Compte-rendu, Opéras. Festival George Enescu à Bucarest, Athénée Roumain. Les 18 et 19 septembre 2015. Deux opéras de Monteverdi. Richard Egarr, direction.

Tous les deux ans, durant une grande partie du mois de septembre (du 30 aoĂ»t au 20 septembre cette annĂ©e), Bucarest vit en musique grâce au Festival George Enescu dont la rĂ©putation a largement dĂ©passĂ© les frontières de la Roumanie pour s’imposer comme l’un des plus importants d’Europe. Il propose en effet une impressionnante sĂ©rie de plus d’une centaine de concerts Ă  spectre très large, en accueillant les plus grands orchestres du monde (Wiener Philarmoniker, Berliner Philharmoniker, Royal Concertgebouw Orchestra, Staatskapelle Dresden, Israel Philarmonic Orchestra, Orchestre Philharmonique de Saint PĂ©tersbourg, San Francisco Symphony, London Symphony Orchestra…) et les meilleurs solistes (Anne-Sophie Mutter, Yuja Wang, Elisabeth Leonskaya, Fazil Say, Piotr Anderzewski, Andras Schiff, Murray Perrahia, Maria Joao Pires…). Il a aussi pour vocation de mettre en avant l’œuvre du compositeur George Enescu (1881-1955) – vĂ©ritable hĂ©ros national qui a longtemps vĂ©cu en France -, la plupart des concerts proposant une pièce du musicien roumain, gĂ©nĂ©ralement en dĂ©but de programme. L’OpĂ©ra National a ainsi remontĂ© son cĂ©lèbre opĂ©ra Ĺ’dipe, avec Davide Damiani dans le rĂ´le-titre.

 

 

 

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L’opĂ©ra Ă©tait d’ailleurs particulièrement Ă  l’honneur de cette 22ème Ă©dition avec des exĂ©cutions concertantes d’Elektra (Pankratova, Baltsa, Schwanewilms, Pape), Wozzeck (Volle, Herlitzius) et de deux ouvrages de Monteverdi, Il Ritorno d’Ulisse in Patria et L’Incoronazione di Poppea, reprĂ©sentations auxquelles nous avons pu assister dans le magnifique AthĂ©nĂ©e Roumain, considĂ©rĂ© comme l’une des plus belles salles de concert du monde.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le plateau rĂ©uni par Ioan Holender, ancien patron de la Wiener Staatsoper et dĂ©sormais directeur artistique de la manifestation roumaine, s’est avĂ©rĂ© d’une excellente tenue, parfaitement Ă  mĂŞme de rendre justice aux sublimes dĂ©clamations monteverdiennes.

Dans Le retour d’Ulysse, nous mettrons en tĂŞte la PĂ©nĂ©lope altière de la magnifique mezzo britannique Christine Rice, qui a tout pour elle : le timbre, l’expression, la technique, l’Ă©motion et la silhouette. Autre immense bonheur, l’Ulisse du cĂ©lèbre tĂ©nor anglais Ian Bostridge, qui allie puissance Ă  un sens rare de la nuance, passant avec gĂ©nie du tonnerre Ă  la confidence amoureuse. Excellent TĂ©lĂ©maque d’Andrew Tortise qui sait manier l’humour. Elizabeth Watts est sensationnelle en Minerve après avoir Ă©tĂ© un dĂ©licieux Amour. Sophie Junker (La Fortune et MĂ©lante) fait entendre un timbre richement veloutĂ©. Superbe Neptune de Lukas Jakobski, hiĂ©ratique Ă  souhait, tandis que la basse Ă©tasunienne James Cresswell apporte humanitĂ© et chaleur au berger Eumete. Enfin, n’oublions pas de citer la force burlesque d’Alexander Oliver, dans le rĂ´le d’Iro, Ă©norme de drĂ´lerie jusque dans le dĂ©sespoir.

Dans Le Couronnement de PoppĂ©e, le lendemain soir, la soprano anglaise Louise Adler excelle Ă  exprimer tous les sentiments et stratĂ©gies de Poppea ; sa voix se rĂ©vèle Ă©galement apte Ă  la sensualitĂ© et l’autoritĂ©, Ă  la naĂŻvetĂ© et Ă  la rouerie. De son cĂ´tĂ©, Sarah Connolly fait le choix de camper un Nerone moins sensuel que juvĂ©nile, capricieux et orgueilleux au delĂ  de l’inimaginable : elle aussi met en Ĺ“uvre une grande palette vocale qui lui permet de nous faire croire Ă  ses sentiments amoureux, puis de trembler Ă  ses diktats irascibles. Marina de Liso est une belle tragĂ©dienne : son port noble et sa puissante projection vocale et dĂ©clamatoire lui permettent de composer une mĂ©morable Ottavia. Dans le rĂ´le d’Ottone, le contre-tĂ©nor britannique Iestyn Davies utilise les ressources de son timbre diaphane pour souligner la veulerie et la lâchetĂ© de son personnage. David Soar campe un impressionnant SĂ©nèque, Ă  la voix de velours, tandis qu’Andrew Tortise fait vivre – aussi malicieusement que finement – une complexe Arnalta. Signalons Ă©galement Sophie Junker (Drusilla et Virtu), Daniela Lehner (Amore et Damigella) et Joshua Ellicot (Lucano).

A la tĂŞte de la formation baroque anglaise The Academy of Ancient Music, le chef Richard Egarr privilĂ©gie la sobriĂ©tĂ©, avec un orchestre de dix musiciens seulement, qui donne un son plutĂ´t faible et uniforme. L’objectif est de mettre le chant au premier plan en cherchant Ă  faire naĂ®tre, Ă  l’intĂ©rieur des lignes vocales, le contraste – en nous penchant sur le second concert – entre la passion de NĂ©ron et de PoppĂ©e, la douleur des figures trahies ou la verve des personnages bouffes.

Ce sont deux grandes soirées monteverdiennes que nous avons vécues à Bucarest !

Compte-rendu, Opéra. Festival George Enescu à Bucarest, Athénée Roumain. Les 18 et 19 septembre 2015. Deux opéras de Monteverdi. Richard Egarr, direction.

Il Ritorno d’Ulisse in Patria. Ian Bostridge, tenor (Ulisse), Christine Rice, mezzosoprano (Penelope), Elizabeth Watts, soprano (Minerva), Sophie Junker, soprano (Amore & Melanto), Lukas Jakobski, bass (Tempo, Nettuno & Antino), James Creswell, bass (Seneca). L’Incoronazione di Poppea : Louise Alder - Poppea (soprano), Sarah Connolly - Nerone (mezzo-soprano), Marina de Liso - Ottavia (mezzo-soprano), Iestyn Davies – Ottone (countertenor), David Soar - bass (Seneca), Andrew Tortise - tenor (Arnalta), Sophie Junker - Drusilla/VirtĂą (soprano), Daniela Lehner - Amore & Damigella (mezzo-soprano), Joshua Ellicott - Lucano (tenor). The Academy of Ancient Music, Richard Egarr (direction)

 

 

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CD, coffret Ă©vĂ©nement. Mozart : The Symphonies.The Academy of ancient music. Christopher Hogwood, direction. (19 cd L’oiseau Lyre)

Mozart recordings the symphonies christopher hogwood cd oiseau lyre compte rendu critique review classiquenewsSinfonien_HogwoodCD, coffret Ă©vĂ©nement. Mozart : The Symphonies.The Academy of ancient music. Christopher Hogwood, direction. (19  cd L’oiseau Lyre). L’Oiseau Lyre renaĂ®t de ses cendres avec cette rĂ©Ă©dition  (avec le recul très inspirĂ©e et valablement documentĂ©e) des intĂ©grales symphoniques de Christopher Hogwood. Le chef fondateur et directeur musical de The Academy of Ancient Music, dĂ©cĂ©dĂ© en septembre 2014, laisse dans ce coffret Mozart (intĂ©grale des Symphonies), la quintessence de son approche historiquement informĂ©e, – pointilliste et synthĂ©tique, d’un Ă©quilibre solaire-, rĂ©vĂ©lĂ©e et enregistrĂ©e dès 1979 : son Mozart fait scintiller en un Ă©quilibre olympien (jupitĂ©rien par rĂ©fĂ©rence Ă  la Symphonie ultime 41), toutes les facettes instrumentales de l’orchestre mozartien.

 

 

 

 Mozart solarisé sur instruments anciens

 

CLIC D'OR macaron 200Étonnante maestria orchestrale que celle de Christopher Hogwood chez Mozart dont il sait grâce Ă  l’Ă©clat ciselĂ© des instruments anciens, restituer le volume sonore,  le raffinement inouĂŻ de l’instrumentation avec cette clartĂ© et ce jeu permanent prĂ©servant l’équilibre, valorisant le caractère de chaque mouvement.

Très convaincant par exemple, l’apport du chef et des instrumentistes dans deux Symphonies d’une subtilitĂ© inĂ©puisable – programme  du cd  16 ;  Ă©videmment la Parisienne Ă©crite malgrĂ© sa complexitĂ© et sa modernitĂ© non pour le meilleur orchestre de la capitale française, l’orchestre de Gossec  (l’Orchestre des Amateurs fondĂ© en 1769 ) mais pour le plus approximatif mais plus connu, Concert Spirituel (oĂą elle est donc crĂ©Ă©e  le 18 juin 1779) : les respirations qu’apporte Hogwood  entre noblesse et gravitĂ©, nerf et nostalgie, se rĂ©vèlent gagnantes;  les dĂ©tracteurs qui ne parlent que de tiĂ©deur feraient bien de revisiter et rĂ©viser leur jugement … expĂ©ditif;  la lumineuse Ă©nergie la souplesse comme la fine caractĂ©risation que rĂ©alise le maestro britannique captive d’un bout Ă  l’autre des trois mouvements de la 31,  prĂ©sentĂ©e dans sa seconde version (andante rĂ©Ă©crit postĂ©rieurement Ă  la crĂ©ation de juin 1779 ), soit très exactement par les 57  musiciens requis Ă  Paris (Hogwood a veillĂ© Ă  reprendre le mĂŞme effectif). Le volume des cordes, les pupitres Ă©toffĂ©s des bassons  et des cors sonnent  galvanisĂ©s. ..

hogwood christopher oiseau lyre coffrets bach mozart haydn vivaldi critique presentation classiquenews mai 2015MĂŞme finesse d’approche pour la solaire et irrĂ©sistible n°41 dite « Jupiter ». … Le souci du dĂ©tail – pointillisme, n’empĂŞche pas une vision d’ensemble (esprit de synthèse) qui architecture avec un allant grave idĂ©alement dosé  (andante cantabile)… ; le menuet par contre en un tempo  ralenti, semble un moment chercher les voies de son dĂ©veloppement,  mais c’est pour mieux mettre en avant la subtilitĂ© des timbres pleinement Ă©panouis;  le finale s’appuie sur une tension progressive libĂ©ratrice scrupuleusement calibrĂ©e  (trop mĂ©canique ou timorĂ©e dirons les moins convaincus) mais nous trouvons ces vertus de la clartĂ© qui font tout entendre, d’une clairvoyance rafraĂ®chissante ; mieux :  Hogwood se montre Ă  contrario de biens des confrères mĂ©ticuleux, savamment Ă©tranger Ă  toute esbroufe… la lumière et une très subtile irisation globale colorant tous les pupitres et leur combinaison orchestrale, valent ici le meilleur accueil Ă  une somme dont la cohĂ©rence  et la probitĂ© sont admirables.

L’ensemble des opus symphoniques proposent le mĂŞme fini instrumental. Hogwood ne malmène jamais;  il laisse s’Ă©panouir son orchestre et l’on se laisse Ă  songer Ă  quelle Ă©coute plus magistrale encore, il en aurait dĂ©couler si la pertinence de l’Ă©diteur avait su rassembler le cycle final  dans sa continuitĂ© en enchaĂ®nant les trois dernières 39,40 et 41 tel que l’imaginent maintenant les mieux informĂ©s depuis l’accomplissement dĂ©fendu par Harnoncourt qui parle Ă  juste titre et en fin connaisseur, d’ « oratorio instrumental » dans un rĂ©cent et Ă©tincelant enregistrement (Sony classical) …

L’auditeur du coffret peut ainsi mesurer la richesse de l’orchestre mozartien Ă  travers l’intĂ©gralitĂ© du catalogue symphonique : symphonies salzbourgeoises jusqu’en 1775;  parisiennes  et viennoises  dont nous aurions pu encore distinguer l’interprĂ©tation spĂ©cifiquement articulĂ©e des autres joyaux: Linz,  Haffner, Prague, entre autres (sans omettre l’ineffable accomplissement de la Symphonie en sol mineur – restituĂ©e dans sa première version, la centrale n°40, pilier de trilogie dont nous avons parlĂ©).

hogwood-christopher-582-594-une-actualite-classiquenews-coffret-oiseau-lyre-bach-vivaldi-mozart-haydnSoulignons l’intĂ©rĂŞt du livret notice qui prĂ©sente les nombreuses  pistes de recherche et toutes les donnĂ©es musicologiques Ă  l’Ă©poque des enregistrements soit Ă  al fin des annĂ©es 1970 et dans le courant des annĂ©es 1980. Plus de 30 ans ont passĂ© : cette intĂ©grale Mozart n’a pas fini de sĂ©duire : on comprend qu’avec ce travail d’ampleur esthĂ©tique et synthĂ©tique Hogwood  ait depuis lors comptĂ© et que le label  L’Oiseau Lyre ait suscitĂ© grâce Ă  lui des records de vente… VoilĂ  bien le testament artistique et musical du chef Hogwood Ă  son meilleur.

 

CD, coffret Ă©vĂ©nement. Mozart : The Symphonies, intĂ©grale des Symphonies par The Academy of ancient music. Christopher Hogwood, direction. 19  cd L’oiseau Lyre 452  496-2