COMPTE-RENDU, critique, opéra. TURIN, Opéra, le 24 mars 2019. PAËR : Agnese. Orch e Coro Teatro Regio, Diego Fasolis.

COMPTE-RENDU, critique, opéra. TURIN, Opéra, le 24 mars 2019. PAËR : Agnese. Orch e Coro Teatro Regio, Diego Fasolis. Après l’avoir exhumé en 2008 à Lugano en version de concert avec son ensemble sur instruments anciens, Diego Fasolis reprend ce très bel opéra, cette fois-ci pour la première recréation scénique, au Regio de Turin. Une réussite à tout point de vue exemplaire.

 

 

L’asile enchanté

 

 

PAER ferdinand opera agnese opera critique classiquenews220px-Ferdinando_Paër_by_François-Séraphin_Delpech_after_Nicolas-Eustache_MaurinC’est à un magnifique spectacle que le Teatro Regio nous a convié pour la première recréation mondiale de cet opéra qui obtint en 1809 un succès phénoménal, au point que Paër fut l’un des compositeurs fétiches de Napoléon.  Si le thème de la folie n’est pas neuf à l’opéra, comme l’a montré la récente production de la Finta pazza à Dijon, c’est la première fois qu’il est traité de façon clinique et dans un lieu – l’asile psychiatrique – qui lui est approprié. Par amour pour Ernesto, Agnese a abandonné Uberto son père bien-aimé qui sombre dans la folie. Stimulée par l’infidélité supposée de son mari, elle fera tout pour aider son père à recouvrer la raison, poussant Ernesto à résipiscence, avec en passant une morale métathéâtrale : au final c’est la musique qui guérit vraiment de la folie. Agnese appartient au genre semi-serio, alors très en vogue en Europe. Après une magnifique ouverture, et un chœur d’une puissance rare, la scène de la tempête, digne de la Platée de Pelly avec ses parapluies virevoltants, nous introduit dans l’atmosphère préromantique de l’œuvre. Les pages musicales superbes sont légion, comme le final du I, le duo entre Agnese et Ernesto au second acte (« A questo sen ritorna »), l’air de Don Girolamo sur les méfaits de l’argent qui provoque la folie (« Colui che pel denaro »), le duo Agnese/Uberto (« Quel sepolcro che racchiude ») au premier acte, l’un des morceaux favoris de l’opéra, ou encore les ensembles (quintette du II), propres au genre semi-serio.
La mise en scène, ingénieuse et séduisante de Leo Muscato souligne la légèreté sérieuse du drame, illustrée par les magnifiques décors de Federica Parolini. Sur scène, des boîtes métalliques géantes, rappelant celles des médicaments ou des confiseries, laissent tour apparaître une forêt, dans laquelle Agnese s’est perdue au début de l’opéra, la chambre d’Uberto, ou encore sa cellule à l’asile psychiatrique, agrémentée des splendides costumes colorés de Silvia Aymonino. Le plaisir de l’œil est constant, celui de l’ouïe ne l’est pas moins.

Le plateau vocal brille tout d’abord par son exceptionnelle homogénéité. Si le rôle-titre est brillamment incarné par Maria Rey-Joly, dont la voix puissante fait merveille notamment dans son air final, son vibrato excessif l’empêche parfois de conférer à son personnage la subtilité et la finesse nécessaires. Edgardo Rocha est un exceptionnel Ernesto, tour à tour lyrique, pathétique et toujours vaillant ; malgré un jeu théâtral volontairement caricatural, mais qui sied bien à ce répertoire mi-comique mi-sérieux, sa voix superbement projetée ne démérite jamais, en dépit d’une légère tendance à nasaliser dans l’extrême aigu. Le baryton Markus Werba est sans doute celui qui est le plus conforme à la complexité de son personnage ; il investit son rôle de dément avec une force de conviction, une présence scénique et une diction impeccable (qualité qui vaut d’ailleurs pour tous les interprètes), qui force le respect. Les autres rôles sont tous excellemment distribués : que ce soit le Don Girolamo d’Andrea Giovannini, impayable dans sa leçon d’humanité thérapeutique (« Colui che pel denaro »), l’intendant de l’asile Don Pasquale, incarné par un Filippo Morace, basse sans grande projection ni grande puissance, mais dont la diction et la bonhommie donnent l’impression qu’il sort d’une comédie d’Eduardo De Filippo. Excellents également les deux autres rôles féminins secondaires, la Carlotta de Lucia Cirillo et la Vespina de Giulia Della Peruta, remarquable dans son unique air du II (« La gioia alfine »).
À la tête de l’orchestre et du chœur du Regio, Diego Fasolis dirige d’une main de fer et de velours une partition qu’il connaît sur le bout des doigts et qu’il défend avec une passion communicative. Un spectacle mémorable qui mériterait une captation vidéo. On attend avec impatience d’autres reprises de ce compositeur, notamment une Leonora, composée un an avant le Fidelio de Beethoven.

 

 

 

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Compte-rendu. Turin, Teatro Regio, Paër, Agnese, 24 mars 2019. Maria Rey-Joly (Agnese), Markus Werba (Uberto), Edgardo Rocha (Ernesto), Filippo Morace (Don Pasquale), Andrea Giovannini (Don Girolamo), Lucia Cirillo (Carlotta), Giulia Della Peruta (Vespina), Federico Benetti (Il custode dei pazzi), Esmeralda Bertini (Una bambina), Leo Muscato (mise en scène), Alessandro De Angelis (assistante à la mise en scène), Federica Parolini (décors), Silvia Aymonino (costumes), Alessandro Verazzi (lumières), Orchestra e Coro del Teatro Regio, Diego Fasolis (direction)