RAMEAU : Guerre & Paix, lancement digital. Entretien avec Bruno Procopio, fondateur du JOR Jeune Orchestre Rameau

ENTRETIEN avec BRUNO PROCOPIO, chef fondateur du JOR, Jeune Orchestre Rameau qu’il a fondĂ© en octobre 2021 – Chef et instrumentistes jouent au plus juste la musique du gĂ©nial auteur d’Hippolyte et Aricie, des BorĂ©ades ou de PlatĂ©e. Avec le concours de la musicologue Sylvie Buissou, ils offrent aujourd’hui le programme inĂ©dit « Guerre & Paix », ample fresque purement orchestrale qui rappelle par l’intelligence des couleurs, le festival des timbres, l’architecture expressive, la science sous le naturel combien Rameau est Ă  l’époque des Lumières, l’inventeur de l’orchestre français. En rĂ©unissant plus de 50 instrumentistes, le maestro dĂ©voile aussi le son et les proportions comme les justes Ă©quilibres tels que l’auteur de Dardanus, de Castor et Pollux ou des Sybarites a pu les connaĂ®tre Ă  son Ă©poque : jouer Rameau est un dĂ©fi dĂ©sormais relevĂ©. Bruno Procopio s’est donnĂ© les moyens d’en rĂ©aliser les prodiges. Pour preuve, 30 mn du concert inaugural « Guerre et Paix », diffusĂ© uniquement en digital, ce 27 mai 2022, 30 mn d’accomplissement et d’essor symphonique absolu. Entre explication et rĂ©vĂ©lations, Bruno Procopio explique les coulisses de ce projet hors normes qui bouleverse dĂ©sormais notre connaissance rĂ©elle de l’écriture ramĂ©lienne.

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Nouvelle révolution baroque en France : le JOR JEUNE ORCHESTRE RAMEAU
53 instrumentistes ressuscitent l’orchestre de Rameau

 

 

 

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CLASSIQUENEWS : Pourquoi avoir crĂ©Ă© aujourd’hui le Jeune Orchestre Rameau JOR ?

BRUNO PROCOPIO : La période de la Pandémie m’a offert l’opportunité d’une pause très constructive ; cette première année de pause m’a permis de développer les projets les plus intimes, les plus difficiles, ceux qui nécessitent plus de temps comme le lancement du Jeune Orchestre Rameau et l’enregistrement des Variations Goldberg. Rameau est mon compagnon de tous les jours ; la beauté de sa musique me guide dans l’avancement de cette vie pleine d’aléas. Un autre facteur important était la rencontre d’une salle exceptionnelle dont l’orchestre est désormais en résidence : la Boiserie de Mazan (Vaucluse).

Rameau est sans doute le plus grand compositeur du XVIIIème en France ; son Ĺ“uvre n’est pas encore dĂ©voilĂ©e au complet, plusieurs pages sont encore manuscrites ou en restauration au sein de l’édition Opera Omnia. C’est justement grâce au soutien de Sylvie Bouissou, docteur en musicologie et directrice des Ă©ditions Rameau – Opera Omnia, que cette aventure Rameau peut exister.

Mon objectif est de réunir les meilleurs instrumentistes de la nouvelle génération, les plus passionnés, pour défendre une interprétation novatrice. Cela commence par l’effectif de l’orchestre : nous sommes 53 musiciens sur le plateau, le même effectif dont disposait Rameau à l’Académie Royale de Musique en 1750.

Je souhaite avoir le temps de faire travailler l’orchestre, avoir le temps de dĂ©voiler Ă  tous les musiciens les secrets cachĂ©s de l’Art de Rameau. Cela passe par l’analyse de l’harmonie et une recherche plus personnelle concernant la vocalitĂ© de cette musique. L’Art de Rameau est l’un de plus personnels au XVIIIème siècle. Rameau utilise tous les carcans de son Ă©poque Ă  savoir la danse, la tragĂ©die lyrique mais il incorpore une touche unique par un sens poussĂ© de l’harmonie et une volontĂ© de dĂ©peindre la nature. Il ne s’agĂ®t pas de simples effets Ă©voquant entre autres le ramage des oiseaux, Rameau souhaite cristalliser l’essence pour rendre en musique ce que serait pour lui la quintessence des Ă©lĂ©ments, qu’ils soient naturels ou humains.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Qu’apporte le JOR sur le plan sonore et pour la meilleure compréhension de Rameau ?

BRUNO PROCOPIO : Les effectifs préconisés par Rameau sont impressionnants ; pour cet orchestre à 53 musiciens, nous avions 11 violoncelles, tous les vents ont été doublés par deux, à savoir 4 hautbois, 4 bassons, etc.
On perçoit la volonté d’avoir un pupitre de basse important, presque de la même taille que celle des instruments aiguës (dessus) ; cela donne aux basses un double rôle encore peu exploité, à savoir l’opportunité d’être entendu à part égale aux instruments dits mélodiques. Dans mon travail de chef, j’ai demandé à tous les musiciens du pupitre de basse, de comprendre vocalement leurs parties en plus de leur rôle de basse fondamentale. Ce travail a rendu l’orchestre plus riche et a fait dégager une complexité insoupçonnée, par exemple dans les petites danses que l’on concevait uniquement allégoriques ou pour être mises en chorégraphies. (NDLR : écoutez ici la plage 10 du programme Guerre et Paix : « Air pour les Muses, Temple de la Gloire, le dialogue entre les pupitres des violoncelles et des flûtes, tout aussi chantant l’un et l’autre).

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment vous inscrivez-vous par rapport aux orchestres baroques déjà existants ?

BRUNO PROCOPIO : Nous sommes un orchestre formĂ© uniquement par des jeunes instrumentistes ; notre orchestre reçoit de musiciens de plus de 18 pays, venus de plusieurs Ă©coles. Cette variĂ©tĂ© de cultures est un cas unique ; par consĂ©quent, je dois modeler le son, je dois fĂ©dĂ©rer. Aucun musicien de cette gĂ©nĂ©ration n’avait encore jouĂ© Rameau dans une formation aussi nombreuse ; donc la curiositĂ©, l’enthousiasme et la diversitĂ© sont les piliers de ma dĂ©marche orchestrale.

Nous sommes entourés par de grands professeurs de référence ; chaque chef de pupitre apporte sa vision ; nous construisons un orchestre en favorisant la transversalité des expériences ; les musiciens ne sont pas là pour écouter religieusement le chef. Cette liberté de parole, qui fait le fondement même de ce laboratoire d’excellence, est le moteur du projet.

 

 

CLASSIQUENEWS : En quoi la musique de Rameau se prête-t-elle à une telle aventure à la fois humaine, artistique, scientifique et pédagogique ?

BRUNO PROCOPIO : Scientifique et pédagogique c’est simple, la musique de Rameau regorge encore de pages monumentales à découvrir, les équipes des éditions Rameau sont là pour nous aiguiller vers de prochaines découvertes. La difficulté et la complexité de sa musique sont une matière sans fin pour le plongeon pédagogique. Par contre l’aventure humaine et artistique dépend du projet et des personnes impliquées. Le JOR invite des professionnels et des spécialistes dans plusieurs matières (administrateurs de la culture, rencontre avec la presse et musicologues, enregistrement de disque avec les meilleurs ingénieurs du son du marché), le tout dans une salle adaptée aux dimensions symphoniques.

Il est encore possible d’avoir une démarche historiciste de recherche musicale ! En cela, la musique de Rameau offre une matière inépuisable. Il y a beaucoup à faire concernant la technique de jeu, la pratique orchestrale, le rapport à la danse, la compréhension de ses subtilités harmoniques. Rameau reste encore un compositeur à découvrir ! J’ai l’impression que Rameau souffre d’une posture actuelle qui ne lui est pas forcement favorable ; je vois actuellement une tendance au défoulement, le croisement forcées des cultures, une volonté de divertissement superficiel au détriment du véritable amusement, tout cela affecte et amenuise l’enivrement que peut causer la musique de Rameau en elle-même. Comme sa musique est variée et unique, on se permet actuellement tout sorte d’insertions parfois superficielles par rapport au potentiel intrinsèque des œuvres ; à mon avis nul besoin de chercher à l’extérieur, dans ses ouvrages il y a tout.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Avez-vous une anecdote, un souvenir clé au moment de cet enregistrement ?

BRUNO PROCOPIO : Dans l’une des pièces du programme, Air pour les Lutteurs (Les Sybarites / plage 9 du programme digital dévoilé ce 27 mai 2022), deux éléments du langage musical me paressaient étrange : quelques mesures de la partie d’Alto semblaient erronées, déplacées rythmiquement du discours. Des notes graves de basses appuyées dans les temps faibles semblaient également déplacées. Grâce aux explications de Sylvie Bouissou sur la férocité des crotoniates et la spécificité de leur luttes guerrières, ces mesures qui semblaient erronées sont devenues le moteur même du discours. Voilà une beau travail d’équipe entre les musiciens et les musicologues…. Car chez Rameau, rien n’est laissé au hasard. Tout fait sens. A nous de le retrouver.

Propos recueillis en mai 2022

 

 

 

 

 

 

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JOR-mai-22-582-UNE-carreLANCEMENT DIGITAL… Le 27 mai 2022, lancement digital du programme Guerre & Pais – extraits symphoniques des opĂ©ras de Jean-Philippe Rameau – sĂ©lection de 30 mn – LIRE notre prĂ©sentation du concert digital :
http://www.classiquenews.com/baroque-revolutionnaire-guerre-et-paix-jor-bruno-procopio/

Guerre et Paix – Suite Symphonique conçue par Sylvie Bouissou et Bruno Procopio – Commande du Jeune Orchestre Rameau JOR – Jeune Orchestre Rameau – Bruno Procopio, direction

Formation orchestrale : 52 musiciens
Chef d’orchestre
4 flûtes (traverso /piccolo)
4 hautbois
4 bassons
1 trompette
16 violons (8 premiers et 8 seconds)
6 altos (jouant les parties de hautes-contre et tailles de violon)
11 violoncelles
1 contrebasse
2 clavecins
1 timbale
1 percussion

 

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Le programme Guerre et paix a été créé à Mazan, le 31 oct 2021 / LIRE la critique du concert sur classiquenews
Naissance du JOR JEUNE ORCHESTRE RAMEAU !CRITIQUE, concert. MAZAN, dim 31 oct 2021. RAMEAU : Suite symphonique « Guerre et Paix » (création), JOR Jeune Orchestre Rameau, Bruno Procopio, direction. Il est né le divin JOR ! De concert et dans une entente toute en complicité, le chef franco-bréslien Bruno Procopio et la musicologue Sylvie Bouissou ont conçu un programme éminemment symphonique qui sélectionne plusieurs extraits d’opéras de Jean-Philippe Rameau : ouvertures, danses, intermèdes divers (tempête,…), mais avec la cohérence d’une dramaturgie dont le titre éclaire les caractères successifs « guerre et paix ». Ce diptyque est un vrai défi pour les instrumentistes réunis sous la baguette du maestro, fondateur ainsi de son propre orchestre : le JOR pour Jeune Orchestre Rameau : une nouvelle phalange dédiée uniquement à l’interprétation des œuvres du Dijonais et qui ce dimanche 31 octobre vit son baptême officiel.
http://www.classiquenews.com/critique-concert-mazan-dim-31-oct-2021-rameau-suite-symphonique-guerre-et-paix-creation-jor-jeune-orchestre-rameau-brun-procopio-direction/

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Programme original complet « Guerre & Paix »
Version sans entracte : Durée du programme 1h15

1. NaĂŻs, Ouverture
2. Dardanus, 1744, IV, Bruit de guerre
3. Castor et Pollux, II, 5, Premier et deuxième airs pour quatre Athlètes
4. Castor et Pollux, II, 5, Premier et deuxième airs pour une Spartiate
5. Castor et Pollux, I, 6, Combat
6. Hippolyte et Aricie, 1742, I, 4, Tonnerre (inédit)
7. Les Indes galantes, Le Turc généreux, sc. 6, Air pour les Esclaves africains
8. Les Indes galantes, Prologue, Air pour deux Polonais
9. Dardanus, III, 3, Entrée des Guerriers
10. Dardanus, 1739, Air pour les Guerriers et les Phrygiens
11. Les Sybarites, L’Amour amène Mars (inédit)
12. Les Sybarites, Air pour les Lutteurs Crotoniates
13. Les Indes galantes, Les Sauvages, Chaconne pour tous les Peuples

14. Les Surprises de l’amour, Anacréon, Sommeil d’Anacréon
15. Platée, 1745, I, Orage
16. Les Boréades, III-IV, Suite des Vents
17. Le Temple de la Gloire, Aire tendre pour les Muses
18. Les Sauvages, danse du grand calumet de la paix pour les Sauvages
19. Les Boréades, IV, 4, Entrée de Polymnie
20. Dardanus, 1739, III, 4, Air pour une Spartiate
21. Dardanus, 1739, III, 4, Tambourins
22. Dardanus, 1744, Chaconne

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PLUS D’INFOS sur le site du JOR Jeune Orchestre Rameau
http://jeuneorchestrerameau.com/bruno_procopio/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE, opéra. GENEVE, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. PROKOFIEV : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez.

CRITIQUE, opéra. GENEVE, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. PROKOFIEV : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez. Au premier abord, on peut se dire que monter Guerre et Paix de Prokofiev est un pari un peu fou, avec ses treize tableaux, ses 70 rôles et ses quatre heures de musique, et pourtant le Grand-Théâtre de Genève s’est lancé dans l’aventure (avec des bonheurs divers). Et puis l’ouvrage de Prokofiev est-il si différent des autres grands ouvrages lyriques russes ? N’y a-t-il pas autant de mélange des genres, parfois de bavardages, autant de problèmes de mise en scène que dans Kitège ou Le Prince Igor ? Ainsi, il n’est pas plus étrange pour Prokofiev de bâtir une première partie en forme de roman d’amour peuplé de créatures féminines, pour passer ensuite à une épopée sanglante presque exclusivement masculine et nous livrer, en fin de compte, un conte philosophique, parcours initiatique de Natacha et de Pierre.

Parfois éloigné des préoccupations littéraires de Tolstoï, ce qui intéresse le plus Prokofiev, c’est de peindre une société aristocratique et bourgeoise fragile opposée à la force patriotique irrépressible du peuple russe. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les moyens utilisés par le trublion catalan Calixto Bieito pour mettre en images ce discours apparaissent comme très discutables. Toute l’action se passera à l’intérieur d’une grande pièce d’apparat d’un palais princier où les protagonistes, comme des rats dans un vivarium de laboratoire, passeront tout leur temps à s’entredéchirer ou à se faire du mal. Exit ici toutes les différentes atmosphères liées aux treize tableaux différents, Bieito ne s’intéressant qu’à la folie (réelle ou supposée) de la galerie de personnages imaginée par Tolstoï, qui s’adonnent régulièrement à de curieuses danses syncopées et tribales. On ne retiendra guère que deux images fortes lors des quatre heures du spectacle, la déconstruction à vue du palais moscovite entre le passage de la « Paix » à celui de la « Guerre », et la métaphore de la destruction de Moscou par les autochtones au travers de la construction (à vue aussi) d’une réplique du fameux Théâtre du Bochoï (monté façon légo), avant d’être aussitôt piétiner par ses constructeurs. Les dernières images de criquets envahissant tout le fond de scène lors des dix dernières minutes restent pour nous une énigme…

 

 

Beau début de saison au GTG !
La Natacha ROSTOVA de RUZAN MANTASHYAN
… tragĂ©dienne nuancĂ©e…

 

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Véritable héroïne de la soirée, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan campe une vibrante Natacha Rostova, qui évolue sur scène en authentique tragédienne. Capables des nuances les plus subtiles, aussi bien dramatiquement que vocalement, elle dresse de l’héroïne un portrait inoubliable. Le ténor suédois Daniel Johansson semble né pour incarner le personnage de Pierre Bezoukhov, tant il s’apparente à ce personnage idéaliste, victime de l’étroitesse de son physique, qui le relègue inévitablement au rôle de spectateur d’un drame qui le traverse, mais qui le dépasse, d’autres en étant les véritables héros. La générosité du timbre et l’aigu facile du baryton allemand Björn Bürger le prédispose également à celui du Prince Andreï Bolkonski. Le monologue du Koutouzov de Dmitry Ulyanov (scène X) restera comme l’un des grands moments de la soirée, tandis que la voix puissante et incroyablement projetée d’Ales Briscein convient au trouble Anatole Kouraguine. Alexey Lavrov incarne un redoutable Napoléon, tandis qu’Alexey Thikomirov (Nikolaï Bolkonski) et Eric Halfvarson (Comte Ilia Rostov) sont un luxe que se permet la production. Les femmes ne méritent également que des louanges : Lena Belkina en Sonia, Liene Kinca en Princesse Bolkonski, Elena Maximova en Hélène Bezoukhov, et Natasha Petrinsky en Maria Akhrossimova. Idem pour le chœur du Grand-Théâtre de Genève qui se couvre ici de gloire, surtout dans l’impressionnante scène finale.

Sous la baguette d’Alejo Perez, l’Orchestre de la Suisse Romande se hisse également à son meilleur, tant dans les tonalités transparentes et mélancoliques de la première partie, que dans les éclats sonores de la seconde. Galvanisé par le jeune chef argentin, la phalange genevoise, aux cordes frémissantes et aux percussions explosives, offre de la partition la plus magistrale lecture qu’il nous ait été donné d’entendre, en relief, en intensité, en émotion. Un beau début de saison au GTG !

 

 

Critique, opéra. Genève, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. Sergueï Prokofiev : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez. Dernière ce 24 septembre 2021 / Photo : © Carole Parodi / GTG 2021.

 

 

CD critique. GUERRE et PAIX : WAR AND PEACE : 1614 – 1714 (2 cd Alia Vox)

war peace guerre et paix jordi savall alia vox 2015 cd critique classiquenewsCD critique. GUERRE et PAIX : WAR AND PEACE : 1614 – 1714 (2 cd Alia Vox) – Dans ce coffret de 2 cd enregistrĂ© en 2014 (pour le plus rĂ©centes sessions), Jordi Savall pointait du doigt un flĂ©au malheureusement et honteusement emblĂ©matique de l’histoire humaine : l’essor des guerres produisant atrocitĂ©s, barbaries, traumatismes chez les peuples qui en sont les victimes, des deux cĂ´tĂ©s, vainqueurs et vaincus. La Guerre de Trente Ans, jusqu’en 1648, marque la première moitiĂ© du XVIIè, siècle des guerres de religions (catholiques / protestants) auxquelles politiques en opportunistes cyniques apportent leur soutien selon leur intĂ©rĂŞt et leur volontĂ© de puissance. Les musiques de ce siècle martyrisĂ©, et du suivant (XVIIIè) illustrent Ă  la fois la majestĂ© dĂ©risoire des grandes nations belliqueuses (dont la France Ă©videmment, puis les Habsbourg autrichiens comme espagnols) mais aussi la vanitĂ© et les misères terrestres. Y rayonnent solennitĂ© et puissance de Biber (Missa Bruxellensis, Requiem) et Lully, musiques autant fastueuses que ferventes, auxquelles Marc Antoine Charpentier offre sa profondeur non moins Ă©clatante. Pourtant serviteur de la solennitĂ© française, Lully compose un remarquable Motet (concerto) pour la Paix ; une espĂ©rance prolongĂ©e par le Te Deum de Charpentier) et le Jubilate Deo de Handel ; ils sont les formes usuelles pour cĂ©lĂ©brer la fin d’une guerre en une action de grâce collective et ouverte.
L’époque est celle des instruments, comme en témoigne le passage de la viole de gambe à la famille des violons (Jenkins) ; la sélection des partitions ainsi opérée met en avant l’essor de la suite de danses, cycle purement musical où les instruments ne suivent pas les accents et images d’un texte, uniquement les ressorts du rythme produisant architecture (superbe Chaconne de Muffat). Ainsi les nombreuses batailles signées Schiedt, Biber, surtout Kerll) : hymnes percutants en contrastes et surprises. Le col legno de Biber revêt une coloration expressive inédite (Die Schlacht) qui saisit par son usage mesuré et génialement expressif.
Jordi Savall rappelle combien Louis XIII, digne père de son fils le Roi-Soleil et protecteur des artistes, sut déjà en 1626, en instituant les fameux 24 violons du Roi (comme il fixera tout autant les 12 grands hautbois du Roi), impose un nouveau standard orchestral d’une densité inouïe jusque là (à 4 et 5 parties).
Lully reprend le flambeau et réalise le passage du ballet de cour vers la tragédie en musique : emblème d’une France omnipotente, aussi martiale que raffinée, supplantant désormais les prodiges de l’Italie. Le stile concertato est la réponse italienne à cette recherche permanente du contraste, adulé par les luthériens heureux d’articuler ainsi avec accents la ferveur protestante (Siehe an die Werke Gottes de Rosenmüller).
CLIC D'OR macaron 200Racines et origines obligent, Jordi Savall évoque le temps « béni » où Barcelone confirmait déjà sa primauté comme capitale artistique de la Catalogne, alors résidence de la cour de l’Archiduc Charles (dès 1705) et dont la création de l’opéra de Caldara « Il piu bel nome » témoigne en 1708, en pleine guerre de Succession d’Espagne… l’ouvrage est d’autant plus significatif qu’il est premier opéra italien, de style napolitain, produit en Espagne. Du reste, l’éloquente et patriote fierté catalane s’exprime aussi dans plusieurs chansons restituées ici : El Cant dels Aucells, mélodie ancestrale adaptée alors pour l’arrivée de Charles justement en 1705 ; puis Catalunya, et Catalunya en altre temps ella sola es governava au titre sans ambiguïté qui témoigne aussi d’un sentiment indépendantiste fort et nostalgique. Qu’il s’agisse de mélodies populaires ou de formes savantes, l’idéal martial s’exprime entre noblesse, raffinement, détermination. L’engagement de Jordi Savall et ses musiciens est indiscutable. La grandeur comme le dénuement se côtoient et proche de l’âme catalane ibérique, une certaine gravité fraternelle se précise encore quand Savall exprime les tourments et aspirations de sa terre natale. Livre disque incontournable.

CD critique. GUERRE et PAIX : WAR AND PEACE : 1614 – 1714 (2 cd Alia Vox AVSA9908)
Jordi Savall, la Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations, Hespèrion XXI
https://www.alia-vox.com/fr/catalogue/guerre-paix-1614-1714/

La boîte à musique par JF Zygel sur France 2

france2 logo-france2France 2. La boĂ®te Ă  Musique. Guerre et Paix, le 1er aoĂ»t, vers 22h20. La BoĂ®te Ă  musique. Neuvième saison, dĂ©jĂ  du magazine estival de France 2 intitulĂ© « La BoĂ®te Ă  Musique ». Son concepteur et animateur principal, Jean-François Zygel voit les choses en grand : un orchestre symphonique, deux chĹ“urs, des chanteurs de renom et des solistes virtuoses participent Ă  ces cinq Ă©missions estivales d’initiation Ă  la musique classique, chaque vendredi en deuxième partie de soirĂ©e vers 22h20. Tout le mois d’aoĂ»t, Jean-François Zygel nous invite Ă  explorer les grands thèmes de la vie en musique : le Diable, le Bon Dieu, l’Amour, la Guerre, … sources d’inspiration inĂ©puisables pour les grands compositeurs. Une occasion de se divertir tout en (re)dĂ©couvrant les plus belles pages du rĂ©pertoire. Au programme: Les tubes de la musique sacrĂ©e (Requiem de Mozart, Stabat Mater de Pergolèse..) et de la musique fantastique (Danse macabre, Nuit sur le mont chauve…). Les cĂ©lèbres solos et duos d’amour dans la mĂ©lodie et l’opĂ©ra (Don Juan, La FlĂ»te enchantĂ©e…), et saisissants chĹ“urs d’hommes (Verdi, Beethoven, Gounod). Chefs-d’œuvre immortels et pĂ©pites mĂ©connues sont interprĂ©tĂ©s avec passion par des interprètes confirmĂ©s ou de jeunes talents, toujours prĂŞts Ă  improviser avec le maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie, Zygel soi-mĂŞme ! Sans oublier les rubriques qui ont fait le succès de ce programme estival : le « Quiz », « l’Instrument rare » et « la MĂ©canique d’un tube ». Pour le feu d’artifice final, une Ă©mission spĂ©ciale « Meilleurs moments » nous offrira les plus belles, les plus Ă©tonnantes, les plus virtuoses et les plus amusantes sĂ©quences vĂ©cues ces dernières annĂ©es sur le plateau de La BoĂ®te Ă  Musique.

Vendredi 1er août 2014, vers 22h20
« Guerre et paix »

jean-francois-zygel_c_1_jpg_681x349_crop_upscale_q95La première émission a pour titre « Guerre et paix » Pour commémorer le centenaire de la première guerre mondiale 1914-1918, Jean-François Zygel accueille sur son plateau le Chœur de l’Armée française en uniforme sous la direction du commandant Aurore Tillac. Avec ces choristes impressionnants et de nombreux musiciens de talent, il révèle en 90 minutes comment la guerre et l’armée ont inspiré les grands compositeurs classiques, de Couperin à Prokofiev en passant par Mozart, Beethoven ou Chopin. Batailles, coups de canons, scènes de la vie militaire, rythmes de marche, sons de clairon et de trompettes…  ont laissé une empreinte profonde dans l’opéra mais aussi dans les symphonies, les concertos et le répertoire pour clavier. Tout au long de l’émission, les chefs-d’œuvre éternels succèdent aux surprises sonores sous l’œil curieux de trois célébrités mélomanes : le présentateur et compositeur de chansons Julien Lepers, le journaliste Philippe Vandel, le philosophe André Comte-Sponville, installés autour du piano, au cœur de la musique, complices du pianiste animateur, maître Zygel. La soprano Elisa Cenni, la mezzo-soprano Isabelle Druet, le baryton Thomas Dolié, le pianiste Goran Filipec, le claveciniste Jean Rondeau, le quatuor vocal Les VoiZ’animées, le clairon Eric Lemonnier complètent le plateau de musiciens venus illustrer en musique l’éternel combat ou le dialogue fructueux entre la guerre et la paix.