CD événement, critique. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / Véronique Gens – 1 cd Alpha 2018)

chausson poeme amour et mer alexandre bloch gens orchestre national de lille cd annonce critique cd review cd classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / VĂ©ronique Gens – 1 cd Alpha 2018). Comme une houle puissante et transparente Ă  la fois, l’orchestre pilotĂ© par Alexandre Bloch sculpte dans la matière musicale ; en fait surgir la profonde langueur, parfois mortifère et lugubre, toujours proche du texte (dans les 2 volets prosodiĂ©s, chantĂ©s du « Poème de l’amour et de la mer » opus 19) : on y sent et le poison introspectif wagnĂ©rien et la subtile texture debussyste et mĂŞme ravĂ©lienne dans un raffinement inouĂŻ de l’orchestration. D’une couleur plus sombre, d’un medium plus large, la soprano VĂ©ronique Gens a le caractère idoine, l’articulation naturelle et sĂ©pulcrale (« La mort de l’amour » : dĂ©tachĂ©e, prĂ©cise, l’articulation flotte et dessine des images bercĂ©es par une voluptĂ© brumeuse et cotonneuse, mais dont le dessin et les images demeurent toujours prĂ©sent dans l’orchestre, grâce Ă  sa diction exemplaire : quel rĂ©gal).

 

 

 

L’Orchestre National de Lille et Alexandre Bloch

CHAUSSON sublimé
Parure chatoyante du symphonisme romantique et tragique

 

 

 

L’intelligibilité de la cantatrice, le poids qu’elle préserve et assure à chaque vers poétique (réagencé par Chausson à partir des textes de Bouchor) sert admirablement le flux orchestral, ses enchantements harmoniques qui bercent et hypnotisent, jusqu’à l’extase et l’abandon. Remarquable équilibre entre suggestion et allant dramatique. « Le temps des Lilas et le temps des roses ne reviendra plus … » regaillardit à la fin une succession de paysages mornes et éteints mais d’une sourde activité. Le beauté fragile qui s’efface à mesure qu’elle se déploie et se consume trouve une expression caressante et sensuelle dans le chant de l’orchestre, résigné mais déterminé (« Et toi que fais-tu ? »). Chausson offre un prolongement à la langueur endeuillée du Wagner tristanesque : sa fine écriture produit une grâce assumée qui contient aussi sa propre rémission dans sa conscience de la mort. L’élan mélancolique et le deuil des choses éteintes font le prix de leur évocation qui les ressuscite toujours indéfiniment, dans une sorte de réitération magique, comme ritualisée, mais jamais artificielle.
Toujours très articulĂ© et d’une intonation simple, le chef dĂ©ploie les mĂŞmes qualitĂ©s qui avaient fondĂ© sa lecture des PĂŞcheurs de perles du jeune Bizet (opĂ©ra jouĂ© et enregistrĂ© Ă  l’Auditorium du Nouveau Siècle Ă  Lille / mai 2017).

 

Même geste nuancé pour le flux de la Symphonie en si bémol majeur (1891) qui délivre le même sentiment d’irrépressible malédiction. Le premier mouvement saisit par son souffle tragique (tchaikovskien : on pense à la 4è symphonie) et évidemment l’immersion dans la psyché wagnérienne la plus sombre et la plus résigné (avant l’essor de l’Allegro vivo). Chausson est un grand romantique tragique qui cependant égale par son orchestration scintillante et colorée, ses éclairs rythmiques, les grands opus de Ravel comme de Debussy.

VoilĂ  qui inscrit le compositeur fauchĂ© en 1899, – trop tĂ´t, dans un sillon prestigieux, celui des grands symphonistes romantiques français : Berlioz, Lalo, Ă©videmment Franck, mais aussi Dukas… Le « Très lent », volet central, s’immerge dans le pur dĂ©sespoir, fier hĂ©ritier des prĂ©ludes de Tristan und Isolde de Wagner (mĂŞme couleur d’une douleur foudroyĂ©e), lĂ  encore. Comme s’il reprenait son souffle et sa respiration avec difficultĂ© (en un « effet » volontaire, maĂ®trisĂ©), l’orchestre, clair et prĂ©cis, fluide et ondulant, plonge en eaux profondes. Lamento de la douleur inĂ©narrable, l’épisode de presque 9 mn, Ă©tire sa langueur dĂ©sespĂ©rĂ©e que la parure orchestrale recharge et Ă©nergise cependant constamment : en cela, la direction du chef se montre très efficace : jamais Ă©paisse, toujours transparente : elle fait respirer chaque pupitre. DĂ©voilant des trĂ©sors d’harmonies rares, et d’alliages de timbres… d’une ivresse gĂ©niale.
Alexandre Bloch et l’Orchestre National de Lille ouvrent de larges perspectives dont l’ampleur nous terrifie comme elle nous captive : faisant surgir les guirlandes mélodiques sur un nuage brumeux de plus en plus menaçant et létal (après le motif du « temps des lilas » au cor anglais, réminiscence de Tristan). Le III applique à la lettre le principe cyclique de son maître Franck, récapitulation des motifs précédents mais harmonisés différemment, et dans un climat d’agitation voire de panique au début primitif. Alexandre Bloch exprime l’énergie brute, comme à vif, comme incandescente, son ivresse primitive, sa noirceur large et enveloppante (wagnérienne), tout en se souciant de l’intelligibilité de la texture (bois, cordes, cuivres sont d’une couleur toute française).
L’architecture des fanfare, érigées comme de vastes portiques de plus en plus majestueux (dans l’esprit d’un choral) est énoncée avec clarté et une rigueur presque luthérienne. Et le miracle du dernier épisode,- salvateur, rasséréné (formulé comme la clé du rébus précédent, comme dans la Symphonie en ré de Franck), peut s’accomplir en un geste d’une formidable hauteur (énoncée comme l’ascension sur l’arche évoquée ou comme le repli des eaux), et d’une noblesse infinie qui garde son secret. Magnifique réalisation : riche, trouble, ambivalente, grave et lumineuse : l’écriture de Ernest Chausson y gagne un surcroît d’éloquence, d’intelligence, de prodigieuse activité. Porté par son directeur musical, l’Orchestre national de Lille confirme une étonnante et salutaire compréhension du grand symphonisme romantique français. A suivre. CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2019. Les intéressés poursuivent actuellement un cycle majeur dédié aux 9 symphonies de Gustav Mahler (tout au long de l’année 2019).

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200CD Ă©vĂ©nement, critique. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / VĂ©ronique Gens – 1 cd Alpha – enregistrĂ© Ă  Lille en novembre 2018)

 

 
 

 

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