Concert, compte rendu critique. Vienne, Concert du Nouvel An 2016. En direct sur France 2. Vendredi 1er janvier 2016. Wiener Philharmoniker, Mariss Jansons, direction. Valses de Strauss johann I, II; Josef ; Eduard. Waldtaufel…

mariss-jansons_c_jpg_681x349_crop_upscale_q95Concert, compte rendu critique. Vienne, Concert du Nouvel An 2016. En direct sur France 2. Vendredi 1er janvier 2016. En direct de la Philharmonie viennoise, le Konzerthaus, le concert du nouvel An rĂ©alise un rĂȘve cathodique et solidaire : succĂšs planĂ©taire depuis des dĂ©cennies pour ce rendez vous diffusĂ© en direct par toutes les chaĂźnes nationales du monde et qui le temps des fĂȘtes, rassemblent toutes les espĂ©rances du monde, en une trĂšs large diffusion pour le plus grand nombre (les places sont vendues Ă  un prix exorbitant destinĂ© aux fortunĂ©s de la planĂšte) pour un temps meilleur riche en promesses de bonheur. Cette annĂ©e c’est le chef Mariss Jansons, maestro letton (rĂ©sident Ă  Saint-PĂ©tersbourg), autant lyrique que symphonique bien trempĂ© qui dirige les divins instrumentistes viennois, ceux du plus subtil des orchestres mondiaux et qui pour l’évĂ©nement cĂ©lĂšbre l’insouciance par la finesse et l’élĂ©gance, celle des valses des Strauss, Johann pĂšre et fils bien sĂ»r, ce dernier particuliĂšrement Ă  l’honneur, et aussi Joef et Eduard ses frĂšres (tout aussi talentueux que leur ainĂ©), Eduard dont 2016 marque le centenaire. Affaibli par une maladie tenace, Jansons a rĂ©cemment quittĂ© le Concergebouw d’Amsterdam et a rĂ©duit considĂ©rablement la voilure, amenuisant le nombre de ses concerts annuels
 PrivilĂ©giĂ©s, les Viennois le retrouvent ainsi, pour sa 3Ăšme session Ă  la tĂȘte des Wiener Philharmoniker, Ă  l’occasion de ce 3Ăšme Concert du Nouvel An avec lui. Pourtant lors de ce programme rĂ©jouissant oĂč a rĂ©sonnĂ© parmi l’effervescence straussienne, la frĂ©nĂ©sie mordante et nerveuse, racĂ©e et tendue de Chabrier (Espana remise en forme sous l’aspect d’une suite de Valse par Waldteufel), c’est un maestro trĂšs solide et d’une suggestivitĂ© dans les morceaux le plus poĂ©tiques qui s’est affirmĂ© pour le plus grand plaisir de l’audience et des instrumentistes. Nerf, souplesse mais surtout de notre point de vue, retenue introspective et rĂȘveuse, pourtant idĂ©alement prĂ©servĂ©e (« pas de sucre sur le miel » selon le chef, trĂšs avisĂ©, et donc Ă  juste titre partisan d’un jeu sobre et d’un style Ă©conome).
Formé à Leningrad puis à Vienne, Mariss Jansons a derechef démontrer son étonnante maßtrise de la direction, dans un programme original, malgré le rituel et le déjà vu propre à la cérémonie cathodique diffusée en mondiovision, entre sensibilité sûre et finesse suggestive. Un modÚle de direction.

C’est d’abord Robert Stolz (compositeur de musique lĂ©gĂšre port en 1975) et sa « Uno-Marsch », partition choisie pour cĂ©lĂ©brer les 70 ans des Nations Unies (la prĂ©sence de Ben Kimoon a Ă©tĂ© remarquĂ© par les camĂ©ras assurant la rĂ©alisation) : affirmation festive et martiale, esprit de parade,
 et grĂące au chef, d’emblĂ©e finesse d’orchestration (piccolo, triangle, cuivres et trompettes
). Surgit immĂ©diatement par les couleurs et les rythmes de l’orchestre, le chatoiement dynamique d’une rue pavoisĂ©e, celle des cĂ©lĂ©brations populaires et collectives


 

 

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De Johann Strauss fils (II), Jansons joue ensuite plusieurs morceaux plus dans le thĂšme du concert et de l’occurence. Schatz-Walzer. opus 418 ou la Valse du trĂ©sor, extrait de Baron Tzigane : sonne comme une romance mĂ©lancolique (cordes aux rythmes entraĂźnants). Le Concert du Nouvel mieux que dans la salle, se dĂ©lecte Ă  la tĂ©lĂ© (Ă©ventuellement coupe de champagne Ă  la main) : le rĂ©alisateur comme chaque annĂ©e s’en donne Ă  cƓur joie : osant des raccourcis, des vues vertigineusess, et toujours propre au kitsch viennois, la multitude des bancs de fleurs fraĂąiches (la rose est trĂšs exposĂ©e cette annĂ©e), au premier plan
 Sur le dvd du concert, dĂ©jĂ  annoncĂ© chez Sony classical le 9 janvier prochain, le spectateur pourra mesurer les vertus de la rĂ©alisation : vues serrĂ©es sur les cariatides de la salle, ou les caissons peints du plafond du splendide rectangle doré  Dans cette partition, le grotesque, le fantasque voisinent avec la finesse mĂ©lancolique de la valse en une succession d’épisodes intensĂ©ment dramatiques car le morceau s’inscrit dans la continuitĂ© d’une opĂ©rette, comme peut l’ĂȘtre l’ouverture irrĂ©sistible de la Chauve Souris.

Puis c’est Violetta, Polka française, op. 404 oĂč le rythme trinaire fait place Ă  une musique binaire ; cette premiĂšre Polka est lente : rythmĂ©e astucieusement par la caisse claire. Redevable au geste clair et sans enflures de Jansons, les superbes ralentis stylĂ©s, oĂč cuivres, vents et bois s’accordent aux cordes enivrĂ©es
 avec l’éclat lumineux de la flĂ»te au chant continu. Ce qui frappe d’emblĂ©e chez Johann II, c’est comme pour ses frĂšres, le raffinement de la sonoritĂ©, dĂ» Ă  la richesse trĂšs rĂ©flĂ©chie de l’orchestration. La seconde Polka du mĂȘme (VergnĂŒgungszug. Polka, schnell, op. 281) Ă©voque le Train de plaisir ; polka plus rapide, l’entrain des instrumentistes exprime le galop de la machine, la loco vapeur, emblĂšme de toute une sociĂ©tĂ© rĂ©cemment industrielle, ivre de sensations nouvelles liĂ©es Ă  la vitesse nouvellement maĂźtrisĂ©e.

Au chapitre des compositeurs moins connus, Carl Michael Ziehrer, mort en 1922, paraĂźt avec sa Weaner Madl’n Walzer (Valse des jeunes filles de Vienne) op. 388. Pas sĂ»r que les Strauss (surtout le plus menacĂ©, Edi ou Eduard, le cadet de la fratrie) aient Ă©tĂ© flattĂ©s de voir le compositeur au programme de leur concert, car Ziehrer fut un rival redoutable pour le dernier Strauss Ă  entretenir la flamme de l’orchestre familial
 Ici l’art du sifflement par les musiciens eux-mĂȘmes (sur un tapis de harpe) en est la composante – effet de surprise recherchĂ©-, principale : les jeunes filles de Vienne y sont donc sifflĂ©es avec un tact et une nuance comique irrĂ©sistible. La sĂ©duction de la partition s’impose dĂšs le dĂ©but en une aube instrumentale pleine de finesse entonnĂ©e d’abord par les clarinettes


Rival de Ziehrer donc, Eduard Strauss reparaĂźt avec Mit Extrapost. Galopp, op. 259 (le courrier express). C’est le frĂšre le plus talentueux, et pourtant moins connu aujourd’hui que Johann ou Josef
 : sa polka sur le courrier express, affirme une maĂźtrise Ă©blouissante du galop en une finesse d’orchestration spĂ©cifique (qui avait Ă©tĂ© l’an dernier, la rĂ©vĂ©lation du concert du Nouvel An 2015). Pour la rĂ©alisation visuelle du concert, les producteurs cultivent toujours un sens de la mise en scĂšne pleine de facĂ©tie (parfois un rien potache) : avant que le chef n’entame les premiĂšres mesures, un postier apporte la baguette de Johann fils lui-mĂȘme : finesse, subtilitĂ©, clartĂ©, sens de l’élĂ©gance supĂ©rieure Ă  tout ce qui a Ă©tĂ© Ă©coutĂ© jusque lĂ . Culminant par son entrain au sommet de l’orchestre, le chant du Piccolo indique un
tourbillon, une ivresse, une transe instrumentale jamais lourde ni appuyée. Du grand art.

AprĂšs l’entracte, retour Ă  l’orchestration expressive et raffinĂ©e des Strauss pĂšre et fils.

De Johann Strauss II, les spectateurs savourent la diversitĂ© dramatique de l’OuvertĂŒre zu Eine Nacht in Venedig (Wiener Fassung) / Ouverture d’une nuit Ă  Venise : scintillement dramatique liĂ© au drame qui s’ouvre ici : marche entraĂźnante puis carnaval bariolĂ© oĂč le gĂ©nie de Johann II maĂźtrise l’art de chauffer Ă  blanc tous les pupitres dans un galop de plus en plus entraĂźnant avec un succession d’épisodes dramatiques, finement caractĂ©risĂ©s, d’une allĂ©gresse soutenue, libĂ©rĂ©e, entre malice et nostalgie. Une combinaison poĂ©tique dĂ©licate dont Jansons comprend la subtilitĂ© mĂ©canique.

D’Eduard Strauss, Ausser Rand und Band. Polka schnell, op. 168, chef et musiciens Ă©clairent l’allant irrĂ©pressible de la Polka (mot Ă  mot « dĂ©chainĂ©e »). L’orchestre atteint une ivresse et une transe lumineuse et scintillante 
 avec pour les tĂ©lĂ©spectateurs, les danseurs du ballet de l’OpĂ©ra de Vienne, qui exprime la frĂ©nĂ©sie de la vie industrielle dans l’hippodrome viennois.

 

 

 

Le 1er janvier 2016, le letton Mariss Jansons dirige le concert du Nouvel An Ă  Vienne

Mariss Jansons,
un chef inspirĂ© au sommet de l’élĂ©gance viennoise

 

 

JANSSONS-320-JANSONS-MARISS-nouvel-an-2016-konzert-wien-presentation-classiquenews-jansons1002_marco_borggreve_hochSphĂ€renklĂ€nge.Walzer, op. 235 ou Musique des sphĂšres de Josef Strauß est l’une des rĂ©vĂ©lations de ce programme mĂȘlant brio et poĂ©sie. La partition est un bijou jouĂ© en pianissimos, d’oĂč jaillit une valse d’une finesse allusive, comme l’éveil d’une belle endormie. Jansons convainc par ses apports spĂ©cifiques, cette finesse naturelle dans la poĂ©sie du lointain, dirigĂ©e avec une intelligence des nuances et une sensibilitĂ© intĂ©rieure idĂ©ale. Le morceau est bien celle d’un esthĂšte douĂ© d’un goĂ»t trĂšs juste : Josef Strauss Ă©tait ingĂ©nieur, poĂšte, peintre, et donc compositeur comme ses frĂšres, Johann et Eduard.Pour rompre avec la succession symphonique ordinaire, Jansons joue la carte de la complĂ©mentaritĂ© non sans pertinence : il a rĂ©clamĂ© le concours des Petits chanteurs de Vienne, institution autrichienne qui chantent ici deux polkas. N’oublions pas que la mĂ©lodie du Beau Danube Bleue fut d’abord conçue comme un chant choral pour voix d’hommes avant de devenir la cĂ©lĂšbre valse que l’on sait. Rien de plus naturel donc que de programmer les deux Polkas chantĂ©es : Johann Strauss II : SĂ€ngerslust. Polka francaise, op. 328, puis Josef Strauss : Auf Ferienreisen. Polka schnell, op. 133 / En voyage de vacances.

Puis aprĂšs la musique pour entracte de FĂŒrstin Ninetta – Entr’acte zwischen 2. und 3. Akt, d’une intĂ©rioritĂ© tendre pour laquelle le chef dirige mains nues comme pour donner plus de coeur (valse scintillante et pudique, frappante elle aussi par la magie de ses plans lointains d’une admirable expressivitĂ©, mĂ©lancolique), Mariss Jansons offre un beau contraste stylistique. Aux cĂŽtĂ©s des Ă©lĂ©gants Viennois, voici le meilleur reprĂ©sentant de la valse française, favori d el’Empereur NapolĂ©on III, Émile Waldteufel, avec España, valse op. 236 : inspirĂ©e par les thĂšmes de Chabrier, la valse de Waldteufel impose une classe folle : dramatique, racĂ©e, nerveuse et pourtant elle aussi d’une Ă©lĂ©gance et d’un maintien hĂ©roĂŻque, frĂ©tillant comme une parade enjouĂ©e, populaire, l’ivresse d’une tauromachie scintillante et mĂȘme insolente
 Nouvel Ă©pisode scĂ©nique : le cymbalier Ă©vente ses confrĂšres et aussi une partie du public situĂ©e derriĂšre eux
 Nerveuse, colorĂ©e, plein de caractĂšre, la sĂ©quence Ă©blouit par son chien et le tempĂ©rament que sait insuffler le maestro. L’énergie est brillante et le panache, somptueux.

Enfin, voici le volet final du programme, aprĂšs deux courtes sĂ©quences, trĂšs contrastĂ©es l’une Ă  l’autre : Seufzer-Galopp, op. 9 de Johann Strauss pĂšre (sa premiĂšre incursion avant la marche de Radetzky) : galop vif et pĂ©tillant, plein d’un humour dĂ©jantĂ© avec en contrepoint, les 4 phrases d’une mĂ©canique endormie (entonnĂ© par les musiciens) : les soupirs justement de ce « galop des soupirs ».
Puis c’est la fameuse libellule de Josef Strauss (Die Libelle. Polka mazur, op. 204) : polka mesurĂ©e et rĂȘveuse, expressive mais tendre, entre mĂ©lancolie, noblesse, oĂč la vibration suspendue dominante vient des bois (clarinettes en particulier
 qui tel un bourdonnement calibrĂ© exprime le vol frĂ©missant et saccadĂ© de la libellule). LĂ  encore la finesse suggestive du chef d’une flexibilitĂ© poĂ©tique trĂšs convaincante, enchante.

Pour finir, le concert mĂȘle le visuel et la musique, soit l’orchestre et les danseurs dans l’indĂ©modable Valse de l’Empereur / Kaiser-Walzer, op. 437. Les danseurs de l’OpĂ©ra de Vienne sont Ă  Schönnbrun. Dans les salons puis dans les jardins illuminĂ©s du Versailles autrichien, c’est un rĂȘve Ă©veillĂ© (et donc dansĂ©) ou une nuit d’ivresse amoureuse ; les 10 danseurs, hommes et femmes s’enivrent ; les couples se forment et se dĂ©fend au grĂ© du parcours
 le blond dĂ©robe aux autres toutes les belles dans un dĂ©capotable, le petit matin venu. Avec une vue sur le BelvĂ©dĂšre des plus enchanteresses
 La rĂ©alisation est particuliĂšrement soignĂ©e demandant des danseurs, les vertus d’excellents acteurs. Avouons que nous aimons aussi chaque Concert du Nouvel An Ă  Vienne pour la crĂ©ativitĂ© affichĂ©e du Ballet de l’OpĂ©ra.

Enfin, aprĂšs une ultime Polka (Auf der Jagd. Polka schnell, op. 373), c’est Ă  dire « A la chasse » : polka trĂšs entraĂźnante ou tomber de rideau plein de pĂ©tillante frĂ©nĂ©sie (et vrai hymne Ă  l’ivresse collective), voici celui que l’on attend tous, morceau de bravoure pour l’orchestre et son chef invitĂ©, d’un charme fluvial et liquide inusable : Le Beau Danube Bleu de Johann II. LĂ  encore le cĂ©rĂ©moniel prend le dessus
 AprĂšs avoir entonnĂ© les premiĂšres mesures, le chef s’arrĂȘte, se tourne vers le public et lance les vƓux de bonne nouvelle annĂ©e (entonnĂ© par tous les instrumentistes et fortissimo), pour un Beau Danube Bleu, parmi les plus enivrants jamais Ă©coutĂ©s sous le plafond dorĂ© : allusive, nerveuse, palpitante, aux Ă©quilibres millimĂ©trĂ©s, la direction Ă©blouit par sa cohĂ©rence poĂ©tique et organique. Attentif aux couleurs et Ă  aux scintillements de timbres, le chef s’est dĂ©passĂ© plus encore qu’en dĂ©but et milieu de programme. Sa maĂźtrise personnelle des plans sonores, qui Ă©videmment rappellent l’immense chef lyrique, rĂ©organise la perception du paysage orchestral chez Strauss avec une stimulante excitation. C’est un feu d’artifice idĂ©al pour cette conclusion symphonique (avec pour les tĂ©lĂ©spectateurs, des nombreuses vues des villes situĂ©es sur les rives du Danube).

jansons-mariss-concert-du-nouvel-an-2016Enfin, tout Concert du Nouvel An ne serait pas rĂ©ussi s’il n’était
 interactif. La Marche de Radetzki, de Johann PĂšre permet au public de frapper des mains au rythme de l’orchestre et sous la conduite complice du chef : l’exercice est devenu un poncif du concert, particuliĂšrement apprĂ©ciĂ© des spectateurs et idĂ©alement tĂ©lĂ©gĂ©nique. La partition de Johann pĂšre, cĂ©lĂšbre la victoire autrichienne contre les PiĂ©montais en 1848. Retour donc, en un mouvement symĂ©trique qui rĂ©tablit l’équilibre du cycle, Ă  l’esprit de marche militaire (mais ĂŽ combien sublimĂ©) entonnĂ© au dĂ©but, en hommage aux Nations unies. La frĂ©nĂ©sie d’une parade populaire, portĂ© par l’enthousiasme de l’armĂ©e victorieuse s’épanouit
le chef s’est Ă©clipsĂ© un moment laissant tout l’orchestre jouĂ© seul, puis revient baguette en mains, saluĂ© par un public debout, ravi, conquis, Ă©nergisĂ© pour l’annĂ©e nouvelle 2016. Bravo maestro. DVD et CD du concert du Nouvel An Ă  Vienne 2016 sont annoncĂ©s chez Sony classical le 9 janvier 2016.