Compte rendu, concert, récital de piano. Paris, le 29 mai 2015. Cité Universitaire, Fondation des Etats-Unis. Ivan Ilic, piano. Cage, Debussy, Chopin, Scriabine, Feldman (Palais de Mari).

IVAN-ilic-piano-N&B-582-594Le pianiste amĂ©ricain d’origine serbe, Ivan Ilic est bien l’une des personnalitĂ©s du clavier les plus originales de l’heure, un tempĂ©rament hors normes, ne refusant ni les programmes audacieux d’une rare cohĂ©rence ni des conditions parfois alĂ©atoires voire risquĂ©es pour les dĂ©fendre. Ainsi ce soir, jouer des piĂšces aussi introspectives et plannantes oĂč le silence est capital que Debussy, Cage ou son compositeur emblĂ©matique Feldman, au moment de la fĂȘte musicale qui cĂ©lĂšbre Ă  la citĂ© universitaire les 90 ans  du site, relĂšve …. effectivement d’un courage artistique premier. Avec d’autant plus fait l’ombre que le pianiste fait fi  de toute turbulence extĂ©rieure.

Le Cage initial (In a Lansdcape) pose d’emblĂ©e les jalons d’un concert qui est surtout cheminement, traversĂ©e … gĂ©ographie des sons. L’interprĂšte travaille sur la texture, les lueurs sonores, la longueur des notes, les rĂ©sonances suspendues qui convoquent les climats allusifs. Chaque avancĂ©e au clavier ajoute un peu plus de gravitĂ© sur une Ă©chelle de plus en plus Ă©tendue,  comme l’onde sur une eau immobile qui se propage en surface, Ă©largissant son rayon s’Ă©tendant jusqu’Ă  l’immatĂ©riel. Ivan Ilic cultive la vibration jusqu’au murmure, glissant dans le silence qu’il sculpte comme un magicien. Le sens est celui d’un Ă©cho interrogatif, un questionnement qui traverse le temps et l’Ă©chelle sonore, tout en enrichissant un certain hĂ©donisme formel: enveloppe sonore tissĂ© tel un capuchon qui vibre avec en fin de parcours des basses lugubres et une guirlande de notes aiguĂ«s  qui suspendent leur Ă©noncĂ© Ă©largissant ainsi le spectre musical Ă  son maximum.

 

 

 

Iva Ilic : sculpter les sons et le silence

 

 

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Le Debussy (Des pas sur la neige) engage la suite du paysage mais celui-lĂ  plus Ă©thĂ©rĂ© encore : aĂ©rien et diffus. Il devient enneigĂ© mais malgrĂ© son titre pas moins ancré  dans la terre. … Ă©vanescent lui aussi oĂč le jeu suspendu d’Ivan Ilic dessine des arabesques qui se perdent et s’effilochent, d’une pure poĂ©sie. C’est une interrogation lĂ  encore, dĂšs les premiĂšres notes Ă©noncĂ©es avec cette matiĂšre langoureuse et maladive voire sensuellement dĂ©pressive qui est si proche de Pelleas ou de l’attente inquiete des enfants dans La chute de la maison Usher, l’opĂ©ra inachevĂ©. On relĂšve aussi la teinte plus claire d’une contine Ă  la lĂ©gĂšretĂ© enfantine et inquiĂšte. Climats tendres et troubles… mais ici le propos n’est pas tant d’Ă©largir le spectre que de s’enfoncer dans le mystĂšre de l’instant en un gouffre vertical dont le pianiste jalonne chaque marche en un long et progressif ensevelissement.

Jouer et enchaĂźner Chopin (Nocturnes Opus 9 n°1, Opus 62 n°2) dans ce parcours oĂč la brume et les vapeurs s’Ă©paississent, est un coup de gĂ©nie : comme une source soudainement claire, Chopin ruisselle dans l’Ă©vidence, tel un Ă©coulement bienfaisant, rassĂ©rĂ©nant mĂȘme. Le compositeur y paraissant Ă  la fois en magicien portĂ© vers le rĂȘve et aussi en proie Ă  une activitĂ© souterraine presque imperceptible dont Ivan Ilic restitue les accents impĂ©tueux. La fine texture chopinienne, s’y Ă©coule en aigus scintillants qui claquent aussi comme des joyaux japonisants.

Les deux PrĂ©ludes de Scriabine (Opus 16 n°1, Opus 31 n°1) font chatoyer leur tissu sonore ciselé et poli comme un magma, une matrice sonore d’oĂč jaillissent les Ă©clairs mĂ©lodiques du Scriabine finalement le plus assagi. .. pas de tensions du mystique ni mĂȘme l’ampleur de l’idĂ©aliste  (comme l’indiquent le souffle et la dĂ©mesure de ses oeuvres symphoniques). Le jeu emportĂ© d’Ivan Ilic enivre littĂ©ralement par la concentration atteinte oĂč retentissent Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’Ă©pisode, de profonds glas, ceux du superbe Finale aux accords lisztĂ©ens.

Si le questionnement du Cage savait rĂ©pondre Ă  la torpeur endormie du Debussy, le 2 Ăšme PrĂ©lude de Scriabine enchante  autrement en flottement et frottements harmoniques incertains, Ă©noncĂ©s comme un balancement dont l’essence lizstĂ©enne sinscrit en Ă©lans ascensionnels de plus  en plus  Ă©nigmatiques : est ce le passage vers l’autre monde ? Dans ces paysages traversĂ©s, l’oreille devient conscience. En prolongeant le dernier Liszt, Scriabine, dernier romantique, rĂ©alise ce pont captivant vers le son de la modernitĂ©, celui du plein XXĂšme siĂšcle.

Cage, Debussy, Chopin, Scriabine installent peu Ă  peu un climat de doute, d’incertitude et profonde sagesse. C’est donc une marche initiale qui constitue un long prĂ©ambule qui prĂ©pare Ă  l’oeuvre ultime du programme : Palais de Mari de Morton Feldman (1986). L’Ă©largissement du spectre sonore, l’affirmation d’un temps musical recomposĂ© qui s’appuie dĂ©sormais sur la rĂ©sonance et le silence, nous plongent dans un espace-temps rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, successeur du Parsifal de Wagner. Ce sont les eaux lĂ©tales, lugubres, primitives, d’essence wagnĂ©rienne-; qui semblent prolonger la plaie langoureuse de Tristan ou la priĂšre dĂ©munie d’Amfortas, lesquels sont hantĂ©s par le poids de la question sans rĂ©ponse. Mais cet immobilisme qui avance, a pour les auditeurs recueillis et comme en Ă©tat d’hypnose, l’apparence d’un monstre invisible qui recule les frontiĂšres de l’entendement et de l’expĂ©rience musicale et acoustique. Entre le dĂ©but et la fin de la piĂšce (soit prĂšs de 20mn), le temps s’arrĂȘte, se rĂ©gĂ©nĂšre et recrĂ©e de l’inconnu et de l’Ă©trange qui ne laisse pas de plonger l’auditeur dans un bain dĂ©concertant, baignĂ© de mystĂšre. Le jeu d’Ivan Ilic y est d’une maturitĂ© Ă©bouriffante. Au diapason enchanteur de son disque rĂ©cent intitulĂ© the Transcendentalist (CLIC de classiquenews). “Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’écho libĂ©rateur. A trop chercher, le penseur ne prend-t-il pas le risque de se perdre ? Sa question ne trouve-t-elle pas sa rĂ©ponse en lui-mĂȘme, au terme de cette traversĂ©e magicienne ? » , Ă©crivait notre confrĂšre Lucas Iron, en mai 2014, dans sa critique dĂ©veloppĂ©e du CD d’Ivan Ilic, The Transcendentalist. Le propre des grands concerts se mesure au voyage intĂ©rieur qu’ils nous font parcourir. Le rĂ©cital d’Ivan Ilic Ă  Paris remplit l’espace et recompose le temps en mutlipliant les perspectives Ă  l’infini.

 

 

Compte rendu, concert, récital de piano. Paris, le 29 mai 2015. Cité Universitaire, Fondation des Etats-Unis. Ivan Ilic, piano. Cage, Debussy, Chopin, Scriabine, Feldman (Palais de Mari).

 

 

RĂ©cital d’Ivan Ilic, piano au MAMCO de GenĂšve

ilic-ivan-450-portrait-face-pianoGenĂšve, MAMCO. Ivan Ilic, piano. Mercredi 12 novembre 2014, 18h30. Ivan Ilic vient de publier un exceptionnel cd intitulĂ© the transcendantalists qui dans le choix des compositeurs abordĂ©s et la rĂ©fĂ©rence au courant esthĂ©tique demeure un manifeste pour la musique pure, allusive, Ă©nigmatique, cultivant l’imaginaire hors normes et plaçant le clavier tel un tremplin vers l’invisible
 Le pianiste renouvelle ce goĂ»t de la performance dans un travail dĂ©veloppĂ© avec les Ă©tudiants du dĂ©partement des arts visuels de la HEAD GenĂšve et du thĂ©oricien pĂ©dagogue BenoĂźt Maire dont on connaĂźt le travail particulier sur la perception et la rĂ©ception. Le concert du 12 novembre Ă  GenĂšve souligne l’entente qui est nĂ©e de leur rencontre, autour de l’Ɠuvre de Morton Feldman dont Ivan Ilic joue Palais de Mari (1986), une Ɠuvre centrale de son disque rĂ©cent The transcendantalists (Ă©lu CLIC de classiquenews). Le concert marque aussi la parution d’un livre cd dvd, prolongement du travail rĂ©alisĂ© Ă  GenĂšve entre les plasticiens vidĂ©astes et le pianiste amĂ©ricain
 « Au-delĂ  des sons : Piano mystique et irrĂ©sistible d’Ivan Ilic », lire notre critique dĂ©veloppĂ©e du cd The Transcendentalist. Ivan Ilic, piano. Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman par Lucas Iron, CLIC de classiquenews de mai 2014.

 

 

 

Extraits de la critique CLASSIQUENEWS.COM :
Morton Feldman« DerriĂšre le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’émanation d’humanismes critiques Ă  l’Ɠuvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque trĂšs personnel qui implique et rĂ©vĂšle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif
 C’est un parcours construit comme une quĂȘte continue et sans retour d’oĂč la grande tension sous jacente Ă  chaque formulation : plus rĂ©cente entre toutes les piĂšces, Music Without Metaphor (2013) du contemporain trentenaire Wollschleger sait recueillir l’hĂ©ritage interrogatif et spirituel de ses prĂ©dĂ©cesseurs en une qualitĂ© d’onirisme pudique, -entre rĂ©sonance et silence, vibrations ciselĂ©es-, qui questionne et 
 enchante lui aussi. MĂȘme accomplissement pour le dernier tableau, le plus long de tous : Palais de Mari (1986) signĂ© Feldman, oĂč le questionnement interroge la forme mĂȘme, et le silence et la rĂ©sonance ultime ; oĂč le bruit de la mĂ©canique du clavier participe d’une question qui touche l’essence et le sens de la musique comme langage de connaissance et de dĂ©passement. Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’écho libĂ©rateur. A trop chercher, le penseur ne prend-t-il pas le risque de se perdre ? Sa question ne trouve-t-elle pas sa rĂ©ponse en lui-mĂȘme, au terme de cette traversĂ©e magicienne ? » (Lucas Iron, mai 2014).

 

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Satie, Cage, Feldman

RĂ©cital du pianiste Ivan Ilic
Mercredi, 12 novembre 2014
GenĂšve, MusĂ©e d’art moderne et contemporain (Mamco)
rez-de-chaussée, 18h30, entrée libre

Programme :

Erik Satie
Nocturne no 1 (1919)
Gnossienne no 3 (1890)
Gnossienne no 5 (1889)
Sarabande no 1 (1887)

John Cage
In a Landscape (1948)
Dream (1948)

Morton Feldman
Palais de Mari (1986)

Illustration : Ivan Ilic, Morton Feldman, Ivan Ilic au piano © Ker Xavier

 

 

 

APPROFONDIR

LIRE notre entretien avec Ivan Ilic, piano. A propos de Feldman, Satie, de la vidĂ©o et de la musique…