Compte-rendu, opéra. Limoges, Opéra-Théâtre, le 8 avril 2016. Piotr Illytch Tchaïkovsky : Eugène Onéguine. Robert Tuohy, Marie-Eve Signeyrole.

Eugene OneguineAprès avoir Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e Ă  l’OpĂ©ra National de Montpellier en janvier 2014, cette production d’Eugène OnĂ©guine atteint, pour deux reprĂ©sentations, les bords de la Vienne. Le chef d’Ĺ“uvre de TchaĂŻkovsky – drame du malentendu, du dĂ©pit amoureux et de l’ennui -, traite un sujet intime et universel qui fait partie des opĂ©ras que l’on peut sans danger transposer Ă  toute Ă©poque et en tout lieu. La metteure en scène française Marie-Eve Signeyrole (dĂ©jĂ  auteure, ici-mĂŞme, de « L’Affaire Tailleferre ») fait un choix Ă  priori facile : situer l’action dans la Russie des annĂ©es 90, et plus prĂ©cisĂ©ment dans un appartement communautaire de Saint-PĂ©tersbourg, dont Madame Larina est la propriĂ©taire, mais qu’elle se voit contrainte Ă  partager, dans une totale promiscuitĂ©, avec une bonne quinzaine de personnes. Ce qui ravit avant tout dans cette mise en scène, c’est la manière dont elle paraĂ®t se dĂ©rouler avec naturel, alors qu’elle est en rĂ©alitĂ© extraordinairement fouillĂ©e, avec des scènes fortes comme celle oĂą OnĂ©guine et Olga s’Ă©treignent pendant que Tatiana Ă©crit sa lettre, ou celle qui montre Lenski arracher le pistolet des mains d’OnĂ©guine pour se suicider. Si on peut recenser un ou deux clichĂ©s, ils sont balayĂ©s par une profusion d’idĂ©es justes qui font de cette mise en scène un modèle de comprĂ©hension intime des enjeux de l’ouvrage.

Très attendu pour ses dĂ©buts dans le rĂ´le-titre, le baryton serbe David Bizic impressionne par son aisance stylistique, avec un instrument d’une homogĂ©nĂ©itĂ© et d’un mordant rares. ScĂ©niquement, il apporte au hĂ©ros une vraie densitĂ© humaine et, Ă  la scène finale, toute la folie dĂ©sespĂ©rĂ©e qui lui convient. Tout aussi solide, mais Ă©galement enclin aux nuances et aux demi-teintes, le tĂ©nor russe Suren Maksutov compose un Lenski touchant, au timbre solaire, et son fameux air « Kuda, kuda » constitue un des moments les plus frappants de la soirĂ©e. DĂ©jĂ  prĂ©sents Ă  Montpellier, Mischa Schelomianski, Ă  la voix sonore et profonde, chante un saisissant Prince GrĂ©mine, tandis que LoĂŻc FĂ©lix incarne un Triquet tout Ă  la fois subtil et savoureux.

Du cĂ´tĂ© des dames, la soprano russe Anna Kraynikova campe une Tatiana juvĂ©nile, gracile, fraĂ®che et spontanĂ©e. MaĂ®trisant tous les registres de son personnage, elle offre – de surcroĂ®t – un chant radieux, expressif et nuancĂ©. L’Olga de la mezzo ukrainienne Lena Belkina s’avère aussi charmante que bien chantante, la Madame Larina de Svetlana Lifar affiche une belle santĂ© vocale, qualitĂ© qu’on ne retrouve malheureusement pas dans la voix d’Olga Tichina (Filipievna) dont admire, en revanche, l’aplomb scĂ©nique.

Soulignons, enfin, l’heureuse exĂ©cution musicale de cet Eugène OnĂ©guine, avec des cordes souvent brillantes, des cuivres en place et des bois moelleux. Une rĂ©ussite Ă  mettre Ă  l’actif de son excellent directeur musical, le chef amĂ©ricain Robert Tuohy.

Compte-rendu, opéra. Limoges, Opéra-Théâtre, le 8 avril 2016. Piotr Ilitch Tchaïkovsky : Eugène Onéguine. Eugène Onéguine : David Bizic, Anna Kraynikova : Tatiana, Suren Maksutov : Lenski, Lena Belkina : Olga, Mischa Scheliomanski, Gremine, Svetlana Lifar, Madame Larina, Olga Tichina, Flipievna, Triquet : Loïc Félix, Gregory Smoliy : Zaretski. Mise en scène : Marie-Eve Signeyrole, Direction des Chœurs : Jacques Maresch, Direction musicale : Robert Tuohy.

Crédit photo © Marc Ginot