Livres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂ´me (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016)

timothee picard la civilisation de l opera critique compte rendu classiquenews fevrier 2016 classiquenewsLivres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂ´me (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016). Le titre de cet essai global, emprunte Ă  Nietzsche une posture partisane, celle oĂą le philosophe encore ami de Wagner, dĂ©fendait dans son propre essai, “La Naissance de la tragĂ©die grecque”, l’opĂ©ra germanique seul hĂ©ritier digne depuis l’opĂ©ra italien de Monteverdi, et comme lui vĂ©ritable prolongement critique et Ă©volutif sur la forme chant/théâtre. L’auteur se saisit d’un autre penseur critique, Walter Benjamin, qui dĂ©clare vis Ă  vis du roman de Gaston Leroux (paru en 1910), journaliste devenu Ă©crivain et prĂ©curseur du cinĂ©ma PathĂ©, que Le FantĂ´me de l’opĂ©ra est bien “l’un des grands romans sur le XIXème siècle”.
Aujourd’hui, ceux qui ont lu le livre ou sont capables d’en citer quelques chapitres, tout au moins retracer la construction de certains passages, sont bien peu nombreux (ormis peut-ĂŞtre la scène oĂą le FantĂ´me monstrueux, Erik, paraĂ®t au Bal, masquĂ© sous les traits de la Mort Rouge en allusion Ă  la nouvelle macabre, terrifiante de Poe-), tant l’histoire du FantĂ´me de l’OpĂ©ra, ayant survĂ©cu Ă  son origine littĂ©raire et romanesque, inspire chanteurs, auteurs de sĂ©ries tĂ©lĂ©visuelles, surtout comĂ©dies musicales dont celle signĂ©e Lloyd Webber, dĂ©passe tous les succès l’ayant prĂ©cĂ©dĂ©. GĂ©nie romanesque douĂ© d’une construction astucieuse (Le Mystère de la chambre jaune, premier chef d’Ĺ“uvre de 1908), Leroux dĂ©fie les lois habituelles du genre, aimant principalement fusionner les registres poĂ©tiques : onirique, fantastique, terrifiant, spectaculaire. Avant d’ĂŞtre cinĂ©matographique, son Ă©criture est opĂ©ratique. Consciente des effets visuels et imaginaires qu’elle produit, et gĂ©niale dans sa façon de les amener comme de les agencer. Mais le texte interroge moins les clĂ©s de l’Ă©criture du dramaturge que la fascination exercĂ©e par son sujet, ce que signifie Ă  chaque Ă©poque de rĂ©ception, le choix du thème opĂ©ra et comment la perception et l’esthĂ©tique de Leroux a enrichi considĂ©rablement le mythe…
D’oĂą vient cet attrait pour le roman français ? Ne serait-ce pas plutĂ´t au fond, ses personnages (dignes du trio opĂ©ratique romantique : un tĂ©nor, un baryton mĂ©chant – soit le monstre, et entre les deux, une soprano indĂ©cise ?), ou mieux : son sujet, l’OpĂ©ra, comme lieu et comme genre ?

 

 

 

Le mythe de l’opĂ©ra Ă  travers les avatars du FantĂ´me de l’OpĂ©ra…

FantĂ´mes et mythe de l’OpĂ©ra

 

LEROUX gaston G._LEROUXL’essai prend Ă  bras le corps toutes les pĂ©ripĂ©ties et les avatars nĂ©s depuis le roman de Leroux, engage un questionnement philosophique sur la question de l’opĂ©ra lui-mĂŞme : miroir, emblème, “mĂ©tonymie”, symptĂ´me de la sociĂ©tĂ©, et donc par extension et rĂ©fĂ©rences, “signe” de la civilisation elle-mĂŞme, en particulier celle du XIXè, qui a produit le sommet de cette Ă©volution qui fusionne opĂ©ra et sociĂ©tĂ©, le Palais Garnier. Le vaisseau crĂ©Ă© par Garnier (admirateur de ThĂ©ophile Gautier et de Dumas) en 1875, prend son origine au Second Empire, luxueux et dĂ©cadent, et s’impose Ă  l’imaginaire des bons bourgeois de la IIIè RĂ©publique, arrogants, prĂ©tentieux, parfaitement parisiens c’est Ă  dire, fastueusement vaniteux. C’est le lieu oĂą on Ă©coute autant qu’il fait s’y faire entendre ; observer autant qu’il faut s’y faire voir… L’escalier monumental suffit Ă  rappeler que ses abords sont d’abord des espaces publics, au caractère mondain et social. En somme si Stendhal a Ă©crit la chronique de l’opĂ©ra aristocratique depuis la Scala (au tout dĂ©but du XIXè), Leroux au dĂ©but du siècle (suivant), Ă  l’Ă©poque post industrielle et impressionniste, reconstruit le mythe de l’OpĂ©ra de Paris, qui reste encore la capitale du XIXème siècle et concentre les caractères les plus marquants de la France des Grands Magasins, des Boulevards, des gares, des chemins de fer.
Tout en restituant les nombreuses sources littĂ©raires comme les hommages de Leroux, l’auteur inventorie ce que le roman intègre, n’Ă©cartant pas le contexte des Ĺ“uvres contemporaines (Zola, Verne…), ni l’analyse objective de sa construction dramatique comme ses personnages : Christine se laisse mĂ©lancoliquement portĂ©e au bras de Raoul dans le dĂ©dale du Palais Garnier, Ă  la fois grotte minĂ©rale et Atlantide en son lac, mais aussi se voit subjuguĂ©e d’abord par le monstre mystĂ©rieux, alors conquĂ©rant sublimĂ©, avant de le considĂ©rer pour ce qu’il est (et pour ce qu’il ambitionne petitement): un petit bourgeois (plutĂ´t qu’un vĂ©ritable hĂ©ros d’opĂ©ra), ayant creusĂ© son appartement cossu, d’un kitsch inepte, pour y sĂ©questrer sa future Ă©pouse : mari Ă©triquĂ© et confort poussiĂ©reux, l’idĂ©al et la figure hĂ©roĂŻque dĂ©moniaque perdent ainsi de leur lustre.
PlutĂ´t qu’un motif, dĂ©cor interchangeable-, l’opĂ©ra atteint grâce au roman de Leroux, le statut d’un mythe, aux confluents des genres, entre industriel, criminel et fantastique. La Londres du XIXè a produit Jack l’Eventreur ; le Paris post hausmannien, celui de Garnier, recueillant le dĂ©cadent Second Empire, et aussi l’idĂ©al rĂ©publicain de la IIIè RĂ©publique, engendre un nouveau mĂ©tissage, le terrifiant pathĂ©tique (dans la mouvance d’Elephant man) et du surnaturel artistique : le monstre et la diva composent un duo Ă©clectique, promis Ă  bien des lĂ©gendes et des fantasmagories en sĂ©ries. La performance “monstrueuse” de la cantatrice, comme l’aspect hideux du fou masquĂ©, s’exaltent l’une l’autre.
opera fantome de l opera de gaston leroux 220px-Gaston_Leroux_-_Le_Fantome_de_l'OpĂ©raA travers toutes ses adaptations variĂ©es, c’est le mythe de l’OpĂ©ra, ses connotations fantastiques et dramatiques, tragiques et pathĂ©tiques qui se manifestent sans s’Ă©puiser. ConfrontĂ© au miroir social qu’il suscite, l’opĂ©ra pose clairement la question au centre de l’essai : qui sont les vĂ©ritables monstres et oĂą sont-ils ? ou plutĂ´t s’il y a un monstre donc un mystère, je vais aimer. L’opĂ©ra après tout ne serait pas aussi, aimer se faire peur, soit la grand théâtre de l’effroi ? A l’heure des sĂ©ries de plus en plus inventives sur le plan des scĂ©narios (voyez l’excellente Penny Dreadfull, sommet des registres mĂŞlĂ©s mais ici exclusivement britannique : onirisme, romantisme gothique, surnaturel satanique, fantastique et terrifiant spectaculaire oĂą sont mĂŞlĂ©s très habilement Wilde, Shelley, Frankenstein et le loup garou, jusqu’au Dracula de Stocker), le roman de Leroux s’affirme comme un modèle dramatique. En traitant le mythe de l’opĂ©ra, il en exposĂ© toutes les composantes d’attraction.
Porteur d’une interrogation salvatrice, l’opĂ©ra en quĂŞte de lui-mĂŞme, mĂŞme au cĹ“ur de la culture mondialisĂ©e, standardisĂ©e, n’a jamais mieux attirĂ©, cristalisant mĂŞme toutes les attentes dans le genre du spectaculaire et du fantastique. A l’opĂ©ra, j’aime avoir peur (comme au cinĂ©ma) mais avec ce surcroĂ®t de rĂ©alitĂ© que diffuse les planches, l’orchestre en fosse, le chef qui s’agite, et les chanteurs qui jouent leur voix sur la scène. A celui dont on disait qu’il Ă©tait un genre Ă©litiste et mort, l’auteur consacre donc une manière d’hommage, face Ă  son pouvoir inusable, tant de fois dĂ©criĂ© (car soit disant poussiĂ©reux, codifiĂ©, ridicule), mais toujours Ă©tonnamment vivace, captivant. Le roman de Leroux a su saisir l’essence de l’opĂ©ra Ă  travers les âges : son indĂ©fectible pouvoir d’attraction. L’auteur en dĂ©mĂŞle les multiples clĂ©s d’accès et de comprĂ©hension. Lecture indispensable.

CLIC D'OR macaron 200Livres, compte rendu critique. TimothĂ©e Picard : La Civilisation de l’OpĂ©ra (Sur les traces d’un fantĂ´me (Éditions Fayard, fĂ©vrier 2016). EAN13: 9782213681825. 760 pages. Prix indicatif :35 €. CLIC de CLASSIQUENEWS de FĂ©vrier et mars 2016.
Le Théâtre Mogador Ă  Paris reprend Le FantĂ´me de l’OpĂ©ra, version Andrew Lloyd Webber, Ă  partir du 13 octobre 2016 (30ème anniversaire de la crĂ©ation du spectacle, chantĂ© en français). Et dans son livre, l’auteur annonce de nombreuses nouvelles adaptations du FantĂ´me de l’OpĂ©ra de Leroux en sĂ©ries et au cinĂ©ma…