Compte rendu, opéra. Massy. Opéra, le 7 février 2014. Kurt Weill : Un Train pour Johannesburg. D’après Lost in the Stars. Jean-Loup Pagésy, Eric Vignau, Anandha Seethanen, Dominique Magloire, Joël O’Cangha, Christophe Lacassagne. Dominique Trottein, direction musicale. Olivier Desbordes, mise en scène

Après sa création au festival de Saint-Céré durant l’été 2012 et une tournée qui se poursuit toujours à travers l’Hexagone, la production française de Lost in the Stars de Kurt Weill imaginée par Olivier Desbordes – et rebaptisée Un train pour Johannesburg – fait halte sur la scène de l’Opéra de Massy. Dernière création scénique du compositeur, cette tragédie musicale, jouée pour la première fois à Broadway en octobre 1949, défend, au prix d’épreuves douloureuses, la paix raciale en Afrique du Sud. Dépeignant avec justesse le monde des Blancs et celui des Noirs, leurs peurs, leurs passions, leurs drames et leurs espoirs, l’œuvre narre la quête du pasteur Stephen Kumalo, parti à Johannesburg retrouver son fils Absalom tombé dans la criminalité et condamné à mort pour l’assassinat du fils d’un planteur blanc. Assailli par le doute, perdu dans sa foi, le prêtre renonce à ses fonctions religieuses et, alors qu’Absalom va mourir, les deux pères se recueillent ensemble, dans une ultime réconciliation. Une pièce intense et poignante, superbement servie par la scénographie simple et dépouillée conçue par le directeur d’Opéra Eclaté, véritable homme de théâtre, fidèle aux principes défendus par Weill. Une structure métallique délimitant l’espace scénique, des lumières où chacune représente, par sa seule présence, un lieu de l’action, un grand voile blanc, tout cela suffit à faire voyager le spectateur dans cet univers où l’espérance voisine avec le désespoir.

Un train pour les Ă©toiles

Seule réserve à nos yeux : la traduction française, qui alterne dans les chansons avec le texte anglais original, trouve ses limites dans les dialogues parlés, souvent manichéens et peu incarnés ce soir-là par les artistes, semblant traduire une simplicité dans le propos que dément souvent la musique.
La partition s’inspire du jazz et du blues, tout en gardant une structure en apparence classique, dans une multiplicité des genres qui fait le miel de cette musique si riche et si accessible à la fois. Saluons les instrumentistes qui servent ces couleurs avec brio, aussi émouvants que débordants d’énergie, dirigés avec enthousiasme et une précision remarquable par Dominique Trottein depuis son piano. Le plateau qui fait vivre ce drame s’apparente à une véritable troupe, chaque soliste apparaissant aussi vite qu’il rejoint le chœur, tous animés par la même flamme. Au milieu de cette équipe soudée et unie, où chacun serait à citer, on remarque tout particulièrement l’Irina touchante d’Anandha Seethanen, le Leader percutant d’Eric Vignau et le James Jarvis à la puissance dramatique croissante de Christophe Lacassagne. Mention spéciale pour la Linda impressionnante de puissance et d’étendue vocale de Dominique Magloire, qu’on aimerait revoir dans un vrai rôle lyrique depuis sa mémorable prestation dans « L’altre notte » extrait du Mefistofele de Boito durant la masterclasse de Leo Nucci au Théâtre du Châtelet en décembre 2011 – un grand soprano lirico-spinto dans la lignée de Leontyne Price, avis aux directeurs –.
Mais celui qui porte littéralement le spectacle sur ses épaules, c’est bien entendu Jean-Loup Pagésy dans le rôle du pasteur, jouant de sa belle et sonore voix de basse, à la couleur chaleureuse et tendre, bouleversant dans ce rôle qu’on croirait écrit pour lui. Littéralement habité dans tout son corps par ce personnage tout de tendresse, de pardon et d’amour, le chanteur offre une prestation qui restera dans les mémoires.
Une très belle soirée, qui a sans doute fait briller chez plus d’un spectateur une étoile au coin des yeux.

Massy. Opéra, 7 février 2014. Kurt Weill : Un Train pour Johannesburg. D’après Lost in the Stars. Pièce de Maxwell Anderson, traduction française du livret par Hilla Maria Heintz. Avec Stephen Kumalo : Jean-Loup Pagésy ; Leader : Eric Vignau ; Irina / Mme Mkise : Anandha Seethanen ; Linda / Grace Kumalo : Dominique Magloire ; Absalom Kumalo / William : Joël O’Cangha ; James Jarvis / Le contremaître : Christophe Lacassagne ; Johannes Paroufi / John Kumalo : Josselin Michalon ; Arthur Jarvis / Eland / Juge : Alexandre Charlet ; Nita / Rosa / La domestique / Danseuse : Geraude Ayeva Derman ; Sutty / Hlabeni : Sonia Fakhir ; Edward Jarvis / Burton / Un danseur : Alexandre Martin Varroy ; Matthew Kumalo / Paulus : Yassine Benameur ; Alex : Timoté Pagésy. Ensemble instrumental Opéra Eclaté. Dominique Trottein, direction musicale. Mise en scène : Olivier Desbordes ; Costumes : Jean-Michel Angays ; Scénographie et lumières : Patrice Gouron.