Symphonies de Scriabine

skryabin scriabine alexandre scriabine piano orchestre extase, divin6 Symphonies de Scriabine (1899-1915). 150 ans de la naissance de Scriabine. Il ne faut Ă©carter aux cĂ´tĂ©s de son Ĺ“uvre – visionnaire et prophĂ©tique pour piano -, le legs symphonique de Scriabine. S’il fut russe, Alexandre Scriabine (mort en 1915) n’en abusa pas pour autant du folklore slave. Symphoniste son inspiration, Ă  l’Ă©poque oĂą Rachmaninov dĂ©veloppe son propre style, demeure classique et surtout occidentale : aucune revendication nationale comme c’est le cas chez Rimsky, Glazounov ou Borodine. En cela, Scriabine se rapproche de Tchaikovski, mais en moins autobiographique. Les visions de Scriabine sont ascensionnelles, visant l’abstraction et la musique pure, mĂŞme si elles s’appuient sur un plan narratif (aux titres toujours Ă©vocateurs) : mais le compositeur y exprime dans le prolongement des poèmes symphoniques de Liszt, après Wagner surtout, les vertiges sensuels nĂ©s de l’extase, de la transe, de l’illumination. En mystique, Scriabine y dĂ©voile les fondements de sa croyance spirituelle, des tĂ©nèbres vers la lumière finale, oĂą l’artiste est un poète mĂ©diateur, sorte de prophète PromĂ©thĂ©e parmi les hommes. Evidemment la musique permet de rĂ©aliser la quĂŞte : elle en serait un rituel accessible Ă  tous. ConnaĂ®tre l’Ă©criture symphonique de Scriabine est d’autant plus intĂ©ressant lorsque l’on sait que son aventure pour l’orchestre est strictement contemporaine de celle de Sibelius en Finlande (lequel lui survivant après la première guerre, poursuivra plus loin Ă©videmment sa propre interrogation sur la forme et le sens du dĂ©veloppement : LIRE notre dossier spĂ©cial, les  7 Symphonies de Sibelius). C’est aussi une Ă©poque passionnante et riche puisque Mahler et Strauss s’invitent aussi dans l’arène du questionnement symphonique… sans omettre Ă©videmment les français dont Debussy et Ravel.

 

 

 

Les deux premières Symphonies (1899-1901)
En 1899, Scriabine compose sa Symphonie n°1, Ă  l’effectif important mais aussi spectaculaire qu’une partition MahlĂ©rienne. Les 6 mouvements sont courts, exprimant tous une Ă©lĂ©vation ardemment dĂ©sirĂ©e. Le 3è est le plus rĂ©ussi, vertigineux et poĂ©tique ; le 4è qui suit, un scherzo notĂ© ” vivace ” d’une Ă©lĂ©gance instrumentale indĂ©niable. MĂŞme si le dernier mouvement, finale (Andante) qui associe mezzo et tĂ©nor au choeur d’apothĂ©ose, tend Ă  l’expression de la fonction supĂ©rieure de l’art et de la musique, Scriabine ne peut s’empĂŞcher un style parfois emphatique.

 

 

Peu Ă  peu l’Ă©criture se condense et se resserre, Ă©conome, elle atteint parfois l’Ă©pure (comme c’est le cas dans l’Ĺ“uvre pour piano). La Symphonie n°2 (1901) doit son unitĂ© interne au principe cyclique qui unit organiquement les 5 mouvements ; le mouvement lent (Andante, en 3è position) ouvre des perspectives fascinantes, mais le final (Marcia Maestoso) lĂ  encore s’enlise dans sa probable citation de la 5ème Symphonie de Tchaikovski.

 

 

Première maturité : Le Divin poème de 1905
scriabine alexandre portrait poeme divinLa 3ème Symphonie (conception : 1902-1904), crĂ©Ă© Ă  Paris en 1905 par Arthur Nikisch, affirme une nette maturation du style : son titre ” Le Divin poème ” souligne l’essence divine et spirituelle de la musique. D’une durĂ©e Ă©quivalente Ă  ses 2 premières symphonies, Le Divin Poème exprime ouvertement et pour la première fois, les aspirations philosophiques et spirituelles de son auteur. Les deux premiers mouvements en particulier sont très wagnĂ©riens. La prĂ©sence des sphères se dessine nettement dans le pupitre Ă©toffĂ© des cors (8) auxquels rĂ©pondent 5 trompettes. Un rĂ©seau subtil de motifs repris de l’un Ă  l’autre des mouvements, innerve la matière des 3 mouvements enchaĂ®nĂ©s sans pause. Le jaillissement des motifs et des cellules donne l’impression d’une Ă©criture spontanĂ©e, particulièrement sensuelle voire flamboyante : mystère tragique du premier mouvement (Luttes), puissance vĂ©nĂ©neuse du 2ème mouvement lent intitulĂ© ” VoluptĂ©s ” (les chants d’oiseau – dont la mĂ©lodie est confiĂ© au violon-, Ă©voquent la beautĂ© paradisiaque de la maison d’Ă©tĂ© oĂą le compositeur se retire en 1903). Contrairement aux Symphonies 1 et 2, le finale de la 3 s’offre un allant irrĂ©sistible. Que le final (Jeu divin), architecturĂ© comme une Ă©lĂ©vation progressive, renforce encore (solo de trompette dès le dĂ©but, d’un luminisme gorgĂ© de vitalitĂ©). Tous les Ă©lĂ©ments sont prĂ©sents pour que naisse rapidement le futur grand Ĺ“uvre suivant : Le Poème de l’extase.

 

 

Extase symphonique (1907)
La 4ème Symphonie ou Poème de l’extase (opus 54, 1905-1908) est crĂ©e Ă  New York en 1907. Elle condense tous les sentiments Ă©prouvĂ©s, toutes les visions Ă©voquĂ©es en un seul flux orchestral : conscience universelle du crĂ©ateur, hĂ©ros poète auto proclamĂ©, tension spirituelle, voluptueuse du dĂ©veloppement musical. PrĂ©sence de l’orgue (continuelle), percussions Ă  l’honneur (cors, trompettes, trombones, tuba…), Scriabine emploie toutes les ressources d’un orchestre impressionnant. DĂ©sir, extase, ivresse voire dĂ©lire, … il Ă©crit lui-mĂŞme le programme et chaque Ă©tape de ce parcours spirituel et Ă©motionnel : l’audace artistique permet la libĂ©ration des forces supĂ©rieures… comme Wagner, l’auteur associe Ă  chaque sentiment, une idĂ©e musicale (langueur, volontĂ©, envol, affirmation…). Scriabine ne s’impose aucune limite dans ce qui s’affiche tel le dernier poème symphonique postwagnĂ©rien, colorĂ© d’accents impressionnistes. C’est aussi un fabuleux parcours chromatique qui s’achève par l’ut majeur, lumineux lui aussi, voire Ă©blouissant final.

 

 

Prométhée, 1911
scriabine skryabin alexandre piano poeme symphoniqueAprès de nombreux voyages et sĂ©jours en Europe occidentale (1904-1908) oĂą il gagne une stature internationale, Scriabine revient en Russie, se fixant dans sa ville natale Moscou dès 1909. A 43 ans, la maturitĂ© venue, il est temps de produire un chef d’oeuvre qui fait la synthèse de ce qu’il a composĂ© jusque lĂ , tout en ouvrant de nouvelles pistes associant sons et couleurs. ApparentĂ©e comme sa 5ème Symphonie : PromĂ©thĂ©e ou le Poème du feu, crĂ©Ă© Ă  Moscou en 1911 (sous la direction de Serge Koussevitzky et Scriabine au piano) atteint un sommet poĂ©tique dans l’expression de cette Ă©rotisme spirituel qui n’hĂ©site pas Ă  varier les effets de timbres (solo de piano et chĹ“ur sans paroles) pour enrichir encore la sensualitĂ© du spectre sonore.
Après PromĂ©thĂ©e, Scriabine s’Ă©carte du tissu orchestral et se passionne presque exclusivement pour le piano seul, Ă©difiant alors l’un des monuments pianistiques les plus difficiles et les plus originaux de son Ă©poque.
S’y glissent les facettes de l’impressionnisme debussyste et ravĂ©lien. L’Ă©criture musicale est le vecteur d’un accomplissement mĂ©taphysique dont Scriabine entend partager les bĂ©nĂ©fices. Comme Wagner, le poète compositeur enseigne aux hommes par le gĂ©nie de son art, les clĂ©s de la libĂ©ration spirituelle (c’est Ă©videmment une relecture et une appropriation par l’auteur du mythe de PromĂ©thĂ©e). Ce messiasnisme musical (cette fois encore fusionnĂ© en un seul mouvement continu) est au coeur de l’inspiration. La forme s’inscrit dans le sillon des poèmes symphoniques de Franz Liszt ; elle emprunte sa forme exturĂ©e d’une rĂ©ichesse vĂ©nĂ©neuse Ă©videmment au Wagner de Trisatn (dĂ©jĂ  prĂ©sent dès la troisième Symphonie “Le Divin Poème”). Adepte de la synesthĂ©sie (avant Messiaen), Scriabine conçoit pour l’Ă©pisode “Luce”, l’apport de lumière colorĂ©e pour Ă©tendre encore le spectre des sensations pendant l’audition (et donc la vision) du PromĂ©thĂ©e. Au terme d’un cheminement musical qui est une expĂ©rience sonore inĂ©dite (timbres combinĂ©s, spacialisation nouvelle, etc…) : le tissu harmonique et chromatique complexe se conclut en un lumineux accord final de fa dièse majeur (l’indice de l’Ă©lĂ©vation accomplie et de l’accomplissement de l’activitĂ© cosmique qui avait dĂ©buter). Au commencement, chant de la crĂ©ation, l’accord “mystique” (6 notes sur un sourd trĂ©molo) fait rĂ©sonner la pulsation du monde… Scriabine y alterne les frĂ©missements et frottements les plus infimes Ă  la limite du perceptible, et les dĂ©flagrations lyriques, puissantes et flamboyantes de tout l’orchestre. Si la concentration des effets entend surtout raffiner et complexifier les nuances et les couleurs, le dĂ©veloppement reste statique, comme non pas une marche et la croissance d’une entitĂ© primordiale, mais plutĂ´t le bourdonnement perpĂ©tuel d’un conscience suspendue.

 

 

 

scriabine Aleksandr_Skryabin_280112En scĂ©nographe et architecte des nouveaux mondes sonores, Scriabine a l’intuition Ă  la fin de sa (courte) vie d’une expĂ©rience orchestrale inĂ©dite, oĂą l’orchestre sollicitĂ©, le lieu qui le reçoit et le dispositif architectural et spatial forment une totalitĂ© esthĂ©tique : l’exemple de Wagner et de Bayreuth est prĂ©sent. Il influence nettement ses derniers grands chantiers. En outre, comme un vidĂ©aste, Scriabine imagine des changements visuels Ă  vue pour chaque mouvement. A partir des esquisses pour L’Acte prĂ©alable, le musicologue Alexander Nemtin a reconstituĂ© (1996) ce qui aurait pu ĂŞtre l’ultime offrande orchestrale de Scriabine, conçu comme un triptyque initiatique et testamentaire : Mysterium, dont les trois volets sont “Univers”, “HumanitĂ©”, “Transfiguration”. Voici l’une des fresques les plus sincères de Scriabine, totalisant les contradictions de son Ă©criture : flamboyante et grandiloquente, visionnaire et audacieuse, spirituelle et sensuelle. S’il manque nettement de maĂ®trise dans l’Ă©criture vocale et chorale (et dans l’art de les combiner Ă  l’orchestre), le tissu orchestral, les couleurs et le raffinement de l’orchestration affirment un rĂ©el tempĂ©rament de la forme symphonique : un expĂ©rimentateur au service de ses visions comme de sa quĂŞte d’absolu.

 

 

 

scriabine alexandre portrait SkriabinEn marge des autres auteurs russes, Scriabine exaspĂ©rait par son arrogance, sa fiertĂ© assumĂ©e et sa posture supĂ©rieure pourtant soutenues par de rĂ©els dons poĂ©tiques. Mort en pleine guerre en avril 1915 (Ă  Petrograd), le compositeur russe qui voyait dans le cataclysme europĂ©en, ce chant libĂ©rateur, annonciateur d’un nouveau monde, meurt Ă  43 ans, certain des vertus Ă©lectrisantes et philosophiques de l’art, et de la musique. Son symbolisme teintĂ© ou non de thĂ©osophisme incarne Ă©videmment cette autre musique russe, dĂ©veloppĂ©e hors du folklore et de la nostalgie (comme c’est le cas chez son contemporain Rachmaninov).

 

 

Livres. Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine (Actes Sud)

scriabine-piano-jean-yves-clement-actes-sud-livres---classiquenews-janvier-2015Centenaire Scriabine 2015. Livres. Jean-Yves ClĂ©ment : Alexandre Scriabine (Actes Sud). CrĂ©ateur et gĂ©nie pour le piano, Ă  l’Ă©poque de “la charnière du bousculement des mondes entre le XIXème et le XXème siècles”, l’Ĺ“uvre du russe Scriabine s’impose Ă  nous dans ce rĂ©cit souvent enflammĂ© (on ne saurait faire moins s’agissant du compositeur ainsi servi), subjectif, partisan et argumentĂ©, qui inscrit Scriabine comme un “moderne”, rĂ©solument original et inventeur : moins solitaire hallucinĂ© que vĂ©ritablement visionnaire, prolongeant Liszt pour mieux prĂ©parer Prokofiev et Stravinsky (sans omettre donc Szymanowski, Schönberg, Bartok, Cage et mĂŞme Stockhausen ! Qu’on se le dise…). Tout son ĂŞtre et surtout sa pensĂ©e (largement Ă©lucidĂ©e par ses propres Ă©crits : ses fameux Carnets, sorte de journal artistique et esthĂ©tique) tendent vers l’absolu, l’idĂ©al : une vision hyper romantique de l’artiste, traducteur des mondes invisibles, guide vers les sphères inaccessibles.

 

Pour le centenaire Scriabine 2015

scriabine alexandre_scriabine

Alexandre Scriabine (1872-1915) le magnifique… l’Ă©lève de TaneĂŻev et Arenski, au Conservatoire de Moscou (dont il devient ensuite professeur Ă  partir de 1898 , puis dĂ©missionne en 1902), auteur en 1907 du fameux Poème de l’extase (version orchestrale), puis de PromĂ©thĂ©e (Moscou, 1911) fait dĂ©border l’acte musical aux frontières de la philosophie et mĂŞme de la thĂ©osophie. Son cheminement spirituel personnel croise enfin le penseur soufi Inayat Khan, une rencontre dont tĂ©moigne sa dernière oeuvre d’envergure Mystère… laissĂ©e inachevĂ©e. Mais ce dont tĂ©moigne pour sa part le texte, c’est que de son vivant, l’homme aussi audacieux et fantasque fut-il, a rencontrĂ© son public : il a su rentrer en rĂ©sonance avec de nombreux spectateurs et mĂ©lomanes venus l’applaudir, lors de tournĂ©es triomphales (concerts en Allemagne, Hollande, Londres, Russie et Ukraine…). Le texte croise vie amoureuse (autour de ses deux compagnes successives Vera Ivanovna Issakovitch puis son Ă©lève au piano Tatiana de SchlĹ“zer) et parcours du compositeur dont pivot de l’Ĺ“uvre pianistique, l’inestimable Sonate n°5.
En chantre des harmonies supĂ©rieures, Scriabine milite pour son art Ă  la fois mystique et synthĂ©tique. Sa langue est celle de prophètes ; son Ă©criture sait cultiver les aphorismes et l’ivresse thĂ©orique (Ă  ce titre, il faut lire les pages Ă©voquant les 3 Symphonies de Scriabine… connues malheureusement des seuls spĂ©cialistes), elle trouve des sonoritĂ©s inĂ©dites, une coloration futuriste qui annonce dĂ©jĂ  ici et lĂ … Ligeti. C’est une figure singulière au tempĂ©rament bien trempĂ© oĂą le charme et l’extase, le souffle, la plĂ©nitude et l’infini affleurent et s’incarnent en une Ă©criture des plus inspirĂ©es.

CLIC_macaron_2014Le centenaire 2015, celui de la mort de Scriabine s’ouvre sous les meilleurs auspices grâce Ă  ce texte riche et copieux, dont le commentaire sait prĂ©senter toutes les pièces majeures pour le piano et les partitions symphoniques. Un Scriabine introspectif et d’autant plus nĂ©cessaire qu’il Ă©claire la personnalitĂ© comme l’Ĺ“uvre, guide apprĂ©ciable en cette annĂ©e de cĂ©lĂ©bration.

Jean-Yves ClĂ©ment : Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères (Actes Sud). parution : janvier 2015. ISBN : 978 2 330 03904 2. 18,50 €