COMPTE-RENDU, Opéra. ANGERS NANTES OPERA, le 7 octobre 2018. Aleko / Iolanta. Bolshoï Minsk

iolanta-aleko-opera-critique-opera-par-classiquenews-visuel-saison-2018-2019COMPTE-RENDU, Opéra. ANGERS NANTES OPERA, le 7 octobre 2018. Rachmaninov : Aleko / Tchaïkovski : Iolanta (version de concert). Solistes du Bolshoï Minsk / Choeur d’Angers Nantes Opéra, Choeur Mélisme(s). Andreï Galanov, direction. En une soirée, deux ouvrages lyriques s’enchaînent offrant une plongée forte et franche dans l’opéra russe romantique tardif. Créés successivement en 1892 et 1893, Iolanta et Aleko partagent en dépit de la singularité de leurs géniteurs, Tchaikovski et Rachmaninov, une évidente parenté sonore, expressive, vocale. La troupe invitée par Alain Surrans défend et projette un chant passionné voire éruptif, auquel il est difficile, surtout dans la configuration requise (version de concert, détails lire plus loin) de rester insensible. Pour l’ouverture de sa saison lyrique, Angers Nantes Opéra sait nous surprendre et nous convaincre.

D’abord ALEKO. Bain d’opĂ©ra russe pour Angers Nantes opĂ©ra dans une formule chronologique complĂ©mentaire et passionnante. Écouter aujourd’hui l’un des opĂ©ras de jeunesse de Rachmaninov Aleko et le dernier de Tchaikovski, Iolanta, relève d’une intuition gĂ©nĂ©reuse, aux repères esthĂ©tiques proches tant il y a bien proximitĂ© de climats jusqu’aux choix de la parure instrumentale (somptueuse) dont dans l’un et l’autre, la clarinette ou le cor anglais, au relief mordant, crĂ©pusculaire, de velours… d’emblĂ©e le dĂ©paysement est total sur le plan sonore tant du jeune Rachmaninov au dernier Tchaikovski, couleurs et ombres, harmonie et chant n’ont absolument rien de commun avec le rĂ©pertoire habituel Ă©coutĂ© en Europe ou en AmĂ©rique ; l’opĂ©ra russe est un continent Ă  part et l’on salue Alain Surrans, nouveau directeur des lieux, de nous avoir fait partager les bienfaits de cette immersion totale et rĂ©ussie en bien des aspects.

 

 

 

Première production d’Angers Nantes Opéra
saison 2018 – 2019
SÉDUCTION & FRANCHISE DE L’OPERA RUSSE

 

 

aleko-opera-rachmaninov-angers-nantes-opera-gromov-baryton-critique-opera-par-classiquenews-octobre-2018

 

 

ALEKO est une partition, qui pourrait ĂŞtre la « soeur » de Carmen de Bizet (1875), mais postĂ©rieure (crĂ©Ă©e en mai 1893) ; les deux opus convoquent le peuple gitan (Ă©chappĂ©e exotique en vogue alors). Ils mettent en lumière la libertĂ© sauvage, radicale, passionnelle de l’amour. Si Zemfira et le jeune gitan s’aiment sans contraintes, ils en paient le prix fort car Aleko, l’Ă©poux de la jeune femme, les tuent… tous les deux. L’histoire est en somme banale, c’est un crime passionnel comme on en voit beaucoup Ă  l’opĂ©ra, mais elle a le mĂ©rite de rĂ©vĂ©ler l’exceptionnelle invention et l’imagination orchestrale d’un jeune compositeur, alors couronnĂ© de prix au Conservatoire de Moscou, estimĂ© mĂŞme de Tchaikovski ; la filiation entre eux est avĂ©rĂ©e ; elle renforce la pertinence d’avoir programmĂ© leur ouvrages respectifs en une mĂŞme soirĂ©e.
L’action se dĂ©roule pendant une nuit entière, les cadavres gisant Ă  l’aube, dĂ©couverts par un peuple pourtant « gentil et gĂ©nĂ©reux »; et dans les faits, dĂ©concertĂ©. Qui d’ailleurs condamne la colère criminelle d’Aleko car son coeur noir ne correspond pas Ă  la qualitĂ© morale du collectif ainsi magnifiĂ© par le jeune compositeur.

Sur le plan orchestral, la partition est de bout en bout captivante, conçue telle un ample notturno tragique ; sĂ©duisant voire captivant, en particulier grâce aux couleurs fauves de l’orchestre et Ă  la participation rĂ©gulière du choeur (les gitans qui sont les tĂ©moins du drame et son dĂ©roulement fatal). Si l’on rappelle les autres ouvrages lyriques du jeune Rachmaninov,- autres joyaux absolus, tels Le chevalier ladre et Francesca da Rimini,  le gĂ©nie dramatique de celui qu’avait adoubĂ© directement Tchaikovski, s’impose immĂ©diatement, par son sens du climat et des atmosphères Ă©perdues et tendres, – quand paraissent les deux amants-; quand Aleko surtout Ă©voque l’amour perdu de sa femme Ă  prĂ©sent dĂ©loyale… Mais le jeune auteur sait essentiellement construire les ensembles solistes et choeurs, solidement soutenus par un orchestre toujours souple et scintillant. En cela la direction du chef requis, AndreĂŻ Galanov s’avère très efficace, exploitant de somptueux coloris en particulier chez les cuivres et l’harmonie des vents (instrumentistes de l’Orchestre Symphonique de Bretagne).

Le plateau est servi par plusieurs jeunes tempĂ©raments plutĂ´t intenses qui forcent parfois la caractĂ©risation dans le sens de la puissance moins de la psychologie, ce qui contredit souvent le travail de l’orchestre et du chef, eux tout en dĂ©tails, en nuances. Le dispositif qui place les musiciens en fond de scène et place les voix au devant de la salle, favorise la projection du chant et des solistes et des choeurs ce qui comble Ă©videmment les amateurs de dĂ©cibels en particulier dans les finales. C’est aussi un relief dĂ©cuplĂ© pour le texte dont on savoure alors l’articulation et les couleurs si spĂ©cifiques.
Saluons parmi la troupe de chanteurs venus du Bolshoï de Minsk, la Zemfira ardente, aussi passionnée et féline, provocatrice et mordante que Carmen (Anastassia Moskvina) ; la noblesse percutante du vieux gitan (Vladimir Petrov), l’Aleko parfois trop lisse du baryton Vladimir Gromov (en particulier dans la scène des deux crimes ; photo ci dessus)…

La force du spectacle se concentre sur l’exposition des voix que favorise le dispositif scĂ©nique. Pas de mise en scène mais une immersion directe dans ce chant russe puissant, caverneux, guttural, taillĂ© pour l’exacerbation des passions radicales et que seuls des chanteurs familiers de ce rĂ©pertoire, savent maĂ®triser en expressivitĂ© comme en franchise. D’autant que le Choeur d’Angers Nantes OpĂ©ra et les membres de MĂ©lisme(s) relèvent eux aussi le dĂ©fi du style russe, se distinguant tout autant par leur implication. On est pris voire envoĂ»tĂ© par la flamboyance orchestrale, la vĂ©hĂ©mence vocale,  cette implication collective que renforce encore la troupe de chanteurs russes invitĂ©e Ă  dĂ©fendre un rĂ©pertoire qui est leur terreau naturel. Captivant.

 

 

IOLANTA. Le cas de Iolanta est plus intĂ©ressant encore car il s’agit de l’oeuvre ultime d’un compositeur sĂ»r, au parcours couronnĂ© de succès et d’estime Ă  l’opĂ©ra comme au ballet. Comme pour enrichir encore la vaste galerie de portraits fĂ©minins dĂ©veloppĂ©s par nombre de compositeurs au XIXe, TchaĂŻkovski façonne un très subtile portrait de femme, sĂ©questrĂ©e, aveugle donc dĂ©pendante, tenue dans l’ombre et entièrement soumise Ă  l’autoritĂ© paternelle qui choisit de la tenir ignorante de son propre handicap. Iolanta ignore ce qu’est la lumière et les couleurs ; elle pense mĂŞme que les yeux ne servent qu’à… pleurer. Ce qu’elle fait au dĂ©but de l’action sans comprendre rĂ©ellement quelle est la cause de sa souffrance. VoilĂ  prĂ©sentĂ© le cas d’une jeune femme qui ne vit pas pour elle-mĂŞme, mais existe Ă  travers les autres.

 

 

 
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Un symbole d’emprisonnement inouĂŻ qui renvoie Ă  l’actualitĂ© la plus rĂ©cente. Le rapport au père, l’hypocrisie de son monde qui se rĂ©sume Ă  une colonie d’aimables suivantes qui l’assistent en tout, et l’endorment dans des vapeurs florales (ce qui nous vaut un tableau collectif et musical particulièrement rĂ©ussi, bel emblème d’angĂ©lisme trompeur dont Tchaikovski a toujours eu le secret).
La valeur de la partition tient au personnage mĂŞme de Iolanta, son parcours pendant l’action, profil suffisamment affinĂ© pour ĂŞtre aujourd’hui dĂ©fendue par les grandes sopranos de l’heure de Sonya Yoncheva Ă  Anna Netrebko, laquelle demeure seule Ă  ce jour, Ă  maĂ®triser idĂ©alement la juvĂ©nilitĂ© et la dignitĂ© comme la noblesse d’âme du rĂ´le-titre. Et dans une articulation linguistique idoine.
NĂ©anmoins la soprano de ce soir (sincère et franche Iryna Kuchynskaya) n’a rien Ă  envier Ă  ses consoeurs autant dans la sincĂ©ritĂ© de l’Ă©mission que le jeu progressif, qui de jeune vierge innocente devient femme volontaire dĂ©cidant malgrĂ© le père, de sa propre guĂ©rison, des risques Ă  vaincre pour s’Ă©manciper.
Le changement et le moment de bascule de l’action est sa rencontre avec VaudĂ©mont, chevalier ardent prĂŞt Ă  la sauver. Qui lui rĂ©vèle les limites de son monde et aussi la nature de son handicap.

Le sujet n’est pas tant la guĂ©rison elle-mĂŞme que le moment du choix, la volontĂ© de couper le cordon d’avec le père, de se voir enfin telle qu’elle est. Un instant saisissant de vĂ©ritĂ© en un effet de miroir qui dans le final est amplement dĂ©veloppĂ©: Ă  notre goĂ»t, d’une manière un peu pompier en un hymne sacrĂ© qui rend soudainement grâce Ă  … Dieu.

Soulignons là aussi, la solidité des voix, leur immédiate vraisemblance. Un engagement de chaque mesure qui conduit aussi le choeur invité à partager une même implication.
On est d’abord convaincu par la modernitĂ© de l’ouverture uniquement pour vents et cuivres, d’une intensitĂ© intimiste et Ă©motionnelle aussi prenante que celle de Cappriccio de Richard Strauss (laquelle est pour les cordes seules). De mĂŞme, dans la construction dramatique, après l’exposition première de Iolanta, le duo des voix graves : entre le roi RenĂ© (la basse Andrei Valentii) et le mĂ©decin maure Ibn-Hakia, venu la soigner (le baryton Vladimir Gromov, Ă©coutĂ© dĂ©jĂ  prĂ©cĂ©demment dans le rĂ´le d’Aleko) ; puis les deux chevaliers, par lequel le changement et le dessillement (l’émancipation de l’hĂ©roĂŻne) se produisent : l’incisif VaudĂ©mont (le tĂ©nor Victor Mendelev) et son ami Robert de Bourgogne (le baryton bien timbrĂ© bien chantant Ilya Silchukou), initialement fiancĂ© Ă  Iolantha… sont autant de sĂ©quences vocalement très intenses.

 

 

Des tempĂ©raments tranchĂ©s, vifs, percutants, emblĂ©matiques de toute la production. Ici, dispositif qui Ă©loigne l’orchestre et absence de mise en scène favorisent la très proche expressivitĂ© et la prĂ©sence des voix. De fait les spectateurs du cycle, dĂ©couvrent dans toute leur force d’Ă©mission et aussi d’intonation, les atouts d’une Ă©quipe russophone celle du BolchoĂŻ de Minsk vivement engagĂ©e. C’est donc un somptueux diptyque qui ouvre la nouvelle saison d’Angers Nantes OpĂ©ra, dans deux Ĺ“uvres fortes et puissantes de l’âme russe, dĂ©fendues par une troupe expĂ©rimentĂ©e qui nous rappelle aussi la saisissante attractivitĂ© des voix, thĂ©matique qui est au coeur du projet culturel de la maison tricĂ©phale Ă  prĂ©sent (associant Angers, Nantes, Rennes) portĂ©e par son nouveau directeur Alain Surrans.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, Opéra. ANGERS NANTES OPERA, le 7 octobre 2018. Rachmaninov : Aleko / Tchaïkovski : Iolanta (version de concert). Solistes du Bolshoï Minsk / Choeur d’Angers Nantes Opéra, Choeur de chambre Mélisme(s). Andreï Galanov, direction.

 

Prochaines productions lyriques à Angers, Nantes et Rennes : The Beggar’s opera, à partir du 7 novembre ; l’oratorio San Giovanni Battista de Stradella, à partir du 9 novembre 2018… Toutes les infos, les dates, horaires, lieux sur le site d’Angers Nantes Opéra
http://www.angers-nantes-opera.com

 

 

ALEKO
de SergueĂŻ Rachmaninov
OpĂ©ra en 1 acte, sur un livret de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko d’après Les Tsiganes de Pouchkine
Créé le 9 mai 1893 au Théâtre du Bolchoï de Moscou

IOLANTA
de Piotr Ilitch TchaĂŻkovski
Opéra en 1 acte, sur un livret de Modeste Tchaïkovski
Créé le 18 décembre 1892 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg

Opéras en russe avec surtitres en français
Durée estimée : 3h avec entracte

IOLANTA
René, roi de Provence : Andrei Valentii
Iolanta, sa fille aveugle : Iryna Kuchynskaya
Ibn Hakia : Vladimir Gromov
Robert, duc de Bourgogne : Ilya Silchukou
Le Chevalier Vaudémont : Victor Mendelev
Alméric : Aleksandre Gelakh
Bertrand : Vladimir Petrov
Martha : Natallia Akinina

ALEKO
Zemfira : Anastassia Moskvina
Aleko : Vladimir Gromov
Le vieux gitan : Vladimir Petrov
Le jeune gitan : Aleksandre Gelakh
La vieille gitane : Natallia Akinina

Orchestre symphonique de Bretagne
Chœur d’Angers Nantes Opéra – Direction Xavier Ribes
Chœur de chambre Mélisme(s) – Direction Gildas Pungier
Direction musicale : Andrei Galanov

Illustrations : photos Aleko / Iolanta © L Guizard Opéra de Rennes

 

 
 

 

Aleko et Francesca da Rimini de Rachmaninov Ă  Nancy

rachmaninov-une-582-380-enfant-sage-dossier-operaNancy. Rachmaninov : Aleko, F. Da Rimini. 6-15 fĂ©vrier 2015. Superbe et heureuse surprise lyrique proposĂ©e par l’OpĂ©ra de Nancy : les opĂ©ras de Rachmaninov sont trop peu jouĂ©s et pourtant d’un raffinement symphonique et crĂ©pusculaire, souvent saisissant. Aleko – opĂ©ra virtuose du jeune Ă©lève talentueux au Conservatoire de Moscou de 1893) et surtout le flamboyant Francesca da Rimini- composĂ© en 1905, d’après le Vème chant de l’Enfer de Dante, dĂ©voilent une facette mĂ©connue de compositeur russe, son gĂ©nie théâtral.

 

 

 

boutonreservationNancy, Opéra de Lorraine
Les 6,8,10,12,15 février 2015
Calderon, Purcarete
Vinogradov, Maksutov, Sebesteyen, Gaskarova, Lifar – Gnidi, Maksutov, Vinogradov, Gaskarova, Liberman

 

 

 

 

 

Aleko, 1893

Decca : l'intĂ©grale Rachma !Aboutissement de son apprentissage au Conservatoire de Moscou, le jeune Rachmaninov doit composer un opĂ©ra d’après Pouchkine. Illivre la partition scintillante d’Aleko, d’un raffinement orchestral dĂ©jĂ  sĂ»r, Ă©gal des opĂ©ras les plus rĂ©ussis de Tchaikovski, avec une science des transitions mĂ©lodiques et des climats, entre Ă©lĂ©gie poĂ©tique, ivresse sensuelle et vertiges amers rarement aussi bien enchaĂ®nĂ©s. En seulement 17 jours et suivant l’encouragement admiratif d’Arensky son professeur, Rachmaninov achève Alenko qui lui permet de remporter la grande mĂ©daille d’or, rĂ©compense prestigieuse qu’il rĂ©colte avec un an d’avance : c’est dire la prĂ©cocitĂ© de son gĂ©nie lyrique. MalgrĂ© l’enthousiasme immĂ©diat de Tchaikovski dès la première Ă  Moscou, Alenko sera ensuite rejetĂ© par son auteur qui le trouvait trop italianisant.

Proche de son sujet, immersion dans le monde tziganes oĂą la libertĂ© fait loi, Rachmaninov inspirĂ© par un milieu d’une sensualitĂ© farouche, Ă  la fois sauvage et brutale mais Ă©tincelante par ses accents orientalisants, favorise tout au long des 13 numĂ©ros de l’ouvrage, une succession de danses caractĂ©risĂ©es, Ă©nergiquement associĂ©es, de choeurs très recueillis et prĂ©sents, un orchestre dĂ©jĂ  flamboyant qui annonce celui du Chevalier Ladre de 1906. Fidèle Ă  son sens des contrastes, le jeune auteur fait succĂ©der amples pages symphoniques et chorales Ă  l’atmosphĂ©risme envoĂ»tant et duos d’amour entre les Ă©poux, d’un abandon extatique. Parmi les pages les plus abouties qui dĂ©passe un simple exercice scolaire, citons la Cavatine pour voix de basse (que rendit cĂ©lèbre Chaliapine, d’un feu irrĂ©sistible plein d’espĂ©rance et de dĂ©sir inassouvi) ou la scène du berceau. e souvenant de Boris de Moussorsgki, la scène tragique s’achève sur un sublime chĹ“ur de compassion et de recueillement salvateur auquel rĂ©pond les remords du jeune homme sur un rythme de marche grimaçante et languissante, avant que les bois ne marque la fin, Ă  peine martelĂ©e, furtivement. La maturitĂ© dont fait preuve alors Rachmaninov est saisissante.

Synopsis

Carmen russe ? La passion rend fou… D’après Les Tziganes de Pouchkine, Alenko est un jeune homme que la vie de Bohème sĂ©duit irrĂ©sistiblement au point qu’il dĂ©cide de vivre parmi les Tziganes. Surtout auprès de la belle Zemfira dont les infidĂ©litĂ©s le mène Ă  la folie : possĂ©dĂ©, Aleko tue la jeune femme, sirène fascinante et inaccessible, avant d’ĂŞtre rejetĂ© par le clan qui l’avait accueilli. Le trame de l’action et la caractĂ©risation des protagonistes rappelle Ă©videmment Carmen de Bizet (1875), mais alors que le français se concentre sur le duo mezzo-soprano/tĂ©nor (Carmen, JosĂ©), Rachmaninov choisit le timbre de baryton pour son hĂ©ros tiraillĂ© et bientĂ´t meurtrier.

 

 

 

 

Aleko et Francesca da Rimini de Rachmaninov Ă  Nancy

La figure de Francesca s’impose dans l’histoire des amants maudits magnifiques. Bien que mariée à Lanceotto, la jeune femme ne peut résister au frère de ce dernier : Paolo. La princesse de Rimini a inspiré de nombreux artistes surtout romantiques : les peintres (célèbre tableau de monsieur Ingres et de William Dyce en une claire nuit enchantée…)  et les compositeurs tels Liszt (Dante Symphonie), Tchaikovski ou Ambroise Thomas sans omettre Riccardo Zandonai… La lecture qu’en offre Rachmaninov s’inscrit dans l’illustration tragique, ténébreuse, crépusculaire.

L’exceptionnel Francesca da Rimini opus 25 (1905) sur le livret de Modeste Tchaikovski, aux Ă©clats crĂ©pusculaires … souligne combien Rachmaninov est un auteur taillĂ© pour les atmosphères somptueusement fantastiques voire lugubres : pas d’Ă©chappĂ©e possible pour Francesca. La partition met en avant le gĂ©nie symphonique de l’orchestrateur, sa capacitĂ© Ă  saisir des ambiances sombres et mĂ©lancoliques que sous-tend cependant une rĂ©elle Ă©nergie tendre (ample et prophĂ©tique prĂ©lude, très dĂ©veloppĂ©). Les profils psychologiques sont remarqualement caractĂ©risĂ©s par un orchestre ocĂ©anique qui fait souffler une houle flamboyante et introspective : difficile de rĂ©sister au chant de Lanceotto Malatesta (baryton) chez qui s’embrase littĂ©ralement le feu dĂ©vorant du soupçon et de la jalousie.
En dĂ©pit d’un livret assez sommaire et très schĂ©matique de Modeste Tchaikovsky, la musique comble les vides criants du texte, dĂ©veloppe de superbes variations symphoniques sur chaque situations en conflits opposant les deux amants ivres et impuissants face au venin de plus en plus menaçant de Lanceotto. StructurĂ© en flasback, le livret mĂŞle prĂ©sent de l’action tragique et dramatique, et passĂ©.
Le prologue Ă©voque le premier et le second cercle des enfers que traverse Dante conduit par Virgile (comme dans le tableau de Delacroix oĂą les deux sont sur la barque sur un ocĂ©an inquiĂ©tant…). Dante aperçoit l’âme et les fantĂ´mes errants de Paolo et Francesca…

rachmaninov au pianoAu premier tableau, ans la palais Malatesta, le très grand monologue de Lanceotto Malatesta, solitaire, douloureux tĂ©moin d’un amour qu’il ne peut attĂ©nuer sans le dĂ©truire, se glisse l’amertume de Rachmaninov lui-mĂŞme qui compose cette partie (1900) alors qu’il vit une profonde dĂ©pression après l’Ă©chec de sa première symphonie. Conflit entre rage et impuissance tenace face au destin qui renforce sa totale frustration : Francesca qu’il aime en aime un autre : son propre frère, Paolo. Toute la thĂ©matique de la malĂ©diction se dĂ©ploie ici avec des couleurs inouĂŻes. Contraint de partir Ă  la guerre, Lanceotto exprime nĂ©anmoins ses soupçons et sa colère dĂ©munie. Le meurtre est Ă©vacuĂ© en quelques mesures comme si l’opĂ©ra Ă©tait plutĂ´t centrĂ© sur le ressentiment du frère trahi et Ă©cartĂ© : Lanceotto est le vrai protagoniste de ce drame Ă  la fois Ă©conome et fulgurant.
Dans le tableau II, en l’absence de son frère, le beau Paolo fait sa cour Ă  Francesca en lui narrant subtilement l’histoire de Lancelot et de Guenièvre : adultère et trahison d’une force irrĂ©pressible au son de la harpe enchantĂ©e… Rachmaninov peint alors un superbe lieu d’amour enchantĂ© : ce lieu mĂŞme qu’Ă©voque insidieusement Paolo, lĂ  oĂą Guenièvre s’est donnĂ© au chevalier magnifique. Les deux s’embrassent quand surgit Lanceotto qui les poignarde de fureur.

L’Epilogue (avec son choeur surexpressif bouche fermĂ©e) Ă©voque le retour de Dante conduit par Virgile hors du second cercle des Enfers. L’ouvrage s’achève ainsi dans les brumes du souvenir, de l’Ă©vocation fantomatique, comme un songe surnaturel.

decca-rachmaninov-the-complete-works-box-coffret-32-cd-ashkenazy-jarviCD. On ne saurait mieux conseiller la version signĂ©e il y a presque 20 ans, en 1996 par Neeme Järvi et le symphonique de Gothenburg (Decca) avec deux monstres sacrĂ©s du chant russe : le baryton ardent et noble Serguei Leiferkus (Lanceotto) et le tĂ©nor non moins hallucinant Serguei Larin dans le rĂ´le Ă©perdu de Paolo. Chacun Ă©blouit dans la première et seconde partie. Il est temps de reconnaĂ®tre le gĂ©nie lyrique de Rachmaninov tel qu’il se dĂ©voile dans ses pages hautement dramatiques. Certes la livret pĂŞche mais la construction et l’intelligence musicale captivent de bout en bout : la fin prĂ©cipite le drame, l’Ă©vocation des enfers de Dante offre une fresque symphonique avec chĹ“ur d’une Ă©vidente puissance poĂ©tique.

 

 

Les opĂ©ras de Rachmaninov : Aleko, Le Chevalier Ladre… Dossier spĂ©cial

decca-rachmaninov-the-complete-works-box-coffret-32-cd-ashkenazy-jarviDossier. Les opĂ©ras de Serge Rachmaninov.  A l’occasion de la parution chez Decca d’un coffret de 32 cd (Rachmaninov : the complete works, l’intĂ©grale, Decca 32 cd, octobre 2014) regroupant tout l’Ĺ“uvre du compositeur russe,  toujours si mĂ©sestimĂ©, classiquenews rĂ©ouvre le dĂ©bat du gĂ©nie incompris, porteur d’authentique chefs d’oeuvres dont ses 4 opĂ©ras, diversement livrĂ©s, certains incomplets dont Monna Vanna (seul subsiste le matĂ©riel du premier acte). D’Aleko et du Chevalier ladre Ă  Francesca da Rimini, les opĂ©ras de Rachmaninov n’ont rien de ce post classicisme artificiel et sentimental, mais plutĂ´t souligne le crĂ©pitement d’un auteur fascinĂ© par les climats hallucinĂ©s et fantastiques, ceux exacerbĂ©s qui dans un style millimĂ©trĂ©, retenu, pudique – proche de sa nature profonde- Ă©clairent et rĂ©vèlent la psychĂ© secrète et souterraine des protagonistes…

 

Aleko, 1893

Decca : l'intĂ©grale Rachma !Aboutissement de son apprentissage au Conservatoire de Moscou, le jeune Rachmaninov doit composer un opĂ©ra d’après Pouchkine. Illivre la partition scintillante d’Aleko, d’un raffinement orchestral dĂ©jĂ  sĂ»r, Ă©gal des opĂ©ras les plus rĂ©ussis de Tchaikovski, avec une science des transitions mĂ©lodiques et des climats, entre Ă©lĂ©gie poĂ©tique, ivresse sensuelle et vertiges amers rarement aussi bien enchaĂ®nĂ©s. En seulement 17 jours et suivant l’encouragement admiratif d’Arensky son professeur, Rachmaninov achève Alenko qui lui permet de remporter la grande mĂ©daille d’or, rĂ©compense prestigieuse qu’il rĂ©colte avec un an d’avance : c’est dire la prĂ©cocitĂ© de son gĂ©nie lyrique. MalgrĂ© l’enthousiasme immĂ©diat de Tchaikovski dès la première Ă  Moscou, Alenko sera ensuite rejetĂ© par son auteur qui le trouvait trop italianisant.

Proche de son sujet, immersion dans le monde tziganes oĂą la libertĂ© fait loi, Rachmaninov inspirĂ© par un milieu d’une sensualitĂ© farouche, Ă  la fois sauvage et brutale mais Ă©tincelante par ses accents orientalisants, favorise tout au long des 13 numĂ©ros de l’ouvrage,  une succession de danses caractĂ©risĂ©es, Ă©nergiquement associĂ©es, de choeurs très recueillis et prĂ©sents, un orchestre dĂ©jĂ  flamboyant qui annonce celui du Chevalier Ladre de 1906. Fidèle Ă  son sens des contrastes, le jeune auteur fait succĂ©der amples pages symphoniques et chorales Ă  l’atmosphĂ©risme envoĂ»tant et duos d’amour entre les Ă©poux, d’un abandon extatique. Parmi les pages les plus abouties qui dĂ©passe un simple exercice scolaire, citons la Cavatine pour voix de basse (que rendit cĂ©lèbre Chaliapine, d’un feu irrĂ©sistible plein d’espĂ©rance et de dĂ©sir inassouvi) ou la scène du berceau. e souvenant de Boris de Moussorsgki, la scène tragique s’achève sur un sublime chĹ“ur de compassion et de recueillement salvateur auquel rĂ©pond les remords du jeune homme sur un rythme de marche grimaçante et languissante, avant que les bois ne marque la fin, Ă  peine martelĂ©e, furtivement. La maturitĂ© dont fait preuve alors Rachmaninov est saisissante.

Synopsis

Carmen russe ? La passion rend fou… D’après Les Tziganes de Pouchkine, Alenko est un jeune homme que la vie de Bohème sĂ©duit irrĂ©sistiblement au point qu’il dĂ©cide de vivre parmi les Tziganes. Surtout auprès de la belle Zemfira dont les infidĂ©litĂ©s le mène Ă  la folie : possĂ©dĂ©, Aleko tue la jeune femme, sirène fascinante et inaccessible, avant d’ĂŞtre rejetĂ© par le clan qui l’avait accueilli. Le trame de l’action et la caractĂ©risation des protagonistes rappelle Ă©videmment Carmen de Bizet (1875), mais alors que le français se concentre sur le duo mezzo-soprano/tĂ©nor (Carmen, JosĂ©), Rachmaninov choisit le timbre de baryton pour son hĂ©ros tiraillĂ© et bientĂ´t meurtrier.

 

 

 

 

 

Le Chevalier ladre, 1906

 

Rachmaninoff_1906Le Chevalier Ladre est crĂ©Ă© au Théâtre BolshoĂŻ le 24 janvier 1906 ; l’ouvrage taillĂ© comme un diamant noir, semble exprimer au plus près la tension psychologique imaginĂ©e par Pouchkine dans sa chronique familiale, Ă©vocation noire et sombre, maudite, de la relation tragique d’un baron fortunĂ© mais avare, et de son fils rattrapĂ© par ses crĂ©anciers dont le Duc. L’efficacitĂ© du style lyrique de Rachmaninov s’y rĂ©vèle idĂ©ale : dense, fulgurante, d’une flamboiement orchestral inouĂŻ, aussi noir et sombre voire lugubre, et mĂŞme frappĂ© par ce fantastique hallucinĂ© propre aux meilleures sĂ©quences de Tchaikovski.
Le baron est un Ă©mule d’Harpagon de Molière mais avec des Ă©clairs de rage et de haine viscĂ©rale, Rachmaninov suivant de près le profil qu’en trace Pouchkine : une âme dĂ©chirĂ©, aux abois, en panique, dont l’admirable monologue (grand air Ă  l’origine Ă©crit pour Fedor Chaliapine qui dĂ©clina la proposition de crĂ©er ce formidable personnage) Ă©claire les vertiges et la folie souterraine. Pas de femmes dans un univers, – comme La maison des morts de Janacek, et Billy Budd de Britten-, uniquement masculin, Ă©touffant huit clos oĂą la tension psychique et la violence affleurante rĂ©vèle les personnalitĂ©s. C’est ainsi le profil aigu, soupçonneux, un rien corrosif de l’usurier juif d’un hĂ©roĂŻsme sadique trop heureux de contraindre une victime toute dĂ©signĂ©e qu’il soumet par l’argent.

Ayant eu le choc de Bayreuth, Rachmaninov façonne un nouvel orchestre miroitant, d’une richesse instrumentale inĂ©dite dont le raffinement exprime toutes les nuances de la psychĂ© en effervescence : dans le fameux monologue du baron, l’orchestre s’Ă©coule comme un torrent embrasĂ© aux ondulations et scintillements wagĂ©nriens. Jamais trop dense, mais millimĂ©trĂ©e, la partition rĂ©vèle les grands chefs (encore rares comme Neeme Järvi qui se sont frotter au monde fascinant des opĂ©ras de Rachmaninov). Jamais bavard, ou mĂ©canique dans l’usage de formules russes folkloriques, le style de Rachmaninov exprime l’intensitĂ© des passions humaines avec une Ă©lĂ©gance et une pudeur qui n’appartiennent qu’Ă  son puissant gĂ©nie dramatique. L’inspiration du compositeur rejoint les grandes rĂ©ussites de son catalogue symphonique : Symphonie n°2, l’ĂŽle des mort, Les cloches… Le Chevalier ladre relève et du poème symphonique avec voix, et de l’Ă©pure psychologique, tant le dĂ©veloppement du tissu orchestral comme chez Wagner suit au plus près les enjeux dramatiques et l’Ă©volution des personnages au cours de l’action. Tout converge vers la confrontation violente, sans issue du père et du fils. La caresse inquiĂ©tante des clarinettes, la morsures plus cyniques des hautbois, le hoquet ou les Ă©clairs tĂ©nus des bassons composent avec le flot inquiĂ©tant des cordes, une houle imprĂ©visible et envoĂ»tante : ils indiquent une connaissance prĂ©cise des possibilitĂ©s de l’orchestre en un flux hallucinĂ© continu, proche du cauchemar Ă©veillĂ© ou de l’accomplissement d’une inĂ©luctable et sourde malĂ©diction. L’introduction du grand monologue du baron dont la folie affleure, est l’une des pages orchestrales les plus rĂ©ussies de Rachmaninov, comme l’air dans sa totalitĂ©, Ă©cho très original du Boris de Moussorgski dont Rachmaninov a compris le schĂ©ma introspectif qui mène le hĂ©ros rongĂ© et tiraillĂ© par ses dĂ©mons invisibles, de l’hallucination Ă  la transe : l’Ă©criture âpre, mordante, expressionniste y exprime la destruction mentale et les dĂ©règlements intĂ©rieurs dont est la proie l’avare dĂ©risoire… Le climat qui y est peint est celui d’une tragĂ©die fantastique et dĂ©sespĂ©rĂ©e. D’une Ă©nergie noire, la partition s’achève sur une sĂ©rie de quatre accords qui claquent comme l’interruption providentielle d’un destin foudroyĂ©. L’effet est toujours saisissant.

Synopsis
InspirĂ© du Chevalier Avare de Pouchkine (1830). Le baron, avare refuse de prĂŞter Ă  son fils la moindre de ses richesses : Albert dĂ©muni doit emprunter toujours, en particulier au Duc. Quand une confrontation est inĂ©vitable entre le Duc, le baron et son fils, celui est violemment pris Ă  partie par son père au bord de la folie qui l’accuse de vouloir l’assassiner… L’argent rend fou, le poison des richesses s’accomplit ici avec une violence terrifiante mais au final c’est le baron fragile psychiquement qui meurt d’une crise cardiaque…

Aleko
OpĂ©ra en un acte, sans numĂ©ro d’opus.
Livret de V. Nemirovich-Dantchenko d’après le poème de Pouchkine, Les Gitans. ComposĂ© en avril 1892 pour l’examen final du conservatoire de Moscou.
Première reprĂ©sentation Ă  Moscou le 27 avril 1893 au BolchoĂŻ sous la direction d’Altani.

Le Chevalier ladre
Opus 24, composĂ© en 1903/1905.
OpĂ©ra en trois actes, livret d’après Pouchkine
CommencĂ© en aoĂ»t 1903. TerminĂ© en fĂ©vrier 1904.
Première reprĂ©sentation Ă  Moscou en janvier 1906 au BolchoĂŻ sous la direction de Rachmaninov.

Francesca Da Rimini
Opus 25, composĂ© en 1904/1905.
OpĂ©ra en deux actes avec prologue et Ă©pilogue, livret de Modest I. TchaĂŻkovski d’après un Ă©pisode de l’Inferno de Dante (Vème chant). 
Première reprĂ©sentation Ă  Moscou en janvier 1906 au BolchoĂŻ, sous la direction de Rachmaninov (en mĂŞme temps que Le chevalier Ladre).