Biennale Musiques en scène à Lyon

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scène : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numérique. Biennale GRAME 2016. Agglomération lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, créations, improvisations, performances, jeux vidéos, massages sonores, expériences nouvelles accessibles à tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une conférence : le thème divertissement/culture numérique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiosité, fût-elle critique….

Le farceur à la trompinette et le penseur à la calculette
« Se divertir » ? « Vous avez bien dit : se divertir ? Comme c’est divertissant ! » Surtout en l’an de grâce 2016, où l’on boirait volontiers pour oublier qu’on a honte de boire chaque matin d’infos notre ration de honte, de tristesse et de peur. En tout cas, c’est  ce que propose entre Rhône et Saône la biennale du GRAME  qui s’autoproclame aussi « réjouissante, stimulante, créatrice et extrêmement addictive ».  C’est vrai qu’il fut une époque où les musiques d’aujourd’hui ne donnaient pas volontiers dans « le plaisir », et où on avait envie de fredonner à l’entrée puis à la sortie l’irrévérent « on n’est pas là pour se faire engueuler » du farceur à la trompinette. Et qu’on avait plutôt sur le divertissement le regard pascalien : « la seule chose qui nous console de nos misères, et cependant la plus grande de nos misères… Même un roi sans divertissement est un homme plein de mlsères…Et c’est ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un  nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état. »

Big Brother and Data
Les éditorialistes et penseurs du GRAME ( James Giroudon, Directeur, Damien Pöusset, directeur artistique) nuancent évidemment cette présentation  de  leur  session 2017 pour un « homme diverti » ( même averti, il n’en vaut pas forcément deux, ndlr classique news) qui « vit sous le règne de la fragmentation et de l’urgence  dans un univers de plus en  plus virtuel, en prise avec les mutations actuelles de la société. » Oui, « faut-il entendre les sirènes de Big Brother et de Big Data ? » Ou simplement mieux les connaître pour faire un tri dans « cette société de spectacle qui ne cesse d’étendre l’empire des divertissements standardisés » ? Car « des smartphones aux tablettes en passant par la domotique ou la robotique, notre écosystème a considérablement évolué au profit d’un monde hyper-connecté dans lequel  les énergies existentielles sont les fruits du désir, la libido des producteurs et des consommateurs. »

Un Hollandais volant dans l’espace numérique
D’où – sans trop de hiérarchie de valeurs obsolètes, en tout cas sans « vitupérer  l’époque », selon la formule d’Aragon , et avec une sorte d’objectivité pas forcément navrée, – voici une présentation plutôt séduisante sinon séduite de l’attirail-libido dans ce qu’il a de plus milieu-et-haut-de-gamme…Que les tradi-musicaux cependant se rassurent : sur les 28 manifestations de la biennale 16 affichent encore le titre « concert », spectacle, expérience sensorielle, théâtre musical et danse se partageant le reste de la liste. Un artiste invité donne le la, le Hollandais Michel van der Aa, dont les oeuvres sont huit fois présentes dans la session. « Depuis que j’étais tout petit », dit Van der Aa (on ne nous précise pas dans quelle décennie de la fin XXe  c’était), « j’avais des cauchemars terribles, qui ne se sont arrêtés que quand j’ai été mis à la guitare par les médecins…Depuis, si je m’arrête de jouer et de composer, j’ai l’impression que les mauvais rêves vont recommencer. » La guitare classique s’est « élargie » vers plus moderne, de l’ingéniorat du son à la musique de film et à la mise en scène. D’où le bilan « de théâtre, de musique de film, de vidéastie », qui passe par la présence  multisensorielle sur scène d’ « un alter ego aux musiciens », image projetée des « hétéronymes » dans la vie du poète Pessoa  et son Livre de l’Intranquillité », mais aussi du Livre de sable, de Borges.

Nos psychés aliénées
De même que pour le Concerto de violon (joué ici le 4 mars par Patricia Kopatszchinkaia) et d’autres œuvres l’ombre portée de son interprète inspiratrice Janine Jansen. Ce qui n’empêche pas van der Aa de se sentir aussi « indigène du numérique, et particulièrement du synthétiseur modulaire , qui force à mixer en analogique »… Vu par les patrons de la biennale, « l’artiste s’empare du flux de nos psychés aliénées comme pour mieux nous détourner de la nocivité de notre monde, il révèle l’étonnante poésie là où bien d’autres ne font qu’en énoncer la pure fonctionnalité ».

Kaléidoscope rhône-alpin
L’une des forces actuelles du GRAME dans le paysage rhône-alpin et français, c’est d’avoir su s’imposer auprès  des pouvoirs publics comme centre de diffusion et de création, et d’en venir maintenant à « organiser » autour de lui les acteurs principaux de la musique  dans ce périmètre : Auditorium et ONL, Opéra, Théâtre de la Renaissance, des Ateliers, Hôtel de Ville de Saint-Etienne, Centres Culturels (Vaulx en Velin, Rillieux, Décines), Théâtre de Valence, C.N.M.S. D de Lyon, Maison de la Danse, CAUE Rhône-Alpes, et d’investir l’espace muséal  « récent » (Les Confluences), ou filmique. Que tourne le kaléidoscope, qui va du « spectacle d’appartement » d’origine québécoise de la mime, chanteuse et percussionniste Krystina Marcoux (« 400 ans sans toi ») ou de la mise en musique par le compositeur argentin Martin Matalon d’un inattendu Fox Trot Delirium, burlesque du tout jeune Lubitsch , à une Origine du Monde où vous  ne manquerez  pas de chercher (trouver, c’est autre chose) le Courbet que vous savez, via  la vidéo de Miguel Chevalier et « la fusion des volutes sonores de l’accordéoniste Pascal Contet ».

Benjamin et Boulez
On est  un rien surpris de voir figurer dans cette session « divertissante » la création, sous la direction de Bernhard  Kontarsky, d’un opéra de Michel Tabachnik sur livret de Régis Debray, « La dernière Nuit », celle d’un Walter Benjamin pourchassé par les nazis et qui revoit son existence de penseur et de rêveur avant d’y mettre fin dans « une misérable chambre d’hôtel  à la frontière pyrénéenne ». De même qu’en « hommage à Pierre Boulez » des Jeux Concertants, avec le Dérive 1 du Maître censé dialoguer post mortem avec Clara Iannotta (un « concerto pour piano » par Wilhem Latchoumia), Onderj Adamek (« Conséquences particulièrement blanches et noires », sur un instrument inédit, l’airmachine) et M.van der Aa (un pianiste devant l’écran où vit un vieil homme en solitude), tout cela joué par l’Ensemble Orchestral Contemporain de Daniel Kawka.

Petit Marcel, Jésus conducteur
« Entêtant parfum proustien » du côté du Quatuor Diotima, qui joue le plus « Petit Marcel » des compositeurs français actuels, Gérard Pesson (Farrago, convoquant le Narrateur qui avec sa madeleine immergée dans la tasse de thé voit « tout Combray, tout ce qui prend forme et solidité sortir, ville et jardins » venir jouer la scène initiale et capitale), le Ravel de l’unique  Quatuor, et le Japonais Toshio Hosokawa interrogeant ses Distant Voices. Sept  étudiants du  CNSM  (¨Promotion  Master Copeco)  – jouent dans un Erasmus d’Auberge Lyonnaise     à un Zap ! 7 études de gravitation intérieure qui « oppose notre ancrage existentiel aux forces qui nous en divertissent ». Sous l’invocation d’Eglise de Jésus Conducteur – alias Erik Satie, Maître d’Arcueil -, on réfléchit en souriant aux Sports et Divertissements de celui-ci, au Dressur  d’un autre Maître insurpassable, Mauricio Kagel, aux Ritournelles de Kits égrenées par Philippe Hurel, et à un « dialogue schizophrénique » de M.van der Aa.

Remonter les époques
Remontant les époques, l’ensemble Céladon de Paulin Bündgen lance passerelles entre Renaissance  (Byrd, Tye, Taverner) et Modernité (Michael Nyman) anglaises, à travers la voix de contre-ténor et un sextuor de violes. Que dire de « la légèreté non sans profondeur » attribuée par les musiciens de chambre ONL au Quintette K581 (clarinette et quatuor) de Mozart ? « Séèèriiieux » ? Ils en portent  la responsabilité, et seront sans doute plus convaincants en parlant Bagatelles chez Mason Bates et P.A.Lavergne….Nul doute que la réflexion du grand altiste Christophe Desjardins ira plus loin par la mise en regard des Ricercari (« première pièces écrites en 1689 pour violoncelle solo ») et le Tombeau d’Alberto Posadas, à la mémoire de Gérard Mortier,puis Double, qui établit tout « un jeu de mémoire », à tous les sens du terme. Association avec le jazz, Actuel Remix « travaillant » l’œuvre d’Heiner Goebbels. Et tant d’occurrences et de ludiques propositions qu’on craint d’en avoir oublié ici quelques unes….

Massages sonores et balles de piscine
Théâtre musical d’improvisation qui « traverse les ponts entre cela et la clownerie » (La Favre, Bassery, Marcoux…), OMNI (traduisez les initiales transpositrices) de Félicie d’Estienne d’Orves (un grand nom de jadis !) et  Lara Marciano dans Octaédrite. , Danse pas ordinaire dans Ply, d’Ashley Fure et Yuval Pick, films-compositions d’encore Michel van der Aa, Up Close (par la violoncelliste Sol  Gabetta), et même des « massages sonores et plongée dans des balles de piscine » (en Auditorium : le fondateur architectural Proton de la Chapelle va tout de même s’en étonner sinon s’en divertir, de l’autre côté du miroir ?) de l’Ensemble  Nomad. Participation souhaitée des spectateurs (avec leurs portables et tablettes) pour « Je clique donc je suis » de Thierry Collet, comme dans le concert-bal latino-tango de Bordlejo, Fizsbein, Pueyo, et encore « ensemble d’applis public-GRAME, chœur et solistes » pour Smartfaust (il y a bien aussi des bonbons Werther, de l’autre côté du Rhin ?)… Et bien sûr, grande série d’installations et performances  originales dans les espaces muséaux  de Lyon et de la région.

Vanitas vanitatum…
Sous l’invocation des Vanités ( « vanitas vanitatum et omnia vanitas », disait ce joyeux drille d’Ecclésiaste biblique, dont on suppose qu’il est ici invité par antiphrase, et ensuite patron des tableaux classiques de méditation sur la mort…), voici par exemple un Side(s), Mécaniques du présent, où de « l’autre côté du miroir », le compositeur Alexandre Lévy, la photographe Elisabeth Prouvost et le chorégraphe Pedro Pauwels nous entraînent pour dire « l’éclipse, l’oubli, le déplacement », en des jeux de temps un rien vertigineux. Et on  couronnera la séquence « vanitas » avec Water Event, où Yoko Ono  ( « Yoko who ? ») invite les artistes de la biennale  (et vous-mêmes,chers spectateurs !) « à lui envoyer un récipient qu’elle remplira d’eau », version réactualisée de ce qu’elle avait créé en 1971 avec John Lennon :musiques de M.van der Aa, O.Adamek, C.Iannotta, P.A.Valade, N.Boutin et Quatuor Diotima…

Petit rappel sur le rire
Des civilisations (non, caricatures pseudo-religieuses du concept, maniées par des gardiens flicqueurs  à longs ciseaux et forts bâtons) veulent exclure le rire, et le combattre. (Et salut ému à Umberto Eco qui avec Guillaume de Baskerville vient d’aller gagner les rives du Pays où rire n’est pas défendu !) Un petit rappel dans l’histoire musicale européenne  nous aide à y voir plus clair via la musicologie et l’histoire des idées, grâce à l’universitaire Muriel Joubert, qui resituera en conférence-rencontre « le rire en musique : éclat de joie ou moquerie, geste corporel  qui n’existe que par son écho collectif, associé à la vulgarité, à la folie ou aux démoniaques (de Didon aux danses macabres), au détour d’une transcription orchestrale (Ravel) ou dans la dénonciation idéologique ( Chostakovitch) ». Mais le rire peut « aussi soigner (Prokofiev), exorcise de  l angoisse de mort ( Ligeti), délivre la voix (Berio, Aperghis) en lui rendant toute sa corporéité… »

L’avenir est à la philophonie
Pour finir, rien de tel en  divertissement au sens plein du terme que de faire retour au bon maître d’Arcueil, avec ses « Sports » et sa pesée des sons : « Je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bémol de moyenne grosseur. Je n’ai jamais vu chose plus répugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir. Au phono-peseur, un fa dièse ordinaire atteignit 93 kilogrammes. Il émanait d’un fort gros ténor dont je pris le poids… Je crois pouvoir dire que la phonologie est supérieure à la musique. C’est plus  varié. Le rendement pécuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune. Au motodynamophone, un phonométreur  peut facilement noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien. C’est grâce à cela que j’ai tant écrit. L’avenir est donc à la philophonie. » Prophète du temps  numérique, le père Erik ? Et il en riait ( ou faisait rire) le bougre !

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoBiennale Musiques en scène, Lyon. GRAME. Concerts, performances, expositions, rencontres, danse participative, and so on. Du 1er au 27 mars. Lyon et agglomération, Valence, Saint-Etienne. Informations  et réservations : T. 04 72 07 43 18 ; www.BMES-Lyon.fr

Oullins (69). Journées GRAME, Théâtre de la Renaissance

grame 2015Oullins (69). Journées GRAME, Théâtre de la Renaissance du 24 au 26 février 2015. Samuel Sighicelli, Tanguy Viel : Chant d’hiver, spectacle musical, création. Concerts,installations spectacles, jusqu’au 19 mars 2015. Une création chantée-hivernale, bien évidemment en milieu d’hiver : c’est ce que propose la Renaissance, en milieu d’hiver : mélange de musique, video, mise en  espace et théâtre, conçu par  le compositeur S.Sighicelli et l’écrivain T.Viel, qui font aussi appel aux citations de Schubert (Voyage d’hiver) et du romantisme allemand. Chant d’hiver s’inscrit dans la programmation des Journées du GRAME (jusqu’au 19 mars) et en prolonge l’esprit  de recherche.

Eclairs de pensée

« Ce qu’il y a de meilleur dans les sciences, c’est leur ingrédient philosophique, telle la vie dans les corps organiques. A déphilosopher les sciences, que reste-t-il ? Terre, air et eau…. L’eau est une flamme mouillée…Nos pensées elles aussi sont des facteurs effectifs de l’univers…Les objets de l’art romantique doivent se présenter comme les sons d’une harpe éolienne, brusquement, sans être motivés et sans trahir leur instrument… Le désir de savoir est composé étrangement, ou mêlé de mystère et de science….La flamme compose et décompose l’eau. Elle oxyde et désoxyde. Electrise et délectrise. L’air ne serait-il pas le résultat d’une combustion, comme l’eau ?….Il n’est qu’un unique temple sur la terre, c’est le corps humain .On touche au ciel quand on touche au corps humain… » Ces éclairs de pensée – un peu plus tard dans le XIXe, on dirait : des « illuminations »-, appartiennent à l’un des plus purs témoins du romantisme européen, Friedrich von Hardenberg.

Novalisiana

Vous avez dit, von Hardenberg (1772-1801)  ? Novalis, peut-être ? Gagné ! Ce « météore », mort à 29 ans (deux ans de moins sur  la terre que Schubert) s’était donné cet hétéronyme latin pour « s’identifier à la terre vierge – terra novalis -, le limon originel de la Genèse, et peut-être le matériau premier du Grand Œuvre » (M.de Gandillac). Et avait laissé avec ses Hymnes à la Nuit un des plus décisifs recueils de la poésie occidentale. Mais ce qu’on sait moins couramment, c’est que cet homme de la fulguration et de l’intuition poétiques avait une formation et un métier scientifiques, non pour orner son apparence, et pas seulement pour obéir à ce que voulait son père, le baron von Hardenberg. Devenu ingénieur des Mines, il étudia passionnément la géologie et l’électricité. Rejoignant en cela le jeune Hölderlin, aux dires d’un de leurs amis : « Ils cherchaient la pensée dans l’action, la beauté esthétique et la science. »

L’ange ingénieur et le doux Franz

Petit excursus pour mieux aborder Chant d’Hiver, en lisant les déclarations de ses auteurs (Samuel Sighicelli, Tanguy Viel… sans oublier Schubert, cité à travers son divinatoire Voyage d’hiver),  leur lien en profondeur avec un romantisme allemand  dont en « Français cartésiens » nous avons tendance à restreindre le rayon d’action mentale et spirituelle. Ces romantiques ne sont pas seulement classables en poètes, musiciens, philosophes : une de leurs  intuitions fondamentales est que « tout » communique dans l’idéal d’absolu qu’ils poursuivent, en écho  des humanistes de la Renaissance, et que le compartimentage de l’art serait sottise réductrice, sans générosité. « L’ange ingénieur », suivant la belle formule de Michel Tournier désignant Novalis, et le doux Franz (Schubert) sont certainement les incitateurs et compagnons de route  rêvés pour des chercheurs  -écrivain, compositeur – qui aujourd’hui « naviguent »entre Voyage-Art et Aventure-d’un-homme de sciences au pôle glacial de la terre.

Glaciologue soudant l’histoire terrestre

« En une forme scénique directe et intense, avec deux musiciennes (Elsa Dabrowski,Claudine Simon)  un comédien (Dominique Tack), un dispositif sonore et visuel (Fabien Zocco) et une chorégraphe (Marian del Valle)  deux voyages hivernaux, donc : celui, rêvé,  de Schubert et celui, historique,  d’un glaciologue dans la nuit polaire. » Et c’est l’évocation d’une mission scientifique réellement menée au pôle absolu du froid terrestre (-89° !) par Claude Lorius – en 1984, merci George Orwell pour la coïncidence ! – qui permet d’évoquer la « reconstitution des climats jusqu’à 400.000 ans en arrière, grâce à une analyse de la glace extirpée à 2000m. de profondeur : eh oui, la remontée des températures moyennes de notre planète depuis le XIXe est en grande partie liée à l’activité humaine ».  Ainsi se mélangent, comme dans les romans initiatiques de Novalis (Heinrich d’Ofterdingen, Les disciples à Saïs) les méditations sur l’injonction  « être toujours en état de poésie », et les intuitions de la connaissance : « Celui-là seul à qui sont présents les temps primitifs peut découvrir la simple loi de l’histoire…Les hommes sont un cristal pour notre âme, ils sont la nature transparente. »

Un espace de blanc absolu

S.Sighicelli dit de l’écoute qu’elle est « disposition de l’esprit à pénétrer un univers ou être embarqué par lui. Donc trois voix d’un contrepoint :musique intégrant  des lieder du Winterreise et un lied de Schumann, ainsi que des outils électroniques ; textes de Tanguy Viel(récit du glaciologue de 1984, sous la forme d’un journal de bord documenté sur son expédition, poésies d’Eichendorff,Novalis, W.Muller – le « librettiste » de Schubert - ; scénographie, avec un espace blanc et dépouillé, une lumière qui travaille  sur des degrés d’obscurité de ce blanc environnant, une video générative en blanc sur noir à partir de modèles empruntés aux sciences de la terre (flux climatiques , vortex des courants marins ou des vents, textures organiques, ondes naturelles, érosion…).D’où une polyphonie scénique, musicale et visuelle au service d’un univers singulier et évolutif.

L’incompréhension et l’effroi

Ce blanc omniprésent, cette solitude d’un monde déchirant et cassé – cela nous vient à l’esprit en revivant la culture romantique  -, et bien que l’allusion possible ne soit pas mentionnée dans les documents introductifs  à Chant d’hiver, n’est-ce pas aussi, fort contemporain de l’écriture schubertiennne, le tableau de K.D.Friedrich, « La mer de glace » (dit aussi : « Naufrage de l’Espoir », par allusion aux navires des expéditions Hercla et Gripper, ainsi que le mentionne le livre de Gabrielle Dufour), non plus paysage accroché à l’anecdote, mais surtout méditation qui « conduit le regard à la frontière du néant » ? Ou bien « simplement symbole d’une contrée inaccessible, aux confins du monde visible » ? Lors de l’exposition à Dresde, en 1824, le tableau suscita l’incompréhension, et même des réactions d’effroi… tout comme le Winterreise, quand Schubert en donna la première audition privée  à ses amis.

On est aussi renvoyé, par une coïncidence homonymique, à la lecture de Friedrich par un… autre (von)  Schubert , Gotthilf-Heinrich, qui loua le peintre dans ses Considérations sur les aspects nocturnes des sciences de la Nature, Friedrich découvreur de l’intertextualité esthétique qui voulait faire « représenter » ses tableaux au sein d’une démarche musicale… Oui, admirable romantisme allemand dont les commentaires d’Armel Guerne, et un peu plus tôt, d’Albert Béguin (L’Ame Romantique et le Rêve) contribuent à nous montrer la grandeur, et le sens toujours actuel, urgent !

Compositeur en résidence

On attend donc avec impatience les intuitions qui guident Chant d’hiver. Samuel Sighicelli a été disciple en composition de Gérard Grisey, pensionnaire à la Villa Medicis, co-fondateur avec Benjamin de la Fuente de la Compagnie Sphota (sept spectacles pluri-disciplinaires) ;il conçoit la mise en scène (et espace) comme intimement liée à sa composition.  Il a aussi écrit pour le cinema (avec le groupe Caravaggio, dans l’Amour est un crime parfait, des frères Larrieu). La Renaissance d’Oullins l’accueille comme compositeur en résidence depuis 2013. Tanguy Viel (Black Note, Cinema, Paris-Brest) est publié aux éditions de Minuit,il a déjà travaillé avec S.Sighicelli, et  pour un livret d’opéra avec Philippe Hurel.

Les Musiques très scéniques du GRAME

Ce Chant d’hiver pour clore l’hiver est un temps inscrit dans la 8e édition (22 janvier- 19 mars) des Journées que le GRAME lyonnais consacre à son intervalle bisannuel du Festival  Musiques en Scène. Années paires, M.E.S. donc, vaste dispositif, et années impaires (2015…), un éventail ouvert sur printemps et automne. C’est « création musicale en mouvement, réunissant jeunes musiciens,danseurs et plasticiens autour de compositeurs confirmés,avec une quinzaine de 1ères mondiales et françaises ». En 2015, ce sont activités croisées France-Corée. Expositions, avec jusqu’au 14 mars, une « brouette centenaire » de Félix Lachaize, revenue de Taiwan, et accompagnant Paralell City, installation de Lien Chen Wang. En concerts, le Théâtre de Vienne, un peu avant Chant d’hiver, programme une Voie du Souffle, par le Quatuor Habanera, où sous le vent de l’immense Ligeti, l’esprit du prestigieux aîné Peter Eötvös « protégera »des œuvres de Philippe Leroux, Alexandre Markeas, et Franck Bedrossian (24 février). En deux journées, Smartact confronte art et téléprésence (25-26 février).Une Light Music (Thierry de Mey) met sous la direction de l’enseignant Jean Geoffroy projections et dispositif interactif pour étudiants musiciens et danseurs du CNSMD (12 mars). Et retour à la Renaissance (18-20 mars) pour un  spectacle franco-canadien – 11 percussionnistes, polyphonie de sens et de sons – sur des poèmes de Gaston Miron, L’Homme Rapaillé…

L’œil de l’esprit

Allez, un salut à Friedrich : « Clos ton œil physique, afin de voir d’abord ton tableau avec l’œil de l’esprit. Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit… » Et à Novalis : « On a fait de la musique éternelle et inépuisable de l’univers le tic-tac monotone d’un immense moulin, où on est porté par le torrent du hasard. » Et heureux Chant de nuit !

grame 2015Oullins (69) Théâtre de la Renaissance. Du 24 au 26 février 2015 (20h). Chant d’hiver, de Samuel Sighicelli et Tanguy Viel.

T. 04 72 39 74 91 ; www.theatrelarenaissance.com

Journées GRAME. Jusqu’au 19 mars.

T. 04 72 07 37 00 ; www.grame.fr