorium, Poitiers. Le 25 septembre 2014, 20h30

Durée : 1h40 avec entracte
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ann hallenberg marietta marcoliniAnn Hallenberg, mezzo chante Rossini, Mosca, Mayr, Paer… Outre une technique coloratoure exemplaire (prĂ©cision et nuances), Ann Hallenberg éblouit par son Ă©loquence sensuelle, la justesse des intonations, le style idĂ©alement mĂ©dian entre abattage et sincĂ©ritĂ©; la mezzo apporte de la finesse dans un… monde de pirouettes qui sans ce supplĂ©ment d’âme pourrait facilement basculer dans la pure dĂ©monstration virtuose. Son sens du texte, sa franchise sans aucune affectation l’imposent rossinienne jusqu’au bout des ongles. Les deux airs de l’Italienne Ă  Alger (Venise, 1813) sont lumineux. Et mĂŞme dans les scènes contemporaines signĂ©s Cocia ou Weigl, les instrumentistes du Stavanger Symphony Orchestra trouvent de justes accents sous la baguette attendrie et fluide de Fabio Biondi. Lire notre critique complète du cd Ann Hallenberg : hommage Ă  Marietta Marcolini (1 cd NaĂŻve)