DVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)

150 ans de la mort de BERLIOZDVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)  -  Après avoir affiner, étrenner, poli son approche de l’opéra de Berlioz, à Linz et à Bonn, le chef François-Xavier Roth présente sa lecture de La Damnation de Faust à Versailles, sur la scène de l’Opéra royal, mais dans des décors fixes empruntés au fonds local.

Voilà une version allégée, éclaircie, volontiers détaillée (et d’aucun diront trop lente), mais dont l’apport principal est – instruments historiques obligent- la clarté.

faust-berlioz-vidal-antonacci-courjal-dvd-cvs-roth-critique-opera-annonce-annonce-classiquenews-ROTHAu format particulier des instruments d’époque (Les Siècles), répondent trois voix qui se révèlent convaincantes tant en intelligibilité qu’en caractérisation : Mathias Vidal en Faust, Anna Caterina Antonacci (Marguerite), Nicolas Courjal (Méphistofélès)… Complète le tableau, le Chœur Marguerite Louise (direction: Gaétan Jarry) pour incarner les paysans dès la première scène, puis la verve des étudiants et celle des soldats, avant la fureur endiablée des suivants de Méphisto dans le tableau final, celui de la chevauchée, avant l’apothéose de Marguerite entourée d’anges thuriféraires et célestes… Roth prend le temps de l’introspection, fouillant la rêverie solitaire de Faust au début, l’intelligence sournoise et manipulatrice de Méphisto; le maestro rappelle surtout combien il s’agit d’une légende dramatique, selon les mots de Berlioz : peinture atmosphérique et orchestrale plutôt que narration descriptive. Le fantastique et les éclairs surnaturels s’exprimant surtout par le raffinement de l’orchestration… laquelle scintille littéralement dans le geste pointilliste du chef français (éclatant ballet des Sylphes). En 1846, soit 16 années après la Symphonie Fantastique, l’écriture de Berlioz n’a jamais aussi directe, flamboyante et intérieure.

Le point fort de cette lecture sans mise en scène, demeure l’articulation du français : un point crucial sur nos scènes actuelles, tant la majorité des productions demeurent incompréhensibles sans le soutien des surtitres.
Bravo donc à l’excellent Brander de Thibault de Damas (chanson du Rat, aussi rythmique et frénétique que précisément articulée : un modèle absolu en la matière). On le pensait trop léger et percussif voire serré pour un rôle d’ordinaire dévolu aux ténors puissants héroïco-dramatiques : que nenni… Mathias Vidal relève le défi du personnage central : Faust. Certes la carrure manque d’assurance et d’ampleur parfois (nature immense, un rien étroite), mais quel chant incarné, nuancé, déclamé ! Le chanteur est un acteur qui a concentré et densifié son rôle grâce à la maîtrise de phrasés somptueux qui inscrit ce profil dans le verbe et la pureté du texte. La compréhension de chaque situation en gagne profondeur et sincérité. La ciselure d’un français intelligible fait merveille. On se souvient de son Atys (de Piccinni) dans une restitution en version de chambre : l’âme percutante et tragique du chanteur s’était de la même façon déployée avec une grâce ardente, irrésistible.

 

 

 

Berlioz à l’Opéra royal de Versailles
FAUST exceptionnel :  textuel et orchestral

 

 

 

Sans avoir l’âge du personnage, ni sa candeur angélique, Anna Caterina Antonacci, aux aigus parfois tirés et tendus, « ose » une lecture essentiellement ardente et passionnée.…elle aussi diseuse, au verbe prophétique, d’une indiscutable excellence linguistique (Ballade du roi de Thulé). Capable de chanter la cantate Cléopâtre avec une grandeur tragique souveraine, la diva affirme sa vraie nature qui embrase par sa vibration rayonnante, la loyauté du Faust lumineux de Vidal (D’amour l’ardente flamme).
Aussi impliqué et nuancé que ses partenaires, Nicolas Courjal réussit un Méphisto impeccable d’élégance et de diabolisme, proférant un verbe lyrique là encore nuancé, idéal. C’est sûr, le français est ici vainqueur, et son articulation, d’une intelligence expressive, triomphe dans chaque mesure. La maîtrise est totale, sachant s’accorder au scintillement instrumental de l’orchestre, dans la fausse volupté enivrée (Voici des roses), comme dans le cri sardonique final de la victoire (Je suis vainqueur ! lancé à la face d’un Faust éreinté qui s’est sacrifié car il a signé le pacte infernal).
Comme plus tard dans Thaïs de Massenet, Berlioz échafaude son final en un chiasme dramatique contraire et opposé : à mesure que Faust plonge dans les enfers (comme le moine Athanaël saisi par les affres du désir), Marguerite gagne le ciel et son salut en une élévation miraculeuse (comme Thaïs qui meurt dans la pureté). Voilà qui est admirablement restitué par le chef et son orchestre authentiquement berliozien. Il est donc légitime de fixer par le dvd ce spectacle hors normes qui dépoussière orchestralement et vocalement une partition où a régné trop longtemps les brumes du romantisme wagnérien.

François-Xavier Roth (© Pascal le Mée Château de Versailles Spectacles)

 

 

 

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BERLIOZ : La Damnation de Faust, 1846

Faust : Mathias Vidal
Marguerite : Anna Caterina Antonacci
Méphistophélès : Nicolas Courjal
Brander : Thibault de Damas d’Anlezy

Chœur Marguerite Louise / Chef : Gaétan Jarry
Les Siècles
François-Xavier Roth, direction
Enregistré à Versailles, Opéra Royal, en novembre 2018

1 dvd Château de Versailles Spectacles

 

 
 

 

CD, coffret ̩v̩nement. BERLIOZ : La Damnation de Faust : Spyres, Courjal, NELSON (2 cd + 1 dvd ERATO Рavril 2019)

BERLIOZ-DAMNATION-FAUST-NELSON-DIDONATO-SPYRES-COURJAL-critique-opera-classiquenews-annonce-critique-dossierCD, coffret événement. BERLIOZ : La Damnation de Faust : Spyres, Courjal, NELSON (3 cd + 1 dvd ERATO – avril 2019). Enregistrée sur le vif à Strasbourg en avril 2019, la production réunie sous la baguette élégante, exaltée sans pesanteur de l’américain John Nelson, réussit un tour de force et certainement le meilleur accomplissement discographique et artistique pour l’année BERLIOZ 2019. Du tact, de la pudeur aussi (subtilité caressante de l’air de Faust : « Merci doux crépuscule » qui ouvre la 3è partie), l’approche est dramatique et d’une finesse superlative. Elle sait aussi caractériser avec mordant comme le profil des étudiants et des buveurs à la taverne de Leipzig, vraie scène de genre, populaire à la Brueghel, entre ripailles et grivoiseries sous un lyrisme libre. Il est vrai que la distribution atteint la perfection, en particulier parmi les hommes : sublime Faust de Michael Spyres, articulé, nuancé (aristocratique et poétique dans la lignée de Nicolas Gedda en son temps, et qui donc renouvelle le miracle de son Enée dans Les Troyens précédents) auquel répond en dialogues hallucinés, contrastés, fantastiques, le Méphisto mordant et subtil de l’excellent Nicolas Courjal (dont on comprend toutes les phrases, chaque mot) ; leur naturel ferait presque passer l’ardeur de la non moins sublime Joyce DiDonato, un rien affecté : il est vrai que son français sonne affecté (et pas toujours exact). Manque de préparation certainement ; dommage lorsque l’on sait le perfectionnisme de la diva américaine, soucieuse du texte et de chaque intonation.

 

 

 

et de deux !, après Les Troyens en 2017,
John Nelson réussit son Faust
pour l’année BERLIOZ 2019

 

 

 

Son air du roi de Thulé, musicalement rayonne, mais souffre d’un français pas toujours intelligible. Mais la soie troublée, ardente que la cantatrice creuse et cisèle pour le personnage, fait de sa Marguerite, un tempérament romantique passionné, possédé, qui vibre et s’embrase littéralement. Quel chant ! Voilà qui nous rappelle une autre incarnation fabuleuse et légendaire celle de Cecilia Bartoli dans la mélodie de la Mort d’Ophélie…
Le chÅ“ur portugais (Gulbenkian) reste impeccable : précis, articulé lui aussi. L’Orchestre strasbourgeois resplendit lui aussi, comme il l’avait fait dans le coffret précédent Les Troyens (il y a 2 ans, 2017). Il n’est en rien ce collectif de province et rien que régional ici et là présenté (!) : Frémissements, éclairs, hululements… les instrumentistes, sous une direction précise et qui respire, prend de la distance, confirme dans l’écriture berliozienne, cette conscience élargie qui pense la scène comme un théâtre universel, souvent à l’échelle du cosmos (avant Mahler). Version superlative nous l’avons dit et qui rend hommage à Berlioz pour son année 2019.
CLIC_macaron_2014Les plus puristes regretteront ce français américanisé aux faiblesses linguistiques si pardonnables quand on met dans la balance la justesse de l’intonation et du style des deux protagonistes (Spyres / DiDonato). L’attention au texte, le souci de précision dans l’émission et l’articulation restent louables. La conception chambriste prime avant toute chose, restituant la jubilation linguistique du trio Faust / Marguerite / Méphisto qui conclut la 3è partie… Ailleurs expédiée et vociférée sans précision. A écouter de toute urgence et à voir aussi puisque le coffret comprend aussi en 3è galette, le dvd de la performance d’avril 2019 à Strasbourg. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’hiver 2019.

 

 

  

 

 

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CD, coffret ̩v̩nement. BERLIOZ : La Damnation de Faust (3 cd + 1 dvd ERATO Рavril 2019).

Légende dramatique en quatre parties,
livret du compositeur d’après Goethe
Créée à l’Opéra-Comique le 6 décembre 1846

Joyce DiDonato : Marguerite
Michael Spyres : Faust
Nicolas Courjal : Méphistophélès
Alexandre Duhamel : Brander

Chœur de la Fondation Gulbenkian
Les petits chanteurs de Strasbourg

Orchestre philharmonique de Strasbourg
John Nelson, direction

 

 

 

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Enregistré à Strasbourg en novembre 2018
2 cd + 1 dvd – ref ERATO 9482753, 2h

LIRE aussi notre critique complète des TROYENS de BERLIOZ par John Nelson, Michael Spyres, Joyce DiDonato, Stéphane Degout (2017)… :

 

 

 

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berlioz-les-troyens-didonato-spyres-nelson-3-cd-ERATO-annonce-cd-premieres-impressions-par-classiquenewsCD, compte rendu, critique. BERLIOZ : Les Troyens. John Nelson (4 cd + 1 dvd / ERATO – enregistré en avril 2017 à Strasbourg). Saluons d’emblée le courage de cette intégrale lyrique, en plein marasme de l’industrie discographique, laquelle ne cesse de perdre des acheteurs… Ce type de réalisation pourrait bien relancer l’attractivité de l’offre, car le résultat de ces Troyens répond aux attentes, l’ambition du projet, les effectifs requis pour la production n’affaiblissant en rien la pertinence du geste collectif, de surcroit piloté par la clarté et le souci dramatique du chef architecte, John Nelson. Le plateau réunit au moment de l’enregistrement live à Strasbourg convoque les meilleurs chanteurs de l’heure Spyres DiDonato, Crebassa, Degout, Dubois… Petite réserve cependant pour Marie-Nicole Lemieux qui s’implique certes, mais ne contrôle plus la précision de son émission (en Cassandre), diluant un français qui demeure, hélas, incompréhensible. Même DiDonato d’une justesse émotionnelle exemplaire, peine elle aussi : ainsi en est-il de notre perfection linguistique. Le Français de Berlioz vaut bien celui de Lully et de Rameau : il exige une articulation lumineuse.

 

 

 
 

 

 

Compte rendu, opéra. Pourrières, le 26 juillet 2016 : Faust et Marguerite, Barbier, Terrasse, Offenbach…

Compte rendu, opéra. Pourrières, le 26 juillet 2016 : Faust et Marguerite, Barbier, Terrasse, Offenbach… DIABLERIES A POURRIERES. En changeant ou variant les lieux, mais en gardant la même équipe, du petit cloître du couvent des Minimes à la Place du Château de Pourrières ou au Château de Roquefeuille, l’Opéra au Village n’a ni perdu son âme ni sa qualité. Âme de personnes de qualité qui ont su animer musicalement un village, fédérer des dizaines de bénévoles depuis plus de dix ans pour faire un rendez-vous obligé de cet endroit, désormais disséminé en trois lieux, la chapelle douillette pour les concerts d’automne et d’hiver et, pour les spectacles d’été, la Place, admirable mirador du Château, dominant à perte de vue une plaine viticole avec quelques mas arrimés à un cyprès comme des barques dans la houle des sillons, entre le Montagne Sainte Victoire à l’ouest, la chaîne de l’Étoile au sud et, à l’est, les monts Auréliens qui, sans l’écraser, arrêtent le regard et le chemin de la troisième scène, le beau domaine du Château de Roquefeuille.

 

 

 

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Lieux patrimoniaux et patrimoine
Des lieux patrimoniaux pour des spectacles modestes en moyens mais généreux en réussite et ardents au travail assidu d’exhumer et rendre vie à des Å“uvres d’un patrimoine ni pompeux, ni pompier et surtout pas pompant, mais « peuple » : des opérettes, coquette et tout aussi modeste appellation de ces courtes saynètes musicales qui ont fait rire nos arrière grands-parents et nous font, aujourd’hui, sourire par des livrets certes surannés, mais qui, mine de rien, sont imbus de culture, baignent dans une érudition musicale alors populaire. En effet, fonder des effets spectaculaires et musicaux sur le pastiche, la caricature à force de citations scéniques ou lyriques d’un original, ici le Faust de Gounod, suppose au moins un fonds culturel commun entre le bourgeois pouvant se permettre le luxe de l’opéra et le peuple se contentant au mieux du « paradis », le poulailler, ou de la vulgarisation populaire des parodies des vaudevilles où, finalement, toutes les classes pouvaient se retrouver à moindres frais. Une époque, entre Second Empire, malgré tout déjà attentif au peuple, et une Troisième République dont la grandeur fut de veiller à l’éducation populaire, qui nous adresse un miroir et ses reflets où s’abîme aujourd’hui la réflexion sur la perte du patrimoine national d’une culture, pour modeste qu’elle paraisse, identité d’un peuple.
Il me semble donc, sans emphase, nécessaire de souligner encore que, grâce à la modeste gentillesse de tous ces bénévoles et le travail acharné de l’équipe artistique, ce qui se passe à Pourrières l’air de rien, sans prétention, est une restauration d’un humble pan de culture perdue.
Avec douze ans de recul, on peut juger, comparés aux moyens en rien grandioses, les grand résultats, le bilan impressionnant de ce festival : quatorze Å“uvres lyriques, quarante-cinq spectacles, soixante solistes (des jeunes) engagés pour deux-cent-cinquante-huit chanteurs auditionnés soigneusement, plus trente-six choristes, trente-sept musiciens, trente cinq concerts. L’action pédagogique a pu accueillir quatre-cent-quatre-vingt scolaires. Sans oublier mille repas servis aux spectateurs désireux de partager ce sympathique moment avant le spectacle, c’est-à-dire près d’un sur dix. Car ce festival, on me pardonnera la redite, allie joyeusement la gastronomie, l’art de la bouche, et l’art de chanter : il mérite le nom d’opéra bouffe, à tous les sens plaisants des termes, lyrique et culinaire, qu’on arrose des généreux vins du cru généreusement offerts par des vignerons locaux. D’autant que la solide équipe artistique qui le préside, Bernard Grimonet pour la scène, Luc Coadou pour la direction musicale, tout aussi bénévoles, ont donné à ce festival l’identité de brèves saynètes comiques, bouffesdonc. Avec la complicité d’Isabelle Terjan qui dirige du piano le petit effectif musical, clarinette, violoncelle, accordéon, ils en assurent également les arrangements musicaux dont les partitions sont absentes.

DIABLERIES AU PROGRAMME
Cette année, l’Opéra au Village se donnait, s’adonnait joyeusement au diable, avec deux opérettes inspirées du célèbre opéra de Charles Gounod, lui-même inspiré du fameux Faust de Goethe, dont le facteur commun, un lever de rideau, un Prologue, était un extrait de Faust et Marguerite (1868) de Frédéric Barbier (1829-1889),prolifique compositeur d’opérettes bouffes en un acte,sur un texte cocasse de Bernard Grimonet, d’après le livret deBumaine et Blondelet. Deux chanteurs devant incarner Faust et Marguerite dans l’opéra de Gounod, à force de tergiverser, de cabotiner, ratent non seulement la répétition mais leur entrée en scène, et camouflet à leur vanité de cabots, sans grand dommage apparemment pour le spectacle puisqu’on apprend que le metteur en scène moderne (clin d’Å“il de Grimonet), plus que minimaliste, a pu se passer des héros à la grande satisfaction du public. On goûte « J’ai cassé ma bretelle… » qui évoque irrésistiblement «Votre habit a craqué dans le dos… » de l’antérieure Vie parisienne d’Offenbach (1866) et l’air du maquillage et ses coquettes et cocottantes notes joyeuses des joyaux faustiens. La soprano Claire Baudouin et le ténor Olivier Hernandez, belles et claires voix, bons acteurs, s’échauffent ici agréablement pour les deux pièces qui suivent, leurs diverses incarnations de Marguerite et Faust et ils ne rateront pas leur entrée, ces deux fois !

Faust en ménage
Opérette bouffe posthume (1924)de Claude Terrasse (1867-1923), connu pour sa musique de scène d’Ubu Roi d’Alfred Jarry (1896), considéré comme un hériter d’Offenbach. C’est une claire et hilarante suite à Faust de Gounod. Sinon vingt ans, c’est quinze ans après que l’on retrouve nos héros, mais bien fatigués sauf la fringante Marguerite, la beauté du diable, fatiguée justement de la fatigue de son Faust d’époux que la complaisance du méphitique Méphisto a sauvé de l’enfer, se condamnant lui-même à l’ire de Satan sauf à se racheter par l’âme de Marguerite poussée à l’adultère dans les bras d’un Siebel désormais homme et soldat.
En couple amoureux usé inégalement par le ménage et le temps, nous retrouvons les excellents Claire Baudouin et Olivier Hernandez auxquels se joignent le puissant baryton Thibault Desplantes en Méphisto décrépitet le contre-ténor Raphaël Pongy, dont la voix est judicieusement et plaisamment choisie ici sans doute pour incarner, par sa force, l’homme, et par son ambiguïté sexuelle, le travesti du Siebel original. Une accorte et acariâtre comédienne, Béatrice Giovannetti, campe avec drôlerie une Dame Marthe servante du couple, à l’accent allemand à couper au couteau, bien capable d’attraper le pauvre diable par la queue.
Plus que le texte, le comique de qualité vient des citations musicales, exactes ou détournées, variées, suggérées, de l’opéra de Gounod, la ballade du roi de Thulé, air des fleurs, le duo, «  le Veau d’or… », « Anges purs… » etc, pétillantes de verve et d’intelligence musicale dans leur enchaînement. L’air de Marguerite est des plus jolis et celui « Le sucre est hors de prix », digne du loufoque Offenbach. Les beaux costumes d’époque (Mireille, Anne-Marie, Michelle, Nouch) contrastent avec la cape et bonnet pointus fatalement rouges de Méphisto, hébété, titubant malgré sa canne, réduit ici, dépossédé de ses pouvoirs, au rôle de « Diable honoraire d’opérette », ratant par excès de plus ou de moins un rajeunissement de la dernière chance de Faust, retombé en enfance ou dans un gâtisme précoce, inutile aux vÅ“ux charnels d’une rouée Marguerite qui ne file plus doux le sien, finalement comblée par le fuseau du frais et fringant Siebel.

Les trois baisers du diable
Sur un texte de ses habituels comparses Henri Meilhac et Ludovic Halévy, les duettistes librettistes futurs auteurs du livret de Carmen , Offenbach, en 1858, met en musique Les trois baisers du diable, une Å“uvre un peu inhabituelle dans sa prodigieuse production. Au lieu de la bouffonnerie boursouflant la bourgeoisie que à laquelle nous a habitués « le petit Mozart des Champs-Élysées », cette Å“uvre, une plutôt insolite scène paysanne avec musique de musette pastorale souvent, bascule et baigne dans une féerie dont Offenbach, qui rêvait de sortir de son rôle d’amuseur permanent dans ses opérettes, nimbera son grand opéra, Les Contes d’Hoffmann, qu’il ne verra malheureusement pas sur scène puisqu’il meurt l’année précédant la création de 1881.
La vocalité, hors quelques procédés qui sont la marque du maître ès décomposition des mots, affiche ici une autre ambition : airs brillants, air à boire, ensembles, longue scène concertante et, dans ce registre visant le « grand opéra », tous les chanteurs cités dans l’opérette précédente (un enfant, muet, complète la distribution) sont à féliciter de leur grande maîtrise technique et musicale pour un résultat de toute beauté : on les sent heureux de donner leur mesure. L’instrumentation passionnément et ludiquement forgée en commun par les musiciens est encore remarquable, l’on ne peut que le dire en passant, sans les épuiser, au fil d’une plume épuisée à tenter d’en capter les trop rapides trouvailles musicales humoristiques en tachant de n’en pas perdre l’écoute : frissons, ronflements diaboliques, grincements d’archet du violoncelle, ricanements de l’accordéon, cris perçants de la clarinette, piano scandant ou ponctuant l’angoisse à petit pas du Diable : ils se sont fait plaisir et nous le communiquent. Avec sa précision habituelle, mais aussi sa liberté, Luc Coadou dirige ce petit monde, plateau et ensemble, avec alacrité, un sensible bonheur qu’il nous fait partager.
Dans un simple décor pratiquement semblable et prestement modulable, loge de théâtre, intérieur d’appartement bourgeois ou paysan (sans autre précision onomastique comme les costumières, dans une amicale dénomination,Gérard, Jacky, Dominique, Alain, Jean-Pierre, Michel), Bernard Grimonet joue avec aisance d’une grande palette scénique à laquelle ces jeunes chanteurs se plient avec souplesse : gestes typés, stéréotypés, outrés des cabotins dans une plaisante gestuelle d’autrefois entre convention de théâtre et de cinéma muet, fluidité et accélérations ou ralentissement des déplacements ; les personnages sont savoureusement campés, croqués. Mais, diablerie ? on avoue n’avoir pas saisi comment ce diable d’homme, sans moyens techniques extraordinaires, réussit les scènes féeriques, des myriades, des constellations d’étoiles que l’on garde aux yeux avec l’émerveillement de l’enfance, sans réelle volonté réaliste d’en percer le mystère, tout au plaisir bienheureux de s’abandonner à cette nuit des étoiles en avance.
Encore une réussite sans tambour ni trompette de ce festival aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var, qui n’est pas au Diable Vauvert.

L’Opéra au Village, Pourrières,
Faust et Marguerite de Frédéric Barbier (adaptation B. Grimonet)
Faust en ménage de Claude Terrasse,
Les trois baisers du diable de Jacques Offenbach.
Pourrières, le 26 juillet 2016. A l’affiche les 23, 24, 26 et 27 juillet 2016.
Direction musicale : Luc Coadou,
Mise en scène : Bernard Grimonet.
Avec :
Claire Beaudouin, soprano ; Thibault Desplantes, baryton ; Olivier Hernández, ténor ; Raphaël Pongy, contre-ténor ; Béatrice Giovannetti, comédienne, Annabelle (l’enfant).

Isabelle Terjan (piano), Claude Crousier (clarinette), Angélique Garcia (accordéon) et Virginie Bertazzon (violoncelle).
Décors : Gérard, Jacky, Dominique, Alain, Jean-Pierre, Michel.
Costumes : Mireille, Anne-Marie, Michelle, Nouch. Régie : Sylvie Maestro et MDE Sound Live. Photos : © JL.Thibault