CD, critique. FOLIA. Le Concert de l’HOSTEL-DIEU, Franck-Emmanuel Comte, direction (1 cd 1001 NOTES, 2018).

FOLIA-concert-hostel-dieu-franck-emmanuel-comte-cd-review-critique-cd-classiquenews-mourad-merzouki-critique-balletCD, critique. FOLIA. Le Concert de l’HOSTEL-DIEU, Franck-Emmanuel Comte, direction (1 cd 1001 NOTES, 2018). Voici un programme musical qui malgrĂ© son « prĂ©texte » chorĂ©graphique s’écoute avec plaisir, tant la sonoritĂ©, le geste, l’implication des musiciens du Concert de l’Hostel-Dieu savent incarner chaque sĂ©quence choisie, en un cycle dont l’unitĂ© fait sens, et ses contrastes, rĂ©activent continument la tension et la vitalitĂ©.
D’abord, s’inscrit un temps suspendu entre mer et air, un espace imprĂ©cis, flottant, avec infrabasses et chant des baleines pour une narration musicale qui se nourrit et s’enrichit Ă  mesure que les instruments prennent la parole (thĂ©orbe, guitare) ; le ton est donnĂ© avec la premiĂšre Tarentelle extraite du Codex Salivar de Mexico : transe et ivresse sonore, oĂč le rythme quasi obsessionnel et la mĂ©lodie qui enlace et caresse, relĂšvent de la mise au chaos et de la reconstruction salvatrice dans le mĂȘme mouvement. Tel est le fil de ce programme de piĂšces remarquablement enchaĂźnĂ©es : une cĂ©lĂ©bration du pouvoir hypnotique et fĂ©dĂ©ratrice de la musique, mais aussi du pouvoir cathartique et curatif de la danse, car il s’agit d’un ballet conçu de concert par Le Concert de l’Hostel-Dieu et son directeur Franck-Emmnuel Comte, et le chorĂ©graphe Mourad Merzouki.
Ceux qui ont aimĂ© le ballet (filmĂ© au Festival de FourviĂšre Ă  l’étĂ© 2018) ont Ă©tĂ© fascinĂ©s par la place Ă©ruptive, expressive, languissante des piĂšces baroques mises Ă  l’honneur par Franck Emmanuel Comte.
Puis, s’énonce « Yo soy la locura », Je suis la Folie d’Henry Le Bailly, chanson sussurrĂ©e comme une priĂšre elle aussi languissante et de plus en plus enivrante. Cette une vĂ©ritĂ© Ă©noncĂ©e avec pudeur mais terrifiante justesse. Si la Folie inspire joie, plaisir, douceur et joie du monde, aucun mortel, aucun homme ne se pense fou

Le programme a cette sĂ©duction d’offrir une collection de danses napolitaines, Tarentelles principalement, particuliĂšrement nuancĂ©es, aux climats contrastĂ©s

 
 
 

IVRESSE NAPOLITAINES, LANGUEURS VIVALDIENNES

 

Rythmes trĂ©pidants plus percutants dans la Tarentelle qui suit Le Bailly ; puis langueur presque mĂ©lancolique de La Carpinese, tarentelle envoĂ»tante ; sa piqĂ»re ensorcĂšle mais plus insidieusement, pour cette priĂšre dont le texte est d’un Ă©rotisme franc, cĂ©lĂ©brant aussi, surtout, la libertĂ© du plaisir fĂ©minin.
Le ton change encore Ă  mi parcours (plage 5) avec les arĂȘtes rythmiques plutĂŽt affĂ»tĂ©es voire tranchantes d’un Vivaldi plus poĂšte que jamais, et allusif en diable : lui aussi suspendu et viscĂ©ralement « climatique », proche, et de Purcell (pour son grand air du froid) et des Quatre Saisons : l’Adagio du Concerto RV 578 saisit par sa coupe nette ; puis le mixage du Nisi Dominus (« Cum dederit ») et ses longues phrases vocales Ă©noncĂ©es, suspend lui aussi le temps, l’étire (sur des gammes harmoniquement ascendantes, totalement aĂ©riennes) et le dilate en mĂȘme temps sur les paroles qui cĂ©lĂšbrent les dĂ©lices accordĂ©s par Dieu Ă  ses protĂ©gĂ©s. Un autre instant d’effusion et de plĂ©nitude sensuelle qui montre combien le sacrĂ© et le profane se mĂȘlent et sont proches Ă  l’époque baroque.

Enigmatique, sur un rythme aux accents furieusement jazzy, la tarentelle textuellement plus dĂ©veloppĂ©e (5 strophes), La Cicerenella exige un bel abattage de la soprano et aussi une caractĂ©risation instrumentale qui sont ici, l’un et l’autre idĂ©alement tenus. Le franc parler, l’érotisme Ă  peine couvert, la cĂ©lĂ©bration lĂ  encore du corps plantureux de la femme captivent et enrichissent de façon emblĂ©matique un programme qui cultive les caractĂšres les plus divers, jouant sur leurs scintillants contrastes. Cette inclusion agit comme un filtre mordant, agaçant, divin perturbateur. D’ailleurs il relance la frĂ©nĂ©sie du rythme et dans le spectacle, l’éloquence de la danse.

Ainsi, essentiellement instrumentales, et pour cordes, les « Variations sur la Follia » RV63 du mĂȘme Vivaldi dont le gĂ©nie de la surenchĂšre critique s’exprime librement dans cette nouvelle sĂ©quence qui fusionne musique pure et incandescence chorĂ©graphique.
L’idĂ©e d’intĂ©grer enfin l’opĂ©ra est gagnante ; outre qu’ils rappellent la verve de Vivaldi dans le monde de l’opĂ©ra, – trĂšs actif Ă  Venise au dĂ©but du XVIIIĂš, les extraits choisis mettent en avant la dĂ©licieuse complicitĂ© entre la soprano et les cordes de l’ensemble de Franck-Emmanuel Comte : le « Sento in seno » de Tieteberga RV 737 dĂ©montre l’intensitĂ© du poĂšte compositeur capable d’exprimer les tourments amoureux les plus douloureux mais avec une pudeur d’intonation totalement bouleversante ; du Mozart avant l’heure en somme, qui couplĂ© avec les percus, gagne dans cette version, une acuitĂ© Ă©motionnelle, Ă©purĂ©e, enivrante, jubilatoire. Voici l’une des piĂšces musicales les plus intenses, les mieux inspirĂ©es. Quel contraste avec le rythme pointĂ©, la syncope de l’air qui suit, dĂ©terminĂ©, conquĂ©rant (« Si fulgida », dont l’entrain sonne comme un emblĂšme de la Judith triomphante RV 644).

CLIC D'OR macaron 200Le programme est avant une fĂȘte et une cĂ©lĂ©bration collective et c’est justement dans l’esprit d’un engagement fraternel que le dernier air pĂ©ruvien (Codex Martinez Compañon) est entonnĂ© par tous, danseurs, instrumentistes et soliste, soulignant la force inĂ©vitable, enivrante de celle qui rĂ©git le monde
 La fluiditĂ© chaloupĂ©e du continuo, l’engagement de son approche viscĂ©ralement dansant font la rĂ©ussite de ce dernier morceau qui emporte et embrasse en mĂȘme temps : fabuleuse comprĂ©hension des musiciens pour un rĂ©pertoire des plus envoĂ»tants dont ils relancent et articulent le dĂ©lire cathartique. SonoritĂ© maĂźtrisĂ©e, geste tout en nuances, cohĂ©rence du cycle dans ses enchaĂźnements et son parcours dramatique (avec l’ajout des musiques Ă©lectroniques de GrĂ©goire Durrande), le CONCERT DE L’HOSTEL DIEU en conteur imaginatif et passeur argumentĂ©, signe l’un de ses meilleurs cd. Hautement recommandable. CLIC de classiquenews de janvier 2019.

 
 
 
 

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CD, critique. FOLIA. Le Concert de l’HOSTEL-DIEU / Heather Newhouse, soprano. Franck-Emmanuel Comte, direction (1 cd 1001 NOTES, Ă©tĂ© 2018 – durĂ©e : 51 mn)

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APPROFONDIR

LIRE aussi notre compte-rendu, ballet. La Folia de Mourad Merzouki et Franck-Emmanuel Comte. Le Concert de l’Hostel-Dieu / Franck Emmanuel Comte (direction). Les Nuits de Fourviùre, le 4 juin 2018.
http://www.classiquenews.com/compte-rendu-ballet-la-folia-de-mourad-merzouki-le-concert-de-lhostel-dieu-franck-emmanuel-comte-direction-les-nuits-de-fourviere-le-4-juin-2018/

folia-mourad-merzouki-franck-emmanuel-comte-danse-spectacle-critique-par-classiquenews-juin2018COMPTE RENDU, ballet. La Folia de Mourad Merzouki. Le Concert de l’Hostel-Dieu / Franck Emmanuel Comte (direction). Les Nuits de FourviĂšre, le 4 juin 2018. AprĂšs un prĂ©lude cosmique, la basse obligĂ©e prend la parole et organise en rythmes baroques ce qui semblait ĂȘtre jusqu’alors une colonie mĂȘlĂ©e, confuse
 de corps et de sphĂšres. Mais si le verbe agit, la musique envoĂ»te et sĂ©duit
 elle canalise le flux et bientĂŽt tout s’organise par la danse, vĂ©ritable transe souveraine qui dĂ©sormais dirige les mouvements du corps de danseurs : la chorĂ©graphie peut naĂźtre et s’épanouir.
 
 

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AGENDA

 

Le ballet FOLIA est repris cet Ă©tĂ© au ZENITH de LIMOGES, le samedi 20 juillet 2019, 20h. Comment hop hop et baroque produisent une totalitĂ© onirique inoubliable… 

Réservations et informations pour ce spectacle événement sur le site de 1001 NOTES / LIMOUSIN

 

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FOLIA : toutes les dates de la TOURNEE 2019

 

Les 2 et 3 juillet 2019 

STUTTGART, Colours International Dance Festival, Teaterhaus.

Le 20 juillet 2019, LIMOGES | Festival 1001 Notes, Zenith de Limoges

Le 24 aoĂ»t 2019, PÉRIGUEUX | Sinfonia en PĂ©rigord

Du 25 au 29 septembre 2019, CALUIRE-ET-CUIRE | Radiant Bellevue

Du 13 novembre au 31 décembre 2019, PARIS | Théùtre du 13Úme Art

INFOS sur le site du CONCERT DE L’HOSTEL-DIEU 

 
 
 
 

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LIVRES. “Robert Schumann, folies et musiques” de Philippe AndrĂ© (Le Passeur Ă©diteur)

schumann-robert-folies-et-musiques-le-passeur-editeur-philippe-andre-robert-schumannLIVRES. “Robert Schumann, folies et musiques”  de Philippe AndrĂ© (Le Passeur Ă©diteur). Folie et musique, dĂ©sĂ©quilibre psychique et crĂ©ation romantique … Les cas d’autres artistes frappĂ©s comme Robert Schumann (1810-1856) par la menace de la dĂ©mence et de l’inĂ©luctable destruction psychique (Ă  cause de la Syphilis, tels Poussin, Nietzsche, Baudelaire, Flaubert…) saisit car l’Ă©quation du gĂ©nie jaillissant et la dĂ©raison destructrice simultanĂ©e, Ă©chafaude une contradiction spectaculaire…  le sujet pourrait agacer tant elle peut vĂ©hiculer d’aprioris fastidieux et stĂ©riles. Il n’en est rien ici car l’auteur aime passionnĂ©ment son sujet, prĂ©cisĂ©ment la musique de Schumann. En mĂ©lomane affĂ»tĂ©, averti (toujours trĂšs accessible), le psychiatre et psychanalyste Philippe AndrĂ© reprend un prĂ©cĂ©dent texte Ă©ditĂ© en 1982 mais qu’il a totalement restructurĂ© et rĂ©Ă©crit en majoritĂ© : il signe ainsi un remarquable essai qui Ă©claire, pourtant sans illustrations, toutes les zones d’ombre d’une vie dĂ©diĂ©e Ă  la musique, oĂč l’acte crĂ©ateur exprime la volontĂ© d’une conscience qui se savait malade et certainement condamnĂ©e. En rĂ©action, l’acte de composition affirme une volontĂ© viscĂ©rale prĂȘte Ă  en dĂ©couvre avec le poison intĂ©rieur. Le lecteur apprend des Ă©lĂ©ments prĂ©cieux sur la vie du jeune Schumann, son angoisse de la mort, sa lente et inĂ©luctable destruction intĂ©rieure, et pourtant, une volontĂ© viscĂ©ralement accrochĂ©e Ă  l’esprit pour rompre la spirale terrifiante de la fatalitĂ©.

CLIC_macaron_2014Il recompose le puzzle d’une vie martelĂ©e par les Ă©preuves intimes, les deuils et aussi des pĂ©ripĂ©ties plus imprĂ©visibles dans une Ă©poque oĂč la science mĂ©dicale Ă©tait embryonnaire : ainsi sa Syphilis (cause principale et fatale) soignĂ©e (vainement) par l’arsenic dont les effets seront eux aussi destructeurs… La figure originelle de l’adolescent lumineux, positif est rĂ©tablie, bientĂŽt dĂ©passĂ©e par les Ă©vĂ©nements tragiques dont il est le tĂ©moin.
Ainsi de Dresde Ă  Dusseldorf, le compositeur de plus en plus estimĂ© doit reconnaĂźtre peu Ă  peu la perte de son contrĂŽle, abandonner la direction (en 1853), mais composer toujours, Ă©crire… dans ce combat contre l’inĂ©luctable, l’annĂ©e 1849 fait figure de cap Ă©difiant, sommet de ses facultĂ©s crĂ©atrices (l’annĂ©e des grands accomplissements dont les ScĂšnes de Faust, aprĂšs son chef-d’oeuvre lyrique toujours Ă  rĂ©Ă©valuer Genoveva de 1848). AprĂšs Dresde, le sĂ©jour Ă  DĂŒsseldorf de 1850 Ă  1854, oĂč il se lie avec le jeune Brahms, marque l’Ă©croulement final jusqu’Ă  sa tentative de suicide du 27 fĂ©vrier 1854 dans le Rhin Ă  43 ans… Schumann meurt deux ans plus tard hospitalisĂ© en 1856.

schumann robert clara essai Philippe andreC’est en filigrane une description trĂšs fine de l’Ă©criture d’un Schumann originellement solaire et exaltĂ©, envahi (et portĂ©) par la pulsion crĂ©atrice, l’Ă©clatement, la diffraction mais aussi l’absolue libertĂ© d’une pensĂ©e qui sait a contrario de l’existence chaotique et difficile, essentiellement marquĂ© par la rupture et l’angoisse, construire, et mĂȘme dĂ©ployer une langage personnel d’une Ă©vidente cohĂ©rence. Le mystĂšre Schumann tient Ă  cette constante contradiction : une lente destruction interne et psychique Ă  laquelle rĂ©pond une Ɠuvre Ă©nergique voire Ă©chevelĂ©e d’un raffinement instrumental souvent irrĂ©sistible. Bouillonnante surtout Ă  ses dĂ©buts, puis de plus en plus canalisĂ©e, contrainte mais stimulĂ©e aussi dans un cadre classique (ses Symphonies), l’Ă©criture est investie comme chez Brahms et plus tard Mahler, d’une indiscutable profondeur autobiographique.

Schumann Ă©tait-il schizophrĂšne, maniaco dĂ©pressif ? Est-il aussi anxieux et angoissĂ© qu’on le dit ? Et comment son entourage, surtout son Ă©pouse la divine Clara nĂ©e Wieck – l’amour de sa vie -, a-t-elle rĂ©agi face Ă  l’inĂ©luctable affaissement de son mari ? A toutes ses questions essentielles pour qui veut comprendre le “cas Schumann”, l’auteur apporte en plusieurs chapitres des Ă©clairages  aussi pertinents que documentĂ©s (les derniĂšres annĂ©es dans la clinique sont prĂ©cisĂ©ment Ă©voquĂ©es jusqu’Ă  la fin). Le bilan panoramique de l’Ɠuvre schumanienne est aussi constructif et Ă©loquent : on y perçoit trĂšs clairement le cheminement du crĂ©ateur Ă  travers ses choix formels : piano jusqu’en 1840, puis lieder, musique de chambre, Ă©criture symphonique et concertante et aussi Ɠuvres dramatiques (dont tĂ©moignent son opĂ©ra Genoveva et les oratorios Le paradis et la PĂ©ri, Le pĂšlerinage de la rose…). Esprit double, hantĂ© par le pĂ©ril d’anĂ©antissement comme la pulsion vitale recrĂ©atrice, Schumann Ă  la fois Eusebius et Florestan, gagne ici une maniĂšre d’hommage sincĂšre et analytique. Entre Phantasie et Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs, le combat de Schumann et son Ɠuvre musicale n’en ont que plus d’Ă©clat. Un essai passionnant qui suscite l’envie de tout rĂ©Ă©couter pour mieux mesurer les Ă©preuves et les dĂ©fis de toute une vie.

LIVRES. “Robert Schumann, folies et musiques”  de Philippe AndrĂ© (Le Passeur Ă©diteur). Collection « Sursum Corda ». Date de parution : 23 octobre 2014. 21,00 €. 304 p. Livre numĂ©rique : 10,99 €

Autre ouvrage de Philippe André, critiqué, apprécié par la Rédaction Livres de classiquenews :  Nuages gris, le dernier pÚlerinage de Franz Liszt, Le Passeur, 2014).

LIRE aussi notre entretien avec Philippe André à propos de Robert Schumann, Folies et musiques