Compte rendu, opéra. Halle, Goethe Theater de Bad-Lauchstädt, samedi 6 juin 2015, 14h. Haendel : Alessandro. Cencic, Staskiewicz. George Petrou, direction. Lucinda Childs, mis en scène.

haendel_handel_costume_portraitIl y a parfois dans l’histoire humaine des instants cocasses.  Alexandre le Grand, au-delà de sa dimension hollywoodienne, est un personnage qui a séduit politiquement et sensuellement, créant une légende. Dans les épisodes de sa conquête de l’Asie Centrale, il y a celui du siège d’Oxidraca et de son second mariage avec la mystérieuse et sensuelle Roxane, princesse de Bactriane. Alexandre le Grand ayant épousé les coutumes orientales, impose aussi à son entourage la polygamie.  Outre la nature sociétale complexe de ces changements, la multiplication des conjoints peut causer quelques désagréments.

Alexandros polygamos !

Entrer dans l’univers Händelien à Halle est parfois un long saut dans le temps. Surtout quand, à quelques kilomètres se situe un des hauts lieux secrets de la musique : le Théâtre Goethe de Bad-Lauchstädt.  La ville balnéaire pluri-séculaire a été au cœur des célébrations autour de Händel et notamment son théâtre. Cette salle très ancienne a été construite et dirigée par le grand écrivain Johann Wolfgang Goethe. Ce lieu est magique, encore dans son jus néo-classique et aussi c’est le lieu où le jeune Wagner débuta en tant que chef d’orchestre avec un Don Giovanni, curieux et quelque peu ironique. C’est le Goethe theater qui accueillit les déboires d’Alessandro de Händel. Cet opéra dont la composition date du pinacle opératique de Händel quand il employait les plus grands interprètes de son temps. Mettre sur une même scène en 1728 la Cuzzoni, la Bordoni et Senesino ce serait comme si Peter Eötvös créait un opéra avec la Netrebko, la Georghiu et Fagioli, de quoi provoquer des remous ! Et c’est le parti pris du star system qui a inspiré la mise en scène de Lucinda Childs, cinématographique et quelque peu décorative.  Tous les arguments du livret sont glosés et saupoudrés ça et là de paillettes, sans une réelle volonté de donner à l’argumentaire autre chose que ce qu’il dit déjà. Cet Alessandro demeure une fable superficielle, de la « télé-réalité » scénique, pas plus et pas moins.

Et bien la part belle est aux chanteurs plus qu’à l’orchestre. George Petrou et Armonia Atenea, dont la carrière explose depuis cette récente décennie apportent un peu de légèreté à la partition riche en rebondissements de Händel. Les couleurs sont chatoyantes, les tempi souvent trop rapides, mais la pâte est là. Malgré quelques défauts significatifs de justesse et de départs, l’orchestre baroque grec demeure correct.

Parmi les chanteurs nous devons mettre en avant tout d’abord les deux mégères qui persécutent à tort et à raison le jeune Alessandro.  Dans le rôle dévolu à Bordoni à la création, Rossane, c’est une merveilleuse Blandine Staskiewicz qui relève le défi grâce à une tenue lyrique parfaite. Avec un sens incroyable du théâtre et du chant elle est idéale dans le rôle de la diva du cinéma hollywoodien. Une sorte d’incarnation de Mae West ou de Greta Garbo aux coloratures stratosphériques ! Nous sommes heureux d’entendre une voix Française défendre Händel dans sa patrie.

Face à elle, un peu moins assurée, la Lisaura de Dilyara Idrisova est plus terne. Affublée d’airs tout aussi formidables que sa rivale, malheureusement elle n’arrive pas à saisir la portée dramatique du rôle et le faire vivre avec la même force que Blandine Staskiewicz.

Assurant la part belle dans le rôle titre, Max-Emmanuel Cencic est un Alessandro désopilant, excellent comédien et vif dans l’interprétation surprenante de ce rôle dans la conception de Lucinda Childs. Musicalement il dépasse largement toute incarnation passée, dans la tessiture de Senesino il est à son apothéose.

Une autre voix formidable est celle de Xavier Sabata, formidable Tassilo, notamment dans le truchement de l’air « Da un breve riposo ».  Pour nous c’est une des meilleures voix de contre-ténor de notre époque !

Le trio masculin composé par Juan Sancho, Vasily Khoroshev et Pavel Kudinov est correct sans laisser un souvenir impérissable.

En somme, sous une chaleur caniculaire, cet Alessandro a permis à ce chef d’œuvre de rester dans la mémoire du XXIème siècle malgré les accrocs et les libertés prises par Lucinda Childs. Dans cette production, Alessandro est un best-seller, un succès du box office, pas plus pas moins.

Alessandro – Max-Emmanuel Cencic – contre-téno
Rossane – Blandine Staskiewicz – mezzo-soprano
Lisaura – Dilyara Idrisova – soprano
Tassile – Xavier Sabata – contre-ténor
Clito – Pavel Kudinov – Basse
Leonato – Juan Sancho – ténor
Cleone – Vasily Khoroshev – Alto

Mise-en-scène – Lucinda Childs
Décors et costumes – Paris Mexis
Chorégraphie – Bruno Benne

ARMONIA ATENEA
George Petrou, direction

Compte rendu, opéra. Halle, Goethe Theater de Bad-Lauchstädt, samedi 6 juin 2015, 14h. Haendel : Alessandro.  Cencic, Staskiewicz. George Petrou, direction. Lucinda Childs, mis en scène.

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival Händel. Le 5 juin 2015. Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas … Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scène.

HAENDEL CLASSIQUENEWS handel_-_fr_gesellschaftLe cœur de l’Allemagne est le creuset de la musique baroque. Des villes comme Eisenach, Magdeburg, Leipzig et Halle ont porté dans leur sein les plus grands compositeurs de la génération 1680 et même d’autres tels que Reichardt qui a contribué au Sturm und drang. A la convergence des villes, Halle est un centre intellectuel méconnu mais passionnant. Surtout évoquée dans les programmations par le célèbre Georg Friedrich Händel, la ville qui le vit naître et grandir est le siège d’un des plus grands festivals consacrés au compositeur du Messie. Sise dans sa maison natale, la Fondation Händel regroupe à la fois un musée, des éditions musicales et scientifiques, un centre de recherche, deux salles de concert et de conférences, un musée d’instruments musicaux. La belle « Maison jaune » de Halle est aussi un charmant lieu de rencontre avant les concerts qui ont lieu dans toute la ville. Pendant quasiment tout un mois,  Halle et sa région rayonnent à l’unisson de « vaillants Halle-lujahs ! ».

 

 

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Lucio Silla de Haendel au festival de Halle 2015
HALLE-LUJAH !
LA CADUTA DEGLI DEI

Faire revenir un des opéras privés de Händel est un pari. Comme dans tout pari, le risque n’est pas dans le hasard de la mise mais dans le moment et les numéros sur lesquels ont parie. En effet Lucio Silla est l’un des rares opéras de Händel qui ne bénéficie pas vraiment de la sollicitude publique. Ce mystérieux opus lyrique est vraisemblablement une commande du richissime Lord Burlington (aucun lien avec la marque de chaussettes !) et a été dédiée étonnamment au duc d’Aumont, ambassadeur du déclinant roi Louis XIV à Londres. En 1713, la Guerre de Succession d’Espagne faisait encore rage et le Roi-Soleil vivait un crépuscule plus que terni par quasiment 15 ans de conflit et des catastrophes naturelles.  Il est étonnant d’ailleurs, que le livret, portant sur un des tyrans les plus sanguinaires de Rome, puisse être sans ambigüité pour le monarque Bourbon. Quoi qu’il en soit, Lucio Silla demeure un ouvrage teinté d’ombres.

Et pourtant, l’œuvre est d’une richesse passionnante. La palette Händelienne est active dans toutes les mises en situation dramatiques, elle devient parfois beaucoup plus proche de l’école lyrique Hambourgeoise que de l’arcadisme italien.  Nous remarquons notamment l’efficacité des récits et des airs d’une inventivité géniale.

onofri-enrico-maestro-Ce Lucio Silla, histoire politique et mouvementée a déjà une intrigue d’une noirceur suffisante pour ajouter des gags à la Visconti dans Les Damnés. La mise-en-scène de Stephen Lawless est une lecture au papier calque sur l’intrigue, nous sommes déçus du manque de parti pris, du défaut d’appropriation  de l’histoire pour lui donner des nouveaux reliefs, pourtant présents tant dans le livret que dans la musique.  On dirait que Stephen Lawless manquait d’imagination et s’est contenté de construire une vision cinématographique, une glose ennuyeuse avec des clins d’œil aux dictatures… un résultat qui ne laisse pas un souvenir impérissable. Et pourtant l’affiche était belle.  La palme définitivement revient à l’extraordinaire Enrico Onofri ! Avec une souplesse et une hardiesse formidable, il engage cette partition dans une réalisation subtile, équilibrée et débordante de nuances.  Il réussit à galvaniser l’excellent Händelfestspielorchester Halle et nous offre une véritable recréation que nous espérons, un jour en CD plus qu’en DVD.

Côté voix c’est bien plus inégal malheureusement. Le Silla caricaturé par Filippo Mineccia qui demeure dans son registre sans apporter plus de plaisir ni de surprises. La voix est agile, techniquement correcte, mais sans plus. Peut-être qu’avec une autre mise-en-scène, Filippo Mineccia aurait pu nous offrir toute l’étendue d’une voix qui semble receler des promesses. Aux antipodes, l’extraordinaire Metella de Romelia Lichtenstein est une merveille à chaque note.  Cette magnifique interprète est purement formidable dans l’émotion, dans la puissance et les nuances. Elle nous offre des très beaux moments d’art lyrique et nous la plaçons sans hésiter dans le panthéon des grandes Händeliennes avec Ann Hallenberg, Rosemary Joshua, Renée Fleming et Sarah Connolly.

 

 

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Mais le plus décevant, c’est Jeffrey Kim en Lepido.  Nous découvrons ici ce sopraniste d’ascendance coréenne.  Raide dans l’interprétation vocale et dramatique, son timbre est métallique et sans réel intérêt. Nous sommes surpris par l’emphase exagérée de ses ornements et de son émission, c’est contreproductif tant pour la partition que pour le drame. Dans la même veine, les soprani Ines Lex et Eva Bauchmüller n’ont pas réussi a émouvoir avec simplicité. C’est aussi le cas de la basse Ulrich Burdack. Cependant, dans le rôle de Claudio, la splendide Antigone Papoulkas (- NDLR : mezzo munichoise ; portrait ci contre -), a émerveillé nos sens avec ses coloratures et un sens réel du théâtre et de la musique. Son « Senti bel idol moi » d’anthologie, malgré un vibrato parfois un peu trop présent, rend le personnage de Claudio très attachant.

Halle est une fête, un lieu de toutes les surprises, malgré un pari risqué, le risque valait largement la peine, Lucio Silla est revenu des limbes et, on l’espère restera désormais parmi nous !

Lucio Silla de Haendel au Festival Halle 2015
Lucio Silla – Filippo Mineccia – contreténor
Metella – Romelia Lichtenstein – soprano
Lepido – Jeffrey Kim – contreténor (sopraniste)
Flavia – Ines Lex – soprano
Claudio – Antigone Papoulkas – mezzo-soprano
Celia – Eva Bauchmüller – soprano
Scabro / Il dio di guerra – Ulrich Burdack – basse
Mise-en-scène – Stephen Lawless
Décors et costumes – Franck Philip Schlößmann
Vidéo – Anke Tornow
Dramaturgie – André Meyer

Händelfestspielorchester Halle
Dir. Enrico Onofri

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival Händel. Le 5 juin 2015.  Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas … Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scène.