Biennale Musiques en scĂšne Ă  Lyon

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoLYON. Biennale Musiques en scĂšne : 1er-27 mars 2016. Divertissement 2.0, au coeur de la culture numĂ©rique. Biennale GRAME 2016. AgglomĂ©ration lyonnais et autres lieux. Du 1er au 27 mars 2016. Biennale participative avec concerts, crĂ©ations, improvisations, performances, jeux vidĂ©os, massages sonores, expĂ©riences nouvelles accessibles Ă  tous les curieux, jeunes et moins jeunes, 160 artistes, 250 danseurs amateurs, 15 manifestations publiques, une confĂ©rence : le thĂšme divertissement/culture numĂ©rique du GRAME lyonnais rayonne, et provoque la curiositĂ©, fĂ»t-elle critique
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Le farceur Ă  la trompinette et le penseur Ă  la calculette
« Se divertir » ? « Vous avez bien dit : se divertir ? Comme c’est divertissant ! » Surtout en l’an de grĂące 2016, oĂč l’on boirait volontiers pour oublier qu’on a honte de boire chaque matin d’infos notre ration de honte, de tristesse et de peur. En tout cas, c’est  ce que propose entre RhĂŽne et SaĂŽne la biennale du GRAME  qui s’autoproclame aussi « rĂ©jouissante, stimulante, crĂ©atrice et extrĂȘmement addictive ».  C’est vrai qu’il fut une Ă©poque oĂč les musiques d’aujourd’hui ne donnaient pas volontiers dans « le plaisir », et oĂč on avait envie de fredonner Ă  l’entrĂ©e puis Ă  la sortie l’irrĂ©vĂ©rent « on n’est pas lĂ  pour se faire engueuler » du farceur Ă  la trompinette. Et qu’on avait plutĂŽt sur le divertissement le regard pascalien : « la seule chose qui nous console de nos misĂšres, et cependant la plus grande de nos misĂšres
 MĂȘme un roi sans divertissement est un homme plein de mlsĂšres
Et c’est ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un  nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet Ă©tat. »

Big Brother and Data
Les Ă©ditorialistes et penseurs du GRAME ( James Giroudon, Directeur, Damien Pöusset, directeur artistique) nuancent Ă©videmment cette prĂ©sentation  de  leur  session 2017 pour un « homme diverti » ( mĂȘme averti, il n’en vaut pas forcĂ©ment deux, ndlr classique news) qui « vit sous le rĂšgne de la fragmentation et de l’urgence  dans un univers de plus en  plus virtuel, en prise avec les mutations actuelles de la sociĂ©tĂ©. » Oui, « faut-il entendre les sirĂšnes de Big Brother et de Big Data ? » Ou simplement mieux les connaĂźtre pour faire un tri dans « cette sociĂ©tĂ© de spectacle qui ne cesse d’étendre l’empire des divertissements standardisĂ©s » ? Car « des smartphones aux tablettes en passant par la domotique ou la robotique, notre Ă©cosystĂšme a considĂ©rablement Ă©voluĂ© au profit d’un monde hyper-connectĂ© dans lequel  les Ă©nergies existentielles sont les fruits du dĂ©sir, la libido des producteurs et des consommateurs. »

Un Hollandais volant dans l’espace numĂ©rique
D’oĂč – sans trop de hiĂ©rarchie de valeurs obsolĂštes, en tout cas sans « vitupĂ©rer  l’époque », selon la formule d’Aragon , et avec une sorte d’objectivitĂ© pas forcĂ©ment navrĂ©e, – voici une prĂ©sentation plutĂŽt sĂ©duisante sinon sĂ©duite de l’attirail-libido dans ce qu’il a de plus milieu-et-haut-de-gamme
Que les tradi-musicaux cependant se rassurent : sur les 28 manifestations de la biennale 16 affichent encore le titre « concert », spectacle, expĂ©rience sensorielle, thĂ©Ăątre musical et danse se partageant le reste de la liste. Un artiste invitĂ© donne le la, le Hollandais Michel van der Aa, dont les oeuvres sont huit fois prĂ©sentes dans la session. « Depuis que j’étais tout petit », dit Van der Aa (on ne nous prĂ©cise pas dans quelle dĂ©cennie de la fin XXe  c’était), « j’avais des cauchemars terribles, qui ne se sont arrĂȘtĂ©s que quand j’ai Ă©tĂ© mis Ă  la guitare par les mĂ©decins
Depuis, si je m’arrĂȘte de jouer et de composer, j’ai l’impression que les mauvais rĂȘves vont recommencer. » La guitare classique s’est « élargie » vers plus moderne, de l’ingĂ©niorat du son Ă  la musique de film et Ă  la mise en scĂšne. D’oĂč le bilan « de thĂ©Ăątre, de musique de film, de vidĂ©astie », qui passe par la prĂ©sence  multisensorielle sur scĂšne d’ « un alter ego aux musiciens », image projetĂ©e des « hĂ©tĂ©ronymes » dans la vie du poĂšte Pessoa  et son Livre de l’Intranquillité », mais aussi du Livre de sable, de Borges.

Nos psychés aliénées
De mĂȘme que pour le Concerto de violon (jouĂ© ici le 4 mars par Patricia Kopatszchinkaia) et d’autres Ɠuvres l’ombre portĂ©e de son interprĂšte inspiratrice Janine Jansen. Ce qui n’empĂȘche pas van der Aa de se sentir aussi « indigĂšne du numĂ©rique, et particuliĂšrement du synthĂ©tiseur modulaire , qui force Ă  mixer en analogique »  Vu par les patrons de la biennale, « l’artiste s’empare du flux de nos psychĂ©s aliĂ©nĂ©es comme pour mieux nous dĂ©tourner de la nocivitĂ© de notre monde, il rĂ©vĂšle l’étonnante poĂ©sie lĂ  oĂč bien d’autres ne font qu’en Ă©noncer la pure fonctionnalité ».

Kaléidoscope rhÎne-alpin
L’une des forces actuelles du GRAME dans le paysage rhĂŽne-alpin et français, c’est d’avoir su s’imposer auprĂšs  des pouvoirs publics comme centre de diffusion et de crĂ©ation, et d’en venir maintenant Ă  « organiser » autour de lui les acteurs principaux de la musique  dans ce pĂ©rimĂštre : Auditorium et ONL, OpĂ©ra, ThĂ©Ăątre de la Renaissance, des Ateliers, HĂŽtel de Ville de Saint-Etienne, Centres Culturels (Vaulx en Velin, Rillieux, DĂ©cines), ThĂ©Ăątre de Valence, C.N.M.S. D de Lyon, Maison de la Danse, CAUE RhĂŽne-Alpes, et d’investir l’espace musĂ©al  « rĂ©cent » (Les Confluences), ou filmique. Que tourne le kalĂ©idoscope, qui va du « spectacle d’appartement » d’origine quĂ©bĂ©coise de la mime, chanteuse et percussionniste Krystina Marcoux (« 400 ans sans toi ») ou de la mise en musique par le compositeur argentin Martin Matalon d’un inattendu Fox Trot Delirium, burlesque du tout jeune Lubitsch , Ă  une Origine du Monde oĂč vous  ne manquerez  pas de chercher (trouver, c’est autre chose) le Courbet que vous savez, via  la vidĂ©o de Miguel Chevalier et « la fusion des volutes sonores de l’accordĂ©oniste Pascal Contet ».

Benjamin et Boulez
On est  un rien surpris de voir figurer dans cette session « divertissante » la crĂ©ation, sous la direction de Bernhard  Kontarsky, d’un opĂ©ra de Michel Tabachnik sur livret de RĂ©gis Debray, « La derniĂšre Nuit », celle d’un Walter Benjamin pourchassĂ© par les nazis et qui revoit son existence de penseur et de rĂȘveur avant d’y mettre fin dans « une misĂ©rable chambre d’hĂŽtel  Ă  la frontiĂšre pyrĂ©nĂ©enne ». De mĂȘme qu’en « hommage Ă  Pierre Boulez » des Jeux Concertants, avec le DĂ©rive 1 du MaĂźtre censĂ© dialoguer post mortem avec Clara Iannotta (un « concerto pour piano » par Wilhem Latchoumia), Onderj Adamek (« ConsĂ©quences particuliĂšrement blanches et noires », sur un instrument inĂ©dit, l’airmachine) et M.van der Aa (un pianiste devant l’écran oĂč vit un vieil homme en solitude), tout cela jouĂ© par l’Ensemble Orchestral Contemporain de Daniel Kawka.

Petit Marcel, JĂ©sus conducteur
« EntĂȘtant parfum proustien » du cĂŽtĂ© du Quatuor Diotima, qui joue le plus « Petit Marcel » des compositeurs français actuels, GĂ©rard Pesson (Farrago, convoquant le Narrateur qui avec sa madeleine immergĂ©e dans la tasse de thĂ© voit « tout Combray, tout ce qui prend forme et soliditĂ© sortir, ville et jardins » venir jouer la scĂšne initiale et capitale), le Ravel de l’unique  Quatuor, et le Japonais Toshio Hosokawa interrogeant ses Distant Voices. Sept  Ă©tudiants du  CNSM  (šPromotion  Master Copeco)  – jouent dans un Erasmus d’Auberge Lyonnaise     Ă  un Zap ! 7 Ă©tudes de gravitation intĂ©rieure qui « oppose notre ancrage existentiel aux forces qui nous en divertissent ». Sous l’invocation d’Eglise de JĂ©sus Conducteur – alias Erik Satie, MaĂźtre d’Arcueil -, on rĂ©flĂ©chit en souriant aux Sports et Divertissements de celui-ci, au Dressur  d’un autre MaĂźtre insurpassable, Mauricio Kagel, aux Ritournelles de Kits Ă©grenĂ©es par Philippe Hurel, et Ă  un « dialogue schizophrĂ©nique » de M.van der Aa.

Remonter les Ă©poques
Remontant les Ă©poques, l’ensemble CĂ©ladon de Paulin BĂŒndgen lance passerelles entre Renaissance  (Byrd, Tye, Taverner) et ModernitĂ© (Michael Nyman) anglaises, Ă  travers la voix de contre-tĂ©nor et un sextuor de violes. Que dire de « la lĂ©gĂšretĂ© non sans profondeur » attribuĂ©e par les musiciens de chambre ONL au Quintette K581 (clarinette et quatuor) de Mozart ? « SéÚÚriiieux » ? Ils en portent  la responsabilitĂ©, et seront sans doute plus convaincants en parlant Bagatelles chez Mason Bates et P.A.Lavergne
.Nul doute que la rĂ©flexion du grand altiste Christophe Desjardins ira plus loin par la mise en regard des Ricercari (« premiĂšre piĂšces Ă©crites en 1689 pour violoncelle solo ») et le Tombeau d’Alberto Posadas, Ă  la mĂ©moire de GĂ©rard Mortier,puis Double, qui Ă©tablit tout « un jeu de mĂ©moire », Ă  tous les sens du terme. Association avec le jazz, Actuel Remix « travaillant » l’Ɠuvre d’Heiner Goebbels. Et tant d’occurrences et de ludiques propositions qu’on craint d’en avoir oubliĂ© ici quelques unes
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Massages sonores et balles de piscine
ThĂ©Ăątre musical d’improvisation qui « traverse les ponts entre cela et la clownerie » (La Favre, Bassery, Marcoux
), OMNI (traduisez les initiales transpositrices) de FĂ©licie d’Estienne d’Orves (un grand nom de jadis !) et  Lara Marciano dans OctaĂ©drite. , Danse pas ordinaire dans Ply, d’Ashley Fure et Yuval Pick, films-compositions d’encore Michel van der Aa, Up Close (par la violoncelliste Sol  Gabetta), et mĂȘme des « massages sonores et plongĂ©e dans des balles de piscine » (en Auditorium : le fondateur architectural Proton de la Chapelle va tout de mĂȘme s’en Ă©tonner sinon s’en divertir, de l’autre cĂŽtĂ© du miroir ?) de l’Ensemble  Nomad. Participation souhaitĂ©e des spectateurs (avec leurs portables et tablettes) pour « Je clique donc je suis » de Thierry Collet, comme dans le concert-bal latino-tango de Bordlejo, Fizsbein, Pueyo, et encore « ensemble d’applis public-GRAME, chƓur et solistes » pour Smartfaust (il y a bien aussi des bonbons Werther, de l’autre cĂŽtĂ© du Rhin ?)
 Et bien sĂ»r, grande sĂ©rie d’installations et performances  originales dans les espaces musĂ©aux  de Lyon et de la rĂ©gion.

Vanitas vanitatum

Sous l’invocation des VanitĂ©s ( « vanitas vanitatum et omnia vanitas », disait ce joyeux drille d’EcclĂ©siaste biblique, dont on suppose qu’il est ici invitĂ© par antiphrase, et ensuite patron des tableaux classiques de mĂ©ditation sur la mort
), voici par exemple un Side(s), MĂ©caniques du prĂ©sent, oĂč de « l’autre cĂŽtĂ© du miroir », le compositeur Alexandre LĂ©vy, la photographe Elisabeth Prouvost et le chorĂ©graphe Pedro Pauwels nous entraĂźnent pour dire « l’éclipse, l’oubli, le dĂ©placement », en des jeux de temps un rien vertigineux. Et on  couronnera la sĂ©quence « vanitas » avec Water Event, oĂč Yoko Ono  ( « Yoko who ? ») invite les artistes de la biennale  (et vous-mĂȘmes,chers spectateurs !) « à lui envoyer un rĂ©cipient qu’elle remplira d’eau », version rĂ©actualisĂ©e de ce qu’elle avait crĂ©Ă© en 1971 avec John Lennon :musiques de M.van der Aa, O.Adamek, C.Iannotta, P.A.Valade, N.Boutin et Quatuor Diotima


Petit rappel sur le rire
Des civilisations (non, caricatures pseudo-religieuses du concept, maniĂ©es par des gardiens flicqueurs  Ă  longs ciseaux et forts bĂątons) veulent exclure le rire, et le combattre. (Et salut Ă©mu Ă  Umberto Eco qui avec Guillaume de Baskerville vient d’aller gagner les rives du Pays oĂč rire n’est pas dĂ©fendu !) Un petit rappel dans l’histoire musicale europĂ©enne  nous aide Ă  y voir plus clair via la musicologie et l’histoire des idĂ©es, grĂące Ă  l’universitaire Muriel Joubert, qui resituera en confĂ©rence-rencontre « le rire en musique : éclat de joie ou moquerie, geste corporel  qui n’existe que par son Ă©cho collectif, associĂ© Ă  la vulgaritĂ©, Ă  la folie ou aux dĂ©moniaques (de Didon aux danses macabres), au dĂ©tour d’une transcription orchestrale (Ravel) ou dans la dĂ©nonciation idĂ©ologique ( Chostakovitch) ». Mais le rire peut « aussi soigner (Prokofiev), exorcise de  l angoisse de mort ( Ligeti), dĂ©livre la voix (Berio, Aperghis) en lui rendant toute sa corporĂ©ité  »

L’avenir est à la philophonie
Pour finir, rien de tel en  divertissement au sens plein du terme que de faire retour au bon maĂźtre d’Arcueil, avec ses « Sports » et sa pesĂ©e des sons : « Je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bĂ©mol de moyenne grosseur. Je n’ai jamais vu chose plus rĂ©pugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir. Au phono-peseur, un fa diĂšse ordinaire atteignit 93 kilogrammes. Il Ă©manait d’un fort gros tĂ©nor dont je pris le poids
 Je crois pouvoir dire que la phonologie est supĂ©rieure Ă  la musique. C’est plus  variĂ©. Le rendement pĂ©cuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune. Au motodynamophone, un phonomĂ©treur  peut facilement noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien. C’est grĂące Ă  cela que j’ai tant Ă©crit. L’avenir est donc Ă  la philophonie. » ProphĂšte du temps  numĂ©rique, le pĂšre Erik ? Et il en riait ( ou faisait rire) le bougre !

GRAME BIENNALE musiques en scene 2016 logoBiennale Musiques en scÚne, Lyon. GRAME. Concerts, performances, expositions, rencontres, danse participative, and so on. Du 1er au 27 mars. Lyon et agglomération, Valence, Saint-Etienne. Informations  et réservations : T. 04 72 07 43 18 ; www.BMES-Lyon.fr

Oullins (69). Journées GRAME, Théùtre de la Renaissance

grame 2015Oullins (69). JournĂ©es GRAME, ThĂ©Ăątre de la Renaissance du 24 au 26 fĂ©vrier 2015. Samuel Sighicelli, Tanguy Viel : Chant d’hiver, spectacle musical, crĂ©ation. Concerts,installations spectacles, jusqu’au 19 mars 2015. Une crĂ©ation chantĂ©e-hivernale, bien Ă©videmment en milieu d’hiver : c’est ce que propose la Renaissance, en milieu d’hiver : mĂ©lange de musique, video, mise en  espace et thĂ©Ăątre, conçu par  le compositeur S.Sighicelli et l’écrivain T.Viel, qui font aussi appel aux citations de Schubert (Voyage d’hiver) et du romantisme allemand. Chant d’hiver s’inscrit dans la programmation des JournĂ©es du GRAME (jusqu’au 19 mars) et en prolonge l’esprit  de recherche.

Eclairs de pensée

« Ce qu’il y a de meilleur dans les sciences, c’est leur ingrĂ©dient philosophique, telle la vie dans les corps organiques. A dĂ©philosopher les sciences, que reste-t-il ? Terre, air et eau
. L’eau est une flamme mouillĂ©e
Nos pensĂ©es elles aussi sont des facteurs effectifs de l’univers
Les objets de l’art romantique doivent se prĂ©senter comme les sons d’une harpe Ă©olienne, brusquement, sans ĂȘtre motivĂ©s et sans trahir leur instrument
 Le dĂ©sir de savoir est composĂ© Ă©trangement, ou mĂȘlĂ© de mystĂšre et de science
.La flamme compose et dĂ©compose l’eau. Elle oxyde et dĂ©soxyde. Electrise et dĂ©lectrise. L’air ne serait-il pas le rĂ©sultat d’une combustion, comme l’eau ?….Il n’est qu’un unique temple sur la terre, c’est le corps humain .On touche au ciel quand on touche au corps humain  » Ces Ă©clairs de pensĂ©e – un peu plus tard dans le XIXe, on dirait : des « illuminations »-, appartiennent Ă  l’un des plus purs tĂ©moins du romantisme europĂ©en, Friedrich von Hardenberg.

Novalisiana

Vous avez dit, von Hardenberg (1772-1801)  ? Novalis, peut-ĂȘtre ? Gagné ! Ce « mĂ©tĂ©ore », mort Ă  29 ans (deux ans de moins sur  la terre que Schubert) s’était donnĂ© cet hĂ©tĂ©ronyme latin pour « s’identifier Ă  la terre vierge – terra novalis -, le limon originel de la GenĂšse, et peut-ĂȘtre le matĂ©riau premier du Grand ƒuvre » (M.de Gandillac). Et avait laissĂ© avec ses Hymnes Ă  la Nuit un des plus dĂ©cisifs recueils de la poĂ©sie occidentale. Mais ce qu’on sait moins couramment, c’est que cet homme de la fulguration et de l’intuition poĂ©tiques avait une formation et un mĂ©tier scientifiques, non pour orner son apparence, et pas seulement pour obĂ©ir Ă  ce que voulait son pĂšre, le baron von Hardenberg. Devenu ingĂ©nieur des Mines, il Ă©tudia passionnĂ©ment la gĂ©ologie et l’électricitĂ©. Rejoignant en cela le jeune Hölderlin, aux dires d’un de leurs amis : « Ils cherchaient la pensĂ©e dans l’action, la beautĂ© esthĂ©tique et la science. »

L’ange ingĂ©nieur et le doux Franz

Petit excursus pour mieux aborder Chant d’Hiver, en lisant les dĂ©clarations de ses auteurs (Samuel Sighicelli, Tanguy Viel
 sans oublier Schubert, citĂ© Ă  travers son divinatoire Voyage d’hiver),  leur lien en profondeur avec un romantisme allemand  dont en « Français cartĂ©siens » nous avons tendance Ă  restreindre le rayon d’action mentale et spirituelle. Ces romantiques ne sont pas seulement classables en poĂštes, musiciens, philosophes : une de leurs  intuitions fondamentales est que « tout » communique dans l’idĂ©al d’absolu qu’ils poursuivent, en Ă©cho  des humanistes de la Renaissance, et que le compartimentage de l’art serait sottise rĂ©ductrice, sans gĂ©nĂ©rositĂ©. « L’ange ingĂ©nieur », suivant la belle formule de Michel Tournier dĂ©signant Novalis, et le doux Franz (Schubert) sont certainement les incitateurs et compagnons de route  rĂȘvĂ©s pour des chercheurs  -Ă©crivain, compositeur – qui aujourd’hui « naviguent »entre Voyage-Art et Aventure-d’un-homme de sciences au pĂŽle glacial de la terre.

Glaciologue soudant l’histoire terrestre

« En une forme scĂ©nique directe et intense, avec deux musiciennes (Elsa Dabrowski,Claudine Simon)  un comĂ©dien (Dominique Tack), un dispositif sonore et visuel (Fabien Zocco) et une chorĂ©graphe (Marian del Valle)  deux voyages hivernaux, donc : celui, rĂȘvĂ©,  de Schubert et celui, historique,  d’un glaciologue dans la nuit polaire. » Et c’est l’évocation d’une mission scientifique rĂ©ellement menĂ©e au pĂŽle absolu du froid terrestre (-89° !) par Claude Lorius – en 1984, merci George Orwell pour la coĂŻncidence ! – qui permet d’évoquer la « reconstitution des climats jusqu’à 400.000 ans en arriĂšre, grĂące Ă  une analyse de la glace extirpĂ©e Ă  2000m. de profondeur : eh oui, la remontĂ©e des tempĂ©ratures moyennes de notre planĂšte depuis le XIXe est en grande partie liĂ©e Ă  l’activitĂ© humaine ».  Ainsi se mĂ©langent, comme dans les romans initiatiques de Novalis (Heinrich d’Ofterdingen, Les disciples Ă  SaĂŻs) les mĂ©ditations sur l’injonction  « ĂȘtre toujours en Ă©tat de poĂ©sie », et les intuitions de la connaissance : « Celui-lĂ  seul Ă  qui sont prĂ©sents les temps primitifs peut dĂ©couvrir la simple loi de l’histoire
Les hommes sont un cristal pour notre Ăąme, ils sont la nature transparente. »

Un espace de blanc absolu

S.Sighicelli dit de l’écoute qu’elle est « disposition de l’esprit Ă  pĂ©nĂ©trer un univers ou ĂȘtre embarquĂ© par lui. Donc trois voix d’un contrepoint :musique intĂ©grant  des lieder du Winterreise et un lied de Schumann, ainsi que des outils Ă©lectroniques ; textes de Tanguy Viel(rĂ©cit du glaciologue de 1984, sous la forme d’un journal de bord documentĂ© sur son expĂ©dition, poĂ©sies d’Eichendorff,Novalis, W.Muller – le « librettiste » de Schubert - ; scĂ©nographie, avec un espace blanc et dĂ©pouillĂ©, une lumiĂšre qui travaille  sur des degrĂ©s d’obscuritĂ© de ce blanc environnant, une video gĂ©nĂ©rative en blanc sur noir Ă  partir de modĂšles empruntĂ©s aux sciences de la terre (flux climatiques , vortex des courants marins ou des vents, textures organiques, ondes naturelles, Ă©rosion
).D’oĂč une polyphonie scĂ©nique, musicale et visuelle au service d’un univers singulier et Ă©volutif.

L’incomprĂ©hension et l’effroi

Ce blanc omniprĂ©sent, cette solitude d’un monde dĂ©chirant et cassĂ© – cela nous vient Ă  l’esprit en revivant la culture romantique  -, et bien que l’allusion possible ne soit pas mentionnĂ©e dans les documents introductifs  Ă  Chant d’hiver, n’est-ce pas aussi, fort contemporain de l’écriture schubertiennne, le tableau de K.D.Friedrich, « La mer de glace » (dit aussi : « Naufrage de l’Espoir », par allusion aux navires des expĂ©ditions Hercla et Gripper, ainsi que le mentionne le livre de Gabrielle Dufour), non plus paysage accrochĂ© Ă  l’anecdote, mais surtout mĂ©ditation qui « conduit le regard Ă  la frontiĂšre du nĂ©ant » ? Ou bien « simplement symbole d’une contrĂ©e inaccessible, aux confins du monde visible » ? Lors de l’exposition Ă  Dresde, en 1824, le tableau suscita l’incomprĂ©hension, et mĂȘme des rĂ©actions d’effroi
 tout comme le Winterreise, quand Schubert en donna la premiĂšre audition privĂ©e  Ă  ses amis.

On est aussi renvoyĂ©, par une coĂŻncidence homonymique, Ă  la lecture de Friedrich par un
 autre (von)  Schubert , Gotthilf-Heinrich, qui loua le peintre dans ses ConsidĂ©rations sur les aspects nocturnes des sciences de la Nature, Friedrich dĂ©couvreur de l’intertextualitĂ© esthĂ©tique qui voulait faire « reprĂ©senter » ses tableaux au sein d’une dĂ©marche musicale
 Oui, admirable romantisme allemand dont les commentaires d’Armel Guerne, et un peu plus tĂŽt, d’Albert BĂ©guin (L’Ame Romantique et le RĂȘve) contribuent Ă  nous montrer la grandeur, et le sens toujours actuel, urgent !

Compositeur en résidence

On attend donc avec impatience les intuitions qui guident Chant d’hiver. Samuel Sighicelli a Ă©tĂ© disciple en composition de GĂ©rard Grisey, pensionnaire Ă  la Villa Medicis, co-fondateur avec Benjamin de la Fuente de la Compagnie Sphota (sept spectacles pluri-disciplinaires) ;il conçoit la mise en scĂšne (et espace) comme intimement liĂ©e Ă  sa composition.  Il a aussi Ă©crit pour le cinema (avec le groupe Caravaggio, dans l’Amour est un crime parfait, des frĂšres Larrieu). La Renaissance d’Oullins l’accueille comme compositeur en rĂ©sidence depuis 2013. Tanguy Viel (Black Note, Cinema, Paris-Brest) est publiĂ© aux Ă©ditions de Minuit,il a dĂ©jĂ  travaillĂ© avec S.Sighicelli, et  pour un livret d’opĂ©ra avec Philippe Hurel.

Les Musiques trÚs scéniques du GRAME

Ce Chant d’hiver pour clore l’hiver est un temps inscrit dans la 8e Ă©dition (22 janvier- 19 mars) des JournĂ©es que le GRAME lyonnais consacre Ă  son intervalle bisannuel du Festival  Musiques en ScĂšne. AnnĂ©es paires, M.E.S. donc, vaste dispositif, et annĂ©es impaires (2015
), un Ă©ventail ouvert sur printemps et automne. C’est « crĂ©ation musicale en mouvement, rĂ©unissant jeunes musiciens,danseurs et plasticiens autour de compositeurs confirmĂ©s,avec une quinzaine de 1Ăšres mondiales et françaises ». En 2015, ce sont activitĂ©s croisĂ©es France-CorĂ©e. Expositions, avec jusqu’au 14 mars, une « brouette centenaire » de FĂ©lix Lachaize, revenue de Taiwan, et accompagnant Paralell City, installation de Lien Chen Wang. En concerts, le ThĂ©Ăątre de Vienne, un peu avant Chant d’hiver, programme une Voie du Souffle, par le Quatuor Habanera, oĂč sous le vent de l’immense Ligeti, l’esprit du prestigieux aĂźnĂ© Peter Eötvös « protĂ©gera »des Ɠuvres de Philippe Leroux, Alexandre Markeas, et Franck Bedrossian (24 fĂ©vrier). En deux journĂ©es, Smartact confronte art et tĂ©lĂ©prĂ©sence (25-26 fĂ©vrier).Une Light Music (Thierry de Mey) met sous la direction de l’enseignant Jean Geoffroy projections et dispositif interactif pour Ă©tudiants musiciens et danseurs du CNSMD (12 mars). Et retour Ă  la Renaissance (18-20 mars) pour un  spectacle franco-canadien – 11 percussionnistes, polyphonie de sens et de sons – sur des poĂšmes de Gaston Miron, L’Homme Rapaillé 

L’Ɠil de l’esprit

Allez, un salut Ă  Friedrich : « Clos ton Ɠil physique, afin de voir d’abord ton tableau avec l’Ɠil de l’esprit. Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit  » Et Ă  Novalis : « On a fait de la musique Ă©ternelle et inĂ©puisable de l’univers le tic-tac monotone d’un immense moulin, oĂč on est portĂ© par le torrent du hasard. » Et heureux Chant de nuit !

grame 2015Oullins (69) ThĂ©Ăątre de la Renaissance. Du 24 au 26 fĂ©vrier 2015 (20h). Chant d’hiver, de Samuel Sighicelli et Tanguy Viel.

T. 04 72 39 74 91 ; www.theatrelarenaissance.com

JournĂ©es GRAME. Jusqu’au 19 mars.

T. 04 72 07 37 00 ; www.grame.fr