Compte rendu critique, opĂ©ra. Toulouse, ThĂ©Ăątre du Capitole, le 9 octobre 2015, Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Le Prisonnier ; OpĂ©ra en un acte avec prologue sur un livret du compositeur d’aprĂšs Villiers de l’Isle-Adam ; crĂ©Ă© en concert le 1er dĂ©cembre 1949 Ă  Turin ; BĂ©la BartĂłk (1881-1945) : Le ChĂąteau de Barbe-Bleue ; OpĂ©ra en un acte et un prologue sur un livret de BĂ©la BalĂĄzs ; crĂ©Ă© le 24 mai 1918 Ă  l’OpĂ©ra de Budapest ; Nouvelle production du Capitole ; AurĂ©lien Bory : mise en scĂšne ; TaĂŻcyr Fadel ; collaborateur artistique du metteur en scĂšne ; Vincent Fortemps : artiste plasticien ; AurĂ©lien Bory, Pierre Dequivre : scĂ©nographie ; Sylvie Marcucci : costumes ; Arno Veyrat : lumiĂšres Avec : dans Le Prisonnier : Tanja Ariane Baumgartner, La MĂšre ; Levent Bakirci, Le Prisonnier ; Gilles Ragon, Le GeĂŽlier / L’Inquisiteur ; Dongjin Ahn, Jean-Luc Antoine , Deux PrĂȘtres. Dans Le ChĂąteau de Barbe-Bleue : BĂĄlint SzabĂł, Barbe-Bleue ; Tanja Ariane, Baumgartner, Judith ; YaĂ«lle Antoine, Le Barde (Prologue) ; Orchestre national du Capitole ; ChƓur du Capitole , (direction Alfonso Caiani) ; Direction musicale : Tito Ceccherini.

Toulouse, passionnante ouverture de saison 2015-2016 au Capitole. Le ChĂąteau de Barbe-Bleu est une si belle Ɠuvre que lui chercher un compagnon relĂšve de la folie. Une oeuvre si belle, si dense et si profonde, qui exige tant du spectateur plongĂ© dans des abĂźmes philosophiques oĂč l’orchestre est absolument fabuleux et qui demande deux grandes voix, suffirait en intensitĂ©. Mais le compte temps n’y est pas. Un peu, toute proportion gardĂ©e,  comme dans Didon et EnĂ©e de Purcell.

Bartok-dallapiccola-balint-szabo-toulouse-capitole-octobre-2015
 

Chùteau magnétique au Capitole

Le Capitole a su rendre justice au chef d‘Ɠuvre de BartĂłk. La direction musicale du chef italien Tito Ceccherini est celle d’un amoureux de la partition. Il sait en rendre toutes les subtilitĂ©s assurant aussi bien hĂ©donisme gĂ©nĂ©reux et intensitĂ© thĂ©Ăątrale Ă  couper le souffle. L’Orchestre du Capitole est admirable de nuances comme de couleurs. Seul un orchestre symphonique  de cette trempe peut vĂ©ritablement rendre justice, dans une fosse, Ă  une partition si formidable. La mise en scĂšne est habile ; elle permet aux chanteurs de caractĂ©riser leurs personnages avec force. Lui, d‘abord immobile, qui se laisse gagner par les mouvements de plus en plus larges de Judith. Tous deux faisant bouger des portes. Le dispositif scĂ©nique de ces portes autour d’un axe central est aussi beau qu’habile. Capable en tous cas de beaucoup de suggestions. Les lumiĂšres trĂšs prĂ©cises d’Arno Veyrat habillant comme un arc en ciel de splendeur les portes et les entre-portes de la plus grande beautĂ© possible ; l’ouvertures des portes est bien Ă  chaque fois un moment fondateur qui Ă©loigne de plus en plus les deux amoureux. La mise en scĂšne et le dispositif scĂ©nique soulignent le combat philosophique et Ă©thique de ces deux conceptions de l ‘amour que tout oppose. La rĂ©ussite est totale ; elle ne nous permet pas de juger mais simplement de constater que Judith et Barbe-Bleu ne sont tout simplement pas sur le mĂȘme plan symbolique. Chacun Ă©tant violant par l’intransigeance de sa vision de l‘Amour, creusant un abĂźme mortel  entre le femme et l’homme.  Les deux chanteurs, BĂĄlint SzabĂł en Barbe-Bleue et Tanja Ariane Baumgartner en Judith  sont magnifiques, belles et grandes voix comme acteurs saisissants.

Cette trĂšs intĂ©ressante version du ChĂąteau Ă©tait prĂ©cĂ©dĂ©e de l’étrange partition, dodĂ©caphoniste – et un peu poussiĂ©reuse – du Prisonnier de Luigi Dallapicola. Le parti pris de mise en scĂšne a Ă©tĂ© particuliĂšrement convainquant pour mettre en valeur le chef d‘Ɠuvre de Bartok. PrĂ©paration philosophique aux mirages qui tente de permettre Ă  l’Homme de croire Ă  l’intĂ©rĂȘt et au sens de la vie. Le prisonnier va vers une mort sans justification, comme la vie. Un pas de dĂ©sillusion supplĂ©mentaire sera ce vertige de l’amour, prison mortelle du ChĂąteau de Bartok. Le noir et blanc du Prisonnier prĂ©pare Ă  la couleur ; le lyrisme aride et l’orchestration Ă©trange prĂ©parent l’oreille Ă  l’apothĂ©ose bartokienne. Le plasticien Vincent Fortemps  qui dessine sans couleurs en mĂȘme temps que la piĂšce se dĂ©roule, permet de comprendre comment la vie se dĂ©roule sans plans et sans direction. Le systĂšme de projection en direct de ses coups de pinceaux est trĂšs bien rĂ©alisĂ©. Vocalement la tessiture du rĂŽle de la mĂšre dessert Tanja Ariane Baumgartner, alors qu’elle est une superbe Juliette et la voix du prisonnier,  Levent Bakirci, est centrale et sans brillance bien loin de la puissance et de la rondeur ce celle du grandiose Barbe-Bleu du superbe BĂĄlint SzabĂł. En ce sens, le personnage du Prisonnier devient un archĂ©type de L’homme qui ne peut ĂȘtre que perdu dans une vie dĂ©nuĂ©e de sens. Gilles Ragon impressionne vocalement et par sa haute taille dans les deux rĂŽles ambigus du geĂŽlier et de l’inquisiteur. Le chƓur, Ă  qui Dallapicola rĂ©serve de belles pages, est magnifique.

AprĂšs deux Ɠuvres si denses aux sujets si profonds l’audace de ce dĂ©but de saison sera tempĂ©rĂ©e par la reprise pour la troisiĂšme fois d’un Rigoletto de bon aloi en novembre 2015. A Toulouse bien des gouts du public sont comblĂ©s Ă  l’OpĂ©ra. Merci Ă  FrĂ©dĂ©ric Chambert qui sait osciller entre audace et rĂ©pertoire indĂ©boulonnable. Le public a paru apprĂ©cier particuliĂšrement cette ouverture de saison originale que France-Musique a diffusĂ© dans ces soirĂ©es de samedi Ă  l’opĂ©ra.

 

 

 

Bartok-dallapiccola-balint-szabo-toulouse-capitole-octobre-2015Compte rendu critique, opĂ©ra. Toulouse, ThĂ©Ăątre du Capitole, le  9 octobre 2015, Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Le Prisonnier ; OpĂ©ra en un acte avec prologue sur un livret du compositeur  d’aprĂšs Villiers de l’Isle-Adam ; crĂ©Ă© en concert le 1er dĂ©cembre 1949 Ă  Turin ; BĂ©la BartĂłk (1881-1945) : Le ChĂąteau de Barbe-Bleue ; OpĂ©ra en un acte et un prologue sur un livret de BĂ©la BalĂĄzs ; crĂ©Ă© le 24 mai 1918 Ă  l’OpĂ©ra de Budapest ; Nouvelle production du Capitole ; AurĂ©lien Bory : mise en scĂšne ; TaĂŻcyr Fadel ; collaborateur artistique du metteur en scĂšne ; Vincent Fortemps : artiste plasticien ; AurĂ©lien Bory, Pierre Dequivre : scĂ©nographie ; Sylvie Marcucci : costumes ; Arno Veyrat : lumiĂšres  Avec : dans  Le Prisonnier : Tanja Ariane Baumgartner, La MĂšre ; Levent Bakirci, Le Prisonnier ; Gilles Ragon,  Le GeĂŽlier / L’Inquisiteur ; Dongjin Ahn, Jean-Luc Antoine , Deux PrĂȘtres. Dans  Le ChĂąteau de Barbe-Bleue : BĂĄlint SzabĂł, Barbe-Bleue ; Tanja Ariane, Baumgartner, Judith ; YaĂ«lle Antoine, Le Barde (Prologue) ; Orchestre national du Capitole ; ChƓur du Capitole , (direction Alfonso Caiani) ; Direction musicale : Tito Ceccherini.

Illustration : Patrice Nin © Capitole de Toulouse octobre 2015 – les deux chanteurs BĂĄlint SzabĂł en Barbe-Bleue et Tanja Ariane Baumgartner en Judith.