Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra, le 24 janvier 2019. Scarlatti : Il primo omicidio. René Jacobs / Romeo Castellucci.

primo omicidio tintoret bernd_uhlig_opera_national_de_paris-il-primo-omicidio-18.19-c-bernd-uhlig-onp-7-Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra, le 24 janvier 2019. Scarlatti : Il primo omicidio. René Jacobs / Romeo Castellucci. Coup de coeur de Classiquenews en ce début d’année (voir notre présentation ici : http://www.classiquenews.com/paris-il-primo-omicidio-dales-scarlatti-1707), la recréation française d’Il primo omicidio (1707), l’un des plus fameux oratorios d’Alessandro Scarlatti (1660-1725),  est un événement à ne pas manquer. Alessandro Scarlatti reste aujourd’hui davantage connu comme le père de son fils Domenico, célèbre apôtre du clavier dont on a entendu l’été dernier l’intégrale des sonates en concert dans toute l’Occitanie (voir ici : http://www.classiquenews.com/montpellier-marathon-scarlatti-festival-radio-france-france-musique-14-au-23-juillet-2018-integrale-des-sonates-de-scarlatti). Pour autant, Alessandro Scarlatti fut l’un des compositeurs les plus reconnus de son temps, en tant qu’héritier du grand Monteverdi et annonciateur de la génération suivante, dont celle de Haendel.

Rene-Jacobs-2013-582René Jacobs défend son vaste répertoire (deux fois plus d’opéras que Haendel, selon le chef belge) depuis plusieurs années : on se souvient notamment de son disque consacré, déjà, à Il primo omicidio (Harmonia Mundi, 1998) ou encore de sa Griselda donnée au Théâtre des Champs-Elysées en 2000. Invité pour la première fois à diriger à l’Opéra de Paris, le chef flamand investit le Palais Garnier avec son attention coutumière, en cherchant avant tout à réunir un plateau vocal d’une remarquable homogénéité. Pas de stars ici, mais des chanteurs que le Gantois connaît bien (comme Benno Schachtner et Thomas Walker, avec lesquels il s’est produit récemment à Ambronay), tous prêts à se plier aux moindres inflexions musicales du maître. Il s’agit ici en effet de respecter l’esprit de l’ouvrage, un oratorio qui exclut toute virtuosité individuelle, afin de se concentrer sur le sens du texte : les récitatifs sont ainsi interprétés avec une concentration évidente, autour d’une prosodie qui prend le temps de délier chaque syllabe. D’où l’impression d’un René Jacobs plus serein que jamais, attentif à l’articulation des moindres inflexions musicales de Scarlatti, tout en prêtant un soin aux couleurs, ici incarnées par l’ajout bienvenu des cuivres, dont deux trombones. Le détail de l’orchestration, manquant, a été adapté à la jauge de Garnier, tout particulièrement le continuo soutenu avec ses deux orgues, deux clavecins, deux luths et une harpe.

De quoi mettre en valeur la musique toujours séduisante au niveau mélodique de Scarlatti, plus apaisée en première partie, avant de dévoiler davantage de contrastes ensuite. Les récitatifs sont courts, tandis que les airs apparaissent assez longs en comparaison. Le plateau vocal ne prend jamais le dessus sur les musiciens, recherchant une fusion des timbres envoûtante sur la durée : toujours placés à la proximité de la fosse (quand ce n’est pas dans la fosse elle-même au II), les chanteurs assurent bien leur partie, sans défaut individuel. Ainsi du remarquable Dieu de Benno Schachtner, petite voix angélique d’une souplesse idéale dans ce répertoire, tandis que Robert Gleadow montre davantage de caractère dans son rôle de Lucifer. S’il en va logiquement de même pour les rôles de Caïn et Abel, très bien interprétés, on mentionnera aussi l’excellence de l’Eve de Birgitte Christensen, aux couleurs admirables malgré des vocalises un rien heurtées, tandis que l’Adam de Thomas Walker (Adam / Adamo) démontre une classe vocale de tout premier plan.

On reste en revanche plus rĂ©servĂ© quant Ă  la mise en scène de Romeo Castellucci, fort timide en première partie avec sa proposition visuelle peu signifiante qui rappelle Mark Rothko dans les variations gĂ©omĂ©triques ou Gerhard Richter dans les flous expressifs stylisĂ©s. On se demande en quoi cette scĂ©nographie, splendide mais interchangeable, s’adapte au prĂ©sent ouvrage, avant que la deuxième partie n’éclaire quelque peu sa proposition scĂ©nique. Comme il l’avait dĂ©jĂ  fait pour ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris en 2015 (voir MoĂŻse et Aaron : http://www.classiquenews.com/dvd-evenement-annonce-schoenberg-schonberg-moses-und-aron-moise-et-aaron-philippe-jordan-romeo-castellucci-opera-bastille-2015-1-dvd-belair-classiquenews/), Romeo Castellucci s’interroge sur la dualitĂ© prĂ©sente en chacun de nous en convoquant sur scène des enfants chargĂ©s d’interprĂ©ter les rĂ´les des chanteurs – ces derniers restant dans la fosse avec l’orchestre.

L’une des plus belles images de la soirĂ©e est certainement la rĂ©union des doubles personnages, comme deux faces d’une mĂŞme personne enfin rĂ©conciliĂ©es, après avoir vĂ©cu l’expĂ©rience, douloureuse mais fondatrice, de la perte de l’innocence du temps de l’enfance.  A cet effet, on ne manquera pas de lire le remarquable texte de Corinne Meyniel, reproduit dans le livret conçu par l’OpĂ©ra national de Paris, qui Ă©voque la richesse des interprĂ©tations de ce mythe universel. Enfin, la mise en scène n’en oublie pas de rappeler les allusions christiques que certains exĂ©gèses catholiques ont voulu voir dans le personnage d’Abel, tout en donnant Ă  une Eve voilĂ©e, des allures troublantes de Marie implorant son fils perdu. Curieusement, Castellucci est moins convainquant au niveau visuel en deuxième partie, notamment dans la gestion imparfaite des dĂ©placements des enfants. Une proposition en demi-teinte plutĂ´t bien accueillie en fin de reprĂ©sentation par le public, et ce malgrĂ© les quelques imperfections mentionnĂ©es ci-avant. A l’affiche de l’OpĂ©ra de Paris jusqu’au 23 fĂ©vrier 2019. LIRE notre annonce d’Il Primo Omicidio de Scarlatti
  
 
 
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Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Garnier, le 24 janvier 2019. Scarlatti : Il primo omicidio. Kristina Hammarström (Caino), Olivia Vermeulen (Abele), Birgitte Christensen (Eva), Thomas Walker (Adamo), Benno Schachtner (Voce di dio), Robert Gleadow (Voce di Lucifero). B’Rock Orchestra ; René Jacobs direction musicale / mise en scène Romeo Castellucci. A l’affiche de l’Opéra de Paris jusqu’au 23 février 2019.

 
 
 

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Approfondir 
 
 

LIRE ici nos autres articles en lien avec le thème du Premier homicide / Il Primo Omicidio / Cain et Abel, dans l’histoire de la musique

 
 
 

http://www.classiquenews.com/?s=primo+omicidio&submit=rechercher

 
 
 

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Illustrations : Le meurtre d’Abel par CaĂŻn (Tintoret / DR) – OpĂ©ra National de Paris 2019, B Uhlig 2019

 
 
 
 
 
 

Alessandro Scarlatti : Il Primo Omicidio Ă  Garnier

ABEL assassine par CAIN sculpture par classiquenews Abel, by Giovanni Dupre; (Ermitage Museum)PARIS, Palais Garnier : Scarlatti : Il Primo Omicidio, 22 janv – 23 fev 2019. C’est le coup de coeur de CLASSIQUENEWS pour le dĂ©but de l’annĂ©e lyrique 2019 : un oratorio flamboyant que Jacobs a rĂ©vĂ©lĂ© il y a plus de 20 ans Ă  prĂ©sent (1997), Ă  l’époque oĂą Harmonia Mundi savait encore produire de somptueuses rĂ©surrections baroques par le disque. Depuis la crise du marchĂ© discographique n’a cessĂ© de se renforcer entraĂ®nant une rarĂ©faction des recrĂ©ations. On se fĂ©licite donc que l’OpĂ©ra de Paris et la salle Garnier accueillent ainsi un ouvrage majeur de la ferveur napolitaine, celle au carrefour des XVIIè et XVIIIè (1707 prĂ©cisĂ©ment), de la Naples conquĂ©rante, affirmant un gĂ©nie du chant lyrique aussi dĂ©veloppĂ© et raffinĂ© que Venise avant elle. La partition doit sa sĂ©duction Ă  son sujet, troublant, originel, primordial, mais aussi aux portraits ciselĂ©s par Scarlatti, du couple originel maudit (Adam et Eve) et de sa descendance elle aussi maudite, dont le profil d’Abel et de CaĂŻn, ce dernier, sanguin, jaloux, agressif, incarne l’inĂ©luctable aboutissement. Dieu reconnaĂ®tra sa faute et les dĂ©fauts de sa crĂ©ation en exterminant cette mauvaise graine par le dĂ©luge… Pour l’heure, avant Freud et Racine, voici Scarlatti père, Alessandro, qui fouille le trĂ©fonds des âmes coupables ou dĂ©munies, aveugles et sans conscience ; un Scarlatti Ă  redĂ©couvrir dĂ©finitivement qui s’intĂ©resse au meurtre originel, celui perpĂ©trĂ© par CaĂŻn, et qui inscrit le dĂ©sir de meurtre aux origines de l’histoire et de la crĂ©ation humaine. Fascinant.

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Alessandro Scarlatti : Il primo omicidio
Première à l’Opéra de Paris / Nouvelle production
PARIS, Palais Garnier
13 représentations
du 24 janvier au 23 février 2019

Première 24 janvier 2019
puis, 26, 29, 31 janvier 2019 Ă  19h30
3 et 17 fĂ©vrier Ă  14h30 – 6, 9, 12, 14, 20 et 23 fĂ©vrier 2019 Ă  19h30

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boutonreservationRÉSERVEZ votre place pour cet oratorio mis en scène
Coup de coeur de la RĂ©daction de CLASSIQUENEWS
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/opera/ilprimoomicidio#gallery

Caino :
Kristina Hammarström

Abel :
Olivia Vermeulen

Eva :
Birgitte Christensen

Adamo :
Thomas Walker

Voce di Dio :
Benno Schachtner

Voce di Lucifero :
Robert Gleadow

B’Rock Orchestra
Coproduction avec le Staatsoper Unter Den Linden, Berlin et le Teatro Massimo, Palerme

DĂ©roulement du spectacle :
ouverture
PARTIE I, 1h
entracte de 30 mn
PARTIE II, 1h25

Livret anonyme

La distribution n’est pas la même que celle du disque enregistré par René Jacobs en 1997… mais elle promet une caractérisation des personnages de ce premier drame sacré, qui pourrait être captivante à suivre. Pour mieux préparer votre soirée à Garnier, pourne rien manquer des enjeux de l’oratorio de 1707, reporter vous au disque originel de 1997 dirigé par René Jacobs, et consultez nore dossier CAÏN et ABEL, ci après…

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Jaloux, Cain assassine son propre frère plus jeune car ce dernier lui semblait être le préféré de ses parents… Au final c’est Dieu qui tranche et mesure la violence rentrée de Caïn, en préférant l’offrande de son jeune frère Abel. La jalousie de Caïn produit le premier meurtre de l’histoire humaine : une faille et une malédiction pour le genre humain dans sa globalité que la civilisation actuelle doit toujours assumer.
Au début de l’Ancien Testament, le sujet du Premier Homicide originel nous renvoie à la violence contemporaine des sociétés, au péril des guerres et des meurtres généralisés sur la planète.
Scarlatti fait de Caïn un personnage trouble,- comme tous les bourreaux à l’opéra : humain et même touchant car traversé et rongé par la culpabilité et le sentiment d’être maudit. Il est bien par ce sentiment profond, primordial, le père de l’humanité : la jalousie obsessionnelle porte à la folie criminelle qui mène à la haine et à la violence, deux actes que l’humanité n’a toujours pas résolu et qui la mène à sa perte.

APPROFONDIR : le dossier CaĂŻn et Abel de CLASSIQUENEWS
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Scarlatti-IL-PRIMO-OMICCIDIO-critique-annonce-oratorio-palais-garnier-paris-par-classiquenews-Abel-1844-Giovanni-Dupre--Italian-1817-1882.-marbleLa question est trop intense pour avoir Ă©tĂ© davantage traitĂ©e Ă  l’opĂ©ra ou au théâtre : l’homme en sociĂ©tĂ© est condamnĂ© Ă  s’autodĂ©truire. Au XIXè, Rodolphe Kreutzer compose son propre drame romantique mais en l’intitulant La MORT D’ABEL (1810 – 1825), le compositeur parisien a changĂ© de point de vue. NĂ©anmoins, le vrai sujet de la partition demeure l’inĂ©luctable dĂ©sir de meurtre. Un sujet originel qui reste contemporain. Il n’est que de constater l’échec des dĂ©mocraties Ă  juguler la maffia, la criminalitĂ©, la dĂ©linquance, … et surtout la « rĂ©Ă©ducation » des ĂŞtres par la prison. S’il y avait une conscience plus collective qu’individuelle, l’homme pourrait ĂŞtre sauvĂ©. VoilĂ  pourquoi il est en dĂ©finitive moins Ă©voluĂ© que l’animal, et inĂ©luctablement invitĂ© Ă  pĂ©rir par lui-mĂŞme.

Le premier homicide est comme Don Giovanni (la pulsion du désir qui fait éclater l’ordre social) ou Orfeo (l’impossible maîtrise des passions), un thème qui plonge aux origines de notre humanité. Le sujet s’inscrit dans la fibre de la société moderne, revêtant une dimension actuelle contemporaine qui névrotique, interroge depuis Alessandro Scarlatti, donc le XVIIIè (premier baroque) notre identité propre au XXIè. Il est étonnant que des génies de l’opéra ou de l’oratorio, tels Haendel, ou Rameau en France, ne se soient pas emparé de ce sujet qui illustre la violence et la haine dont l’homme est capable. Ce questionnement nous renvoie à notre échec humain, aux guerres et aux scandales, aux crimes et aux malversations qui ne cessent d’alimenter l’actualité.

LE MEURTRE ORIGINEL
La Genèse établit le crime et la jalousie aux début de l’histoire humaine.
Le meurtre d’Abel par son frère Caïn fascina un siècle (début du XVIIIè) épris de questions théologiques. Ce premier meurtre engendre l’Humanité, inscrivant la figure ambiguë de Caïn comme le père de la civilisation. Dieu éprouve Caïn, mesure sa propension à la violence. Il dévoile ce qui est aux origines de l’homme : le désir de meurtre.
Après Moses und Aron, le metteur en scène Romeo Castellucci revient Ă  l’OpĂ©ra de Paris dans cet oratorio dont il explore la dimension mĂ©taphysique, ciblant l’œuvre du mal dans le projet divin. Contradictoirement Ă  son sujet, la musique de Scarlatti Ă©voque le fratricide avec une douceur Ă©quivoque, « comme une fleur de la maladie ». Proche des sepolcri viennois du XVIIè, l’oratorio de Scarlatti analyse le sujet central Ă  travers de sublimes portraits musicaux, ceux du couple originel, Adam et Eve, confrontĂ©s Ă  la violence de leur fils Cain… Les allĂ©gories divine et infernale sont Ă©galement prĂ©sentes, pilotant l’action en une confrontation de plus en plus tendue, âpre, jusqu’à son terme tragique. + D’INFOS sur le site de l’OpĂ©ra national de paris (avec entretien vidĂ©o – court, du metteur en scène RomĂ©o Castellucci :
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/opera/ilprimoomicidio#gallery

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Cain tue Abel (par Tiziano, Venise, San Giorgio Magiore, DR)

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Cain et Abel, un mythe qui inspire les compositeurs

Cain et Abel : un mythe qui inspire les compositeursDossier : Cain et Abel, un mythe qui inspire les compositeurs. Il primo Omicido d’Alessandro Scarlatti de 1707, la Mort d’Abel de Kreutzer de 1810 sont deux Ĺ“uvres mĂ©connues ; elles sont aussi le sujet de deux enregistrements remarquables qui dĂ©voilent la force du mythe primordial de Cain, Ă  la fois tueur maudit et homme rongĂ© par la culpabilitĂ©. Un Macbeth des origines, que la jalousie a conduit au crime… Or le contexte de Cain, agriculteur assidu est la victime Ă©prouvĂ©e de la double faveur : celle de ses parents qui lui prĂ©fèrent Abel, celle de Dieu qui refuse son offrande. Derrière le mythe et son acte sanglant, Cain incarne le danger du fanatisme, la question de la nature et de l’autoritĂ© parentale, et aussi la lutte primitive des frères, donc l’origine de la violence chez les hommes. Il est vrai que pour expliquer cela, la faute commise par le couple original, Adam et Eve, entraĂ®ne une sĂ©rie de malĂ©dictions dont leur fils « indigne » Cain paye le prix. A l’occasion de la sortie rĂ©cente de La Mort d’Abel de Kreutzer, gĂ©nie romantique français oubliĂ©, lui-mĂŞme mis en perspective avec l’oratorio du baroque Alessandro Scarlatti, – Il primo Omicidio (le premier homicide)-, rĂ©surrection inespĂ©rĂ©e, sublime de 1997, classiquenews s’interroge sur le mythe et les significations multiples de la figure de Cain… (Illustration : Cain tue son frère Abel par Titien. Venise, Ă©glise de la Salute).

Une histoire familiale. Le meurtre d’Abel par son frère ainé, Cain, rongé par la jalousie est le premier homicide de l’histoire humaine. Il s’agit moins de regretter l’acte barbare (leur mère Eve exprime la déploration de cette perte) que de souligner après coup, le remords et l’implosion intérieure qui tiraille et détruit l’âme du meurtrier : la culpabilité le rend humain. C’est l’âme maudite portée par la haine, jalouse du Juste ou du préféré de ses parents, une âme sombre et instinctive qui malgré le cynisme de cette confrontation fatale, inscrit le meurtre et la violence dans l’histoire humaine. Dans la mythologie égyptienne, Osiris et Seth, mais aussi dans celle romaine, Rémus et Romulus (qui tue son frère également) incarnent aussi une rivalité cruelle et fatale entre les frères. Par une étrangère parenté entre les mythes, Romulus enterre son frère sous l’Aventin avec l’hommage rendu aux victimes regrettées, comme Caïn ensevelit son frère comme pour expier le crime qu’il vient de commettre. Dans la tradition musulmane, un corbeau indique à Cain dévasté par le remord devant le corps de son cadet mort, comment l’enterrer : ainsi s’inscrit l’acte d’ensevelir ses mort qui est l’indice de la civilisation chez les premiers hommes. Le rite d’inhumation, emblème des civilisations évoluées se fixe alors. Cain repenti serait le fondateur des rites funéraires.

La violence humaine. L’histoire pose clairement aussi l’antagonisme entre les frères et la faute qui incombe aux parents, en particulier à la mère : passive, non déterminée ni foncièrement juste, Eve a créé le contexte et la genèse du meurtre à venir. La préférence au dernier est une maladresse vécue comme une injustice qui peut donc conduire au meurtre symbolique ou réel (comme ici). C’est donc aussi le problème de l’éducation qui se profile aussi, aux côtés du sacrifice (Abel), de la jalousie haineuse et destructive (Cain).

Dans la tradition chrétienne, Dieu a marqué sa préférence pour les éleveurs pasteurs comme Abel, dépréciant le travail des agricultures sédentaires comme Caïn. L’offrande végétale issue du sol que propose Cain ne trouve pas grâce aux yeux de Yahvé, ainsi est-elle écartée à la différence de celle de son frère Abel qui tue l’animal élevé pour satisfaire le Seigneur. Car Dieu avait écarté tout produit venant de la terre, depuis la chute d’Adam et d’Eve, les parents maudits, chassé du Paradis. En trahissant la confiance divine, le couple originel s’est maudit lui-même et sa condition de cultivateurs sédentaires, a été condamnée. Cain est sacrifié : il incarne aux yeux divins, le mal à punir.

Dans sa fureur qui prolonge la folie de ses parents Ă  se fantasmer dieux Ă  la place de Dieux (orgueil distillĂ© par le serpent), CaĂŻn est aussi la prĂ©figuration du fanatique, prĂŞt Ă  tuer pour que le fantasme devienne rĂ©alitĂ©. Or le fantasme ne doit pas ĂŞtre rĂ©aliser mais un jeu pour l’imagination sans quoi l’homme qui le dĂ©fend tombe dans la folie et le meurtre comme dans le cas de CaĂŻn. Quel enfant n’a pas rĂŞvĂ© d’être secrètement le fils ou la fille d’un roi ? Au noyau familial et aux parents ensuite de reconstruire dans la rĂ©alitĂ©, le roman familial… discernant et nommant ce qui relève chez lui du fantasme et du rĂ©el.

Chez les peintres comme les musiciens, Caïn revêt une peau de bête comme Héraclès, référence à son animalité primitive qui n’a pas évolué. Sans la préférence divine entretenue par l’autorité des parents, le mythe de Caïn renvoie aux origines de la violence. Le meurtre qu’il a commis, le rend nomade, condamné à l’errance (un Wotan qui traîne sa croix). C’est le sauvage violent opposé à l’aimable et doux Abel. Saint-Augustin fait de Cain et Abel, l’allégorie du Bien et du Mal.

 

 

 

 

discographie

Deux oratorios dramatiquement forts et musicalement puissants et raffinés. Le Baroque Scarlatti balance vers le la menti et la déploration collective après le meurtre d’Abel, soulignant la malédiction de la race humaine depuis le péché par Adam et Eve, trop coupables parents. De son côté, héritier des Lumières, Kreutzer le romantique fait du meurtre de Cain, l’allégorie du bien et du mal et insiste sur les tensions silencieuses qui tiraillent l’esprit du fils malaimé dont il fait le pantin impuissant du démoniaque Anamalech.

 

 

Scarlatti alessandro il primo omicidio oratorio cd rene jacobs classiquenews compte rendu cd juil 2015Alessandro Scarlatti : Il Primo omicidio. Nous avions déjà souligner la qualité superlative de cet enregistrement, réalisé en 1997,  devenue légendaire à juste titre: perfection de l’approche pour une partition totalement oubliée et véritable redécouverte orchestrée par un orfèvre du défrichement comme William Christie : René Jacobs. Attention chef d’oeuvre absolu ! Harmonia mUndi qui nous avait enchanté grâce à un Caldara lui aussi inédit-hypnotique (La Maddalena ai piedi di Cristo par le même Jacobs décidément très inspiré), récidive. En outre le coffret de ce disque superlatif, dans son habillage et sa conception éditoriale, égale l’accomplissement de l’interprétation. Le Titien de couverture éclaire l’esprit de ce Scaralatti de la maturité (1707) : sa fulgurante esthétique. Une telle expertise dans le fond et la forme inscrit d’un trait particulier les quarante années d’harmonie Mundi dont l’activité principale interroge les champs encore vierges de la musique ancienne et baroque. D’emblée Jacobs surclasse Biondi (Opus 111), dont la fuira italienne approche sans la saisir, la passion mystique de cet oratorio. Jacobs, maître du théâtre vénitien, qui cisèle la finesse psychologique des caractères, l’acuité éruptive de son orchestre (nervosité imaginative de l’Académie für Alte Musik Berlin), déploie la magie captivante de cet opus où s’embrase une pure émotion baroque : expressivité,effusion, tendresse, compassion, édification. Le choix des solistes est exceptionnel: impliqués, subtils, sublimes. L trio féminin offre une palette de couleurs à ce jour incomparable dans  une même oeuvre : innocence de Graciela Oddone (Abel), passion et sensibilité de Bernarda Fink (Cain), surtout, culpabilité hallucinée de Dorothea Röschmann (Eve) alors qu asommet de ses possibilités vocales et dramatiques. Plus qu’une lecture, Röschmann nous offre une leçon de dramatise vocal, incandescente, dans sa sincérité, d’une trop rare intelligence tragique : étincelante dans ses accents lyriques et dans l’articulation du texte, infiniment suggestive par l’épaisseur et la densité qu’apporte chacun des chanteurs, la vision de René Jacobs émerveille quant à lui par sa justesse, son sens de la ciselure instrumentale, du dramatisme fervent. Voilà une réalisation que l’on attendait pas et qui rétablit la place de Scarlatti père, génie dramatique enfin révélé.

Alessandro Scaralatti : il Primo Omicidio. Bernarda Fink, Graciela Oddone, Dorothea R¨schmann, Richard Croft, Antonio Abete, René Jacobs. Akademie für Alte Musik Berlin. René Jacobs. 2 cd Harmonia Mundi 901640.50. Enregistrement réalisé en 1997.

 

 

 

cd compte rendu, critique. Kreutzer: La mort d’Abel (2010)

kreutzer la mort d abel oratorio 1810 livre cdVoici un nouveau jalon méconnu de l’opéra français, tragique et pathétique, nouveau chaînon manquant entre le théâtre de Gluck et l’éclosion de Berlioz. Versaillais, Kreutzer est surtout un violoniste virtuose (Beethoven lui a dédié sa Sonate pour violon n°9 opus 47), mort en pleine aube romantique en 1831. Il est professeur de violon au Conservatoire depuis sa création en 1795 jusqu’en 1826 ; c’est aussi un chef estimé qui dirige l’orchestre de l’Opéra (vers 1817). Comme compositeur, il affirme sa parfaite connaissance des dernières tendances viennoises: c’est à Vienne qu’il rencontre Beethoven en 1798 comme musicien au service de l’ambassadeur de France, Jean-Baptiste Bernadotte, futur souverain de Suède et de Norvège. Ses affinités germaniques sont d’autant plus naturelles que son père était allemand et qu’il a aussi suivi les leçons de Stamitz. Il en découle un style d’un équilibre parfait, classique à la manière de Haydn: élégance, expression, précision, raffinement. L’ouvrage est d’ailleurs une résonance française de l’oratorio La Création du Viennois, créé à Paris devant un parterre impérial totalement subjugué. Tragédie créée à l’Académie impériale en 1810, La mort d’Abel renseigne sur les caractères stylistiques en vigueur à Paris dans les années 1810.

Oratorio et opéra sacré. Si Pierre-Yves Pruvot fait un père humain et sensible, l’Abel de Sébastien Droy, maniéré, au style outré et même vériste, surjoué du début à la fin, agace. D’autant que les excellents musiciens des Agrémens rappellent cette esthétique française des années tissée dans l’élégance, la clarté, la transparence.

kreutzer rodolphe la mort d abel oratorio critique cd classiquenews presentation dossier cain et abel la signification du mytheLe peintre David en peinture a fait sa révolution néoclassique, résurrection des modèles et formes antiques: Kreutzer fait figure de parangon du sillon artistique de cette veine, mais ici l’histoire biblique remplace l’éloquence des figures mythologiques. L’exigence morale, la concision, la clarté, cet équilibre classique incarnent un sommet de la sensibilité néoclassique en musique. Le genre oratorio à la suite de Haydn s’affirme à Paris: aux côtés de Joseph de Méhul et jusqu’au Moïse et Pharaon de Rossini, La Mort d’Abel de Kreutzer participe à cet essor remarquable. La force du traitement musical, et le seul choix d’un ouvrage sacré inspiré des Saintes Ecritures avaient suscité l’opposition de Napoléon qui préférait réserver la forme au seul cadre de l’église. Mais le personnage satanique (Anamalech) ne peut s’imposer que sur une scène de théâtre (précurseur des personnages méphistophéliens des opéras romantiques français, de Gounod à Dubois…); c’est un élément essentiel de l’opéra fantastique du romantisme néoclassique, avatar français du merveilleux baroque et du surnaturel si magnifiquement maîtrisé par Weber (Der Freischütz).

Côté voix, l’excellente caractérisation psychologique des personnages féminins (Jenifer Borghi puis Katia Velletaz) accuse ce souci de précision valant réalisme dans l’écriture de Kreutzer.

Gluckisme romantique. L’époque de La Mort d’Abel appartient à un âge d’or de l’opéra français qui voit la création contemporaine des chefs d’oeuvre de Spontini (La Vestale, Cortez de 1807 et 1809); c’est aussi l’éclosion d’un romantisme abouti tel qu’il s’affirme dans les trop peu connus Abencérages de Cherubini (1813). On sait l’Empereur plus versé dans l’ivresse mélodique de ses chers italiens : Paisiello, Paër, Spontini, et aussi Lesueur (et son magnifique Ossian, bible musicale pour Napoléon). Sont écartés Cherubini et tant d’autres (pour ce dernier question d’humeur et de tempérament), considérés par assignés au silence (tel Gossec). Après le choc de La Création de Haydn présentée à Paris en décembre 1800, une vague nouvelle pour l’oratorio s’affirme: La mort d’Abel fait figure de grande réussite, aux côtés des ouvrages de Lesueur (La mort d’Adam, créé un avant l’oeuvre de Kreutzer).

En 1825, Kreutzer fait rejouer son oratorio mais sans le tableau central des Enfers ! Berlioz devait sortir fasciné et lui aussi subjugué par le génie de Kreutzer. Son sublime déchirant et pathétique, la figure diabolique plus courte donc plus inquiétante renforce le contraste axial entre le doux et aimable Abel et l’angoissé Caïn (excellent Jean-Sébastien Bou: tendu, interrogatif, d’une instabilité propice à l’esprit de la colère et au meurtre final). Kreutzer perfectionne surtout cette veine nouvelle du fantastique, qui suscite l’effroi et la terreur (apparition d’Anamalech, corrupteur satanique de Caïn qu’il mène jusqu’au crime fratricide).

Kreutzer dose et nuance : il excelle dans l’exposition dramatique des parties opposées (le choeur des démons et des enfants à la fin du I est de ce point de vue une extraordinaire réussite); dans le II, outre la figure imprécatrice d’Anamalech (impeccable Alain Buet), c’est l’écriture d’une maîtrise gluckiste absolue qui s’affranchie de toute convention: la prosodie suit et scelle la violence de l’action, l’acuité mordante et finement accentuée du verbe, où s’accentue peu à peu la différence des caractères entre Abel et Caïn. En véritable précurseur de Berlioz, il cisèle en particulier l’ambivalence du personnage de Caïn, esprit troublé rongé par la jalousie pour son frère Abel, préféré de ses parents Adam et Eve: son grand air tendre “Verse moi l’oubli de mes maux”… berce autant par sa justesse émotionnelle que la suavité de sa mélodie; enchaîner l’air avec l’intervention du démoniaque Anamalech fait un effet dramatique saisissant: c’est un autre moment parfaitement réussi de l’opéra. De même, la construction de la partition et cette apothéose finale des anges (à peine développée) a certainement marqué l’esprit de Berlioz pour sa Damnation de Faust…

Guy Van Waas souligne sans appui ni dilution l’activité saisissante du drame; les couleurs d’une orchestration à la fois légère et raffinée. L’élégance haydnienne mais aussi l’immersion progressive dans l’obscurité à mesure que démons et Anamalech étendent leur empire dans le coeur de Caïn… sont très finement exprimées. Cette opposition des mondes, démoniaque de Caïn, angélique d’Abel cultive la tension de toute la partition. Le chef sait en restituer toute la subtile expression dans un ouvrage remarquablement structuré dans sa forme en deux parties. En somme voici l’exhumation convaincante d’une perle tragique, au carrefour de l’oratorio et de l’opéra sacré ou drame biblique, à l’époque impériale: le style de Kreutzer, préberliozien oublié, digne auteur aux côtés des Spontini, Méhul, Cherubini, ne pouvait trouver meilleurs partisans, ni ambassadeurs plus engagés. Coffret événement.

Rodolphe Kreutzer (1766-1831): La mort d’Abel, version 1825 (en deux actes). Sébastien Droy, Jean-Sébastien Bou, Pierre Yves Pruvot, Alain Buet, Jenifer Borghi, Katia Vélétaz… Les Agrémens. Guy van Waas, direction. Livre 2 cd Ediciones Singulares Palazzetto Bru Zane. Riche notice éditoriale dédiée à l’oeuvre, sa réception, la polémique qu’elle suscita; à Rodolphe Kreutzer. Enregistré à Liège en novembre 2010.

 

 

 

Rodolphe Kreutzer: la mort d’Abel,1810-1825 – Livre 2 cd Palazzetto Bru Zane

cd compte rendu, critiqueKreutzer: La mort d’Abel
(2010)

kreutzer la mort d abel oratorio 1810 livre cdVoici un nouveau jalon mĂ©connu de l’opĂ©ra français, tragique et pathĂ©tique, nouveau chaĂ®non manquant entre le théâtre de Gluck et l’Ă©closion de Berlioz. De sorte que la nouvelle collection discographique ainsi amorcĂ©e par le Palazzetto Bru Zane ne pouvait trouver meilleure ouvrage ayant valeur d’emblème. Versaillais, Kreutzer est surtout un violoniste virtuose (Beethoven lui a dĂ©diĂ© sa Sonate pour violon n°9 opus 47), mort en pleine aube romantique en 1831. Il est professeur de violon au Conservatoire depuis sa crĂ©ation en 1795 jusqu’en 1826 ; c’est aussi un chef estimĂ© qui dirige l’ochestre de l’OpĂ©ra (vers 1817). Comme compositeur, il affirme sa parfaite connaissance des dernières tendances viennoises: c’est Ă  Vienne qu’il rencontre Beethoven en 1798 comme musicien au service de l’ambassadeur de France, Jean-Baptiste Bernadotte, futur souverain de Suède et de Norvège. Ses affinitĂ©s germaniques sont d’autant plus naturelles que son père Ă©tait allemand et qu’il a aussi suivi les leçons de Stamitz.
Il en dĂ©coule un style d’un Ă©quilibre parfait, classique Ă  la manière de Haydn: Ă©lĂ©gance, expression, prĂ©cision et raffinement. L’ouvrage est d’ailleurs une rĂ©sonance française de l’oratorio La CrĂ©ation du Viennois, crĂ©Ă© Ă  Paris devant un parterre impĂ©rial totalement subjuguĂ©. TragĂ©die crĂ©Ă©e Ă  l’AcadĂ©mie impĂ©riale en 1810, La mort d’Abel renseigne sur les caractères stylistiques en vigueur Ă  Paris dans les annĂ©es 1810.


oratorio et opéra sacré

Si Pierre-Yves Pruvot fait un père humain et sensible, l’Abel de SĂ©bastien Droy, maniĂ©rĂ©, au style outrĂ© et mĂŞme vĂ©riste, surjouĂ© du dĂ©but Ă  la fin, agace. D’autant que les excellents musiciens des AgrĂ©mens rappellent cette esthĂ©tique française des annĂ©es tissĂ©e dans l’Ă©lĂ©gance, la clartĂ©, la transparence.
Le peintre David en peinture a fait sa rĂ©volution nĂ©oclassique, rĂ©surrection des modèles et formes antiques: Kreutzer fait figure de parangon du sillon artistique de cette veine, mais ici l’histoire biblique remplace l’Ă©loquence des figures mythologiques. L’exigence morale, la concision, la clartĂ©, cet Ă©quilibre classique incarnent un sommet de la sensibilitĂ© nĂ©oclassique en musique. Le genre oratorio Ă  la suite de Haydn s’affirme Ă  Paris: aux cĂ´tĂ©s de Joseph de MĂ©hul et jusqu’au MoĂŻse et Pharaon de Rossini, La Mort d’Abel de Kreutzer participe Ă  cet essor remarquable.

La force du traitement musical, et le seul choix d’un ouvrage sacrĂ© inspirĂ© des Saintes Ecritures avaient suscitĂ© l’opposition de NapolĂ©on qui prĂ©fĂ©rait rĂ©server la forme au seul cadre de l’Ă©glise. Mais le personnage satanique (Anamalech) ne peut s’imposer que sur une scène de théâtre (prĂ©curseur des personnages mĂ©phistophĂ©liens de Gounod Ă  Dubois…); c’est un Ă©lĂ©ment essentiel de l’opĂ©ra fantastique du romantisme nĂ©oclassique, avatar français du merveilleux baroque et du surnaturel si magnifiquement maĂ®trisĂ© par Weber (Der FreischĂĽtz).

CĂ´tĂ© voix, l’excellente caractĂ©risation psychologique des personnages fĂ©minins (Jenifer Borghi puis Katia Velletaz) accuse ce souci de prĂ©cision valant rĂ©alisme dans l’Ă©criture de Kreutzer.

Gluckisme romantique

L’Ă©poque de La Mort d’Abel appartient un âge d’or de l’opĂ©ra français qui voit la crĂ©ation contemporaine des chefs d’oeuvre de Spontini (La Vestale, Cortez de 1807 et 1809); c’est aussi l’Ă©closion d’un romantisme abouti tel qu’il s’affirme dans les trop peu connus AbencĂ©rages de Cherubini (1813).
Après le choc de La CrĂ©ation de Haydn prĂ©sentĂ©e Ă  Paris en dĂ©cembre 1800, une vague nouvelle pour l’oratorio s’affirme: La mort d’Abel fait figure de grande rĂ©ussite, aux cĂ´tĂ©s des ouvrages de Lesueur (La mort d’Adam, crĂ©Ă© un avant l’oeuvre de Kreutzer).

En 1825, Kreutzer fait rejouer son oratorio mais sans le tableau central des Enfers ! Berlioz devait sortir fascinĂ© et lui aussi subjuguĂ© par le gĂ©nie de Kreutzer. Son sublime dĂ©chirant et pathĂ©tique, la figure diabolique plus courte donc plus inquiĂ©tante renforce le contraste axial entre le doux et aimable Abel et l’angoissĂ© CaĂŻn (excellent Jean-SĂ©bastien Bou: tendu, interrogatif, d’une instabilitĂ© propice Ă  l’esprit de la colère et au meurtre final). Kreutzer perfectionne surtout cette veine nouvelle du fantastique, qui suscite l’effroi et la terreur (apparition d’Anamalech, corrupteur satanique de CaĂŻn qu’il mène jusqu’au crime fratricide).
Kreutzer dose et nuance: il excelle dans l’exposition dramatique des parties opposĂ©es (le choeur des dĂ©mons et des enfants Ă  la fin du I est de ce point de vue une extraordinaire rĂ©ussite); dans le II, outre la figure imprĂ©catrice d’Anamalech (impeccable Alain Buet), c’est l’Ă©criture d’une maĂ®trise gluckiste absolue qui s’affranchie de toute convention: la prosodie suit et scelle la violence de l’action oĂą s’accentue peu Ă  peu la diffĂ©rence des caractères entre Abel et CaĂŻn. En vĂ©ritable prĂ©curseur de Berlioz, il cisèle en particulier l’ambivalence du personnage de CaĂŻn, esprit troublĂ© rongĂ© par la jalousie pour son frère Abel, prĂ©fĂ©rĂ© de ses parents Adam et Eve: son grand air tendre “Verse moi l’oubli de mes maux”… berce autant par sa justesse Ă©motionnelle que la suavitĂ© de sa mĂ©lodie; enchaĂ®ner l’air avec l’intervention du dĂ©moniaque Anamalech fait un effet dramatique saisissant: c’est un autre moment parfaitement rĂ©ussi de l’opĂ©ra. De mĂŞme, la construction de la partition et cette apothĂ©ose finale des anges (Ă  peine dĂ©veloppĂ©e) a certainement marquĂ© l’esprit de Berlioz pour sa Damnation de Faust

Guy Van Waas souligne sans appui ni dilution l’activitĂ© saisissante du drame; les couleurs d’une orchestration Ă  la fois lĂ©gère et raffinĂ©e. L’Ă©lĂ©gance haydnienne mais aussi l’immersion progressive dans l’obscuritĂ© Ă  mesure que dĂ©mons et Anamalech Ă©tendent leur empire dans le coeur de CaĂŻn… sont très finement exprimĂ©es. Cette opposition des mondes, dĂ©moniaque de CaĂŻen, angĂ©lique d’Abel cultive la tension de toute la partition. Le chef sait en restituer toute la subtile expression dans un ouvrage remarquablement structurĂ© dans sa forme en deux parties. En somme voici l’exhumation convaincante d’une perle tragique, au carrefour de l’oratorio et de l’opĂ©ra sacrĂ© ou drame biblique, Ă  l’Ă©poque impĂ©riale: le style de Kreutzer, prĂ©berliozien oubliĂ©, digne auteur aux cĂ´tĂ©s des Spontini, MĂ©hul, Cherubini, ne pouvait trouver meilleurs partisans, ni ambassadeurs plus engagĂ©s. Coffret Ă©vĂ©nement.

Rodolphe Kreutzer (1766-1831): La mort d’Abel, version 1825 (en deux actes). SĂ©bastien Droy, Jean-SĂ©bastien Bou, Pierre Yves Pruvot, Alain Buet, Jenifer Borghi, Katia VĂ©lĂ©taz… Les AgrĂ©mens. Guy van Waas, direction. Livre 2 cd Ediciones Singulares Palazzetto Bru Zane. Riche notice Ă©ditoriale dĂ©diĂ©e Ă  l’oeuvre, sa rĂ©ception, la polĂ©mique qu’elle suscita; Ă  Rodolphe Kreutzer. EnregistrĂ© Ă  Liège en novembre 2010.