Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Comique, le 8 avril 2015. La Guerre des Théâtre, d’après La Matrone d’Ephèse de Fuzelier, 1714. La Clique des Lunaisiens. Arnaud Marzorati, direction. Jean-Pierre Desrousseaux, mise en scène.

Depuis  quelques temps croisant aussi l’anniversaire de la création de l’opéra comique (2015 marque le tricentenaire de sa création), le CMBV Centre de musique baroque de Versailles  s’engage à restituer  les premiers ouvrages qui ont jalonné l’essor et la maturation du genre. En témoigne ce nouveau spectacle où éblouit l’esprit des Forains, “la guerre des théâtres”…

 

 

 

Résurrection de l’opéra comique à ses origines

Guerre des genres

 

watteau peinture_Harlequin_and_Columbine_fAprès les productions remarquées de La Belle mère amoureuse  (parodie d’Hippolyte et Aricie de Rameau réalisée  sous forme d’un formidable spectacle de marionnettes) et plus récemment des Funérailles de la Foire – autre superbe spectacle avec acteurs et sans marionnettes, créé à Nanterre  en mars dernier-, avril voit une nouvelle production illustrant l’histoire et la genèse du genre : la Guerre des théâtres qui s’inspire de la pièce de Fuzelier de 1714,  La matrone d’Ephèse. Le spectacle  conçu par Jean-Philippe Desrousseaux et Arnaud Marzorati reprend contrastes et oppositions d’origine : nourrissant l’intrigue principale, se distingue en particulier ce tragique larmoyant et déploratif de la Veuve (Jean-François  Novelli) qui ne cesse de se répandre, auquel répond l’insolence des italiens dont Arlequin qui forcé par Pierrot et Colombine  (Arnaud Marzorati et Sandrine Buenda : vraie  fourbe manipulatrice  sous ses airs angéliques) ont convaincu la matrone de ne pas se suicider  (et accessoirement de ne pas entraîner avec elle, la mort de ses deux serviteurs les Pierrot et Colombine pré cités).

C’est un peu propre au théâtre baroque, surtout à l’esprit de Molière, l’alliance inespérée du tragique et du comique que Strauss et son librettiste Hofmannstal sauront si subtilement recycler dans Ariadne auf Naxos (d’ailleurs, la Veuve éplorée rappelle ici la posture d’Ariane abandonnée par Thésée…).

Pour l’heure sur la scène de l’Opéra Comique, les joyeux lurons de la Clique des Lunaisiens portée par le baryton Arnaud Marzorati, s’engagent sans compter pour un spectacle qui accorde délire et poésie tout en rappelant les diverses formes que les forains durent concevoir et assumer en réponse aux multiples contraintes imposées par ses concurrents offensés dont surtout l’inévitable Comédie Française : monologue, pantomime, écriteaux à l’adresse du public… (karaoke avant l’heure),  et marionnettes dont frère en insolence d’Arlequin, le petomane Pulcinella qui pousse loin les règles de l’impertinence barbare en particulier à l’adresse des vieux héros  tragiques de la Comédie Française.

Performances d’acteurs

guerre des theatres fuzelier matrone d ephese opera comique francoise rubelin clic de classiquenewsMalgré la diversité des séquences qui se succèdent, l’unité dramatique est préservée grâce au jeu souple tout en finesse des acteurs-chanteurs. Les lazzi dArlequin fusent (époustouflante versatilité  imaginative du jeune Bruno Coulon dont on se délecte de la facilité mordante délicieusement sédicieuse,  d’autant que lui aussi dans le tableau des marionnettes trouve un placement en voix de tête idéalement strident pour incarner et actionner la figure d’une vieille chanteuse de l’Opéra qui fait les frais de l’ironie de Pulcinella. ..) ; Colombine  intrigue et caquète ; Pierrot fait son benêt (impeccable et irrésistible Arnaud Marzorati) et la Comédie Française s’invite à la foire, pleine de haine jalouse  et d’interdits exorbitants. Tous semblent bien étrangers par leur drôlerie satirique et parodique aux larmes méditerranéennes – et gitanes-,  de la matrone (Jean-François Novelli) dont le spectateur note dès son entrée, la longueur du voile de pleureuse, égale à la profondeur de son deuil, proportionnée à la volonté d’en finir.

Le spectacle joue habilement des situations, chacune ayant autant de vertus comiques que pédagogiques car il faut restituer  ce qui a fait l’essor de l’opéra comique à ses débuts : sa nature expérimentale, sa fascinante qualité à savoir rebondir malgré  les interdits de toutes sortes. La pertinence de la conception y est défendue par la spécialiste du genre Françoise Rubellin, dont la coopération est le gage de la justesse et de la qualité : son intervention au début du spectacle a rappelé les enjeux du spectacle dans son contexte.

La volubilité des chanteurs acteurs éclatent dans une frénésie collective (pilotée tambour battant mais subtilement jusqu’au charivari final) ; une facilité aussi à endosser et changer de rôles pendant la soirée : Jean-Philippe  Desrousseaux qui signe aussi la mise en scène incarne une Comédie Française Grand Siècle hurlant sa haine jalouse, son agacement colérique : diction, poses, gestuelle et intonation. … tout indique la maison mère figée  dans son jus déclamatoire et… poussiéreux : l’acteur se délecte à articuler son texte et ciseler son personnage que contrepointe toujours très subtilement la facétie irrévérencieuse d’Arlequin. Leur duo fonctionne  à merveille. Il est tout autant irrésistible en acteur marionnettiste incarnant simultanément et changeant de registre vocal de l’un à l’autre, et le malicieux et très inconvenant Pulcinella, et le pompeux acteur tragique, spécifiquement parodié.

On rit du début à la fin d’autant que les interprètes d’une finesse délectable nous servent de copieux entremets, riches en effets et saillies les plus diverses : toujours c’est la foire qu’on enterre et toujours elle se réinvente pour mieux renaître. En voici une éclatante et éloquente illustration. L’Opéra Comique a été bien inspiré de programmer ce spectacle idéal pour illustrer son tricentenaire. Courrez applaudir ce spectacle haut en couleurs : on y rit sans mesure, en famille, pour petits et grands. Pour les enfants de tout âge. Sur le plan artistique et théâtral, le spectateur enchanté y mesure pas à pas la complicité d’une troupe en maturation, l’accomplissement de l’esprit forain directement venu des tréteaux à Saint-Germain ou Saint-Laurent.

Petit grand roi Ubu au TAP de Poitiers, création

tap-poitiers-a-la-une-grand-petit-roi-creation-Tranter,-Markeas,-Dorin,-Nahon-580-380Poitiers, TAP. 12>14 novembre 2014. Création: Courte longue vie au grand petit roi. Le spectacles jeune public réunit les marionnettes de Neville Tranter et la musique d’Alexandros Markeas, sur un texte de Philippe Dorin. Portés par le succès de leur précédente production (La maison qui chante de Betsy Jolas, 2012), les piliers d’une équipe gagnante présente au TAP de Poitiers leur nouvelle production. L’univers déjanté des marionnettes expressionnistes de Tranter -à la fois lutins malicieux et clowns grimaçants-, crée une univers d’une évidente force poétique… à laquelle répond le geste instrumental de Philippe Nahon et de son ensemble Ars Nova, artistes associés au TAP. Le spectacle aux références politiques sombres produit à l’inverse un dramatisme drôlatique qui saisit immédiatement petits et grands. Depuis “Schikelgruber”, Neville Tranter favorise l’alliance des marionnettes et des chanteurs réalisant une forme théâtrale forte et truculente.

Ubu roi revisité

Le spectacle met en avant la performance des chanteurs marionnettistes. Les chanteurs manipulateurs explorent de nouvelles expressions au servie du drame. Les marionnettes de Neville Tranter (Stuffed Puppet Theater d’Amsterdam) ont été spécialement conçues dans cette optique : visuel, scénique, musicale. Le livret de Philippe Dorin, habitué de ce type d’expérience pluridisciplinaire depuis le succès de la production aux enjeux semblables (La Maison qui Chante), épingle dans une écriture affûtée et critique, la déroute et l’espoir dérisoire de notre civilisation, sacrifiant sans réserve toutes les richesses offertes de notre monde.
Une vision engagée et consciente sous sa verve pleine d’humour… Voici sur le mode shakespearien, une fable-farce nouvelle traitant de la folie et de l’envie, filles aînées du pouvoir, c’est donc à l’adresse des petits une opérette cruelle et barbare qui pourtant peut se lire comme un drame ubuesque et délirant, purement humoristique.  Chaque scène regorge de situations comiques, chargées en personnages contrastés, d’une verve irrésistible. Philippe Dorin reprend le mythe d’Ubu roi, souverain criminel et pathétique (ou de Macbeth chez Shakespeare) :  « Qui t’empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ? » dit la Mère Ubu. Qui manipule qui ? Voilà un rapport qui gagne une singulière vérité dans l’association trouble et ici magnifiquement exploitée entre la marionnette et son manipulateur marionnettiste, véritable maître chanteur (au sens propre comme figuré). Rapport de force, rapport de chantage, tension implicite continue : voilà des ressorts exaltant et stimulant pour le déploiement d’un spectacle hors normes qui visuellement, par sa truculence et son dispositif singulier, captive immédiatement les enfants… comme leurs parents. Agile, facétieux, mordant  et drôle aussi, le nouveau spectacle présenté en création au TAP de Poitiers devrait marquer les esprits des petits comme des grands.

Synopsis
tranter-neville-puppets-marionnettesUne suite de courtes scènes de marionnettes racontent la vie d’un roi maître chanteur cultivant la mauvaise foi pour assujettir son peuple et son entourage. Lui, c’est la tête. Son manipulateur, le bras. Tout le monde doit chanter, que ça vous chante ou pas ! Un petit orchestre et un chÅ“ur de filles viennent ponctuer la vie de ce royaume sans fausse note.  Mais, petit à petit, quelques couacs vont se glisser ici ou là et mettre un bémol aux « si » autoritaires du maître chanteur. Une modeste professeure de philosophie réveillera la conscience de son propre manipulateur qui appartient à cette majorité silencieuse vivant dans l’ombre. Tous les deux tiennent bientôt tête à ce guignol de roi main dans la main, et s’en reviendront bras dessus, bras dessous…

 

 

 

Markeas / Dorin / Tranter / Nahon :

 

Courte longue vie au grand petit roi

Création le 12 novembre 2014
au TAP Théâtre Auditorium de Poitiers
Opéra à destination d’un public familial et jeune public (à partir de 9 ans)

Pour quatre chanteurs marionnettistes
et trois instrumentistes
Musique :  Alexandros Markeas
Livret : Philippe Dorin
Mise en scène et création des marionnettes:
Neville Tranter
(Stuffed Puppet Theater Amsterdam)
Direction musicale, Philippe Nahon
Direction artistique, Xavier Legasa
Chef de chant, Sylvie Leroy

Francesca Congiu, Soprano
Aurore Ugolin, Mezzo-Soprano
Paul-Alexandre Dubois, Baryténor
Xavier Legasa, Baryton

Solistes d’Ars Nova ensemble instrumental
Éric Lamberger, Clarinette
Isabelle Veyrier, Violoncelle
Isabelle Cornélis et Elisa Humanes (en alternance), Percussions

CRÉATION à Poitiers – puis TOURNEE en France en 2014 et 2015, jusqu’au 7 mai 2015

12>14 novembre 2014
6 représentations du 12 au 14 novembre, dans le cadre des programmations du TAP Théâtre Auditorium de Poitiers et des Petits devant les Grands derrière  au TAP Théâtre Auditorium de Poitiers

18 et 19 novembre 2014
3 représentations à Saint-Nazaire (Partenariat Athénor et Théâtre de Saint-Nazaire)

du 27 au 29 novembre 2014
5 représentations à l’Espace Paul Eluard de Stains

du 7 au 9 décembre 2014
5 représentations au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine

du 16 au 19 décembre 2014
5 représentations au Festival Théâtre à tout âge à Quimper et Morlaix

du 18 au 21 mars 2015
6 représentations au Théâtre de St-Quentin-en-Yvelines

les 25 et 26 mars 2015
4 représentations à l’Opéra de Reims dans le cadre du festival Mélimôme

30 et 31 mars 2015
4 représentations au Théâtre Gérard Philippe de Frouard

7 mai 2015
1 représentation au Centre culturel de La Norville