COMPTE-RENDU, opĂ©ra. EINDHOVEN (Pays-Bas), Opera Zuid; le 19 mai 2019. OFFENBACH : Fantasio – B. PRINS / E. Delamboye

offenbach-jacques-concerts-opera-presentation-par-classiquenews-Jacques_Offenbach_by_NadarCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. EINDHOVEN Parktheater (Pays-Bas), Opera Zuid; le 19 mai 2019. OFFENBACH : Fantasio – B. PRINS / E. Delamboye. La lumiĂšre contrastĂ©e du moi de Mai aux Pays-Bas tend a virer au dorĂ© sous un fond de gris qui a Ă©tĂ© au coeur de l’inspiration de Vermeer, de Hals ou Rembrandt van Rijn. On aperçoit de Rotterdam Ă  Eindhoven, ces villes qui traversĂšrent les siĂšcles par leur mĂ©moire militaire et artistique, telle Breda ou Tilburg. Le soleil, entre deux voiles, irise les jonquilles qui se mouillent leur longues extrĂ©mitĂ©s dans les canaux nourriciers de leurs champs limoneux.

 

 

 

 

Ils ont le mal du siĂšcle et l’ont jusqu’Ă  cent ans
Autrefois de ce mal, ils mouraient Ă  trente ans.

LĂ©o FerrĂ© – Les Romantiques

 

 

Eindhoven, siĂšge historique de Philips et petite ville calme du Brabant Septentrional aux ruelles en briques et les verdoyants ormeaux des rues rĂ©sidentielles prĂšs du ThĂ©Ăątre du Parc oĂč, ce dimanche de giboulĂ©es, les lumiĂšres chromatiques du gai Paris allaient dĂ©barquer au coeur de l’aprĂšs-midi.
Fantasio, contrairement Ă  ce que l’on a vu ces derniĂšres annĂ©es en France, n’est pas simplement une myriade de musiques lĂ©gĂšres et dansantes ou une histoire de clowns et d’autres circassiens qui n’apportent qu’une lecture superficielle de cette oeuvre multiple.

Fantasio est inspirĂ© directement de la piĂšce posthume d’Alfred de Musset, une comĂ©die au Romantisme exacerbĂ© de l’enfant du siĂšcle par excellence. Alors que Musset dĂ©crit Fantasio comme ayant “le mois de mai sur les joues et le mois de janvier dans le coeur”, malgrĂ© l’adaptation du grand compositeur lĂ©ger que fut Offenbach, nous retrouvons dĂšs l’ouverture l’esprit lunaire et mĂ©lancolique de cette partition.

 

 

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En 1872 la France et le Paris sortent Ă  peine du chaos et des traumatismes de la Guerre Franco-Prussienne et de la Commune de Paris. La fĂȘte chatoyante du Second Empire est dĂ©finitivement terminĂ©e et le pays, exsangue, ruinĂ© et vaincu peine Ă  se reconstruire. Offenbach, malgrĂ© une reprise de l’activitĂ© thĂ©Ăątrale, n’aura pas autant d’influence que la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente et demeurera un compositeur dont l’Ă©tiquette NapolĂ©on III et de divertissement lui colle encore et toujours. CrĂ©er Fantasio Ă  ce moment prĂ©cis est un message fort. Non seulement pour ses contemporains brisĂ©s par la guerre et le conflit social, mais aussi pour la jeunesse qui, dĂ©boussolĂ©e et rĂ©voltĂ© a pĂ©ri sur le champ de bataille ou dans les rues de Paris. Avec Fantasio, Offenbach, tout comme Tchaikovsky dans Eugen Onegin (1879), tend un miroir Ă  la jeunesse aux rĂȘves perdus et qui tend Ă  les retrouver dans un amas de ruines de la grandeur passĂ©e.

Cette oeuvre finalement nous parle directement. MalgrĂ© le siĂšcle et trois-quarts qui sĂ©pare la crĂ©ation de Fantasio, des Millenials et autres jeunes trentenaires en 2019, on a l’impression que ce miroir tendu en 1872, reflĂšte notre propre sentiment de solitude et d’ennui, une poĂ©sie de la mĂ©lancolie des gĂ©nĂ©rations errantes dans un labyrinthe technologique et global qui nous condamne Ă  suivre le cours d’un monde qui demeure Ă©tranger et vaste. La philosophie dans les mots de Musset et l’adaptation de son frĂšre Paul, pourrait ĂȘtre retranscrite dans un compte facebook ou un fil twitter sans mal, frĂŽlant un Ă©gotisme et une rĂ©volte sans objet, nous sommes tous les bouffons de notre siĂšcle, des dĂ©cadents sublimes en recherche d’absolu. #JesuisFantasio.

 

 
 

 

Fantasio Ă  Eindhoven
Production idéale entre émotion et humour

 

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Benjamin Prins, en puisant au coeur du message ultra moderne de l’opĂ©ra d’Offenbach et de la piĂšce originelle de Musset, compose une mise en scĂšne exceptionnelle. On sent d’emblĂ©e cette expression du mal d’exister tout en Ă©tant vivant d’une jeunesse qui traverse les siĂšcles. En contrastant le monde des puissants, hommes mĂ»rs caricaturĂ©s en eux-mĂȘmes sous les cheveux gris ou les perruques peroxydĂ©es, avec la jeunesse dĂ©braillĂ©e mais libĂ©rĂ©e du carcan des apparences. Il nous offre Ă  la fois une vision tout Ă  fait en accord avec l’humour caustique d’ Offenbach et l’Ă©motion subtile de chaque tableau. On remarque notamment la qualitĂ© de sa direction d’acteurs, prĂ©cise, dynamique et inventive. Benjamin Prins signe ici, avec le concours de son assistants PĂ©nĂ©lope Driant, une des meilleures mises en scĂšne qui soient pour un spectacle d’opĂ©ra. La scĂ©nographie et les costumes de Lola Kirchner avec le concours de FASHIONCLASH, sont beaux et modernes, mĂȘlant les influences mĂ©diĂ©vales, chĂšres Ă  l’Ă©poque de l’oeuvre, et les sweatshirts et capuches de notre dĂ©cennie crĂ©pusculaire.

Le dispositif scĂ©nique principal, une couronne brisĂ©e est un symbole fort, que l’on comprend comme la fragilitĂ© du pouvoir et la folie qui lui est voisine voire nĂ©cessaire pour exister. Une idĂ©e non loin de l’Ă©pisode final de Game of Thrones, retransmis quelques heures aprĂšs la premiĂšre de Fantasio Ă  Eindhoven. De cette mise en scĂšne, plusieurs tableaux sont sublimes et inoubliables, tels, l’arrivĂ©e de Elsbeth Ă  l’acte II avec son voile de mariĂ©e pendu aux cintres, Ă©voquant Ă  la fois le poids du devoir et le joug du mariage. Cette belle image nous rappelle le vers de la chanson Mexicaine, El amor acaba (1985) :”Porque se vuelven cadenas, lo que fueron cintas blancas” (“Parce maintenant les rubans blancs du passĂ© sont devenus des chaĂźnes”). Chaque tableau nous interpelle, nous Ă©meut. Nous saluons l’initiative de Waut Koeken d’avoir programmĂ© Fantasio et l’avoir confiĂ© Ă  une telle Ă©quipe artistique.

Dans le rĂŽle titre de Fantasio-Henri, la mezzo-soprano Française Romie EstĂšves a un naturel histrionique Ă©merveillant. Tour Ă  tour pantin adolescent et polichinelle, elle dĂ©ploie une Ă©nergie scĂ©nique impressionnante. Elle nous a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e par ses multiples mĂ©tamorphoses dans le spectacle “Vous qui savez ce qu’est l’amour”, mis en scĂšne par Benjamin Prins, au ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e en FĂ©vrier 2019 et repris la saison prochaine, oĂč Romie EstĂšves incarne tous les rĂŽles des Noces de Figaro sur fond des 24 heures de la vie d’une chanteuse lyrique, courrez la dĂ©couvrir dans ce spectacle en Avril-Mai 2020. Dans son rĂŽle de Fantasio, elle surpasse de loin Marianne Crebassa, elle incarne bien mieux ce personnage androgyne et a une voix bien plus solide que la coqueluche des mezzi Françaises. MalgrĂ© parfois quelques instants qui manquent un peu d’Ă©motion, nous avons Ă©tĂ© conquis par ce grand talent et souhaitons vivement la retrouver sur les scĂšnes Françaises oĂč elle incarnerait de Cherubino Ă  Urbain en passant par Lazuli.

Face Ă  elle, l’incomparable Elsbeth est la jeune soprano russe Anna Emelianova. D’un timbre trĂšs fruitĂ©, elle nous offre une princesse mĂ©lancolique, mi-Ophelia mi-Tatiana, une figure fantomatique mais au coeur de feu. Nous avons aussi rĂȘvĂ© avec son incarnation Ă  la fois drĂŽle et lĂ©gĂšre, notamment dans des dialogues franco-russes (“sa mĂšre aimait beaucoup DostoĂŻevski”) qui sont dĂ©sopilants, mais aussi des moments touchants et dignes de l’Ă©gĂ©rie romantique qu’elle interprĂšte divinement. Les airs et duos trĂšs exigeants sont battus en brĂšche avec une voix stable, Ă  l’aigu puissant et prĂ©cis, au medium riche et contrastant. Un talent Ă  suivre absolument.

Dans les rĂŽles bouffons, nous remarquons Ă  la fois l’Ă©quilibre entre une belle exĂ©cution vocale et un aplomb histrionique de tous les interprĂštes. Les monarques aux timbres contrastĂ©s de Huub Claessens et Roger Smeets. Le Marinioni Ă  se tordre de rire de Thomas Morris, tĂ©nor de caractĂšre d’anthologie. Les trois Ă©tudiants Ivan Thirion, Jeroen de Vaal et Jacques de Faber, tour Ă  tour punks et junkies, ils nous offrent une belle photographie de ce qu’est notre jeunesse. Dans le rĂŽle parlĂ© d’un aide de camp Peter Vandemeulebroecke est dĂ©sopilant, notamment quand il organise, avant l’entrĂ©e en salle, une audition pour les candidats au poste de bouffon du roi dans le foyer du thĂ©Ăątre.

L’orchestre Philharmonie Zuidnederland restitue une partition aux couleurs chatoyantes, notamment saluons les vents dans la Ballade Ă  la lune. La direction dynamique, brillante et prĂ©cise du maestro Enrico Delamboye retrouve chaque pĂ©pite de la partition d’Offenbach et nous les offre avec une passion communicative.

A la fin de ce fabuleux spectacle de la compagnie Opera Zuid, nous sortons avec la certitude que la folie peut ĂȘtre une solution certaine Ă  la perte de repĂšres de notre temps, mais Ă©videment non pas l’insanitĂ© psychiatrique ou le dĂ©lire pervers, mais la folie d’aimer avec dĂ©raison ce qui est beau et ce qui nous fait ressentir la folie que tous les auteurs et artistes romantiques nous apportent ainsi sur un plateau d’argent.

 

 
 

 
 

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. EINDHOVEN Parktheater (Pays-Bas), Opera Zuid; le 19 mai 2019. OFFENBACH : Fantasio – B. PRINS / E. Delamboye

Jacques OFFENBACH
Fantasio (1872)

Fantasio – Romie EstĂšves
Elsbeth – Anna Emelianova
Le Roi de BaviĂšre – Huub Claessens
Le Prince de Mantoue – Roger Smeets
Marinoni – Thomas Morris
Sparck – Ivan Thirion
Facio – Jeroen de Vaal
Flamel – Francis van Broekhuizen
Hartmann – Rick Zwart
Max – Jacques de Faber
Le Passer-By – Benjamin Prins
RĂŽles parlĂ©s – Peter Vandemeulebrocken

Danseurs – Zora Westbroek, Isaiah Selleslaghs, Sandy Ceesay, Iuri Costa

Mise en scĂšne – Benjamin Prins
ScĂ©nographie et costumes – Lola Kirchner
Costumes  – FASHIONCLASH
ChorĂ©graphie – Dunja Jocic
LumiĂšres – AndrĂ© Pronk
Assistante Ă  la mise-en-scĂšne – PĂ©nĂ©lope Driant

Theaterkoor Opera Zuid
Philharmonie Zuidnederland

Direction – Enrico Delamboye

Production OPERA ZUID – Maastricht

Illustrations : © Joost Milde

 

 

 

 

Fantasio de Jacques Offenbach (1872)

offenbach jacques les contes d hoffmann opera fantastique Jacques Offenbach 01 1875 - by Felix NadarRadio. Offenbach : Fantasio. France Musique, samedi 26 septembre 2015, 19h30. OpĂ©ra enregistrĂ© Ă  Montpellier en juillet 2015. A chaque tentative d’Offenbach pour se sortir du Burlesque (encore bien vivace au XXĂš, et poursuivant son sillon tels Le Roi Pausole d’Honegger ou Les Mamelles de TirĂ©sias de Poulenc), Ă  croire qu’il s’agit d’une spĂ©cificitĂ© française, le public le ramĂšne Ă  ses premiĂšres amours dĂ©lirantes et tendres. Ainsi, Fantasio crĂ©Ă© en 1872, aprĂšs Robinson CrusoĂ© (1867) et Vert-vert (1869). Celui qui a triomphĂ© en suscitant l’approbation des autoritĂ©s du Second-Empire Ă  partir du succĂšs de sa Belle HĂ©lĂšne (1864), sait se renouveler. MĂȘme en version de concert, ce Fantasio rĂ©crĂ©Ă© cet Ă©tĂ© Ă  Montpellier satisfait les seules oreilles tant l’Ă©coute sans dĂ©ploiement visuel, rĂ©vĂšle une musique raffinĂ©e, Ă©lĂ©gante et profonde. En orchestrateur gĂ©nial et en dramaturge avisĂ©, Offenbach dĂ©ploie un sens rare de l’efficacitĂ© et de la pure poĂ©sie thĂ©Ăątrale. Fantasio annonce dĂ©jĂ  les grands chefs d’oeuvres dont Ă©videmment Les Contes d’Hoffmann : dĂšs l’ouverture de Fantasio, on repĂšre dĂ©jĂ  la motif de la mĂšre d’Antonia, mais aussi l’air de la Muse/Niklauss. Offenbach s’inspire trĂšs librement du drame originel de Musset (Ă©crit dĂšs 1834 mais publiĂ© en 1866 soit aprĂšs la mort de l’auteur) : en fait l’adaptation de la piĂšce en opĂ©ra est rĂ©alisĂ© pour Offenbach par Paul de Musset le propre frĂšre d’Alfred. C’est la future Carmen de Bizet (1875), la mezzo CĂ©lestine Galli-MariĂ© (Vendredi dans Robinson CrusoĂ©) qui crĂ©a en 1871, le rĂŽle-titre de Fantasio. Et dĂ©jĂ , avant Hoffmann, le Fantasio de Jacques, colore diffĂ©remment le cynisme dĂ©goĂ»tĂ© du hĂ©ros de Musset dont le hĂ©ros amer et dĂ©sabusĂ© rĂȘve de quelque grande action qui le tire de sa langueur dĂ©pressive : sur la scĂšne lyrique, il a du spleen lunaire dans l’Ăąme, comme l’atteste la couleur irrĂ©sistible de sa trĂšs fine Ballade Ă  la lune… les atouts de cette production montpeliĂ©raine sont Marianne Crebassa dans le rĂŽle-titre, Jean-SĂ©bastien Bou (Prince de Mantoue), puis l’Elsbeth d’Ommo Bello, Michel Partyka (Sparck), Mary Lenormand (Flammel) sans omettre un vaillant trio de tĂ©nors sĂ©ducteurs : LoĂŻc Felix, RĂ©my Mathieu et Enguerrand de Hys ! Plateau de jeunes voix françaises sous la direction de Friedmann Layer.

logo_france_musique_DETOUREOffenbach : Fantasio. France Musique, samedi 26 septembre 2015, 19h30. Opéra enregistré à Montpellier en juillet 2015.
LIRE aussi le compte rendu critique de Fantasio d’Offenbach, recrĂ©ation prĂ©sentĂ© Ă  Montpellier en juillet 2015.

Jacques Offenbach
Fantasio (1872 – version de Paris originale reconstituĂ©e)
Fantasio – Marianne Crebassa
Le Prince de Mantoue – Jean-SĂ©bastien Bou
Elsbeth – Omo Bello
Sparck – Michal Partyka
Le Roi de Baviùre – Renaud Delaigue
Marioni – LoĂŻc FĂ©lix
Flamel – Marie Lenormand
Facio – Enguerrand de Hys
Max – RĂ©my Mathieu
Hartmann – Jean-Gabriel Saint-Martin
Un PĂ©nitent – Gundars Dzilums
Un Monsieur qui passe – HervĂ© Martin

RĂ©citante – Julie Depardieu

Orchestre National Montpellier-Languedoc-Roussillon
Choeur de l’OpĂ©ra National Montpellier – Languedoc – Roussillon
Choeur de la Radio Lettone. Friedemann Layer, direction musicale.