Trio Wanderer Ă  Caluire (69)

Caluire (69), week end Trio Wanderer, les 18 et 19 janvier 2014. Deux concerts et des rencontres avec le public, c’est presque une rĂ©sidence pour le Trio Wanderer. Et Marie-Christine Barrault est partenaire vocale pour illustrer le parcours lisztien entre Suisse et littĂ©rature, aprĂšs que les chambristes français aient voyagĂ© du cĂŽtĂ© de chez Schubert, Brahms et FaurĂ©. Ce « parlĂ©-chanté » romantique  constitue la premiĂšre d’une formule qui s’expĂ©rimente Ă  Caluire.

 

 

Les Wanderer pour un week end romantique Ă  Caluire

 

Le Radiant, Caluire (69)
Week-end des 18-19 janvier 2014 : concerts et rencontres Schubert, Brahms, Liszt, Fauré

Wanderer et voyageurs
wanderer_trio_caluire_lyon_69_Marie_christine_barrault« Wanderer, Winterreise » , ces mots en « romantique-allemand » (comme on le dirait d’un dialecte trĂšs particulier des langues germaniques) roulent dans notre mĂ©moire de Français tout de mĂȘme un peu jaloux des profondeurs et de l’imaginaire qu’atteignirent outre-Rhin  musiciens, Ă©crivains et peintres entre fin XVIIIe et milieu XIXe. A cĂŽtĂ©, nos  « voyage et voyageurs » semblent presque privĂ©s de magie, et un rien pauvres, mĂȘme si nous pouvons placer en arriĂšre-plan les somptuositĂ©s d ’un Chateaubriand et plus tard  de Delacroix et  Baudelaire
 Question d’optique et d’harmoniques ? Il est vrai que la rĂ©miniscence d’un Schubert ou d’un Friedrich – ils « voyagĂšrent » bien peu, sinon dans leur esprit et leur cƓur- viendrait aussitĂŽt nous suggĂ©rer que le nombre rĂ©ellement parcouru de lieues ou de kilomĂštres ne fait pas grand-chose Ă  l’affaire.

Une fin de semaine-événement
Alors quand un des groupes de musique de chambre les plus  internationalement cĂ©lĂšbres se place sous le signe du voyage, et s’il est français, il ne s’appellera pas « Trio Voyageur », mais « Trio Wanderer », sans doute en hommage au compositeur qui aura laissĂ© par la voix (voie ?)  du lied et mĂȘme du piano l’exploration la plus obsessive  et affective  de ce voyage qui n’aura pas Ă©tĂ© seulement celui des hardis explorateurs de la terre et des mers.

La saison prĂ©cĂ©dente, les trois  Wanderer avaient Ă©tĂ© invitĂ©s  par le Radiant de Caluire(pĂ©riphĂ©rie nord de Lyon), qui consacre dans sa salle rĂ©novĂ©e  une toute petite part  de sa programmation multi-culturelle (thĂ©Ăątre, et ce qu’on nommait naguĂšre « la variĂ©té ») Ă  la musique « classique ». Voici dĂ©but janvier notre Trio, cette fois conviĂ© non seulement Ă  un concert, mais Ă  une prĂ©sence de deux jours. Ce « week-end Ă©vĂ©nement » s’apparente Ă  une trĂšs brĂšve rĂ©sidence, oĂč une master-class (zut, disons classe de maĂźtre(s) puisqu’on peut traduire en « ancien français »), une confĂ©rence et  un brunch musical (pardon : un mi-dĂ©jeuner) accompagnent les deux concerts  du samedi soir et du dimanche aprĂšs-midi.

Johannes le Nordique
Les Wanderer – un pianiste plutĂŽt extraverti et « Florestan », Vincent Coq, un violoniste, Jean-Marc Phillips-VarjabĂ©dian, et un violoncelliste, RaphaĂ«l Pidoux, plutĂŽt
à l’inverse, apparemment « Eusebius », pour reprendre les termes du double schumannien – sont particuliĂšrement « chez eux » avec Brahms. Pour le Quatuor op.25, ils sont rejoints par l’altiste Christophe GauguĂ© (ils ont enregistrĂ© l’Ɠuvre avec lui). Brahms y est en « sa maturitĂ© de jeunesse » (risquons l’oxymore pour l’ardent ex-adolescent qui enthousiasma Schumann et s’enflamma pour Clara, avant que la mort tragique de Robert contraigne Johannes Ă  renoncer Ă  ses projets amoureux), et l’Ɠuvre rĂ©sonne de l’alternance entre romantisme d’inspiration et dĂ©jĂ -classicisme structurel. Et les deux versants du romantisme s’y expriment, tumulte qui sous-tend l’allegro initial, abandon au rĂȘve nocturne qui envahit l’intermezzo et l’andante. Le Quatuor, terminĂ© en 1861 – chez des amis Ă  la campagne, situation qui a toujours plu Ă  Brahms-le-Nordique – culmine dans les emportements du trĂšs long presto, « alla zingarese », oĂč l’ñme tzigane se confie tour Ă  tour dans la mĂ©lancolie et dans une exaltation aux allures de sauvagerie. Voici Brahms enfin libĂ©rĂ© en sa modernitĂ© implicite, lui qui (dit-on) s’endormit en Ă©coutant la si progressiste Sonate de Liszt et en tout cas devint (volens nolens ?) le hĂ©raut d’une musique plus sage contre les audaces de Wagner et Liszt.

Les cloches de Montgauzy et le vent d’ouest
Schubert est  saluĂ© au passage, depuis les rives entre crĂ©puscule et aube, puisque ce bref adagio isolĂ© –peut-ĂȘtre servit-il d’insertion « lente » pour le futur grand Trio en si bĂ©mol de 1827 – se nomme aussi Notturno. Mais lĂ  c’est l’éditeur Diabelli qui voulait faire un coup de comm-pub
 Le climat est plutĂŽt agitĂ© en son centre, mais doucement lyrique au dĂ©but et Ă  la fin qui chantent la mĂȘme mĂ©lode tendre. Puis nos Voyageurs parcourent dans le 2e Quatuor op.45 une ample contrĂ©e oĂč Gabriel FaurĂ©, l’AriĂ©geois devenu depuis longtemps Parisien , se remĂ©more  fort proustiennement  son enfance dans un sublime andante oĂč lui-mĂȘme joue le Narrateur de son  Temps Perdu (Ă  42 ans, en 1887), « relevant les distances » comme en un  Combray  des PyrĂ©nĂ©es Orientales : « Je me souviens avoir traduit lĂ , presque involontairement, le souvenir bien lointain d’une sonnerie de cloches qui, le soir Ă  Montgauzy, nous arrivait d’un village nommé  Cadirac lorsque le vent soufflait de l’ouest. Un fait extĂ©rieur nous engourdit dans un genre de pensĂ©es si imprĂ©cises qu’en rĂ©alitĂ© elles ne sont pas des pensĂ©es et cependant quelque chose oĂč on se complaĂźt  » Les autres mouvements sont tout d’élan, parfois Ă  la limite de la violence des passions, architecture, rythmique et harmonie heureuses de se rencontrer pour un chef-d’Ɠuvre qui marque l’irrĂ©versible entrĂ©e du compositeur dans une maturitĂ© qui ne cĂ©dera plus aux charmes mondains et ira inscrira son automne  – via la musique de chambre, surtout –dans d’ultimes partitions austĂšres et bouleversantes.

Le premier ? Non, le seul !
Bien, Voyageurs ou
mais comment le dit-on en hongrois ? Car le 2e concert, « lettres d’un voyageur », est consacrĂ© Ă  Franz Liszt. Ici le Trio – qui se rĂ©duit, dans quatre  des cinq  partitions, aussi Ă  Duo – est en dialogue avec la voix non strictement chantĂ©e, mais si musicienne, d’une rĂ©citante de textes. On chercherait en effet dans l’Ɠuvre du compositeur franco-hongrois une musique de chambre Ă  la hauteur de celle de ses frĂšres romantiques, Schubert, Schumann ou Brahms. On dira qu’il n’est pas besoin pour assumer le romantisme d’autre instrument qu’un piano : ainsi Chopin… (mais Liszt par la mĂ©lodie, l’orchestral et le choral a aussi  agrandi ses horizons Ă  la dimension de ses rĂȘves !). Liszt fut « le »pianiste du XIXe – « le premier ? non  le seul », disait une dame qui s’y connaissait en admiration), et pour la rĂ©vĂ©lation de son gĂ©nie autant que par nĂ©cessitĂ© de la rencontre et du destin, un Voyageur immense.

Libre enfin de mille liens
En tĂ©moigne un texte de 1837 que la rĂ©citante aura peut-ĂȘtre inscrit Ă  son programme :  «  Encore un jour, et je pars. Libre enfin de mille liens, plus chimĂ©riques que rĂ©els, dont l’homme laisse si puĂ©rilement enchaĂźner sa volontĂ©, je pars pour des pays inconnus qu’habitent depuis longtemps mon dĂ©sir et mon espĂ©rance. Comme l’oiseau qui vient de briser les barreaux de son Ă©troite prison, la fantaisie secoue ses ailes alourdies, et la voilĂ  prenant son vol Ă  travers l’espace. Heureux, cent fois heureux le voyageur ! Heureux qui sait briser avec les choses avant d’ĂȘtre brisĂ© par elles ! L’artiste (ne doit) se bĂątir nulle part de demeure solide. N’est-il pas toujours Ă©tranger parmi les hommes ? ».

Une actrice française trÚs mélomane
barrault_marie_christine_portraitL’auteur de cette superbe dĂ©claration d’indĂ©pendance, que Liszt ne renia jamais dans ses actes et son Ɠuvre, il appartient donc Ă  Marie-Christine Barrault d’en ĂȘtre la traductrice. La comĂ©dienne, au thĂ©Ăątre ou au cinĂ©ma, a su se conserver au Texte regardĂ© comme un principe avec lequel on ne transige pas. Les cinĂ©philes n’ont pas oubliĂ© « la jeune fille, catholique et blonde » qu’elle incarnait en face de la si laĂŻque (et diablement
 sĂ©duisante !) Françoise Fabian, dans « Ma nuit chez Maud », l’une  des  Ă©critures les plus admirables, aux dialogues et Ă  l’image,  du cinĂ©ma français (Eric Rohmer, bien sĂ»r). « Reconnue aujourd’hui comme une des plus mĂ©lomanes des actrices françaises, elle prĂ©side depuis 2007 aux FĂȘtes de Nohant, autour du souvenir en Berry de Chopin et George Sand ».

Tzigane et franciscain
Elle sera voix parlĂ©e dans une piĂšce rare de Liszt, un  mĂ©lodrame (un cadre commencĂ© fin XVIIIe et que le XIXe romantique a sublimĂ©, en particulier chez Schumann, dont « L’enfant de la lande » est frĂšre hallucinĂ© de l’Erlkönig schubertien) : la LĂ©nore de Burger est sous le signe  d’une Ă©criture harmonique  hardie et d’une pensĂ©e musicale fragmentaire ». Les Wanderer-Voyageurs « transposeront » (on sait que ce fut une activitĂ© compositrice trĂšs importante de Liszt pour « diffuser » ceux qu’il admirait, et parfois lui-mĂȘme) Les Trois Tziganes (Franz se dĂ©finissait comme une alliance de Franciscain et de Tzigane), La Cellule de Nonnenwerth (un couvent
franciscain auquel Liszt rendit visite en 1840) et La Lugubre Gondole, une des piĂšces de la derniĂšre maniĂšre , oĂč le vieux compositeur retirĂ© en religion mystique « invente » la future musique atonale du  dĂ©but XXe. Et Ă  cĂŽtĂ© d’extraits passionnants de Lord Byron (son Voyage de Childe Harold  fit frĂ©mir l’Europe) et du jeune Franz – les Lettres d’un bachelier Ăšs-musique ; la correspondance avec Marie  d’Agoult, l’aristocrate des amours passionnĂ©es avec laquelle il brava la biensĂ©ance louis-philipparde des annĂ©es Trente, l’écrivaine qui fut aussi la mĂšre de Cosima, future Madame von Bulow puis Wagner – , on Ă©coutera La VallĂ©e d’Obermann.

Les rĂȘveries du mĂ©lancolique Obermann
Cette piĂšce figure dans les AnnĂ©es de PĂšlerinage, chapitre Suisse, oĂč Liszt « conta » ses fugues avec Marie
 Et fut admirable traducteur musicien d’un trop nĂ©gligĂ© (de nos jours) prĂ©-romantique français, Etienne Pivert de Senancour qui inventa un Werther de ce cĂŽtĂ© du Rhin et du RhĂŽne, merveilleux mĂ©lancolique dont les RĂȘveries ont fascinĂ© les contemporains cultivĂ©s : « nous ne sommes malheureux que parce que nous ne sommes pas infinis », Ă©crit dans son rĂ©cit-Journal Intime  Obermann, qui  promĂšne sous les montagnes helvĂ©tiques son mal de vivre, et l’écriture si musicale d’un esthĂšte repliĂ© sur sa solitude enchantĂ©e : « MĂȘme ici, je n’aime que le soir. L’aurore me plaĂźt un moment, je crois que je sentirais sa beauté , mais le jour qui va la suivre doit ĂȘtre si long ! Accident Ă©phĂ©mĂšre et inutile, je n’existais pas je n’existerai pas ; et si je considĂšre que ma vie est ridicule Ă  mes propres yeux, je me perds dans des tĂ©nĂšbres impĂ©nĂ©trables
 LivrĂ©s Ă  tout ce qui s’agite autour de nous, nous sommes affectĂ©s par l’oiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le nuage qui s’avance, nous sommes ce que nous font le calme, l’ombre, le bruit d’un insecte, l’odeur Ă©manĂ©e d’une herbe


Caluire (69, périphérie nord de Lyon). Week-end au Radiant de Caluire. Trio Wanderer, Christophe Gaugué, Marie-Christine Barrault.  Samedi 18 janvier 2014. Master-Class du Trio Wanderer, 14h30. Conférence, 18h30.  Concert, 20h30. Brahms (1833-1897) , Schubert (1797-1828), Fauré 1845-1924). Dimanche 19 janvier : Brunch, 10h30. 15h, concert avec M.C.Barrault : Liszt (1811-1886), textes et musique.
Information et réservation : T. 04 72 10 22 19 ; www.radiant-bellevue.fr