CRITIQUE, opéra., MONTPELLIER, 25 mai 2021. SCARLATTI : Il primo omicidio
 Artaserse, Philippe Jaroussky

Jaroussky il primo omicidio oratorio opera de sa critique opera critique classiquenewsCRITIQUE, opĂ©ra., MONTPELLIER, 25 mai 2021. SCARLATTI : Il primo omicidio
 Artaserse, Philippe Jaroussky. Suivant les traces de son illustre prĂ©dĂ©cesseur RenĂ© Jacobs, chanteur puis chef d’orchestre, Philippe Jaroussky dĂ©laisse Ă  son tour son timbre angĂ©lique pour diriger son propre Ensemble Artaserse, et remplit sa mission haut la main. Le choix du Primo omicidio, chef-d’Ɠuvre du baroque romain, que Jacobs avait rĂ©vĂ©lĂ© en 1998 puis repris en 2019 en version scĂ©nique au palais Garnier dans la lecture peu convaincante de Castellucci, est Ă  saluer, tant Scarlatti est encore injustement mĂ©connu, alors que sa production plĂ©thorique – des dizaines d’oratorios et plus de 110 opĂ©ras – peine Ă  convaincre les chefs et les maisons de disques, du moins en France. Les restrictions dues Ă  la crise sanitaire ont contraint l’opĂ©ra de Montpellier Ă  quelques coupures, dans les rĂ©citatifs notamment et dans les da capo, Ă©lĂ©ments rhĂ©toriques essentiels de la structure poĂ©tico-musicale qui rĂ©git la musique dramatique (oratorios et opĂ©ras) au XVIIIe siĂšcle. Comme dans l’opĂ©ra seria, l’oratorio repose en effet sur une alternance de rĂ©citatifs servant Ă  faire avancer l’action (ici rĂ©duite, dominĂ©e par un discours homilĂ©tique propre aux Ɠuvres sacrĂ©es de la Contre-RĂ©forme) et d’arias Ă  da capo, synthĂšse des rĂ©citatifs qui les prĂ©cĂšdent, rĂ©vĂ©lant l’état d’esprit souvent tourmentĂ© et contrastĂ© des personnages.

Il est né le divin chef

Ceux-ci sont gĂ©nĂ©ralement monolithiques, rĂ©vĂ©lant toutefois une gamme d’affects propres Ă  inspirer le compositeur qui se rĂ©vĂšle par ailleurs merveilleux coloriste et dramaturge efficace dans les vĂ©hĂ©mentes pages instrumentales qui servent d’écrin Ă  cette envoĂ»tante partition. Si Scarlatti n’avait prĂ©vu qu’un ensemble de cordes, le dispositif instrumental s’enrichit d’un basson, d’un orgue positif et du clavecin Ă©loquent de Brice Sailly.

La distribution rĂ©unie par le jeune chef est proche de l’idĂ©al. Dans le rĂŽle dramatique Ă  souhait de CaĂŻn, le contre-tĂ©nor Filippo Mineccia confirme ses talents d’acteur qui avaient enchantĂ© le public dijonnais et versaillais de la Finta pazza. Son timbre richement projetĂ©, le soin apportĂ© au phrasĂ© et Ă  la diction, les mille variations chromatiques que permet un ambitus vocal Ă©tonnant et puissamment expressif, fait constamment merveille, dans sa premiĂšre aria di sdegno ou dans l’un des joyaux de la partition « PerchĂ© mormora il ruscello », aria di paragone qui n’a rien Ă  envier aux Ă©quivalents opĂ©ratiques. Mais toutes ses interventions mĂ©riteraient des louanges.

L’innocent Abel est magnifiquement incarnĂ© par le timbre Ă©purĂ©, angĂ©lique, d’une aisance confondante du sopraniste brĂ©silien Bruno de SĂĄ. Dans les aigus stratosphĂ©riques, comme dans les redoutables mais parfaitement maĂźtrisĂ©s messe di voce, cette voix atteint constamment au sublime; on peut parfois regretter un lĂ©ger manque d’engagement dans l’appropriation du texte, parfois mĂ©caniquement dĂ©clamĂ© dans les parties virtuoses. PĂ©chĂ© vĂ©niel qui n’enlĂšve rien au caractĂšre fabuleux d’un timbre rĂ©ellement unique. Le troisiĂšme contre-tĂ©nor, Paul-Antoine BĂ©nos-Djian dans le rĂŽle secondaire mais dramatiquement essentiel de la Voix de Dieu, rĂ©alise une sorte de synthĂšse des deux voix prĂ©cĂ©dentes. Son timbre rond, d’une stupĂ©fiante homogĂ©nĂ©itĂ©, inattaquable dans sa prononciation idiomatique, d’une Ă©loquence contagieuse et remarquablement projetĂ©, est un vĂ©ritable modĂšle du genre. On n’oubliera pas de sitĂŽt son entrĂ©e prĂ©cĂ©dĂ©e d’une sinfonia proprement hypnotique qui anticipe et rĂ©sume tout Ă  la fois ses interventions ultĂ©rieures, toutes magistralement incarnĂ©es. Le Lucifer de Yannis François, tout aussi Ă  l’aise dans la danse (il commença sa carriĂšre dans la compagnie de Maurice BĂ©jart) que dans le chant, se pare du timbre moelleux d’un baryton basse Ă©lĂ©gant, moins diabolique que pathĂ©tiquement humain, qui rĂ©vĂšle Ă  son tour, dans ses deux grandes prestations, une diction d’une grande prĂ©cision et justesse.
Immense plaisir de retrouver la soprano dramatique Inga Kalna aux moyens opulents mais sans excĂšs, aux souples legati et aux pianissimi ensorcelants. Sa voix, elle aussi d’une grande homogĂ©nĂ©itĂ©, au timbre d’airain sans aspĂ©ritĂ©s, captive – au sens rhĂ©torique du terme – Ă  tous les instants, dĂšs son aria d’entrĂ©e (« Caro sposo »), vĂ©ritable moment de grĂące, ou dans la sublime aria « Sommo dio », d’une grande force dramatique magnifiĂ©e par l’accompagnement tout en dĂ©licatesse des cordes, dans un style typiquement scarlattien. Enfin l’Adam vĂ©hĂ©ment de Kresimir Ć picer, pourtant grand habituĂ© de ce rĂ©pertoire, nous a laissĂ© quelque peu sur notre faim : ses interventions trop souvent poussives et intempestives, en particulier sur les temps forts des vocalises, ont eu tendance Ă  dĂ©sĂ©quilibrer la ligne de chant, glissant du bel canto exigĂ© Ă  un cattivo canto contraire Ă  la clartĂ© rhĂ©torique de l’élocution que tout chanteur se doit de prĂ©server comme une prĂ©cieuse boussole. Mais, fort heureusement, ce dĂ©faut horripilant, avait tendance Ă  s’attĂ©nuer dans ses interventions plus Ă©lĂ©giaques ou encore dans les duos avec Ève.

En digne timonier fraĂźchement adoubĂ© par l’opĂ©ra de Montpellier qui lui offre une rĂ©sidence pour les trois prochaines annĂ©es, Philippe Jaroussky fait merveille ; non seulement il parvient magistralement Ă  prĂ©server le dĂ©licat Ă©quilibre entre les pupitres et les voix, mais il confĂšre surtout une revigorante force dramatique aux nombreuses parties instrumentales, non moins Ă©loquentes que les parties chantĂ©es. Le jeune chef a compris ce qui fait l’essence du baroque : l’interpĂ©nĂ©tration des arts, que l’opĂ©ra et l’oratorio incarnent mieux que tout, et la musique, sans son support verbal, n’y est pas moins thĂ©Ăątralement efficace.

CRITIQUE, opéra, Montpellier, Opéra Berlioz / Le Corum, 25 mai 2021, Scarlatti, Il primo omicidio, Bruno de Så (Abel), Filippo Mineccia (Cain), Inga Kalna (Ève), Kresimir Ơpicer (Adam), Yannis François (Lucifer), Paul-Antoine Bénos-Djian (La voix de Dieu), Ensemble Artaserse, Philippe Jaroussky (direction). Crédit photo : © Marc Ginot

Alessandro Scarlatti : Il Primo Omicidio Ă  Garnier

ABEL assassine par CAIN sculpture par classiquenews Abel, by Giovanni Dupre; (Ermitage Museum)PARIS, Palais Garnier : Scarlatti : Il Primo Omicidio, 22 janv – 23 fev 2019. C’est le coup de coeur de CLASSIQUENEWS pour le dĂ©but de l’annĂ©e lyrique 2019 : un oratorio flamboyant que Jacobs a rĂ©vĂ©lĂ© il y a plus de 20 ans Ă  prĂ©sent (1997), Ă  l’époque oĂč Harmonia Mundi savait encore produire de somptueuses rĂ©surrections baroques par le disque. Depuis la crise du marchĂ© discographique n’a cessĂ© de se renforcer entraĂźnant une rarĂ©faction des recrĂ©ations. On se fĂ©licite donc que l’OpĂ©ra de Paris et la salle Garnier accueillent ainsi un ouvrage majeur de la ferveur napolitaine, celle au carrefour des XVIIĂš et XVIIIĂš (1707 prĂ©cisĂ©ment), de la Naples conquĂ©rante, affirmant un gĂ©nie du chant lyrique aussi dĂ©veloppĂ© et raffinĂ© que Venise avant elle. La partition doit sa sĂ©duction Ă  son sujet, troublant, originel, primordial, mais aussi aux portraits ciselĂ©s par Scarlatti, du couple originel maudit (Adam et Eve) et de sa descendance elle aussi maudite, dont le profil d’Abel et de CaĂŻn, ce dernier, sanguin, jaloux, agressif, incarne l’inĂ©luctable aboutissement. Dieu reconnaĂźtra sa faute et les dĂ©fauts de sa crĂ©ation en exterminant cette mauvaise graine par le dĂ©luge
 Pour l’heure, avant Freud et Racine, voici Scarlatti pĂšre, Alessandro, qui fouille le trĂ©fonds des Ăąmes coupables ou dĂ©munies, aveugles et sans conscience ; un Scarlatti Ă  redĂ©couvrir dĂ©finitivement qui s’intĂ©resse au meurtre originel, celui perpĂ©trĂ© par CaĂŻn, et qui inscrit le dĂ©sir de meurtre aux origines de l’histoire et de la crĂ©ation humaine. Fascinant.

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Alessandro Scarlatti : Il primo omicidio
PremiĂšre Ă  l’OpĂ©ra de Paris / Nouvelle production
PARIS, Palais Garnier
13 représentations
du 24 janvier au 23 février 2019

PremiĂšre 24 janvier 2019
puis, 26, 29, 31 janvier 2019 Ă  19h30
3 et 17 fĂ©vrier Ă  14h30 – 6, 9, 12, 14, 20 et 23 fĂ©vrier 2019 Ă  19h30

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boutonreservationRÉSERVEZ votre place pour cet oratorio mis en scùne
Coup de coeur de la RĂ©daction de CLASSIQUENEWS
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/opera/ilprimoomicidio#gallery

Caino :
Kristina Hammarström

Abel :
Olivia Vermeulen

Eva :
Birgitte Christensen

Adamo :
Thomas Walker

Voce di Dio :
Benno Schachtner

Voce di Lucifero :
Robert Gleadow

B’Rock Orchestra
Coproduction avec le Staatsoper Unter Den Linden, Berlin et le Teatro Massimo, Palerme

DĂ©roulement du spectacle :
ouverture
PARTIE I, 1h
entracte de 30 mn
PARTIE II, 1h25

Livret anonyme

La distribution n’est pas la mĂȘme que celle du disque enregistrĂ© par RenĂ© Jacobs en 1997
 mais elle promet une caractĂ©risation des personnages de ce premier drame sacrĂ©, qui pourrait ĂȘtre captivante Ă  suivre. Pour mieux prĂ©parer votre soirĂ©e Ă  Garnier, pourne rien manquer des enjeux de l’oratorio de 1707, reporter vous au disque originel de 1997 dirigĂ© par RenĂ© Jacobs, et consultez nore dossier CAÏN et ABEL, ci aprĂšs


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Jaloux, Cain assassine son propre frĂšre plus jeune car ce dernier lui semblait ĂȘtre le prĂ©fĂ©rĂ© de ses parents
 Au final c’est Dieu qui tranche et mesure la violence rentrĂ©e de CaĂŻn, en prĂ©fĂ©rant l’offrande de son jeune frĂšre Abel. La jalousie de CaĂŻn produit le premier meurtre de l’histoire humaine : une faille et une malĂ©diction pour le genre humain dans sa globalitĂ© que la civilisation actuelle doit toujours assumer.
Au dĂ©but de l’Ancien Testament, le sujet du Premier Homicide originel nous renvoie Ă  la violence contemporaine des sociĂ©tĂ©s, au pĂ©ril des guerres et des meurtres gĂ©nĂ©ralisĂ©s sur la planĂšte.
Scarlatti fait de CaĂŻn un personnage trouble,- comme tous les bourreaux Ă  l’opĂ©ra : humain et mĂȘme touchant car traversĂ© et rongĂ© par la culpabilitĂ© et le sentiment d’ĂȘtre maudit. Il est bien par ce sentiment profond, primordial, le pĂšre de l’humanitĂ© : la jalousie obsessionnelle porte Ă  la folie criminelle qui mĂšne Ă  la haine et Ă  la violence, deux actes que l’humanitĂ© n’a toujours pas rĂ©solu et qui la mĂšne Ă  sa perte.

APPROFONDIR : le dossier CaĂŻn et Abel de CLASSIQUENEWS
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Scarlatti-IL-PRIMO-OMICCIDIO-critique-annonce-oratorio-palais-garnier-paris-par-classiquenews-Abel-1844-Giovanni-Dupre--Italian-1817-1882.-marbleLa question est trop intense pour avoir Ă©tĂ© davantage traitĂ©e Ă  l’opĂ©ra ou au thĂ©Ăątre : l’homme en sociĂ©tĂ© est condamnĂ© Ă  s’autodĂ©truire. Au XIXĂš, Rodolphe Kreutzer compose son propre drame romantique mais en l’intitulant La MORT D’ABEL (1810 – 1825), le compositeur parisien a changĂ© de point de vue. NĂ©anmoins, le vrai sujet de la partition demeure l’inĂ©luctable dĂ©sir de meurtre. Un sujet originel qui reste contemporain. Il n’est que de constater l’échec des dĂ©mocraties Ă  juguler la maffia, la criminalitĂ©, la dĂ©linquance, 
 et surtout la « rĂ©Ă©ducation » des ĂȘtres par la prison. S’il y avait une conscience plus collective qu’individuelle, l’homme pourrait ĂȘtre sauvĂ©. VoilĂ  pourquoi il est en dĂ©finitive moins Ă©voluĂ© que l’animal, et inĂ©luctablement invitĂ© Ă  pĂ©rir par lui-mĂȘme.

Le premier homicide est comme Don Giovanni (la pulsion du dĂ©sir qui fait Ă©clater l’ordre social) ou Orfeo (l’impossible maĂźtrise des passions), un thĂšme qui plonge aux origines de notre humanitĂ©. Le sujet s’inscrit dans la fibre de la sociĂ©tĂ© moderne, revĂȘtant une dimension actuelle contemporaine qui nĂ©vrotique, interroge depuis Alessandro Scarlatti, donc le XVIIIĂš (premier baroque) notre identitĂ© propre au XXIĂš. Il est Ă©tonnant que des gĂ©nies de l’opĂ©ra ou de l’oratorio, tels Haendel, ou Rameau en France, ne se soient pas emparĂ© de ce sujet qui illustre la violence et la haine dont l’homme est capable. Ce questionnement nous renvoie Ă  notre Ă©chec humain, aux guerres et aux scandales, aux crimes et aux malversations qui ne cessent d’alimenter l’actualitĂ©.

LE MEURTRE ORIGINEL
La GenĂšse Ă©tablit le crime et la jalousie aux dĂ©but de l’histoire humaine.
Le meurtre d’Abel par son frĂšre CaĂŻn fascina un siĂšcle (dĂ©but du XVIIIĂš) Ă©pris de questions thĂ©ologiques. Ce premier meurtre engendre l’HumanitĂ©, inscrivant la figure ambiguĂ« de CaĂŻn comme le pĂšre de la civilisation. Dieu Ă©prouve CaĂŻn, mesure sa propension Ă  la violence. Il dĂ©voile ce qui est aux origines de l’homme : le dĂ©sir de meurtre.
AprĂšs Moses und Aron, le metteur en scĂšne Romeo Castellucci revient Ă  l’OpĂ©ra de Paris dans cet oratorio dont il explore la dimension mĂ©taphysique, ciblant l’Ɠuvre du mal dans le projet divin. Contradictoirement Ă  son sujet, la musique de Scarlatti Ă©voque le fratricide avec une douceur Ă©quivoque, « comme une fleur de la maladie ». Proche des sepolcri viennois du XVIIĂš, l’oratorio de Scarlatti analyse le sujet central Ă  travers de sublimes portraits musicaux, ceux du couple originel, Adam et Eve, confrontĂ©s Ă  la violence de leur fils Cain
 Les allĂ©gories divine et infernale sont Ă©galement prĂ©sentes, pilotant l’action en une confrontation de plus en plus tendue, Ăąpre, jusqu’à son terme tragique. + D’INFOS sur le site de l’OpĂ©ra national de paris (avec entretien vidĂ©o – court, du metteur en scĂšne RomĂ©o Castellucci :
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/opera/ilprimoomicidio#gallery

CAIN-ABEL-meurtre-titien-tiziano-par-classiquenews-dossier-CAIN

Cain tue Abel (par Tiziano, Venise, San Giorgio Magiore, DR)

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