Compte rendu, opéra. Nantes. Théâtre Graslin, le 10 décembre 2013. Gioacchino Rossini : Il Turco in Italia. Nahuel di Pierro, Rebecca Nelsen, Franck Leguérinel, David Portillo, Nigel Smith. Giuseppe Grazioli, direction musicale. Lee Blakeley, mise en scène

Loin des sempiternels Barbiers et autres Italiennes à Alger, Angers-Nantes Opéra a eu le nez fin dans son exploration rossinienne en proposant à son public pour les fêtes le rare Turco in Italia, très peu joué dans l’hexagone. Créée en août 1814, la nouvelle turquerie du cygne de Pesaro fut mal accueillie et à tort accusée d’être un plagiat de l’Italiana in Algeri, présentée au public à peine un an auparavant. Pourtant, ni plagiat ni copie, l’ouvrage demeure bel et bien totalement original, et même, par certains aspects, bien plus que les ouvrages antérieurs du compositeur.
Réflexion sur l’écriture théâtrale, véritable mise en abyme, l’intrigue se noue entre la jeune Fiorilla, mariée au vieux Don Geronio et courtisée par Narciso, et Selim, prince turc fraichement débarqué et retrouvé par Zaida, son ancienne maîtresse. Et, dans la baie de Naples, entre terre et mer, celui qui tire les ficelles de ce vaudeville n’est autre que le poète Prosdocimo qui trouve ainsi un sujet en or pour sa nouvelle pièce.

 

 

 

La folie du Turc

 

angers_nantes_opera_turco_turc_italie_rossiniCe qui fait l’originalité de cette partition, c’est avant tout la richesse du matériau musical, toujours plein des formules, ensembles et savants crescendi, chères à Rossini, mais surtout traversé par de véritables fulgurances, autant hommages au passé que prémices de l’avenir. En effet, durant le bal du second acte, le temps se fige pour les protagonistes, perdus dans leurs travestissements, en un sextuor a cappella, aux lignes entremêlées, qui semble une révérence à Mozart, notamment les dernières phrases de Selim, qui rappellent irrésistiblement la conclusion du Trio des Masques de Don Giovanni.
Par ailleurs, la grande scène de Fiorilla, qui suit ce tableau, annonce déjà, par sa cabalette et ses motifs, celles d’héroïnes à venir, comme Norma et Lucia di Lammermoor, dans une écriture de véritable opera seria, moment tout à fait inattendu dans cette comédie.
Ce petit bijou rossinien a visiblement inspiré le Lee Blakeley, bien connu à Paris pour ces scénographies toujours magnifiques des comédies musicales de Sondheim. Le metteur en scène a utilisé ainsi tout son talent dans la direction d’acteurs et l’occupation intelligente du plateau. Transposée dans les années 20, l’intrigue fonctionne parfaitement, Prosdocimo devant un réalisateur de cinéma en panne d’inspiration, Fiorilla la gérante d’un bar napolitain et son Don Geronio d’époux un chef de gare. L’action se déroule ainsi sans aucun temps mort, dans de superbes décors composés de toiles peintes au réalisme bluffant, chaque rôle étant minutieusement croqué, sinon chorégraphié, tant les mouvements font corps avec la musique et ses accords. Les costumes sont à l’avenant, fantasques et somptueux, jusqu’aux membres du chœur, dont on retiendra les deux hilarantes religieuses aux gambettes interminables.
Saluons l’ensemble de la distribution, de très bon niveau, et dont chaque membre occupe la scène avec un plaisir jouissif.
On retrouve avec plaisir le jeune ténor Manuel Nuñez Camelino dans un rôle certes secondaire, mais mis en valeur par sa belle voix et tirant son épingle du jeu dans son unique air par un contre-ré spectaculaire, prouesse malicieuse qui fait son effet.
La Zaida de la mezzo Giuseppina Bridelli remplit efficacement son rĂ´le, mais le personnage manque de relief et la voix de mordant pour marquer durablement.
Parfaitement à l’aise en Prosdocimo armé de son inséparable caméra, le baryton Nigel Smith retrouve une écriture qui lui convient à merveille, mettant en valeur la clarté de son émission et la puissance de son instrument. Toujours à l’affût d’un coup de théâtre pour son prochain film, notant tout et filmant tout, il est partout, aussi bien caché derrière le bar que juché en haut d’un palmier pour suivre le déroulement des évènements.
Belle découverte que le Narciso du ténor texan David Portillo, à la technique belcantiste affirmée, qui faisait ici ses débuts français. Emission haute et claire, timbre mordant, sens des couleurs et des nuances, aigus faciles, qualités servies par une grande élégance en scène, ce jeune chanteur possède tous les atouts pour se faire une place dans l’univers rossinien.
Inénarrable en Don Narciso naïf et dupé par tous, Franck Leguérinel parvient toujours, malgré l’usure évidente de la voix, à incarner un mari cocu attachant et d’une énergie scénique éblouissante, grâce à des mimiques irrésistibles et un sillabato d’une qualité rare, d’autant plus chez un chanteur non transalpin.
Portant beau et doté d’une classe folle, le Selim de la jeune basse argentine Nahuel di Pierro promet beaucoup. L’incarnation se révèle déjà très aboutie, l’engagement total, et l’instrument ne demande qu’à s’épanouir avec le temps.
Le médium, jamais grossi et le grave, impressionnant d’aisance sans être écrasé, laissent augurer du meilleur lorsque la vocalise sera parfaitement articulée sur le souffle, et que l’aigu, manquant encore de détente et d’ouverture, aura l’ampleur et l’assise du reste de l’instrument. Il paraît en outre trouver dans ce répertoire exigeant souplesse et brillance une piste de travail et un chemin de carrière intéressants, augurant d’une très belle carrière.
Révélation avec la Fiorilla au caractère bien trempé de la soprano américaine Rebecca Nelson. Ce petit bout de femme coquette et capricieuse remporte ainsi tous les suffrages grâce à sa technique remarquable de facilité et de précision, semblant se promener dans la partition au gré des vocalises qui parsèment sa partie, et dévoile une présence scénique gourmande et dévastatrice, menant littéralement son monde à la baguette. Pour ses débuts hexagonaux, un véritable régal.
Galvanisant des chœurs excellents et un Orchestre National des Pays de la Loire en bonne forme, Giuseppe Grazoli partage avec l’ensemble des artistes son amour pour cette musique et le fait sentir dans sa direction, à la fois souple et redoutable de rigueur.
Une belle redécouverte d’un joyau souvent négligé du grand Gioacchino, une équipe soudée au plaisir communicatif, et des voix rendant justice à l’écriture rossinienne, que demander de plus ?

Nantes. Théâtre Graslin, 10 décembre 2013. Gioacchino Rossini : Il Turco in Italia. Livret de Felice Romani. Avec Selim : Nahuel di Pierro ; Donna Fiorilla : Rebecca Nelsen ; Don Geronio : Franck Leguérinel ; Don Narciso : David Portillo ; Prosdocimo : Nigel Smith ; Zaida : Giuseppina Bridelli ; Albazar : Manuel Nuñez Camelino. Chœur d’Angers Nantes Opera ; Chef de chœur : Xavier Ribes. Orchestre National des Pays de la Loire. Direction musicale : Giuseppe Grazioli. Mise en scène : Lee Blakeley ; Décors et costumes : Adrian Linford ; Lumières : Emma Chapman ; Chorégraphie : Tess Gibs