Opéra national du Rhin : The Turn of the screw de Britten par Robert Carsen

britten-the-turn-of-the-screw-review-compte-rendu-critique-classiquenews-582-Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg, le 21 septembre 2016. Britten : The Turn of the screw. Robert Carsen, mise en scĂšne. Pour Robert Carsen, le titre de la nouvelle d’Henri James (Le tour d’écrou / The turn of the screw) met en avant les portes et les ouvertures, – fenĂȘtres, baies vitrĂ©es, 
-, des lieux de passage et d’apparition dont sa mise en scĂšne, taillĂ©e au cordeau et d’une prĂ©cision haute couture, use et abuse dans chaque sĂ©quence ; hautes fenĂȘtres du vaste vestibule d’entrĂ©e;  trĂšs subtile rĂ©fĂ©rence Ă  Hammershoi pour la chambre de Miles mais sous des lumiĂšres plus froides et bleutĂ©es (- rien Ă  voir avec le visuel affichĂ© par l’OpĂ©ra de Strasbourg en rouge sang : couleur bannie ici) ;  fenĂȘtre mirador Ă  la Edward Hopper, d’oĂč la Gouvernante s’exerce Ă  la peinture sur le motif … Tout est suggĂ©rĂ©  (davantage qu’exprimĂ©) au seuil, dans l’embrasure, dans un passage
 oĂč l’ombre de plus en plus Ă©touffante suscite les apparitions fantomatiques sans que le mystĂšre en soit dĂ©finitivement Ă©lucidĂ©.

Ce jeu visuel et limpide qui reste lĂ©gitime fait la force d’un spectacle trĂšs esthĂ©tique, comme toujours chez Carsen. En outre, les rĂ©fĂ©rences aux films d’Hitchcock  (prĂ©sentation de la gouvernante dont le profil et le voyage jusqu’au chĂąteau de Bly sont exposĂ©s Ă  la façon d’une confĂ©rence / projection dans l’esprit d’une audition / recrutement ou d’une enquĂȘte ; d’emblĂ©e ce dispositif avec narrateur devenu confĂ©rencier, place  le spectateur en voyeur analyste.

Tout est parfaitement Ă  sa place soulignant bien que ce qui est reprĂ©sentĂ© toujours sur la scĂšne, peut ne pas avoir Ă©tĂ©, mais a Ă©tĂ© effectivement vu, pensĂ©, imaginĂ© : jeu sur l’image et son interprĂ©tation ; ce qui est visible est-il rĂ©el ? / jeu sur l’illusion en perspectives et plans illimitĂ©s, troubles, entre songe et rĂȘverie
 plutĂŽt cauchemar. La gouvernante qui voit les spectres menaçants est-elle folle ou de bonne foi?  Et si elle disait vrai,  les interprĂ©tations et conjectures qu’elle Ă©chafaude et en dĂ©duit, sont-elles justes ? Miles et Quint sont-ils bien les acteurs d’un duo dominant / dominĂ© tel qu’elle se l’imagine ?

britten-carsen-strasbourg-582-the-turn-of-the-screw_0499-sally-matthews-the-governesscwilfried-hoesl1467899151MĂȘme si dans l’entretien publiĂ© Ă  l’occasion de la crĂ©ation viennoise, et reproduit dans le livret du programme Ă  Strasbourg, Robert Carsen souhaite que le spectateur se fasse sa propre idĂ©e sur ce qui se joue, le metteur en scĂšne est cependant trĂšs directif dans son  choix visuel en montrant en une sĂ©quence video hautement hitchcokienne, que l’ancien intendant Quint ouvrageait nuitamment l’ancienne gouvernante  (Miss Jessel),  sexualitĂ© ardente et copieusement suggĂ©rĂ©e, du reste tout Ă  fait banale, si le pervers Quint n’avait fait du jeune Miles … le tĂ©moin de ses frasques sensuelles : ainsi la manipulation et la pression qu’exerceraient dĂ©sormais les fantĂŽmes de Quint et Jessel sur les enfants, serait d’ordre sexuel mais de façon indirecte, une initiation traumatique en quelque sorte qui ici tue l’innocence.

 

 

 

Carsen offre à Britten l’une de ses plus belles mises en scùne

Pur fantastique

 

 

La scĂšne qui conclue la premiĂšre partie en marque le point culminant quand le jeune Miles rejoint le lit de sa gouvernante et tente un baiser des plus troublants car il se comporte comme un adulte au fait des choses de l’amour. Ce point est crucial dans la mise en scĂšne de Carsen car il fait Ă©cho aussi dans la propre psychĂ© de la Gouvernante, un ĂȘtre fragile et passionnĂ©, d’autant plus vulnĂ©rable et sensible Ă  cette “agression” de l’intime qu’il s’agit comme le dit trĂšs justement Carsen “d’une jeune femme probablement encore vierge, tombĂ©e amoureuse Ă©perdue de son employeur”, le tuteur des enfants, jamais prĂ©sent car il est restĂ© Ă  Londres pour ses affaires


 

 

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Ainsi les cartes sont battues et dĂ©voilĂ©es dans une mise en scĂšne d’une rare justesse d’autant plus convaincante qu’elle reste toujours esthĂ©tique et exceptionnellement prĂ©cise, collectionnant des tableaux littĂ©ralement picturaux et fantastiques : le lit de la gouvernante d’abord projetĂ© Ă  l’Ă©cran comme si les spectateurs Ă©taient au plafond, puis en un basculement spectaculaire, renversĂ© sur le plateau de façon rĂ©elle;  c’est aussi la scĂšne terrible et d’une possession dĂ©moniaque quand Quint paraĂźt aprĂšs la gouvernante dans la chambre du jeune Miles, le lit du garçon glissant Ă  cour Ă  mesure que le dĂ©mon marche sur le plateau dans sa direction 
 La mĂ©canique thĂ©Ăątrale est prodigieusement inventive et fluide, crĂ©ant ce que nous attendons Ă  l’opĂ©ra : des images de pure magie qui rĂ©tablissent Ă  l’appui du chant, l’impact du jeu thĂ©Ăątral.

Un autre thĂšme se distingue nettement et fait sens d’une façon aussi criante ici que la perte de l’innocence et la manipulation perverse : l’absence de communication. Tous les individus de ce huit-clos Ă  6 personnages  ..  ne communiquent pas (ou prĂ©cisĂ©ment ne dialoguent pas). On ne nomme pas les choses pour ce qu’elles sont. Celui qui en paie le prix fort (donnant Ă  la piĂšce sa profondeur tragique) est le jeune garçon  dont on comprend trĂšs bien dans la derniĂšre scĂšne -, qu’il a Ă©tĂ© la proie de forces dĂ©mesurĂ©es.

Ce voeu du silence absurde, ce culte du secret – comme la gouvernante hĂ©site Ă  Ă©crire Ă  l’oncle absent pour lui faire part de la menace qui pĂšse sur les enfants-, est un vĂ©hicule qui propage la terreur et la folie; corsetĂ©e, hypocrite, socialement lisse et conforme, cette loi de l’omerta gangrĂšne les fondements du collectif : Britten en a suffisamment souffert en raison de son homosexualitĂ©, d’autant plus Ă  l’Ă©poque de Henry James, acteur tĂ©moin du puritanisme britannique dont il n’a cessĂ© d’Ă©pingler avec Ă©lĂ©gance et raffinement, la stupiditĂ© Ă©coeurante.

Par sa finesse et son intelligence, Carsen exprime tout cela, dĂ©voilant mais dans l’allusion la plus subtile, les forces en prĂ©sence
 jusqu’Ă  l’atmosphĂšre d’un chĂąteau hantĂ© par les esprits. Ce fantastique psychologique est captivant d’un bout Ă  l’autre. C’est mĂȘme l’une des plus remarquable mise en scĂšne du Canadien (avec Capriccio au Palais Garnier).

 

 

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CĂŽtĂ© interprĂštes, deux formidables artistes dominent la distribution par leur trouble sincĂšre, leur intensitĂ© progressive dĂ©chirante : la Gouvernante de Heather Newhouse (beautĂ© souple de la voix, expressivitĂ© trĂšs canalisĂ©e), et rĂ©vĂ©lation, le jeune Miles du jeune Philippe Tsouli : intelligence dramatique et justesse du jeu scĂ©nique, de toute Ă©vidence, le jeune artiste est trĂšs prometteur). Leur duo crĂ©e des Ă©tincelles et restitue Ă  ce drame onirique et tragique, sa profonde humanitĂ©. L’issue fatale n’en est que plus saisissante. Dans la fosse, le jeu prĂ©cis et flexible lui aussi de Patrick Davin souligne les Ă©clats tĂ©nus de cet opĂ©ra de chambre qui murmure et sĂ©duit, captive et ensorcĂšle, en particulier dans chaque prĂ©lude orchestral, vĂ©ritable synthĂšse annonciatrice du drame Ă  l’oeuvre. Depuis Peter Grimes, Benjamin Britten a, on le sait, le gĂ©nie des interludes. Production Ă©vĂ©nement de cette rentrĂ©e lyrique en France, absolument incontournable aussi captivante qu’esthĂ©tique ; et indiscutablement par l’imbrication rĂ©ussie du chant et du thĂ©Ăątre, sans omettre la vidĂ©o, l’une des rĂ©alisations les plus fortes et justes de Robert Carsen Ă  l’opĂ©ra. A voir Ă  Strasbourg et Mulhouse, jusqu’au 9 octobre 2016.

A l’affiche de l’OpĂ©ra national du Rhin, les 21, 23, 25, 27 et 30 septembre Ă  Strasbourg, puis les 7 et 9 octobre 2016 Ă  Mulhouse (La Filature). Incontournable.

 

 

 

LIRE aussi notre prĂ©sentation de l’opĂ©ra The Turn of the screw Ă  l’OpĂ©ra national du Rhin

 

 

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’aprùs la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français
Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scĂšne: Robert Carsen
Reprise de la mise en scĂšne Maria Lamont et Laurie Feldman
DĂ©cors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
LumiĂšres: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton
Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais
Petits chanteurs de Strasbourg
MaĂźtrise de l’OpĂ©ra national du Rhin
Aurelius SĂ€ngerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

Toutes les illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2016