CD événement, critique. RAMEAU : Les Boréales (Luks, 3 cd Chùteau de Versailles, janv 2020)

RAMEAU-cd-boreades-vaklav-luks-cd-critique-classiquenewsCD, critique. Rameau : Les BorĂ©ades (Cachet, Weynants, KristjĂĄnsson
 Luks, 3 cd ChĂąteau de Versailles, janv 2020). Pour cĂ©lĂ©brer la fin de la guerre de Sept ans en 1763, victoire de Louis XV, Rameau, compositeur officiel compose son dernier ouvrage Les BorĂ©ades, sans pouvoir accompagner jusqu’à sa crĂ©ation, ce chef d’oeuvre du XVIIIĂš, car il meurt en rĂ©pĂ©titions (sept 1764). Jamais l’ouvrage ne sera crĂ©Ă© sur la scĂšne de l’AcadĂ©mie royale. Les derniĂšres recherches ont montrĂ© que l’opĂ©ra Ă©tait achevĂ© en rĂ©alitĂ© dĂšs juin 1763 devant ĂȘtre crĂ©Ă© Ă  Choisy. Le livret de Cahusac trop subversif (osant mĂȘme montrer l’arbitraire cruel d’un souverain : torture et nouveau supplice d’Alphise par BorĂ©e le dieu des vents nordiques) ; hĂ©ritier des LumiĂšres, Rameau octogĂ©naire dĂ©nonce alors la torture. Audacieuse et visionnaire intelligence propre aux philosophes français.
La redoutable difficultĂ© des rĂ©cits accompagnĂ©s, la tenue de l’orchestre oĂč brillent les timbres instrumentaux d’une maniĂšre inĂ©dite (cors et clarinettes dĂšs le dĂ©but), exprimant cet imaginaire sans Ă©quivalent d’un Rameau, gĂ©nial orchestrateur. Le Praguois VĂĄclav Luks et son Collegium 1704 aborde la partition avec un appĂ©tit rafraĂźchissant, une vivacitĂ© rĂ©guliĂšre qui cependant manque de la sĂ©duction Ă©lĂ©gantissime d’un Christie (OpĂ©ra de Paris, 2003) ou d’un McGegan. Or ici rĂšgne Ă  travers les multiples suite de danses qui composent les ballets omniprĂ©sents d’acte en acte, la pure inventivitĂ© orchestrale (le V et son ballet du supplice est particuliĂšrement expressif ) ; Rameau atteignant mĂȘme un absolu poĂ©tique jamais Ă©coutĂ© auparavant. Pour autant les interprĂštes ne manquent pas de qualitĂ©s. NervositĂ©, Ă©loquence, onirisme : Luks exploite et guide les facultĂ©s de son orchestre. Le dĂ©but exulte de rebonds sylvestres grĂące Ă  l’accord magicien des instruments oĂč percent et rayonnent la caresse amoureuse des cors, l’aubade enchantĂ©e des clarinettes : emblĂšme de cette inclination d’Alphise pour Abaris, malgrĂ© la dĂ©claration des princes BorĂ©ades. Tout est dit et magnifiquement maĂźtrisĂ© dans cette ouverture au charme pastoral persistant. Rameau immense orchestrateur et poĂšte lyrique se rĂ©vĂšle dans toutes ses nuances. Le hĂ©ros isolĂ© confrontĂ© Ă  un destin qui le dĂ©passe et l’éprouve, c’est Alphise « forcĂ©e » et inquiĂ©tĂ© par les BorĂ©ades ; c’est dĂ©jĂ  au I, le souffle fantastique de l’ariette de SĂ©mire « un horizon serein » oĂč la suivante d’Alphise souligne la fragilitĂ© du sort quand orage et tempĂȘte Ă©prouvent la sincĂ©ritĂ© des cƓurs justes. OpĂ©ra des saisons, Les BorĂ©ades est un chef d’oeuvre français qui fait rugir les timbres de l’orchestre dans une pensĂ©e poĂ©tique et universelle inĂ©dite. Vaklav Luks dont le geste exploite les tempĂ©raments des chanteurs solistes, frappe un grand coup : maĂźtrise des nuances, direction claire, raffinĂ©e, particuliĂšrement souple comme expressive (vitalitĂ© fluide des danses et des divertissements) ; l’orchestre de Rameau respire, s’enivre, exulte


De toute Ă©vidence, ce sont les chanteuses qui forment l’argument principal de la distribution : heureux choix de Deborah Cachet en Alphise, la princesse sujet de tractations Ă  rebondissements et donc d’une scĂšne de torture inoubliable par sa cruautĂ© barbare (acte V, scĂšne II) – quel contraste Ă©loquent et mĂ©morable avec le final amoureux et tendre du IV ; de mĂȘme la SĂ©mire (sa suivante) de Caroline Weynants touche par son angĂ©lisme naturel, par la clartĂ© d’un chant sincĂšre sans artifices. L’orchestre a le nerf solide, l’articulation honnĂȘte, mais pĂȘche par une absence de respirations justes, d’accents architecturĂ©s qui ont fait l’expressivitĂ© ardente de Christie (en particulier dans les effets spatialisĂ©s avec choeur, et dans ce laboratoire des timbres aux harmonies imprĂ©visibles au dĂ©but du V pour caractĂ©riser le dĂ©monisme de BorĂ©e et de ses deux fils haineux, BorilĂ©e et Calisis).

NĂ©anmoins les suites du II (Loure et gavottes), du III (menuets et gavottes), du IV surtout (Rigaudons), prĂ©parent Ă  la souplesse savoureuse du final du V (ultimes contredanses), oĂč triomphe la lumiĂšre (et la victoire d’Abaris qui sauve son aimĂ©e Alphise). L’intĂ©grale captĂ©e Ă  Versailles (OpĂ©ra royal) sĂ©duit par la franchise du geste collectif qui laisse se dĂ©ployer les somptueux tableaux climatiques d’un opĂ©ra dĂ©cidĂ©ment inclassable oĂč la fureur sauvage des vents doit souffler et rugir avec intensitĂ©, panache, dans le sens du spectaculaire et de l’élĂ©gance. Equation Ă  demi rĂ©alisĂ©e ici. Pour autant, l’engagement des instrumentistes sous la direction vive du chef VĂĄclav Luks, fait mouche (tempĂȘte, orage et tremblements de terre du III).

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CLIC D'OR macaron 200CD, critique. Rameau : Les BorĂ©ades (Cachet, Weynants, KristjĂĄnsson
 Luks, 3 cd ChĂąteau de Versailles, janv 2020) – CLIC dĂ©couverte de CLASSIQUENEWS hiver 2020. Lire aussi notre annonce du coffret Les BorĂ©ades par Vaclav Luks : http://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-rameau-les-boreades-vaclav-luks-3-cd-cvs/

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VIDEO : Les Boréades par Våclav Luks
(Utrecht Early Music Festival aoĂ»t 2018) – intĂ©grale en version de concert

https://www.youtube.com/watch?v=eTwohoV0w2g

 

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COMPTE-RENDU, CRITIQUE,opĂ©ra. DIJON, le 20 mars 2019. RAMEAU : Les BorĂ©ades. Vidal
  Haim, Kosky

Un Rameau mĂ©connu : Les FĂȘtes de PolymnieCompte rendu, opĂ©ra, Dijon, OpĂ©ra de Dijon, Auditorium, le 22 mars 2019. Rameau : Les BorĂ©ades. Emmanuelle HaĂŻm / Barrie Kosky. Les BorĂ©ades, ultime ouvrage d’un Rameau de 80 ans, jamais reprĂ©sentĂ© de son vivant, est un magistral divertissement, bien davantage que la « tragĂ©die lyrique » que son sous-titre affirme. Rameau Ă©nonce l’histoire par bribes, sĂ©parĂ©es par des danses ou des chƓurs qui suspendent l’action. L’intrigue, quelque peu dĂ©risoire, est un aimable prĂ©texte. Alphise, reine de Bactriane, est sommĂ©e de choisir son Ă©poux. La tradition lui impose un descendant de BorĂ©e, le vent du nord. Elle repousse les deux prĂ©tendants qui se prĂ©valent de cette filiation pour s’éprendre d’un Ă©tranger, d’origine inconnue : Abaris. On apprendra de la bouche d’Apollon que l’étranger est nĂ© de ses amours avec une nymphe de la lignĂ©e de BorĂ©e. Tout finira donc bien.

Les pĂ©ripĂ©ties liĂ©es Ă  la dĂ©convenue des prĂ©tendants – Calisis et BorilĂ©e -comme de BorĂ©e lui-mĂȘme, vont permettre au librettiste et au musicien de composer des tableaux fantastiques, correspondants aux conventions du temps : orage, sĂ©isme, vents furieux qui enlĂšvent l’hĂ©roĂŻne pour la retenir en un lieu obscur oĂč elle vit de multiples supplices. Ces Ă©preuves et celles imposĂ©es Ă  son amant seront surmontĂ©es grĂące Ă  la flĂšche enchantĂ©e qu’Amour lui avait donnĂ©e.

 
 
 
 
 
 

Les Boréades à Dijon


Réussite absolue et souffle du génie

 

 

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Trop souvent, il faut dĂ©plorer des mises en scĂšne qui s’approprient et dĂ©figurent l’ouvrage pour en faire quelque chose de neuf, sans rapport avec les intentions du livret et de la musique.  Barrie Kosky n’est pas de ceux-là : sa modernitĂ©, bien que radicalement novatrice, est une ascĂšse qui nous permet d’accĂ©der au sens profond. On se souvient du cube qui occupait la place centrale de Castor et Pollux. Ici, Barrie Kosky crĂ©e un dispositif scĂ©nique, d’une abstraction trĂšs esthĂ©tique : une immense boĂźte, sorte d’ingĂ©nieux Ă©crin, qui va s’entrouvrir, se fermer, s’ouvrir largement, emprisonner l’hĂ©roĂŻne, pour une happy end, aprĂšs les Ă©preuves auxquelles les amants seront soumis. Sa face avant servira de fond pour des jeux d’ombres, le plateau surĂ©levĂ©, autour duquel Ă©volueront le plus souvent danseurs et choristes, constituera le creuset d’une alchimie fĂ©conde. Un troisiĂšme niveau sera rĂ©vĂ©lĂ© aux finales des deuxiĂšme et cinquiĂšme actes. Le travail se concentre avant tout sur les corps, sur le geste : la chorĂ©graphie est constante et s’étend Ă  tous les acteurs, solistes, choristes comme danseurs, que seule la virtuositĂ© distingue.

Dans cette ascĂšse plastique, tout fait sens. Accessoire, mais essentielle, la flĂšche, vecteur de l’amour, plantĂ©e en terre au proscĂ©nium Ă  l’apparition du dĂ©cor. Les corolles de gigantesques fleurs, variĂ©es et colorĂ©es Ă  souhait, descendent des cintres dans une apparition admirable. Les costumes, l’usage parcimonieux de la couleur, les Ă©clairages appelleraient un commentaire : la rĂ©ussite est absolue.

Au commencement Ă©tait le souffle. BorĂ©e sera le grand ordonnateur, avant que Jupiter ne s’en mĂȘle. C’est par le souffle qu’il fera naĂźtre la musique. Christopher Purves est une des plus grandes basses baroques. Son Ă©mission et son jeu sont un constant rĂ©gal. Emmanuelle de Negri, qui incarne tour Ă  tour SĂ©mire, Polyymnie, Cupidon et une nymphe, en est le parfait contraire : on ne sait qu’admirer le plus, du jeu ou du chant, tant les personnages cocasses, dĂ©lurĂ©s qu’elle incarne et danse autant qu’elle les chante sont plus attachants les uns que les autres. HĂ©lĂšne Guilmette campe une Alphise Ă©mouvante, au chant exemplaire de clartĂ©. L’Abaris de Mathias Vidal, habitĂ© par son personnage, nous empoigne aux derniers actes. Edwin Crossley-Mercer donne toute leur noblesse Ă  Adamas, puis Ă  Apollon, chant lumineux, rayonnant. Le BorilĂ©e de Yoann Dubruque comme le Calixis de SĂ©bastien Droy sont tout aussi rĂ©ussis.

 
 

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Les chorĂ©graphies d’Otto Pichler, captivantes, pleinement abouties, et les danseurs professionnels – admirables – comme les chƓurs, d’une fluiditĂ© corporelle rarissime, nous rĂ©jouissent.
Emmanuelle HaĂŻm et son Concert d’AstrĂ©e rĂ©alisent lĂ  une magistrale interprĂ©tation, d’une vie constante, colorĂ©e Ă  souhait (ah ! ces flĂ»tes si chĂšres Ă  Rameau), qu’on ne peut dissocier de ce travail d’équipe, exemplaire. A quand un enregistrement et une prise vidĂ©o ? Cette rĂ©alisation superlative l’appelle.
 
 

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Compte rendu, opĂ©ra, Dijon, OpĂ©ra de Dijon, Auditorium, le 22 mars 2019. Rameau : Les BorĂ©ades. Emmanuelle HaĂŻm / Barrie Kosky. CrĂ©dit photographique © OpĂ©ra de Dijon – Gilles Abegg